‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 92 sur 217 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

du général Fairfax, que le lieutenant général ménageait beaucoup afin de le dominer.)

Cromwell terminait ainsi :

« Je suis assuré que dans quinze jours nous prendrons Pembroke par la famine.

« Je suis, monsieur, votre serviteur,

« Olivier Cromwell. »

Rien n’est plus intéressant à observer que le tact du lieutenant général, dont le ton se proportionne sans effort aux hommes. Nous surprendrons ce tact merveilleux dans les lettres aux divers comités, à Saint-John, au lord Wharton; constatonsles dans ses tendres déférences pour Fairfax.

« Monsieur, j'espère que vous ne m’oubliez pas. Véritablement je puis dire que personne ne vous honore et ne vous aime avec plus d’affection que moi. Vous êtes ainsi que les vôtres dans mes prières quotidiennes. Vous en avez fait assez pour disposer en tout de votre fidèle et très-obéissant serviteur,

« Olivier Cromwell. *»

« P. S. Je vous supplie de présenter mes très-humbles respects à lady Fairfax. »

Revenons aux bulletins du lieutenant général.

A Vhonorahle William Lenthall, écuyer. .

* Pembroke, 11 juillet 1648.

« Monsieur,

« La ville et la citadelle de Pembroke se sont rendues à moi cejourd’hui, qui est le onzième de juillet. J’ai voulu vous annoncer sans retard cette miséricorde. >»

C’en était une en effet, puisque, par une coïncidence provi-

194 HISTOIRE d’OLIVIBR CROMWELL

dentielle, les colonels Langhorn, Powell et Poyer étaient obligés de capituler juste à l’instant où les Ecossais,, sous la conduite du duc de Hamilton , envahissaient l’Angleterre. Ils montaient à dix-neuf mille hommes au moins. Sir Marmaduke Langdale se joignit à eux avec cinq mille Anglais déterminés. De Pembroke, le lieutenant général courut au-devant du duc de Hamilton. Même après avoir rallié le major général Lambert, Cromwell n’avait pas une armée de plus de neuf mille hommes lorsqu'il atteignit les bords du Ribble et Preston. Ludlow dit sept mille, et Thomas May dix mille; je choisis le cliiffre de neuf mille, qui est le plus exact, car il est celui des bulletins de Cromwell.

Malgré son infériorité numérique, ce grand homme n’hésita pas. Le 18 août 1G48, il lança ses vétérans, qu’il avait visités une partie de la nuit dans leurs bivacs et qu’il avait électrisés. « — Souvenez-vous, leur cria-t-il à la première charge, de ce que je vous ai dit devant le Seigneur. C’est le vrai combat du Dieu Sabaoth que vous combattez ! »

Les Anglais royalistes étaient à l’avant-garde de l’armée écossaise. Ils soutinrent d’abord avec fermeté l’élan des côtes de fer de Cromwell. Mais ils cédèrent peu à peu jusqu’à un défilé, où ils se retranchèrent. Ils firent de tels prodiges, qu’ils s’y maintinrent, de haie en haie, pendant quatre heures. Ils demandèrent au duc de Hamilton des secours qu’ils ne reçurent pas. Le duc, selon quelques historiens, voulait faire écharper les Anglais et réserver aux Écossais seuls la victoire. Par là, il se flattait de mieux dicter la loi aux deux nations. S’il fit ce calcul, ce que je ne crois pas, il en fut bien puni. La déroute des Anglais entraîna celle des Écossais. Les soldats de Cromwell, dirigés par l’admirable tactique de leur général, poussèrent si vivement l’infanterie ennemie, que presque tous les fantassins abandonnèrent leurs fusils, leurs canona, leurs munitions et leurs bagages. Les prisonniers étaient plus nombreux que les soldats de Cromwell. Il poursuivit les Écossais jusqu’à Warrington. Le lieutenant général Baillie fut au nombre des captifs. Hamilton et Langdale passèrent le Ribble à la nage et se dérobèrent à la tête de cinq mille chevaux. Le

