‹ Histoire d'un conscrit de 1813 (volume 3)Chapitre 3 sur 22 · IX · texte numérisé non relu

IX

Le lendemaiiiy je m'éveillai vers sept heures. Un trompette sonnait le rappel an coin de la Gapougner^ Sircuse ; tout s'agitait: on entendait passer des chevaux, des voi* tures et des gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'était rien en comparaison des autres jours ; quand j'eus mis des bas propres, il me sembla renaître, j'étais solide sur mes jambes, et je me dis en moi-même : ^ Joseph, si cela continue, tu deviendras un gaillard ; il n'y a que le premier pas qui coûte."

Je m'habàlai dans ces heureuses dispositions.

La femme du boulanger avait mis sécher mes souliers près du four, après les fivoir remplis de cendres chaudes, pour les empêcher de se racornir. Us étaient bien graissés et luisants.

Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le temps de remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien reçu, pensant remplir ce devoir après l'appel.

Au bout de la rue, sur la place, beaucoup de nos Italiens attendaient déjà, grelotant autour de la fontaine. Fursty Klipfel, Zébédé arrivèrent un instant plus tard.

De tout un côté de la place on ne voyait que des canons sur leurs afifïïts. Des chevaux arrivaient à l'abreuvoir, conduits par des hussards badois ; quelques soldats du train et des dragons se trouvaient dans le nombre.

En face de nous était une caserne de cavalerie haute comme l'église de Phalsbourg, et des trois autres côtés de la place s'élevaient de vieilles maisons en pointe avec des sculptures, comme à Saverne, mais bien autrement grandes. Jamais je n'avais rien vu de semblable,' et comme je re-

gardais le nez en l'aîr, nos tambours se mirent à rouler. Chacun reprit son rang. Le capitaine Vidal arriva, le manteau sur l'épaule. Des voitures sortirent d'une voûte en &ce, et l'on nous cria, d'abord -en italien, ensuite en français, qu'on allait distribuer les armes, et que chacun devait sortir des rangs à l'appel de son nom.

Les voitures s'arrêtèrent à dix pas, et l'appel commença. Chacun à son tour sortait des rangs, et recevait une giberne, un sabre, une baïonnette et un fusiL On se passait cela sur la blouse, sur l'habit ou la caSaque ; nous avions la mine, avec nos chapeaux, nos casquettes et nos armes, d'une véritable bande de brigands. Je reçus un fusil tellement grand et lourd, que je pouvais à peine le porter ; et comme la giberne me tombait presque sur les mollets, le sergent Pinto me montra la manière de raccourcir les courroies^ Cétait un brave homme.

Tous ces baudriers quî.me croisaient la poitrine, me paraissaient quelque chose de tenîble, et je vis bien alors que nos misères n'allaient pas finir de sitôt.

Après les armes, un caisson s'avança, et l'on ilous distribua cinquante cartouches par homme, ce qui n'annonçait rien de bon. Fuis, au lieu de faire rompre les rangs et de nous renvoyer à nos logements, comme je le pensais, le capitaine Vidal tira son sabre et cria :

" Par file à droite... en avant., marche I "

Et les tambours se mirent \ battre.

J'étais désolé de ne pouvoir pas au moins remercier mes hôtes du bien qu'ils m'avaient fait; je me disais: ''Ils vont te prendre pour un ingrat ! " Mais tout cela ne m'empêchait pas de suivre la file.

Nous allions par une longtie rue tortueuse, et tout à coup en dehors des glacis, nous flimes près du Rhin couvert de

glace à perte de vue. 'De l'autre côte s'élevaient des montagnes très-hautes, et sur les montagnes de vieux châteaux 'gris et ruinés comme ceux du Haut-Bar et du Géroldseck, dans les Vosges.

Tout le bataillon descendit au Rhin, que nous traversâmes. C'était quelque chose de magnifique et d'éblouissant. Nous n'étions pas seuls sur le fleuve ; devant nous, à cinq ou six cents pas, un convoi de poudre, conduit par des soldats du train, gagnait la route de Francfort. La glace n'était pas glissante, mais couverte d'un espèce de givre raboteux.

En arrivant sur l'autre rive, on nous fit prendre un chemin tournant entre deux côtes.

Nous continuâmes à marcher ainsi durant cinq heures. Tantôt à droite, tantôt à gauche, dans les replis de la montagne, nous découvrions des villages, et Zébédé, qui marchait près de moi, me disait :

'* Puisqu'il a fallu partir, j'aime autant que ce soit pour . la guerre. Au moins, nous voyons tous les jours du nouveau. Si nous avons le bonheur de revenir, nous pourrons en raconter de toutes sortes.

— Oui, mais j'aimerais beaucoup mieux en savoir moins, lui disais-je; j'aimerais mieux vivre pour mon propre compte que pour le compte des autres, qui sont tranquillement chez eux, pendant que nous grimpons ici dans la neige.

— Toi, tu ne regardes pas la gloire, faisait-il ; c'est pourtant quelque chose, la gloire ! "

Et je lui répondais :

" La gloire est pour d'autres que pour nous, Zébédé ; ceux-là vivent bien, mangent bien et dorment bien. Ils ont des danses et des réjouissances, comme on le voit dans les gazettes, et, par-dessus le marché, la gloire, quand nous

l'avons gagnée à force de suer, de jeûner et de nous faire casser les os. Les pauvres diables comme nous, qu'où force de partir, lorsqu'ils rentrent à la fin, après avoir perdu l'habitude du travail et quelquefois un membre, n'ont pas beaucoup de gloire. Bon nombre de leurs anciens camarades, qui ne valaient pas mieux qu'eux, et qui travaillaient même moins bien, ont gagné de l'argent pendant les sept ans, ils ont ouvert une boutique, ils ont épousé les amoureuses des autres, ils ont eu de beaux enfants, ils sont des hommes posés, des conseillers municipaux, des notables. Et quand ceux qui reviennent de chercher de la gloire en tuant des hommes, passent avec leurs chevrons sur le bras, ils les regardent par-dessus l'épaule, et si par malheur ils ont le nez rouge, à force d'avoir bu de l'eau-de-vie pour se remonter le cœur dans la pluie, dans la neige, dans les marches forcées, tandis que les autres buvaient du bon vin, ils disent : " Ce sont des ivrognes ! " Et ces conscrits qui ne demandaient pas mieux que de rester chez eux, de travailler, deviennent des espèces de mendiants. Voilà ce que je pense, Zébédé ; je ne trouve pas cela tout à fait juste, et j'aimerais mieux voir les amis de la gloire aller se battre eux-mêmes et nous laisser tranquilles."

Alors il me disait :

" Je pense la même chose que toi ; mais, puisque nous sommes pinces, il vaut mieux dire que nous combattons pour ht gloire. Il faut toujours soutenir son état et tâcher de faire croire aux gens qu'on est bien; 'sans cela, Joseph, ou serait encore capable de se moquer de nous."

En raisonnant de ces choses et de beaucoup d'autres, nous finîmes par découvrir une grande rivière, que le sergent nous dit être le Mein, et, près de cette rivière, un village sur la route. Nous ne savions pas le nom de ce village, mais c'est là que nous fîmes halte.

