LIVRE PREMIER
sabeth et Francis. On a dit, sans le prouver, qu’il eut aussi quelques enfants naturels. Je n’en serais pas étonné, du reste, et cela rentrerait dans les énergies pleines de contrastes qui distinguèrent toujours Cromwell. De notre temps on l’a fait trop vertueux par réaction contre Voltaire et bien d’autres qui en avaient fait un pur hypocrite. Ou a diminué le fermier pour mieux grandir le général et le dictateur. Cromwell, cependant, fut toujours Cromwell, quoique soumis autant que personne à la loi du développement et du progrès. Il est fanatique et diplomate d’organisation. Il n’oublie point Dieu, mais il ne s’oublie point lui-même. Il est, de plus, très- illogique par passion et par explosion, ou bien par intérêt et par calcul. C'est le plus ardent et le plus algébrique des sectaires anglais. A Huntingdon, à Saint- Yves, à Ely, où nous l’observons successivement après son mariage, depuis 1620 jusqu’en 1628, date de son élection au parlement, et depuis 1628 jusqu'en 1640, Cromwell ne cessa pas d’être le même. Bien que bon mari, il n’est pas sans distraction et cède peut-être à une tentation villageoise, comme plus tard, malgré son austérité, il aura pour maîtresses lady Dysert, depuis duchesse de Lauderdale, et mistriss Lambert, la femme du major général. Cromwell est divers et tortueux. Régulier et probablement coupable envers sa femme, il a des humeurs noires et des gaietés folles.
On ne saurait assez insister sur le Cromwell d’avant 1640, car il contient l’autre.
Cet homme, moitié action et moitié rêverie, se livrait aux rudes travaux des champs. Il inventait des méthodes, .siropliâait des instruments, perfectionnait des cultures, multipliait des produits. Il ensemençait savamment la terre. Il avait les meilleurs blés. Il regrettait que l’Angleterre ne pût acclimater la vigne. Il recommandait d’autant plus l’orge et les arbres fruitiers pour la bière et pour le cidre, ces deux breuvages tristes, aussi inférieurs au vin que le nuage l’est au rayon. Cromwell s’en contentait. Il fumait bien ses pâturages, et il les sillonnait de rigoles, afin de les préparer à souhait pour ses taureaux, ses poulains, ses vaches, ses bœufs et ses moutons. Le lin et le chanvre environnaient sa résidence rustique, et de gras trou-
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HISTOIRE d’olivier CROMWELL
peaux remplissaient ses étables. Cet habile propriétaire, qui gérait si bien son domaine, conseillait les paysans et les classes moyennes du canton. Son influence était presque toujours salutaire. Absolu, inflexible et grand dans sa bonhomie, Cromwell ne rusait que lorsqu’il le fallait, mais alors il rusait en maître. Tandis qu’il soignait ses moissons, vendait son bétail, gagnait, prospérait, il exerçait une sorte de magistrature officieuse, et il s’enfonçait dans les abîmes de l'interprétation biblique. Que voyait-il à travers? Nul ne le sait. Qui oserait affirmer, pourtant, que ce sombre Cromwell, le moins virgilien de tous les hommes, malgré ses habitudes champêtres, ne tourmentait pas ses Géorgiques anglaises au point d’en faire jaillir une épopée régicide, l’épopée de la guerre civile? Les plus douces images rurales avaient peut-être une ironie secrète pour lui. Peut-être le miel de ses ruches lui laissait-il à la bouche une amertume. Peut-être en discij)linant ses abeilles songeait-il à une autre discipline; peut-être Vairabi de ces filles de l’air lui présageait-il Vairain des batailles suprêmes. En attendant, il se plongeait dans les extases du Seigneur, et il prêtait un concours enthousiaste aux prédicateurs calvinistes, dont il était le disciple, le défenseur, dont il inspirait les sermons et dont il quêtait le budget. L’originalité de ce mystérieux Anglo-Saxon, c’est donc de n’ètre pas tout d’une pièce. Il avait, en effet, plusieurs cordes à son arc, il était très-fin dans l’exaltation, il voulait aider Dieu, mais tout en s’aidant soi-même pour la plus grande gloire de Dieu. Tel fut Cromwell à toutes les époques de sa vie : tel il était en 1640, à l’aube de la révolution.
Ce rude éleveur de bestiaux, à peine gentilhomme^ mais tout rempli de la Bible et d’une passion publique née de la Bil)le, va rencontrer sur son chemin une dynastie, la séduisante dy nastie des Stuarts. Que fera-t-il? C’est ce que nous raconterons. Semblable à Knox, dont il s’inspirera, il ameutera ses Anglais contre Charles P*", comme le grand réformateur d’Edimbourg exaltait ses Écossais contre Marie Stuart. Le petit-fils trouvera dans Cromwell un Knox d’épée non moins implacable que le vieux Knox, le persécuteur de son aïeule. -