‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 37 sur 217 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

d’y porter la réserve, et le mystère indispensable en de telles affaires, au milieu de temps aussi orageux. Cette princesse manquait de jugement, avait l’invention pitoyable et l’exécution pire ; et néanmoins le feu de ses discours faisait une grande impression sur le roi. C’est à ses petites pratiques autant qu’au caractère personnel de Charles qu’il est équitable d’attribuer tous les malheurs de ce monarque... Lui, ajoute Burnet, ne mettait dans ses concessions ni à-propos, ni bonne grâce ; elles parurent toutes extorquées. ** Par ses ardentes superstitions et par ses légèretés chevaleresques, la reine n’était bonne qu’à répandre la discorde et à semer la confusion, tandis que le roi, par ses entêtements, ses parjures, son opiniâtreté aveugle dans le système du droit diviUy n’était propre qu’à perdre la couronne de ses pères et de ses fils!

Et voilà cependant la reine dont Bossuet dit : « Sa main habile eût sauvé l’État, si l’État eût pu être sauvé. « Et voilà le roi dont Bossuet dit : « Ses ennemis mêmes lui accorderont le titre de Sage et de Juste, et la postérité le mettra au rang des grands princes. »*

Ah ! certes nul ne sera jamais plus vif que moi pour Bossuet, pour cet orateur aussi antique et aussi simple que la Bible, aussi moderne et aussi éclatant que la tribune hardie de 1789 et de 1792. Ses lèvres toutes frémissantes d’éloquence et son front tout rayonnant d’idéal annoncent un prophète. Sa langue est un miracle perpétuel, parce qu’elle est une germination continue. Les choses qu’elle exprime ont un enchantement soudain, et d’anciennes qu’elles étaient deviennent nouvelles. On s’imagine les rencontrer pour la première fois, tant elles donnent le ravissement de l’inconnu. Ces surprises de l’art dans leur chaste enivrement ont je ne sais quoi des jeunes surprises de l’amour. Elles jettent dans un .monde de création. Comme écrivain, Bossuet n’est pas moins incomparable qu’il l’est comme orateur. Aussi, plus je sens ce grand homme, plus je lui demande compte de la vérité.

Qu’il fasse souvent de la religion une légende et de la doctrine évangélique un paganisme, c’est une habitude de son éducation et de son siècle ; mais qu’il démente et dénature l’his-

toire, elle ne le souffrira pas. L’histoire, tout en saluant l’oraison funèbre, cette ode en prose, comme elle salue la poésie, éteint d’un souffle sacré l’encensoir de Virgile devant Octave, l’encensoir de Bossuet devant Henriette de France et Charles C’est le noble privilège de l’histoire de reprendre le flatteur quel qu’il soit, qu’il porte une couronne de laurier ou une mitre, et de raconter ce qui est. Le génie même de Bossuet s’efface devant la vérité, comme le nuage devant la lumière, et il ne reparaît qu’au delà des mensonges du temps dans la splendeur métaphysique des questions éternelles. Oui, Bossuet, pour être lui-même, a besoin de plonger dans les puissances de l’esprit, in potentias Domini^ et c’est à ce prix seulement qu’il est irrésistible. Hors de l’infini, l’idolâtrie est trop la muse de Bossuet. L’idolâtrie lui grandit le passé et le présent, comme la tradition lui cache l’avenir. D’un prophète qu’il est, ce qu’il a de meilleur, ce n’est pas la vue, ce sont les ailes; offusqué, aveuglé, il volB parmi les éclairs et colore d’un reflet de foudre Henriette de France et Charles I®'. Voilà un courtisan sacerdotal, le seul courtisan qui ait été sublime, et il ne parvient pas à relever ce fils des Stuarts et cette fille des Bourbons qui abandonnèrent Strafford. Les médiocrités, pour être royales, ne sont pas moins des médiocrités, surtout si elles ont en face d’elles la véritable grandeur, la grandeur intellectuelle. Aussi Strafford, tout criminel qu'il soit, est une apparition bien autrement pathétique. Il honore, lui, la chute d’une dynastie, le désastre d’un monde. Pour illustrer de tels naufrages, il ne suflSrait pas d’une reine frivole, d’un roi borné, il faut une renommée non de l’étiquette, mais de la gloire, une renommée non du jour, mais du lendemain, d’un lendemain non pas héraldique seulement, ce ne serait pas assez, mais historique. Tel est le comte de Strafford, le précurseur des catastrophes de la révolution d’Angleterre.

Il y a de tout dans les portraits de cet homme, un peu avant la date de l’échafaud. Ils sont conformes à sa vie, où se mêlent le talent et le courage, les attentats politiques et les vertus monarchiques, les succès et les revers. La taille est haute, un peu courbée. Le visage respire une énergie de soldat et d’ora-

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