On entra dans les maisons, et chacun put s'acheter de Teau-de-vie, du vin et de la vîande. Ceux qui n'avaient pas d'argent cassèrent leur croûte de pain bis en regardant les autres.

Le soir, vers six heures, nous arrivâmes à Francfort. C'est une ville encore plus vieille que Mayence et. pleine de juifs. On nous conduisit dans un endroit appelé Sax^^nhausen, où se trouvaient casernes le 10" hussards et des chasseurs badois. Je me suis laissé dire que cette vieille bâtisse avait été dans le temps un hôpital, et je le crois volontiers, car à Tintérieur se trouvait une grande cour, avec des arcades murées ; sous les arcades, on avait logé les chevaux, et au-dessus les hommes.

Nous arrivâmes donc en cet endroit à travers des ruelles innombrables et tellement étroites, qu'on voyait à peine les étoiles entre les cheminées. Le capitaine Florentin et les deux lieutenants Clavel et Bretonville nous attendaient. Après l'appel, nos sergents nous conduisirent par détachements dans les chambrées, au-dessus des Badois. C'étaient de grandes salles avec de petites fenêtres ; entre les fenêtrt s se trouvaient les lits.

Le sergent Pinto suspendit sa lanterne au pilier du milieu ; chacun mit ses armes au râtelier, puis se débarrassa de son sac, de sa blouse et de ses souliers sans dire un mot. Zébédé se trouvait être mon camarade de lit. Dieu sait si nous avions sommeil. Vingt minutes après, nous dormions tous comme des sourds.

mSTOIBE ]>'X7K CONSCRIT DE 1813. 83

Cest à Francfort que j'appris à connaître la Tie militaire. Jusque-là je n'avais été qu'un simple conscrit, alors je devins un soldat Et je ne parle pas ici de l'exercice, non! La manière de faire tête droite et tête gauche, d'emboîter le pas, de lever la main à la hauteur de la première ou de la deuxième capucine pour charger le fîisil, d'ajuster, et de relever l'arme au commandement, c'est l'affaire d'un ou deux mois, avec de la t)onne volonté. Mais j'appris la discipline, à savoir: que le caporal a toujours raison lorsqu'il parle au soldat, le sergent lorsqu'il parle au caporal, le sergent-major lorsqu'il parle au sergent, le sous-lieutenant au sergent-major, ainsi de suite jusqu'au maréchal de France, — quand ils diraient que deux et deux font cinq ou que la lune brille en plein midi.

Cela vous entre difficilement dans la tête, mais quelque chose vous aide beaucoup: c'est une espèce de pancarte affichée dans les chambrées, et qu'on vous lit de temps en temps, pour vous ouvrir les idées. Cette pancarte suppose tout ce qu'un «oldat peut avoir envie de faire, par exemple de retourner dans son village, de refuser le service, de résister à son chef, &c., et cela finit toujours par la mort ou cinq ans de boulet au moins.

Le lendemain de notre arrivée à Francfort, j'écrivis h M. Goulden, à Catherine et à la tante Grédel ; on peut se figurer avec quel attendrissement H me semblait, en leur parlant, être encore au milieu d'eux ; je leur racontais mes fatigues, le bien qu'on m'avait fait à Mayence, le courage qu'il m'avait fallu pour ne pas rester en arrière. Je leur dis aussi que j'étais toujours en bonne santé, grâce à Oieu ;

84 HISTOIRE d'un conscrit DIS 1813.

que je me sentais plus fort qu'avant de partir, et que je les embrassais mille et mille fois.

J'écrivais dans notre chambrée, au milieu des camarades, et les Phalsbourgeois me faisaient tous ajouter des compliments pour leurs familles. Enfin, ce ftit encore un bon moment.

Ensuite j'écrivis à Majence, aux brayes gens de la Capougner Stnxsse, qui m'avaient en quelque sorte sauvé de la désolation. Je leur dis que le rappel m'avait forcé le matin de partir tout de suite ; que j'avais espéré les revoir et les remercier, mais que, le bataillon ayant fait route pour Francfort, ils devaient me pardonner.

Ce même jour, dans l'après-midi, nous reçûmes l'habillement du bataillon. Des douzaines de juifs arrivèrent jusque sous les arcades, et chacun leur vendit ses effets bourgeois. Je ne conservai que mes chemises, mes bas et mes souliers. Les Italiens avaient mille peines à se faire entendre de ces niarchands, qui voulaient tout emporter pour rien ; mais les Génois étaient aussi fins que les juifs, et leurs discussions se prolongèrent jusqu'à la nuit. Nos caporaux reçurent alors plus d'une goutte ; il fallait bien s'en faire des amis, car matin et soir ils nous montraient l'exercice dans la cour pleine de neige. La cantinière Christine était toujours dans son coin, la chaufferette sous les pieds. Elle prenait en considération tous les jeunes gens de bonne famille, comme elle appelait ceux qui ne regardaient pas à l'argent. Combien d'entre nous se laissaient tirer jusqu'au dernier liard, pour s'entendre appeler jeunes gens de bonne famille I Plus tard ce n'étaient plus que des gueux! mais que voulez-vous? la vanité... la vanité... cela perd tout le genre humain, depuis les conscrits jusqli'aux généraux.

HISTOIRS d'un CONSCBIT DE 1813. 85

Pendant ce temps, chaque jour il arrivait des recrues de France, et des charrettes pleines de hlessés de la Pologne. Quel spectacle devant l'hôpital du Saint-Esprit, de Tautre côté de la rivière ! C'était un convoi qui ne finissait jamais ] Tous ces malheureux avaient les uns le nez et les oreilles gelés, les autres un bras, les autres une jambe ; on les mettait dans la neige, pour les empêcher de tomber en morceaux. Jamais on n'a vu de gens habillés 8Î misérablement, avec des jupons de femmes, des bonnets à poil pelés, des shakos défoncés, des vestes de Cosaques, des mouchoirs et des chemises entortillés autour des pieds ; ils sortaient des charrettes en se cramponnant et vous regardaient comme des bêtes sauvages, les yeux enfoncés dans la tête et les poils de la figure hérissés. Les bohémiens qui dorment au coin des bois en auraient eu pitié, et pourtant c'étaient encore les plus heureux, puisqu'ils étaient réchappes du carnage, et que des milliers de leurs camarades avaient péri dans les neiges ou sur les champs de bataille.

Klipfel, Zébédé, Furst et moi nous allions voir ces malheureux ; ils nous racontaient toute la débâcle depuis Mosoouj et je vis bien alors que le 29* Bulletin si terrible n'avait dit que. la vérité. vy /

Ces histoires nous excitaient contre les Russes; plusieurs disaient : <^ Ah I pourvu que la guerre recommence bientôt ; ils en verront des dures cette fois... ce n'est pus fini... ce n'est pas fini!" Leur colère me gagnait moimême, et quelquefois je pensais: '< Joseph, est-ce que tu perds la tête maintenant? .Ces Russes défendaient leur pays, leurs familles, tout ce que les hommes ont de plus sacré dans ce monde. S'ils ne les avaient pas défendus, on aurait raison de les mépriser."

