LIVRE QUATRIÈME
cœur d’un indépendant, comblé des feuillets de la Bible, était un antre plein d’oracles comme l’antre de la sibylle.
Dès son arrivée dans les comtés de l’est, Cromwell savait les prodiges qu’il pourrait opérer avec les indépendants. Il était sur l’extrême limite où les presbytériens et les puritains se confondaient presque, tout à tous, plus indépendant néanmoins que presbytérien, persuadé que l’Angleterre est la nation de Dieu, et disposé à faire les affaires de l’un et de l’autre. Il se sentit entièrement cette vocation en 1643. Elle était venue peu à peu.
Il avait deviné par soi-même combien l’Angleterre est religieuse sous les intérêts. Aujourd’hui l’Angleterre moderne a un principe exclusivement égoïste : le gain, le lucre. Elle prospère par là, par là aussi elle périra. Il sonnera une heure dans un jour sinistre où le gigantesque royaume n’aura plus de lien, c’est-à-dire plus de marine entre ses provinces si lointaines et si profondément étrangères les unes aux autres. Ce jour-là, le jour où la marine de l’Angleterre mourra sur l’Océan, il n’y aura plus d’unité, plus d’àme en elle ; il n'}’ aura plus d’Angleterre.
Heureusement, l’Angleterre n’est pas qu’une nation marchande; elle est une nation chrétienne. C’est un salut pour elle. Son principe religieux soutient dans le monde son principe mercantile. Dans un Anglais il y a deux hommes, un publicain et un sectaire. La religion conserve, en les christianisant, en les civilisant, les vastes possessions -qu’épuiserait l’exploitation industrielle, et les missionnaires sont partout les coopérateurs spiritualistes des colons. C'est là une supériorité de l’Angleterre sur Carthage et la promesse d’une plus longue vie.
Depuis 1643 et même avant, Cromwell, qui contribua tant à l’essor maritime de son pays, fut, de toutes les maîtres de ce pays, celui qui scruta le mieux la cohésion des deux principes constitutifs de l’Angleterre : la force matérielle et la force religieuse. Avec le fanatisme il créa l’armée, puis avec l'armée il créa la dictature, puis avec la dictature il renouvela ce peuple insulaire, qui grandit toujours comme sectaire, comme indus-
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
triel et qui s’est fait conquérant pour être de plus en plus millionnaire et missionnaire.
N’anticipons pas et constatons, à sa date, la première idée de génie manifestée par Cromwell. C’est une conception nouvelle de l’armée. Après la journée d’Edge-Hill (1642), s’entretenant avec Hampden, il lui dit : « Nos commis de Londres et nos fils de marchands de vin enrégimentés sous le drapeau du comte d’Essex tiendront difficilement contre les cavaliers, dont le métier est de se battre. — Nos ennemis oiVt pour eux l’antique honneur, répondit Hampden. — Sans doute, reprit Cromwell, attaquons-les avec la primitive foi. Sans la foi, nous serions vaincus, par la foi nous serons vainqueurs. ’•
Ce principe trouvé, Cromwell se mit à l’œuvre. Sa compagnie d’abord, son régiment ensuite, il ne les composa que de saints. C’étaient des indépendants qui tuaient au nom du Seigneur, qui sabraient en priant, qui récitaient des lèvres les psaumes de David et qui égorgeaient en même temps du poignet avec la fulgurante épée de la révolution. Bien avant d’être un personnage national, maniant des peuples et des armées, Cromwell, à l'écart d' E ssex et m\\\e fois au-dessous de lui, maniait des villages et des e.scadrons, mais c’était avec la foi. La religion, qui était son grand sentiment, fut aussi son grand levier de politique personnelle et générale.
A quelques semaines de distance de la bataille de Newburv, il ne s’était pas épargné à Grantham et à Gainsborough (juillet 1643). Ce sont de petites batailles qui ne se peuvent comparer aux deux batailles du comte d’Essex, mais ces petites batailles sont prophétiques. Elles révèlent un homme à cheval sur son armée comnio un centaure. Elle n’est qu'anarchie, et lui, qui est tout instinct d’autorité, en fait ce qu’il veut. Il faut citer ces premiers bulletins, qui expriment si peu de chose et qui en annoncent tant.
« Grantham, 13 mai 1643.
« Dieu nous a accordé une glorieuse victoire sur nos ennemis. Ils avaient, d’après ce que nous apprenons, vingt et un étendards de cavalerie légère et deux ou trois de dragons.