UVRE PREMIER
Sou adolescence fut orageuse et tapageuse. Tout en repoussant certaines fables grossières de la tradition, il faut bien admettre les faits irrécusables, authentiques. Il s’accuse lui-mème dans une lettre à Saint-Jones, qui épousa successivement deux de ses cousines.
Le jeune Olivier tourmentait les filles et les femmes, dominait ses compagnons, et se moquait des hommes graves. Il bravait même les pasteurs. Les hôteliers redoutaient ce dangereux convive, qui changeait les repas en orgies et qui payait quelquefois en cassant les verres et les vitres. D’aussi loin que l’apercevaient les aubergistes, ils s’écriaient : “ Fermez les portes, voici le jeune Olivier! »
Cette turbulence de Cromwell s'exercait à tort et à travers, de Londres à Huntingdon, sous le roi Jacques, entre la mort du grand Shakspeare (161 G) et la condamnation du glorieux, bien que coupable, chancelier Bacon (16*21), pendant les dernières navigations et la dernière captivité de l’héroïque Walter Raleigh (1617-1618). Ces hommes prodigieux, qui s’éteignaient, allaient céder la place à une révolution et à un autre homme extraordinaire que rien ne faisait pressentir, et cet homme est Olivier Cromwell.
Un goût sérieux le distinguait déjà au milieu de tous ses désordres et lui imprimait une grandeur sauvage. Il aimait passionnément la théologie. La Bible* était son livre comme elle était le livre de Hampden, son cousin, d’ireton, de Ludlow, de Hutchinson, comme elle était le livre de l’Angleterre, entre toutes les nations du monde. L’Angleterre est une Judée moderne. Semblable à la Judée antique, elle se nourrit de la Bible, elle est sublime par la poésie, riche par le commerce, monstrueuse par l’orgueil. Milton, un prophète, plus jeune que Cromwell de neuf ans, épelait aussi la Bible, vers 1620, rêvant déjà peut-être son Satan, le type du héros anglais, tandis que Cromwell se rangeant, devenant plus régulier, se liait avec les ministres puritains et se mariait à Londres avec la fille d’un marchand, Élisabeth Bourchier.
Rien n’a été plus constaté et moins compris que l’impétuosité tumultueuse de Cromwell. Un jour, il tirait à poudre sur
HISTOIRE d’olivier CRO^IWELL
un ami pour l’éprouver; un autre jour, il poussait dans l’Ouse un camarade de chasse et il l’arrachait aux flots où il l’avait jeté. C’étaient là ses caprices, ses fantaisies et ses jeux depuis son adolescence jusqu’à son mariage. Je montrerai que jamais il ne se corrigea. Cette étrange gaieté était chez lui involontaire, organique. Plus tard, en manière de plaisanterie, il lancera des charbons ardents à ses officiers, et il les excitera rondement à cette récréation, ou bien il leur fera servir un repas dont, à un signal, tous les mets seront enlevés par de simples soldats en goguette. Jusque dans les moments les plus tragiquement pathétiques, — pour se dispenser de se prononcer sur la question de la république, il lancera un coussin au colonel Ludlow et descendra l’escalier ; — pour diminuer l’énormité du régicide, il forcera en bouffonnant la main du colonel Ingoldsb}^ à signer, ou il barbouillera d’encre le visage de Henri Martyn.
J’insiste, dès le début, sur cette hilarité puissante de Cronnvell qui se mêlait à tout et s’élevait de tout, semblable à ces folles vagues que le trop plein de l’Océan soulève en fusées d’eau et de bruit vers le ciel. Quand Cromwell sera dominé par cette hilarité farouche, ce sera de la facétie; quand il la dominera, ce sera de la politique. Toujours une telle hilarité sera l’épanouissement d’une sève intérieure, le retentissement burlesque d’une verve profonde, le luxe d’une force secrète, l’explosion d’une pétulance de vie qu’aucune convenance ne saurait jamais réprimer. Lui, Cromwell, un homme de tant de bon sens et do tant de tact, il n’est pas toujours un équilibre; il est surtout un tempérament. Tantôt c’est un gémissement, tantôt ce sont des pleurs, tantôt des prières, tantôt un rire grotesque, une allégresse épique, et toujours ce seront des stratagèmes imprévus qui déconcerteront, soit les amis, soit les ennemis de ce géant de l’action. Ce qui le fera le chef d’une révolution encore plus religieuse que politique, c’est qu’il sera mystérieux, ondoyant, flexible, hardi, soudain et populaire comme elle. 11 paraissait sincère, pieux, charitable; il mentait, il péchait, il blessait, il nuisait. Il cherchait sans cesse Dieu et il trouvait souvent le diable. Plein d’embûches quand on le