En ce temps il arriva quelque chose d'extraordinaire.

Vous saurez que Zébédé, mon camarade de lit, était le fils du fossoyeur de Phalsbourg, et que nous l'appelions quelquefois entre nous : " Fossoyeur J* De notre part, cela ne lui faisait rien. Mais un soir, après l'exercice, comme il traversait la cour, un hussard lui cria :

" Hé ! Fossoyeur, arrive m'aider à traîner ces bottes de paille."

Zébédé, s'étant retourné, lui répondit :

"Je ne m'appelle pas Fossoyeur, et vous n'avez qu'à porter vos bottes de paille vous-même I Est-ce que vous me prenez pour une bête ? "

Alors l'autre lui cria plus fort :

" Conscrit, veux-tu bien venir, ou gare ! "

Zébédé, avec son grand nez crochu, ses yeux gris et ses lèvres minces, ne jouissait pas d'un bon caractère. Il s'approcha du hussard et lui demanda :

" Qu'est-ce que vous dites ?

— Je te dis d'enlever ces bottes de paille, et lestement, entends-tu, conscrit ? "

C'était un vieux à moustaches et gros favoris roux taillés en brosse, à la mode de Cbamboran. Zébédé l'empoigna par un de ses favoris ; mais l'autre lui donna deux grands soufflets. Malgré tout, une poignée de favoris resta dans la main de Zébédé, et comme cette dispute avait attiré beaucoup de monde, le hussard levant le doigt lui dit :

" Conscrit, demain matin tu recevras de mes nouvelles.

— C'est bon, fit Zébédé, nous verrons. J'ai aussi du nouveau pour vous, l'ancien."

H arriva tout de suite me raconter cela, et moi, sachant qu'il n'avait jamais tenu qu'une pioche, je ne pus m'empêcher de frémir pour lui.

" Écoute, Zébédé, lui dîs-je, tout ce qui te reste à faire maintenant, puisque tu ne peux pas déserter, c'est d'aller demander pardon à ce vieux... car tous ces vieux ont des coups terribles, qu'ils ont rapportés d'Egypte, d'Espagne et d'ailleurs. Crois-moi! Si tu veux, je vais te prêter un écu pour aller lui payer bouteille ; ça l'attendrira."

Mais lui, fronçant les sourcils, ne voulut rien entendre.

" Plutôt que de faire des excuses, dit-il, j'aimerais mieux aller me pendre tout de suite. Je me moque de tous les hussards ensemble. S'il a des coups, moi j'ai le bras long, et j'en ai aussi des coups au bout de mon sabre, des coups qui entreront aussi bien dans ses os que les siens dans ma chair."

11 était encore indigné de ses soufflets.

Presque aussitôt le maître d'armes Châzy, le caporal Fleury, Klipfel, Furst, Léger arrivèrent; ils donnaient tous raison à Zébédé, et le maître d'armes dit qu'il fallait du sang pour laver les soufflets, que c'était l'honneur des nouvelles recrues de se battre.

Zébédé répondit que les Phalsbourgeois n'avaient jamais eu peur d'une saignée, et qu'il était prêt. Alors le maître d'armes alla voir le capitaine de la compagnie, nommé Florentin, un homme le plus magnifique qu'on puisse s'imaginer, grand, sec, large des épaules, le nez droit, et qui avait reçu la décoration de l'Empereur à la bataille d'Eylau. Le capitaine trouva que c'était tout simple de se battre pour un soufflet ; il dit même que cela donnerait un bel exemple aux conscrits, et que si Zébédé ne se battait pas, il serait indigne de rester au 3® bataillon du 6%

Toute cette nuit-là je ne pus fermer l'œil ; j'entendais mon camarade ronfler et je pensais : " Pauvre Zébédé, demain soir tu ne ronfleras plus!" Je frissonnais d'être

88 HISTOIRE d'un CONSCBIT DE 1813.

couché près d'un homme pareil. Enfin, je venaîsi de m'endormir vers le petit jour, quand tout à coup je sens un air très-froid; j'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? le vieux hussard roux, qui avait enlevé la couverture de notre lit et qui disait :

^^ Allons, debout, fainéant, je vais t'apprendre de quel bois je me chauffe."

Zébédé se leva tranquillement et répondit :

" Je dormais, vétéran, je dormais."

L'autre, en s'entendant appeler vétéran, voulut tomber sur mon camarade; mais deux grands gaillards qui lui servaient de témoins l'arrêtèrent, et d'ailleurs tous les Fhalsbourgeois étaient aussi là.

" Voyons... voyons... dépêchons!..." criait le, vieux.

Mais Zébédé s'habillait sans se presser. Au bout d'un instant, il dit :

'' Est-ce que nous aurons la permission de sortir du quartier, les anciens?

— Derrière le violon, il y a de la place pour s'aligner," répondit un des hussards.

C'était un endroit plein d'orties, derrière la hotte du violon; un mur l'entourait, et de nos fenêtres on le voyait très-bien; il se trouvait juste au-dessous, du côté de la

rivière.

Zébédé mit sa capote, et dit en se tournant de mon côté:

^^ Joseph, et toi, Elipfel, je vous choisis pour mes té-

moins."

Mais je secouai la tête.

" Eh bien, Furst, arrive ! " dit-il.

Et tous ensemble descendirent l'escalier. >

Je croyais Zébédé perdu ; cela me faisait beaucoup de

HISTOIRE d'UK conscrit DE 1813. 89

peine, et je pensais : '' Voilà que non-senlement les Russes et les Prussiens nous exterminent, il faut encore que les nôtres s'en mêlent"

Tonte la chambrée était aux fenêtres ; moi seul, derrière, je restai assis sur mon lit. Au bout de cinq minutes, le brait des sabres, en bas, me rendit tout blanc ; je n'avais pins une goutte de sang dans les veines.

Mais cela ne dura pas longtemps, car tout à coup Elipfel s'écria: "Touché!"

Alors je ne sais comment j'arrivai près d'une fenêtre, et, regardant par-dessus les autres, je vis le hussard appuyé contre le mur, et Zébédé qui se relevait, le sabre tout rouge de sang : il avait glissé sur les genoux pendant la l)ataille ; le sabre du vieux, qui se fendait, avait passé sur son épaule, et lui, sans perdre une seconde, avait enfoncé le sien dans le ventre du hussard. S'il n'avait pas eu le bonheur de glisser, le vieux lui perçait le cœur. Yoilà ce que je vis en bas d'un coup d'œil.

Le hussard s'affaissait contre le mur, ses témoins le soutenaient aux bras, et Zébédé, pâle comme un mort, regardait son sabre, tandis que Klipfel lui tendait sa capote.

Presque aussitôt on battit la diane, et nous descendîmf's à l'appel du matin. Cela se passait le 18 février. Le même jour nous reçûmes l'ordre de faire notre sac, et nous partîmes de Francfort pour Séligenstadt, où nous restâmes jusqu'au 8 mars. Alors toutes les recrues connaissaient le maniement du fusil et l'école de peloton. De Séligenstadt, nous partîmes le 9 mars pour Schweinheim, et le 2i mars 1813, le bataillon se réunit à la division à Aschafienbourg, où le maréchal Ney nous passa la revue.

