‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 5 sur 217 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

croyait plein de ferveur et de bonhomie, il était capable de tout bien et de tout mal, selon l’heure.

Je voudrais éclairer, dès h présent, ce Cromwell si multiple et si divers, afin d’éclairer aussi avec lui et par lui l’époque sombrement énigmatique dont il est le représentant colossal. Au fond, Olivier Cromwell n’a été mal jugé que pour n’avoir pas été considéré dans ses proportions complètes. Les uns ont dit : c’est un fourbe; les autres disent : c’est un fanatique. Je dirai, moi, et, ce qui est mieux, — je prouverai qu’il est l’un et l’autre en même temps. Olivier Cromwell était tout ensemble majestueux et grossier; il avait un air commun ou un trèsgrand air. Vous pouviez, à l’occasion, le prendre, soit pour un bourgeois, soit pour un lord. Il était capable de la vulgarité d’un franc-tenancier ou de la dignité d’un roi. Visionnaire et positif, il se servait du rêve pour l’acheminement de ses affaires. Possédé d’une idée fixe, d’un désir intense, il s’exaltait encore par le jeûne ou par les versets de l’Écriture, et alors, dans une alternative d'inconséquence et de logique, le sectaire et le politique tendaient à la même conclusion, l’un et l’autre s’entr’aidant sans s’expliquer. Cromwell avait toujours l’extérieur, l’éloquence, le geste et l’adresse du moment. Il pouvait imposer à un cavalier, tromper un presbytérien, séduire un indépendant, et au besoin édifier un niveleur. D’une activité, d’une vigueur et d’une souplesse d'esprit merveilleuses, il avait de plus un génie familier qu’il sentait et qu’on sentait en lui, génie irrésistible, quoique caché, dont bien peu conjuraient le charme, ou le prestige ou la terreur. La seule faculté qui eût le don de lutter avec le génie et de lui résister, ce fut la conscience.

La réforme était descendue des splendeurs du trône à la boue des carrefours par les Tudors; après avoir couvé dans les foules, elle remonta des masures au palais. Dégagée de la suprématie royale, elle porta son double fruit : la liberté religieuse et la liberté civile. Ce fut une seconde germination de sang et de larmes à laquelle présida Cromwell, et qui fut plus féconde que la première. Aussi l’Angleterre doit plus à sa révolution républicaine qu’à sa révolution théocratique, au lord protecteur qu’à Henri VIII ou à Élisabeth. Le gland protestant sortit len-

tement de terre pendant plusieurs règnes, avant d'être ce chêne qui abrite toutes les Eglises.

Le plus grand ouvrier de la réforme, au delà du détroit, fut certainement Olivier Cromwell. Nous reconnaîtrons en lui beaucoup d’enthousiasme biblique et beaucoup d’ambition. 11 n’avouera point son hypocrisie, mais nous la devinerons. La nature humaine est complexe, et c’est dans la vaiûété de ses combinaisons qu’il faut surprendre le mot des plus grandes énigmes.

Je n’ai rencontré, dans les innombrables héros des guerres religieuses, qu’un seul héros entièrement pur, et ce héros, c’est l’amiral de Coligii}’. Les autres, en France ou ailleurs, et Cromwell entre tous, obéissent à un double mouvement presque simultané de dévouement et d’égoïsme. Tantôt voilés dans un nuage et tantôt inondés de lumière, ils marchent par des labyrinthes successifs, soit à l’affranchissement, soit au pouvoir, ordinairement à l’affranchissement et au pouvoir tout à la fois. Quand ils onL fait triompher leurs principes, ce qui est généreux, ils veulent les gouverner eux-mêmes, et eux seuls, ce qui est machiavélique. S’imagine-t-on , par exemple , que Cromwell se serait reposé sur d’autres du soin d’Israël? Non assurément, et, si quelqu’un eût essayé de prendre dans sa droite le bâton du commandement, Cromwell l’en eût frappé jusqu’à la mort. — Cette mission, se disait-il certainement, est du Seigneur, mais elle ne doit être remplie que par moi !

Voilà tout l’homme. — Un homme d’autant plus formidable, qu’il est double : personnel et impersonnel.

A l’époque de ses noces où nous sommes (1620), Cromwell avait hérité de six cents livres sterling. Il s’établit près de sa mère et de ses six sœurs avec ce petit accroissement de fortune, et fit valoir le bien de la famille. Il en était le fermier aisé et intelligent, mais absorbé dans la Bible. Il fréquentait les foires, achetait du bétail, l’engraissait dans ses bonnes prairies, sur les deux rives de l’Ouse, et le revendait à son avantage temporel. Cette vie utile ne lui suffisait pas; ni la tendresse de sa mère et de ses sœurs, ni l’amour de sa femme, ni les berceaux des enfants qu'elle lui donnait. Cromwell était un

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