LIVRE DOUZIÈME
écueil contre lequel il se brisa obstinément. Homme malheureux et fort, toujours rongé dans ses rancunes, toujours trompé dans ses espérances et jamais découragé; granit nébuleux comme ceux de la côte, stoïquement impassible dans le double orage du ciel et des flots î »»
Ludlow n’était pas le seul régicide d’Agleterre qui eût accueilli l'hospitalité helvétique. Il y en avait neuf autres qui s’étaient placés aussi sous la protection du gouvernement de Berne. Bes patriciens des Alpes furent grands comme leurs montagnes. Ils ne repoussèrent pas ces fiers suppliants des discordes civiles. Un refuge inviolable fut accordé aux proscrits. Les descendants de Guillaume Tell admirent à leur foyer les juges de Charles L** et veillèrent sur eux par des bienveillances innombrables. Ludlow et ses amis n’avaient pas trop des lois, des magistrats, des gardes qui leur étaient fournis au besoin pour se défendre contre les vengeances de la restauration. Ils étaient entourés d’espions et de meurtriers dépêchés- par la maison des Stuarts. La reine mère, veuve de Charles ne fut point étrangère à cette chasse d’hommes, mais Charles II et la duchesse d'Orléans l’y surpassèrent. « L’assassinat n’était pas au dix-septième siècle, dit M. Guizot, le privilège des seules passions anarchiques; les haines royales y recouraient encore... Charles II, et surtout sa so3ur, madame Henriette, poursuivirent avec acharnement, sur les bords du lac de Genève, les régicides... Ludlow et les autres proscrits vécurent en proie à une perplexité continuelle, sans cesse avertis que de nouveaux assassins les menaçaient. ” Et voilà comment cette veuve, ce fils et cette fille de Charles F*", à qui l’on pardonne les amants et les maîtresses, mais à qui l’on ne pardonne pas les bravi sanguinaires, accomplissaient l’ordre du roi qui avait dic à Juxon : « Remertiber^ souviens-toi. »» — Souviens-toi de recommander en mon nom la clémence à tous les miens !
De 1002 à 1608 particulièrement, la condition des régicides fut très-cruelle. Ils étaient sans cesse menacés de la balle ou du poignard. Le 11 août 1004, M. Lisle, l’ex-chancelier de Cromwell, fut atteint mortellement à Lausanne. Deux assassins firent le coup et s’échappèrent au galop de leurs chevaux.
« Ils laissèrent, écrivait le résident d^ France en Suisse, à la date du 2G août, ils laissèrent une lettre avec un grand cachet pour le bourgmestre de la ville. On croit que c’était une sauvegarde ou quelque communication du roi d’Angleterre. »»
Le lieutenant général Ludlow redoubla de précautions. Barricadé dans sa maison de Vevey avec quatre valets, ainsi qu’il résulte d’un passe-port du comte d’Estrades, il vivait comme dans une forteresse. 11 sortait et rentrait bien armé. Il était fort estimé des habitants de A'evey, du bailli et des patriciens de Berne. Tous l'auraient secouru au moindre appel. Il avait un beffroi dont il était autorisé k sonner la cloche d’alarme en cas d’attaque. « Autrefois, disait Ludlow, j’étais un soldat contre des soWats, et maintenant je suis un soldat contre des meurtriers. Cela m’oblige à la vigilance qui est une vertu. Je tâche d’ètre prêt contre mes ennemis et devant le Seigneur. « Il écrivit ses mémoires jusqu’en 1668. La présence de sa femme, qui partageait son exil, lui fut une grande douceur.
Au reste, Charles II, qui, des bras de la débauche, tuait les régicides par des bandits à ses gages, tuait ses amis par la disgrâce.
Sa plus illustre victime fut Edward Hyde, comte de Clarendon, le grand chancelier d’Angleterre. Aimé de Charles B**, il s’était voué tout entier à Charles II pendant la révolution; et pendant la restauration le duc d’York était devenu son gendre.
Malgré ces souvenirs et malgré cet appui, Clarendon fut sacrifié. Il se contentait de servir, il ne flattait pas. Il avait de la raideur, et non-seulement celle de la conscience, mais celle de l’orgueil. Il reprenait Charles II de ses vices. Il attaquait les maltresses et les favoris du roi. Il avait trop souvent raison. Il déplut et devait déplaire. Ce ministre si hautain néanmoins, si peu accessible, si intraitable, était modeste aussi. Il avait un inviolable respect pour le rang des familles aristocratiques, et particulièrement de la famille royale. Rien ne put contenir son indignation lorsqu’il apprit le mariage de sa fille avec le duc d’York, frère de Charles II, mariage d’abord secret