Le capitaine de la compagnie s'appelait Florentin, le

lieutenant Bretonville, le commandant du bataillon Gé-

meau, le capitaine adjudant-major Vidal, le colonel da régiment Zapfel, le général de la brigade Ladoucette et le général de la division Souham : — tout soldat doit savoir cela, s'il ne veut pas marcher comme un aveugle.

La. fonte des neiges avait commencé le 18 ou le 19 mars. Je me rappelle que pendant la grande revue dlAschaffenbourg, sur un large plateau d'où l'on découvre le Mein à perte de vue, la pluie ne cessa point de tomber depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi. Nous avions à notre gauche un château, dont les gens regardaient par de hautes fenêtres, bien à leur aisCt pendant que l'eau nous coulait dans les souliers. A droite bouillonnait la rivière, que l'on voyait comme h travers un brouillard.

Four nous rafraîchir encore les idées, à chaque instant on nous criait : " Portez arme ! Arme bras I "

Le maréchal s'avançait lentement, au milieu de son étatmajor. Ce qui consolait Zébédé, c'était que nous allions voir le brave des braves. Moi, je pensais : " Si je pouvais le voir au coin du feu, ça me ferait plus de plaisir."

Enfin il arriva devant nous, et je le vois encore avec son grand chapeau trempé de pluie, son habit bleu couvert de broderies et de décorations et ses grandes bottes. C'était un bel homme, d'un blond roux, le nez relevé, les yeux vifs, et qui paraissait terriblement solide. Il n'était pas fier, car, comme il passait devant la compagnie, et que le capitaine lui présentait les armes, tout à coup il se retourna sur son grand cheval et dit tout haut :

HISTOIRE d'tTN CONSCBIT DB 1819. 91

« Tiens, c'est Florentin I **

Alors le capitaine se redressa sans savoir que répondre. Il paraît que le maréchal et lui avaient été simples soldats ensemble, du temps de la République. Le capitaine à la fin répondit :

<< Oui, maréchal, c'est Séb&slîen Florentin.

— Ma foi, Florentin, dit le maréchal en étendant le bras du côté de la Russie, je suis content de te revoir ; je te croyais couché là-bas."

Toute notre compagnie était contente, et Zébédé me dit :

<< Voilà ce qui s'appelle un homme ; je me ferais casser la tête pour lui I"

Je ne voyais pas pourquoi Zébédé voulait se faire casser la tête, parce que le maréchal avait dit bonjour à son vieux camarade.

C'est tout ce qui me revient d'Aschaffenbourg.

Le soir nous rentrâmes manger la soupe à Schweinheim, un endroit riche en vins, en chanvre, en blé, où presque tout le monde nous regardait de travers.

Nous logions à trois ou quatre dans les maisons, comme des gamisaires, et nous avions tous les jours de la viande, soit du bœuf, soit du lard on du mouton. Le pain de ménage était très-bon, et le vin aussi. Mais plusieurs d'entre nous avaient l'air de trouver tout mauvais, croyant se faire passer, par ce moyen, pour de grands seigneurs ; ils se trompaient bien, car j'entendais les bourgeois dire en allemand :^

" Ceux-là, dans leur pays, sont des mendiants ! Si Ton allait voir en France, on ne trouverait pas seulement des pommes de terre dans leur cave."

Et jamais ils ne se trompaient, ce qui m'a fait penser souvent depuis, que les gens si difficiles chez les autres sont de pauvres diables chez eux.

92 HISTOIRE d'un conscrit DE ISli,

Enfîn, pour ma part, j'étais bien content d'être gobergé de cette façon, et j'aurais voulu voir durer cela toute la campagne. Deux conscrits de Saint-Dié étaient avec moi chez le maître de poste du village, dont presque tous les chevaux avaient été mis en réquisition pour notre cavalerie. Cela ne devait pas le rendre de bonne humeur, mais il ne disait rien et fumait sa pipe derrière le fourneau du matin au soir. Sa femme était grande et forte, et ses deux filles étaient bien jolies. Elles avaient peur de nous et se sauvaient lorsque nous revenions de l'çxercice, ou de monter la garde au bout du village. 7*<>v

Le soir du quatrième jour, comme nous finissions de souper, arriva vers sept heures un vieillard en capote noire la tête blanche et la figure tout à fait respectable. Il nous salua, puis il dit en allemand au maître de poste :

" Ce sont de nouvelles recrues ?

— Oui, monsieur Stenger, répondit l'autre, nous ne serons jamais débarrassés de ces gens-là. Si je pouvais les empoisonner tous, ce serait bientôt fait."

Je me retournai tranquillement et je lui dis : *' Je connais l'allemand... ne dites pas de pareilles choses.** A peine le maître de poste m'eut-il entendu, que sa grande pipe lui tomba presque de la main.

" Vous êtes bien imprudent en paroles, monsieur Kalkreuth ! dit le vieillard ; si d'autres que ce jeune homme vous avaient entendu, songez à ce qui vous arriverait.

— C'est une manière de parler, répondit le gros homme. Que voulez- vous ? quand on vous prend tout, quand .on vous dépouille pendant des années, à la fin . on ne sait plus ce qu'il faut dire, et l'on parle à tort et à travers."

Le vieillard, qui n'était autre que le pasteur de Schweinheim, vint alors me saluer et me dit :

HISTQIBE d'un CONSCRIT DE 1813. 93

*^ Monsieur, votre manière d'agir est celle d'un honnête homme ; croyez que M. Kalkreuth est incapable de faire du mal, même à nos ennemis.

— Je le pense bien, monsieur, lui repondis-je, sans cela je ne mangerais pjas ses saucisses d'aussi bon cœur."

Le maître de poste, en entendant ces mots, se mit à rire, ses deux grosses mains sur son ventre comme un enfant, et s'écria :

^ Je n'aurais jamais cru qu'un Français me ferait rire."

Mes deux camarades étaient de garde, ils sortirent et je restai seul. Alors le maître de poste alla chercher une bouteille de vieux vin ; il s'assit à la table et voulut trinquer avec moi, ce que je fis volontiers. £t depuis ce jour jusqu'à notre départ, ces gens eurent beaucoup de confiance en moL Chaque soir npus causions au coin du feu ; le pasteur arrivait, et les jeunes filles elles-mêmes descendaient pour écouter. Elles étaient blondes avec des yeux bleus; l'une pouvait avoir dix-huit ans, l'autre vingt; je leur trouvais un air de ressemblance avec Catherine qui me remuait le cœur.

On savait que j'avais une amoureuse au pays, parce que je n'avais pu m'empêcher de le dire, et cela les attendrissait.

Le maître de poste se plaignait amèrement des Français ; le pasteur disait que c'était une nation vaniteuse et peu chaste, et que, par ces motifs, toute l'Allemagne allait Ke lever contre nous ; qu'on était las des mauvaises mœurs de nos soldats et de l'avidité de leurs généraux, et qu'on avait formé le Tugend-Bund ^ pour nous combattre.

