‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 36 sur 217 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

de son cachot. Strafford, comme s’il eût deviné, se remit en route et s’écria ; « Monseigneur, Dieu soit avec vous ! » Il poursuivit son chemin funèbre sans qu’une pitié, excepté celle de Cleveland, du primat d’Irlande, de son frère et de ses serviteurs, perçât les ombres de la mort qui l’enveloppaient déjà. La veille, il avait dit adieu à sa femme, à sa sœur et à ses enfants. Beaucoup de ses amis étaient changés ou intimidés, son souverain Charles l’avait livré, et sa maîtresse la duchesse de Carlisie, aussi infidèle que la fortune, faisait à P^^m des sourires, vils préludes d’un autre amour. Elle allait au sermon et y prenait des notes pour plaire à ce nouveau maître. Le comte de Strafford, haï et abandonné, n’avait plus que Dieu en montant les degrés de l’échafaud. C’est donc là qu’il aboutissait, après tant de plans déliés ou hardis dans ce labyrinthe tortueux et glissant de la politique. Ce qu’il y eut de beau en Strafford, c’est que sa fermeté fut entière jusque sur ces planches lugubres recouvertes de noir et qu’il allait colorer de son sang. Il n’oublia rien et ne manqua dans cette agonie morale à aucun devoir. Il prit congé de son frère par un tendre et long embrassement, de ses domestiques par un geste d’affection, des citoyens innombrables qui entouraient Tower-Hill, comme la mer un Ilot, par un discours où il déposa ses derniers vœux pour sa famille et pour l’Angleterre.

Il ne lui échappa qu’une plainte : « Je crains, dit-il, que ce ne soit un mauvais commencement de bonheur public qu’une réforme écrite en caractères de sang. »» Il fit le tour de l’échafaud, donna la main au comte de Cleveland, à üsher, primat d’Irlande, et à quelques autres. Il pria une demi-heure avec son chapelain, tous deux à genoux, puis il appela George Wentworth, son frère. « Cher George, dit-il, il faut nous séparer. Recevez ma dernière bénédiction et portez-la à ma femme, à ma sœur, à mon fils, à mes filles Anne et Arabella; portez-la aussi à leur petite sœur. Recommandez à mon fils de vivre sur ses terres, sans ambition ; qu’il songe où mènent les grandeurs. >» Le comte s’arrêta un instant et ajouta en montrant la hache : « Cette arme va ravir à ma femme son époux, à mes enfants leur père, à mes pauvres serviteurs un bon maître, à

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

VOUS et à notre sœur un frère tendre, à mes amis un ami dévoué. Dieu vous protège et vous console tous ! »» Quand il eut achevé et que le bourreau lui demanda pardon de ce qu’il allait faire, •* Oui, dit Strafford, pardon à vous et à tout le monde. » Alors il ôta son habit, dégagea son cou de ses cheveux, et pria encore entre le primat et son chapelain, puis, se couchant sur le parquet, il posa la tête sur le billot. D’un coup le bourreau l’abattit.

Le comte de Strafford avait quarante-huit ans lorsque la hache le frappa. Quel avenir n’aurait-il pas eu sans la révolution ! Il aurait gouverné l’Angleterre. Son forfait fut de vouloir la gouverner tyranniquement. Il avait voulu asservir le peuple, et le peuple eut le droit de punir par les lois cet ennemi des lois. Mais Charles dont Strafford avait élargi la prérogative, Charles I®*" pour lequel Strafford avait apostasié, menti, opprimé, suborné, commis des exactions, allumé la guerre civile, Charles I®' se déshonora en participant par une sanction odieuse aux vengeances du parlement contre son ministre. Le bill à'attainder avait été le devoir du parlement, il fut la flétrissure de Charles I®’’ bien plus que de Strafford. Je sais que Charles souffrit de sa faiblesse : — qu’importe? Il valait mieux qu’il souffrît de sa vertu. Il consulta des juges, des évêques, la reine Henriette, — qu’importe? Dans les grandes conjonctures, il ne faut interroger que son cœur. Il n’y a que le cœur qui ne trompe pas ; le cœur, cet oracle sacré qui parle en cris infaillibles au fond de la poitrine humaine.

La reine fut l’instigatrice de ceux dont Ludlow a dit : ** Tous, excepté un seul (Juxon), conseillèrent au roi de jeter Jonas à la mer pour apaiser la tempête. »* Lord Clarendon et Tévêque Burnet déclarent l’un et l’autre que, sans la reine, Hollis, le beau-frère de Strafford, serait peut-être parvenu à le sauver avec l’aide de Charles. Hollis fut déjoué par la reine comme tous les autres. Un égoïsme de dynastie dépravait Henriette en tout. Rien ne lui paraissait précieux sous le soleil que le trône des Stuarts. — « C’était une femme d’une grande vivacité dans la conversation, dit Burnet, et qui aima toujours à être mêlée dans des intrigues de tout genre, mais incapable

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