LIVRE PREMIER
les rois, après avoir tracé, par d’innombrables lignes courbes, son itinéraire du gouvernement d'une ferme au gouvernement de trois ro}^aumes, — je hasarderai cette conséquence, selon moi irrésistible, c’est qu’un tel personnage ayant été un puritain, a eu besoin d’ètre doublé d’un politique de génie. Lorsqu’il y a un effet, dites qu’il y a, une cause. Un édifice suppose un architecte et un plan; une statue implique un sculpteur. Or quand un éleveur de bétail devient protecteur d’Angleterre, soyez assuré que sous la déclamation du sectaire et sous l’uniforme du général, il y a eu un homme d’Etat pour faire ce chemin. Il est quelque chose de plus difficile que la poétique, c’est le poëme. Pour tracer d’une main magistrale et définitive les préceptes de la tyrannie, il faut être Machiavel; mais pour accomplir ces préceptes ,à travers toutes les passions déchainées, sans trop abuser de son succès; pour incruster sur le marbre des dynasties traditionnelles de la Grande-Bretagne une d}'nastie fille de ses œuvres, personnelle, plus rapide et plus illustre que toutes les autres, pour avancer sa fortune en même temps que celle de Dieu ou de la république, il faut être un héros d’épée et de croix, d’échecs et de dés, plus délié, plus habile encore que dévoué; il faut être Olivier Cromwell.
Cromwell avait à Huntingdon la considération que donnent en province une aisance agricole et des mœurs austères. Il y joignait la popularité dont l’investissaient ses opinions de plus en plus puritaines.
Dans de telles conditions, il ne pouvait qu’être nommé député au parlement, et il le fut en 1628. 11 y fut presque muet et ne s’intéressa qu’aux affaires ecclésiastiques; mai^ qui ne comprend tous les enseignements révélés à Cromwell par le spectacle de la lutte engagée entre les parlements et Charles P** qui venait ’ de monter sur le trône et de se marier avec la fille de Henri IV, Henriette-Marie de France (1625)? Cromwell, qui fut toujours Cromwell et dont le génie eut toujours des percées sur l’inconnu, n’observa pas en vain les ressorts secrets du gouvernement monarchique et des intrigues parlementaires.
Il dut, au milieu du mouvement révolutionnaire qui commençait sans le savoir, pressentir les combats du Seigneur. Un
instinct obscur lui disait sans doute que peut-être il serait un bon soldat du droit contre l’épiscopat et contre le papisme. Dès cette époque, il n’était pas étranger à ce qu’il regardait comme la querelle de Dieu. Pendant le parlement de 1628, Cromwell eut certainement une vision confuse de l’avenir. Cette vision ténébreuse, incomplète, le suivit de Londres à Huntingdon et de Huntingdon à Saint-Yves, où il acheta des métairies et où il se transporta (1631).
Saint-Yves, une résidence qui pouvait bien valoir soixante mille francs, est à peu de distance de Huntingdon. C’est une route que j’ai faite en moins de deux heures, le long des bords de rOuse. La contrée est humide, mais les pacages quelle renferme, les canaux dont elle est coupée et les belles verdures y réjouissent les yeux. Je pense qu’on a exagéré l’horreur de ce séjour sur Cromwell. La vérité, c’est que ce paj^s, doux dans la brume, riant au moindre rayon, où les oiseaux aquatiques abondent, et sur lequel s’étendent trop souvent les nuages lourds, porte à la réflexion encore plus qu’à la tristesse. Les sombres désespoirs de Cromwell dans son domaine de Saint- Yves ne lui venaient pas seulement du paysage. Ces désespoirs, qui, d’ailleurs, n’empêchaient pas cet étrange cultivateur de s’enrichir, naissaient en lui de la lecture assidue de la Bible, d’une tension trop énergique d’intelligence sur les questions éternelles, et surtout d’une force intérieure prodigieuse restée sans emploi. Si jamais cet agriculteur des marais herbeux a devant lui l’horizon d’une mappemonde au lieu de l’horizon d’un comté; si jamais, au lieu d’une métairie, il a une armée ou un peuple à conduire, il ne sera plus malade. Il n’est pas étonnant qu’il étouffe, faute d’espace et d’air. Il n’a qu’une maison de campagnard, un petit bien et une influence de canton, tandis qu’il lui faudrait dix châteaux de roi, une liste civile, trois royaumes et une prépondérance sur l’Europe, sur l’Asie et sur l’Amérique.
Exclu de l’univers et de la patrie qui étaient encore hors de sa portée, à l’étroit dans son hameau, il se replia sur la famille. Il vénérait sa mère, aimait sa femme, dont il eut six enfants, deux fils : Richard et Henri ; quatre filles : Bridget, Mary, Eli-