" Dans les premiers temps, me disait-il, vous nous parliez de Liberté, nous aimions à entendre cela, et nos vœux

1 Lien de la vertu.

étaient plutôt pour vos années que pour celles du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche ; vous faisiez la guerre à nos soldats et non pas à nous ; vous souteniez des idées que tout le monde trouvait justes et grandes, et voilà pourquoi vous n'aviez pas affaire aux peuples, mais à leurs maîtres.. Aujourd'hui c'est bien différent, toute l'Allemagne va marcher, toute la jeunesse va se lever, et c'est nous qui parlerons de Liberté, de Vertu, de Justice à ia France. Celui qui parle de ces choses est toujours le plus fort, parce qu'il n'a contre lui que les gueux de tous les pays, et parce qu'il a pour lui la jeunesse, le courage, les grandes idées, tout ce qui vous élève l'âme au-dessus de l'égoisme, et qui vous fait sacrifier la vie sans regret. Vous avez eu cela longtemps, mais vous n'en avez plus voulu. Vos généraux, dans le temps, je m'en souviens, se battaient pour la Liberté, ils couchaient sur la paille, dans les granges, comme de simples soldats : c'étaient de terribles hommes! Maintenant il leur faut dès canapés, ils sont plus nobles que nos nobles et plus riches que nos banquiers. Cela fait que la guerre, la plus belle chose autrefois, — un art, un sacrifice, un dévouement à la patrie, — est devenue un métier, qui rapporte plus qu'une boutique. Cest toujours très-noble, puisqu'on porte des épaulettes, mais il 7 a pourtant une différence entre se battre pour des idées étemelles et se battre pour enrichir sa boutique.

" Aujourd'hui c'est notre tour de parler de Liberté, de Patrie, et voOà pourquoi je pense que cette guerre vous sera funeste. Tous les êtres qui pensent, depuis les simples étudiants jusqu'aux professeurs de théologie, vont marcher contre vous. Vous avez à votre tête le plus grand général du monde, mais nous avons la justice éternelle. Vous croyez avoir pour vous les Saxons, les Bavarois, les

HI8TOIBE D'im CONSCRIT DE 1813. 9d

Badois et les Hessois ; dëtrompez-rous : les enfants de lA vieille Allemagne savent bien que le plus grand crime et la plus grande honte, c'est de se battre contre ses frères. Que les rois fassent des alliances, les peuples seront contre vous malgré ces alliances ; ils défendront leur sang, leur patrie : ce que Dieu nous force d'aimer et qu'on ne peut trahir sans crime. Tout va vous tomber sur le dos ; les Autrichiens vous massacreront s'ils peuvent, malgré le mariage de Marie- Louise et de votre Empereur ; on commence à voir que les intérêts des rois ne sont pas tout en ce monde, et le plus grand génie ne peut pas changer la nature des choses."

Ainsi parlait ce pasteur d'un ton grave ; je ne comprenais pas alors très-bien ses discours et je pensais : ^^ Les mots sont des mots et les coups de fusil sont des coups de fusil. Si nous ne rencontrons que des étudiants et des professeurs de théobgie pour nous livrer bataille, tout ira bien. Et quant au reste, la discipline empêchera toujoura les Hessois, les Bavarois et les Saxons de tourner, comme elle nous force bien de nous battre, nous autres Français, quoique plus d'un n'en ait pas envie. Est-ce que le soldat n'obéit pas au caporal, le caporal au sergent, ainsi de suite jusqu'au maréchal, qui fait ce que le roi veut ? On voit bien que ce pasteur n'a jamais servi dans un régiment, sans cela il saurait que les idées ne sont rien, et que la consigne est tout ; mais je ne veux pas le contredire, le maître de poste ne m'apporterait plus une bouteille de vin après le souper. Qu'ils pensent ce qui leur plaira, tout ce que je souhaite, c'est que nous ne rencontrions que des théologiens."

Pendant que nous étions à causer ainsi, tout à coup, le< 27 mars au matin. Tordre de partir arriva. Le bataillon alla coucher à Lauterbach, puis le lendemain à Neu-Kirchen, et nous^ne fîmes plus que marcher, marcher toujours.

Ceux qui ne s'habituèrent pas alors à porter lé sac, ne pouvaient pas se plaindre du manque d'exercice, car, Dieu merci, nous faisions du chemin ! Moi, je ne suais plus depuis longtemps, avec mes cinquante cartouches dans ma giberne, mon sac et mon fusil sur l'ëpaule, et je ne sais pas si je boitais encore.

Nous n'étions pas les seuls en mouvement; tout marchait, partout on rencontrait des régiments en route, des détachements de cavalerie, des lignes de canons, des convois de poudre et de boulets.; et tout cela s'avançait vers Erfurt, comme après une grande averse des milliers de ruisseaux vont par tous les chemins à la rivière.

Nos sergents se disaient entre eux : " Nous approchons... ça va chauffer ! " Et nous pensions : " Tant mieux ! Ces gueux de Prussiens et de Russes sont cause qu'on nous a pris ; s'ils étaient restés ti'anquilles, nous serions encore en France !"

Cette idée nous donnait de l'aigreur.

Et puis partout ou trouve des gens qui n'aiment qu'à se battre : Elipfel et Zébédé ne„ parlaient que de tomber sur les Prussiens, et moi, pour n'avoir pas l'air moins courageux que les autres, je disais aussi que cela me réjouissait.

Le 8 avril, le bataillon entra dans la citadelle d'Erfurt, une place très-forte et très-riche. Je me souviendrai toujours qu'au moment oii l'on faisait rompre les rangs sur la place, devant la caserne, le vaguemestre remit un paquet de lettres au sergent de la compagnie. Dans le nombre il s'en trouvait une pour moi. Je reconnus tout de suite l'écriture de Catherine, ce qui me produisit un si grand effet que mes genoux en tremblaient I

Zébédé prit mon fusil en disant : î* Arrive ! "

HISTOIRE d'«7N CONSCRIT DE 1813. 97

n était aussi bien content d'avoir des nouvelles de Fhalsbourg.

J'avais caché ma lettre au fond de ma poche, et tous ceux du pays me suivaient pour l'entendre lire. Mais je voulus être assis sur mon lit, bien tranquille avant de l'ouvrir, et seulement lorsqu'on nous eut casernes dans un coin de la Finckmatt et que mon fusil fut au râtelier, je commençai. Tous les autres étaient penchés sur mon dos. Les larmes me coulaient le long des joues, parce que Catherine me racontait qu'elle priait pour moi. ,

£t les camarades, en entendant cela, disaient :

^ Nous sommes sûrs qu'on prie^ aussi pour nous ! "

L'un parlait de sa mère, l'autre de ses sœurs, l'auti^ de son amoureuse.

A la fin, M. Goulden avait écrit que toute la ville se portait bien, que je devais prendre courage, que ces misères n'auraient qu'un temps. Il me chargeait surtout de prévenir les camarades qu'on pensait à eux, et que leurs parents se plaignaient de ne pas recevoir un seul mot de leurs nouvelles.

Cette lettre fut une grande consolation pour nous tous.

£t quand je songe que nous étions alors le 8 avril et que bientôt allaient commencer les batailles, je la regarde comme un dernier adieu du pays pour la moitié d'entre nous: — plusieurs ne devaient plus entendre parler de leurs parents, de leurs amis, de ceux qui les aimaient eu ce monde.