LUTIE SIXI^.ME

colonel Tornhagh se précipita sur leurs traces. Il succomba dans une des mêlées de la retraite. Monté sur un cheval fougueux, il s’élança au milieu des Écossais. Il tua, blessa, et fut blessé mortellement. Le colonel agonisant ordonna à ses dragons de se ranger à droite et à gauche , afin qu’il eût la douceur de voir fuir rennemi. Transporté un peu à l’écart du lieu où il avait été frappé, il attendait de minute en minute la nouvelle de la victoire. Dès qu’il eut appris le gain de la journée, il sourit et dit : - Maintenant, rien ne retient plus mon àme. Je me réjouis de mourir pour la bonne cause. » Et il expira. Tornhagh avait une sensibilité égale à son courage. Il adorait ses amis. Peu de temps avant la bataille, et comme par un pressentiment de tendresse tragique, il avait serré dans ses bras le colonel Hutchinson à Nottingham, et lui avait fait les adieux les plus pathétiques. Il était très-dévoué à la liberté et à Cromwell, qu’il regardait comme le héros citoyen de l’Angleterre. Cromwell aussi lui était fort attaché. Il ne peut cacher l’émotion dont le pénétra le sort du colonel. Il fit hautement son éloge, et dans une lettre citée par WhitclocKe il écrivit : U C’est une grande perte que celle de ce trop vaillant gentilhomme. »

Il y eut, à la bataille de Preston, trois mille morts et dix mille prisonniers dans l’armée du duc de Hamilton. Quarante-huit heures après cette bataille mémorable, Cromwell écrivit au comité d’York :

« Warmgiosi, 80 août 1648.

Messieurs,

« Nous avons entièrement fatigué nos chevaux en poursuivant l’ennemi; nous avons tué, pris et mis hors de service son infanterie, et nous ne lui avons laissé que les cavaliers avec lesquels le duc a fui dans la forêt Delamere, n’ayant ni fantassins ni dragons...

« Ils sont si épuisés et dans une telle confusion que, si ma cavalerie pouvait seulement trotter, je les prendrais tous. Mais

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

nous sommes harassés et nous pouvons à peine les suivre au pas. C’est pourquoi je vous prie que sir Henry Cholmely, sir Edward Rhodes, le colonel Hatchet et le colonel White, avec toutes les compagnies de vos environs^ soient appelés et se lèvent pour marcher. L’ennemi est la plus misérable bande qu’il y ait jamais eue; je ne craindrais pas de m’engager, avec cinq cents chevaux frais et cinq cents fantassins alertes, à les détruire tous. Ma cavalerie est dans un état déplorable; j’ai fait dix mille deux prisonniers.

« Nous en avons tué nous ne savons pas combien, un très-grand nombre, les ayant sabrés pendant plus de trente milles... L’ennemi avait vingt-quatre mille hommes de cavalerie et d’infanterie, dont dix -huit mille chevaux et six mille piétons; nous avions, nous, à peu près six mille fantassins et tout au plus trois mille chevaux.

« Ceci est une glorieuse journée. Que Dieu aide l’Angleterre à lui répondre ! — Il ne me reste plus qu’à vous supplier de vous former en troupes et de poursuivre. Je demeure H Votre très-humble serviteur,

<» Olivier Cromwell.

« P. S. La grande majorité de la noblesse écossaise est avec le duc Hamilton. »*

Le duc de Hamilton, que Cromwell conseillait aux miliciens de traquer, fut atteint quelques jours après à Utoxeter par le colonel White et le lord Grey de Grooby. Trois mille hommes de cavalerie se rendirent avec Hamilton. Le duc remit à White son écharpe, son collier de Saint-George, puis son épée, qu’il lui recommanda avec une fierté aristocratique, indomptable jusque dans la mauvaise fortune. « Cette épée, dit-il, vaincue aujourd’hui, a été plus d’une fois victorieuse ; elle pourra l’être encore. C’est l’épée de ma race. Je l’ai héritée de mes ancêtres, je souhaite quelle soit transmise à mes descendants. » Le colonel White recueillit respectueusement l’épée des Hamilton,

Page 1