LIVRE CINQUIÈME
d’évèque ou dans un château de lord : presque toujours il était servi en roi, traité en roi. Cette vie nomade, il est vrai, était une infortune. Il l'avait méritée par son obstination â se passer du parlement, à régner selon le droit divin; mais cette vie d’aventures, il l’honora par son courage. Seulement ce courage était passif et sans ressources. Aussi Charles n’était pas un Henri IV comme l’appelaient ses flatteurs, ou bien c’était un Henri IV, moins la verve, moins l’initiative et moins le génie.
Les déroutes militaires du roi se compliquaient du chaos
moral et politique de l’Angleterre. A Edimbourg et à Londres, il retrouvait le premier covenant, le vieux covenant écossais, qui persistait à demander la prédominance du presbytérianisme; à Dublin, il se heurtait à un autre covenant, le covenant irlandais, qui demandait la sécurité du catholicisme et des catholiques. Enfin, dans l’armée de Fairfax, où le général n’était rien et où Cromwell était tout, une sorte de covenant anarchique, celui des indépendants, exigeait la liberté absolue de l’esprit. C’est au milieu de tant de conflits que Charles, malgré ses concessions, ses stratagèmes, tantôt mentant comme son ancien ami Buckingham, tantôt priant comme son ancien primat Laud, était inébranlablement demeuré anglican. Il avait essayé aussi de ne pas s’aliéner par un consentement formel le principe du commandement des armées. Ce droit, il le regardait comme le droit des Stuarts autant qu’il regardait le droit des évêques comme le droit de Dieu.
Quel n’était pas l’embarras inextricable de Charles ! Il était isolé contre des foules hostiles. A laquelle de ces foules se confierait-il? Déçu du côté des Irlandais qui ne voulaient donner une armée qu’à la condition du papisme authentiquement reconnu, déçu du côté de l’Angleterre qui n’était ni épiscopale ni royaliste, et qui serait bientôt indépendante, Charles, malgré ses répulsions contre l’Ecosse calviniste, lui anglican, songea sérieusement à chercher un refuge dans sa contrée natale. L’Écosse, du moins, n’était pas républicaine, et il pouvait attendre d’elle un salut.
Le roi s’épuisait depuis quatre mois à Oxford en n^ocia-
HISTOIRE d’olivier CROMWIELL
lions inutiles. Il avait proposé au parlement une conférence personnelle à Westminster, s’engageant d’avance à protéger le presbytérianisme, et à remettre pendant sept années le commandement de l’armée aux lords et aux communes.
Le parlement avait esquivé cette résolution, tandis que les Écossais, par l’intervention officieuse de M. de Montreuil, l’ambassadeur de France, offraient un asile à Charles, ne l’obligeant à céder que jusqu’où sa conscience le permettait, et s’obligeant eux-mêmes à le traiter comme leur souverain légitime. Préparé déjà à cette évolution de laquelle il espérait la paix, Charles fut déterminé soudain par l’apparition du général Fairfax à Andorer. Concluant de ce mouvement le siège prochain d’Oxford dont le dénoùment certain serait une captivité inévitable, il partit, le 27 avril 1646, vers minuit, au milieu des ombres que projetait la grande capitale universitaire endormie.
Charles, malgré des avertissements nouveaux et fâcheux de M. de Montreuil, augurait bien de l’hospitalité des Écossais. Quelques semaines auparavant, la superstition, facile et propice aux malheureux, lui avait ouvert une illusion. Il s’était imaginé reconnaître un signe providentiel. Il avait cru à un prodige. Il était couché dans sa chambre d’Oxford, et le comte de Lindsey y était couché en même temps sur un lit militaire. Une lampe, selon l’habitude du roi, était posée près de lui sur un tabouret. Cette lampe, qui consistait en un rayon de cire pénétré d’une mèche et d’une forme arrondie, brûlait dans un vase d’argent et répandait une lumière d’autant plus douce qu’elle était voilée. Tout à coup le comte de Lindsey, s’éveillant dans les ténèbres, se leva pour ranimer la lampe s’il était possible. Mais il la trouva éteinte, et, de peur d’éveiller aussi le roi, il se recoucha sans la faire rallumer par un laquais. Il resta tranquillement assoupi jusqu’au matin. Quel ne fut pas alors son étonnement de voir la lampe verser une lueur inaccoutumée! S'apercevant que le roi était sorti de son sommeil, il se hasarda à lui dire que la lampe n’avait pas toujours eu autant de splendeur. Charles répondit qu’il le savait bien. Car ayant eu au milieu de la nuit une courte insomnie, il avait