98 HISTOIRE d'un CONSCfilT DE 1813.

Tout cela, comme disait le sergent Pinto, n'était encore que le commencement de la fête, car la danse allait venir.

En attendant, nous faisions le service de la citadelle avec un bataillon du 27% et, du haut des remparts, nous voyions tous les environs couverts de troupes, les unes au bivac, les autres cantonnées dans les villages.

Le 18, en revenant de monter la garde à la porte de Warthau, le sergent qui m'avait pris «n amitié me dit :

" Fusilier Bertha, l'Empereur est arrivé."

Personne n'avait encore entendu parler de cela, et je lui répondis :

" Sauf votre respect, sergent, je viens de prendre un petit verre avec le sapeur Merlin, en planton la nuit dernière à la porte du général, il ne m'a rien raconté de ces choses.'*

Alors, lui, clignant de l'œil, dit : .

** Tout se remue, tout est en l'air... Tu ne comprends pas encore ça, conscrit ; mais il est là, je le sens jusqu'à la pointe des pieds. Quand il n'est pas arrivé, tout ne va que d'une aile ; et maintenant, tiens, là-bas, regarde ces estarettes qui galopent sur les routes, tout commence à revivre. Attends la première danse, attends, et tu verras: les Kaiserliks et les Cosaques n'ont pas besoin de leurs lunettes pour voir s'il est avec nous; ils le sentent tout de suite."

En parlant ainsr, le sergent riait dans ses longues moustaches.

J'avais des pressentiments qu'il pouvait m'arriver de

grands malheura, et j'étais pourtant forcé de faire bonne mine.

Enfin, le sergent ne se trompait pa?, car ce même jour, vers trois heures de Taprès-midi, toutes les troupes cantonnées autour de la ville se mirent en mouvement, et, sur les cinq heures, on nous fit prendre les armes: le maréchal prince de la Moskowa entrait en ville, au milieu d'une grande quantité d'officiers et de généraux qui formaient son état-major ; presque aussitôt, le général Souham, un vieux général tout gris, entra dans la citadelle, et nous passa en revue sur la place. Il nous dit d'une voix forte, que tout le monde put entendre :

" Soldats ! vous allez faire partie de l'avant-garde du 3* oorpS"; tâchez de vous souvenir que vous êtes Français. Vive V J^infpereur ! "

Alors, tout le monde cria : " Vive V Empereur ! " et cela produisit un effet terrible dans les échos de la place.

Le géuéral repartit avec le colonel Zapfel.

Cette nuit même, nous fûmes relevés par les Hessois, et nous quittâmes Erfurt avec le 10* hussards et un régiment de chasseurs badois. A six ou sept heures du matin, nous étions devant la ville de Weimar, et nous voyions au soleil levant des jardins, des églises, des maisons, avec un vieux château sur la droite.

On nous fit bivaquer dans cet endroit, et les hussards partirent en éclaireurs dans la ville. Vers neuf heures, pendant que nous faisions la soupe, tout à coup nous entendîmes au loin un pétillement de coups de fusil; nos hussards avaient rencontré dans les rues des hussards prussiens, ils se battaient et se tiraient des coups de pistolet. Mais c'était si loin, que nous ne voyions pour ainsi dire rien de ce combat.

Au bout d'une heure, les hussards revinrent ; ils avaient pei*du deux hommes. Cest ainsi que commença la campagne.

Nous restâmes là cinq jours, pendant lesquels tout le 3* corps s'avança. Comme nous étions l'avant-garde, il fallut repartir en avant, du côté de Suiza et de Warthau. C'eét alors que nous vîmes l'ennemi : des Cosaques qui se retiraient toujours hors de portée de fusil, et plus ces gens se retiraient, plus nous prenions de courage.

Ce qui m'ennuyait, c'était d'entendre Zébédé dire d'un air de mauvaise humeur :

*' Ils ne s'arrêteront donc jamais ? ils ne s'arrêteront donc jamais?"

Je pensais : " S'ils s'en vont, qu'est-ce que nous pouvons souhaiter de mieux ? Nous aurons gagné sans avoir eu de mal."

Mais, à la fin, ils firent halte de l'autre côté d'une rivière assez large et profonde; et nous en vîmes une quantité qui nous attendaient pour nous hacher, si noiis avions le malheur de passer cette rivière.

C'était le 29 avril, il commençait à se faire tard ; on ne pouvait voir de plus beau soleil couchant. De l'autrecôté de l'eau s'étendait une plaine à perte de vue, et, sur le bandeau rouge du ciel, fourmillaient ces cavaliers, avec des shakoà recourbés en avant, des vestes vertes, une petite giberne sous le bras et des pantalons bleu-de-ciel; il y avait aussi derrière des quantités de lances: le sergent Pinto les reconnut pour être des chasseurs russes à cheval et des Cosaques. Il reconnut aussi la rivière, et dit que c'était la Saale.

On s'approcha le plus près qu'on put de l'eau, pour tirer des coups de fusil aux cavaliers, qui se retirèrent plus

HISTOIRE d'un CONSCBIT DE 1813. 101

loin, et disparurent même an fond du ciel rouge. On établit alors le bivac près de la rivière, on plaça les sentinelles. Nous -avions laissé sur notre gauche un grand village ; un détachement s'y rendit, pour tacher d'avoir de la viande en la payant, car depuis l'arrivée de l'Empereur, on avait l'ordre de tout payer.

Dans la nuit, comme nous faisions la soupe, d'autres régiments de la division arrivèrent; ils établirent aussi leur bivacs le long de là rive, et c'était quelque chose de magnifique que ces traînées de feu tremblotant sur l'eau.

Personne n'avait envie de dormir ; Zébédé, Klipfel, Furst et moi, nous étions à la même gamelle, et nous disions en nous regardant :

<< C'est demain que ça va. chauffer, si nous voulons passer la rivière ! Tous les camarades de Fhalsbourg, qui prennent leur chope à la brasserie de V Homme Sauvage, ne se doutent pas que nous sommes assis en cet endroit, au bord d'une rivière, à manger un morceau de vache, et que nous allons coucher sur la terre, attraper des rhumatismes pour nos vieux jours, sanâ parler des coups de sabre et de fusil qui nous sont réservés, peut-être plus tôt que nous ne pensons.

— Bah I disait Klipfel, ça, c'est la vie. Je me moque bien de dormir dans du coton et de passer un jour comme l'autre ! Pour vivre, il faut être bien aujourd'hui, mal demain ; de cette façon, le changement est agréable. Et quant aux coups de fusil, de sabre et de baïonnette, Dieu merci, nous en rendrons autant qu'on nous en donnera.

— Oui, faisait Zébédé en allumaiit sa pipe, pour mon compte, j'espère bien que, si je passe l'arme à gauche, ce ne sera pas faute d'avoir rendu les coups qu'on m'aura portés."

102 HISTOIBB d'un conscrit de 1813.

Nous causions ainsi depuis deux ou trois heures ; Léger s'était étendu dans sa capote, les pieds à la flamme, et dormait, lorsque la sentinelle cria :

" Qui vive ?" à deux cents pas de nous.

" France î

— Quel régiment ?

— 6* de ligne."

C'étaient le maréchal Ney et le général Brenîer, avec des officiers de pontonniers et des canons. Le maréchal avait répondu 6* de ligfie, parce qu'il savait d'avance oîi nous étions : cela nous réjouit et même nous rendit fiers. Nous le vîmes passer à cheval, avec le général Souham et cinq ou six autres officiers supérieurs, et malgré la nuit, nous les reconnûmes très-bien ; le ciel était tout blanc d'étoiles, lavlune montait, on j voyait presque comme en plein jour.

Us s'arrêtèrent dans un coude de la rivière^ où l'on plaça six canons, et presque aussitôt après les pontonniers arrivèrent avec une longue file de voitures chargées de madriers, de pieux et de tout ce qu'il fallait pour jeter deux ponts. Nos hussards couraient le long de la rive ramasser les bateaux, les canonniers étaient à leurs pièces, pour balayer ceux qui voudraient empêcher l'ouvrage. Longtemps nous regardâmes avancer ce travail. De tous côtés on entendait crier : " Qui vive ? — Qui vive ? " C'étaient les régiments du 3" corps qui arrivaient.

A la pointe du jour, je finis par m'endormîr ; il fallut que Klipfel me secouât pour m'é veiller. On battait le rappel dans toutes les directions ; les ponts étaient finis, on allait traverser la Saale.

H tombait une forte rosée ; chacun se dépêchait d'essuyer son fusil, de rouler sa capote et de la boucler sur son sac. On s'aidait l'un l'autre, on se mettait en rang. Il pouvait

être alors quatre heures du matin. Tout était gris à cause du brouillard qui montait de la rivière. Déjà deux bataillons passaient sur les ponts, les soldats à la file, les officiers et le drapeau au milieu. Cela produisait un roulement sourd. Les canons et les caissons passèrent ensuite.

Le capitaine Florentin venait de nous faire renouveler les amorces, lorsque le général Souham, le général Chemineau, le colonel Zapfel et notre commandant arrivèrent. Le bataillon se mit en marche. Je regardais toujours si les Russes n'accouraient pas au grand galop, mais rien ne bougeait

A mesure qu'on arrivait sur l'autre rive, chaque régiment formait le carré, l'arme au pied. Vers cinq heures, toute la division avait passé. Le soleil dissipait le brouillard ; nous voyions à trois quarts de lieue environ sur notre droite une vieille ville, les toits en pointe, le clocher en forme de boule couvert d'ardoises avec une croix au-dessus, et plus loin derrière, un château : c'était Weissenfels.

Entre la ville et nous s'étendait un pli de terrain profond. Le maréchal Nej, qui venait d'arriver aussi, voulut savoir avant tout ce qui se trouvait là-dedans. Deux compagnies du 27* furent déployées en tirailleurs, et les carrés se mirent à marcher au pas ordinaire: les officiers, le^ sapeurs, les tambours à l'intérieur, les canons dans l'intervalle, et les caissons derrière le dernier rang.

Tout le monde se défiait de ce creux, d'autant plus que nous avions vu la veille une masse de cavalerie, qui ue pouvait pas s'être sauvée jusqu'au bout de la grande plaine que nous découvrions en tous sens. C'était impossible ; aussi je n'ai jamais eu plus de défiance qu'en ce moment : je m'attendais à quelque chose. Malgré cela, de nous voir tous bien en rang, — le fusil chargé, notre drapeau sur le front de bataille, nos généraux derrière, pleins de

104 HISTOntE d'un conscrit de 1813.

confiance, — de nous voir marcher ainsi sans nous presser et de nous entendre marquer le pas en masse, cela nous t donnait un grand courage. Je me disais en -moi-même: " Peut-être qu'en nous voyant ils se sauveront ; ce serait encore ce qui vaudrait le mieux pour eux et pour nous."

J'étais au second rang, derrière Zébédé, sur le front, et l'on peut se figurer si j'ouvrais les yeux. De temps en temps je regardais un peu de côté l'autre carré qui s'avançait sur I la même ligne, et je voyais le maréchal au milieu avec son état-major. Tous levaient la tête, leurs grands chapeaux de travers, pour voir de Xo\n ce qui se passait.

Les tirailleurs arrivaient alors près du ravin bordé de broussailles et de haies vives. Déjà, quelques instants avant, j'avais aperçu plus loin, de l'antre côté, quelque chose remuer et reluire comme des épis où passe le vent ; l'idée m'était venue que les Russes, avec leurs lances et leurs sabres, pouvaient bien être là ; j'avais pourtant de la peine à le croire. Mais au moment où nos tirailleurs s'approchaient des bruyères, et comme la fusillade s'engageait en plusieurs endroits, je vis clairement que c'étaient des lances. Presque aussitôt un éclair brilla juste en face de fiou^ et le canon tonna. Ces Russes avaient des canons ; ils venaient de tirer sur nous, et je ne sais quel bruit m'ayant fait tourner la tête, je vis que dans les rangs, à gauche, se trouvait un vide.

En même temps j'entendis le colonel Zapfel qui disait tranquillement :

" Serrez les rangs ! "

Et le capitaine Florentin qui répétait :

" Serrez les rangs ! "

Cela s'était fait si vite, que je n'eus pas le temps de réfléchir. Mais cinquante pas plus loin il y eut encore un '

HISTOIRE d'un conscrit DR 181S, 105

éclair et un bruit pareiPdans les rangs, — comme un grand ' souffle qui passe, — et je vis encore un trou, cette fois à droite.

£t comme, après chaque coup de canon des Russes, le colonel disait toujours : " Serrez les j*angs I " je compris que chaque fois il j avait un vide ! Cette idée me troubla tout à fait ; mais il fallait bien marcher.

Je n'osais penser à cela, j'en détournais mon esprit, quand le général Chemineau, qui venait d'entrer dans notre carré, cria d'une voix terrible :

« Halte ! "

Alors je regardai, et je vis que les Russes arrivaient en masse.

" Premier rang... genou terre... croisez la baïonnette ! cria le général Apprêtez armes ! "

Comme Zébédé avait mis le genou à terre, j'étais en quelque sorte au premier rang. Il me semble encore voir avancer en ligne toute cette masse de chevaux et de Russes courbés en avant, le sabre à la main, et entendre le général dire tranquillement derrière nous, comme à l'exercice :

" Attention au commandement de feu. — Joue... feu ! "

Nous avions tiré, les quatre carrés ensemble ; on aurait cru que le ciel venait de tomber. A peine la fumée étaitelle un peu montée, que nous vîmes les Russes qui repartaient ventre à teiTc; mais nos canons tonnaient, et nos boulets allaient plus vite que leurs chevaux.

" Chargez ! " cria le général.

Je ne crois pas avoir eu dans ma vie un plaisir pareil.

"Tiens, tiens, ils s'en vont!" me disais-je en moimême.

Et de tous les côtés on entendait crier : " Vive VEmpe* reur!^

Dans ma joie, je me mis à crier comme les autres. Cela dura bien une minute. Les carrés s'étaient remis en marche, on croyait déjà que tout était fini ; mais à deux ou trois cents pas du ravin, il se fit une grande rumeur, et pour la seconde fois le général cria :

" Halte !... Genou terre !... Croisez la baïonnette ! "

Les Russes sortaient du creux comme le vent, pour tomber sur nous. Ils arrivaient tous ensemble: la terre en tremblait. On n'entendait plus les commandements ; mais le bon sens naturel des soldats français les avertissait qu'il fallait tirer dans le tas, et les feux de file se mirent à rouler, comme le bourdonnement des tambours aux grandes revues. Ceux qui n'ont pas entendu cela ne pourront jamais s'en faire une idée. Quelques-uns de ces Russes arrivaient jusque sur nous ; on les voyait se dresser dans la fumée, puis, aussitôt après, on ne voyait plus rien.

Au bout de quelques instants, comme on ne faisait plus que charger et tirer, la voix terrible du général Chemineau s'éleva, criant : " Cessez le feu ! "

On n'osait presque pas obéir; chacun se dépêchait de lâcher encore un coup ; mais la fumée s'étant dissipée, on vit cette grande masse de cavalerie qui remontait de l'autre côté du ravin.

Aussitôt on déploya les carrés pour marcher en colonnes» Les tambours battaient la charge, nos canons tonnaient.

" En avant !.,. en avant !... Vive V Empereur ! "

Nous descendîmes dans le ravin, par-dessus des tas de chevaux et de Russes, qui remuaient encore à terre, et nous remontâmes au pas accéléré du côté de Weissenfels. Tous ces Cosaques et ces chasseurs, la giberne sur les reins et le dos plié, galopaient devant nous aussi vite qu'ils pouvaient : la bataille était gagnée !

mSTOIBE d'un conscrit de 1813. 107

Mais, an moment où nous approchions des jardins de la ville, leurs canons, qu'ils avaient emmenés, s'arrêtèrent derrière une espèce de verger, et nous envoyèrent des boulets, dont l'un cassa la hache du sapeur Merlin, en lui faisant sauter la tête. Le caporal des sapeurs, Thomé, eut même le bras fracassé par un morceau de la hache ; il fallut lui couper le bras le soir, à Weissenfels. C'est alors qu'on se mit à courir, car, plus on arrive vite, moins, les autres ont le temps de tirer ; chacun comprenait cela.

Nous arrivâmes en ville par trois endroits, en traversant les haies, les jardins, les perches à houblon, et sautant pardessus les murs. Le maréchal et les généraux couraient après nous. Notre régiment entra par une avenue bordée de peupliers, qui longe le cimetière ; comme nous débouchions sur la place, une autre colonne arrivait par la grande rue.

Là nous fîmes halte, et le maréchal, sans perdre une minute, détacha le 27* pour aller prendre un pont et tâcher de couper la retraite à l'ennemi. Fendant ce temps, le reste de la division arriva et se mit en ordre sur la place. Le bourgmestre et les conseillers de Weissenfels étaient déjà sur la porte de l'Hôtel de Ville pour nous souhaiter le bonjour.

Quand nous famés tous reformés, le maréchal prince de la Moskowa passa devant notre front de bataUle et nous dit d'un air joyeux :

" A la bonne heure... à la bonne heure L.. Je suis content de vous !... L'Empereur saura votre belle conduite... C'est bien 1 "

Il ne pouvait s'empêcher de rire, parce que nous avions couru sur les canons.

Et comme le général Souham lui disait :

108 HISTOIBË d'uK GONSCBIT de 1813.

'' Cela marche I "

Il répondît :

*^ Oui, oui, c'est dans le sang ! c'est dans le sang ! **

Moi, je me réjouissais de ne rien avoir attrapé dans cette affaire.

Le bataillon resta là jusqu'au lendemain. On nous * logea chez les bourgeois, qui avaient peur de nous et qui nous donnaient tout ce que nous demandions. Le 27" rentra le soir, il fut logé dans le vieux château. " Nous étion^i bien fatigués. Après avoir fumé deux ou trois pipes ensemble, en causant de notre gloire, Zébédé, Klipfel et moi, nous allâmes nous coucher dans la boutique d'un menuisier, sur un tas de copeaux, et nous restâmes là jusqu'à minuit, moment où l'on battit le rappel. Il fallut bien alors se lever. Le menuisier nous donna de l'eau-de-vie et nous sortîmes. Il tombait de l'eau en masse. Cette nuit même le bataillon alla bivaquer devant le village de Clépen, à deux heures de Weissenfels. Nous n'étions pas trop contents à cause de la pluie.

' Plusieurs autres détachements vinrent nous rejoindre. L'Empereur était arrivé à Weissenfels, et tout le 3* corps devait nous suivre. On ne fit que parler de cela toute la journée ; plusieurs s'en réjouissaient. Mais, le lendemain, vers cinq heures du matin, le bataillon repartit en avantgarde.

En face de nous coulait une rivière appelée le Rippach. Au lieu de se détourner pour gagner un pont, on la traversa sur place. Nous avions de l'eau jusqu'au ventre, et je pensais, en tirant mes souliers de la vase: '^Si Ton t'avait raconté ça dans le temps, quand tu craignais d'attraper des rhumes de cerveau chez M. Gk>ulden, et que tu changeais de bas deux fois par semaine, tu n'aurais pu le

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 109

croire ! Il vous arrive pourtant des choses terribles dans la vie ! "

Comme nous descendions la rivière de l'autre côté, dans les joncs, nous découvrîmes, sur des hauteurs à gauche, une bande de Cosaques qui nous observaient. Ils nous suivaient lentement, sans oser nous attaquer, et je vis alors que la vase était pourtant bonne à quelque chose.

Nous allions ainsi depuis plus d'une heure, le grand jour était venu, lorsque tout à coup une terrible fusillade et le grondement du canon nous firent tourner la tête du côté de Clépen. Le commandant, sur son cheval, regardait pardessus les roseaux.

Cela dura longtemps ; le sergent Pînto disait :

" La division s'avance ; elle est attaquée."

Les Cosaques regardaient aussi, et seulement au bout d'une heure ils disparurent. Alors nous vîmes la division s'avancer en colonne, à droite, dans la plaine, chassant des masses de cavalerie russe.

" En avant ! " cria le commandant.

Et nous courûmes sans savoir pourquoi, en descendant toujours la rivière : de sorte que nous arrivâmes à un vieux pont, oh se réunissent le Rippach et la Gruna. Nous devions arrêter l'ennemi dans cet endroit ; mais les Cosaques avaient déjà découvert notre ruse : toute leur armée recula derrière la Gruna, en passant à gué, et la .division nous ayant rejoints, nous apprîmes que le maréchal Bessièrq^ venait d'être tué d'un boulet de canon.

Nous partîmes de ce pont pour aller bîvaquer en avant du village de Gorschen. Le bruit courait qu'une grande bataille s'approchait, et que tout ce qui s'était passé jusqu'alors n'était qu'un petit commencement, afin d'essayer si

les recrues soutiendraient bien le feu. D'après cela, chacun

peut s'imaginer les réflexions qu'un homme sensë devait se faire, étant là malgré lui, parmi des êtres insouciants tels que Furst, Zébédé, Klipfel, qui se réjouissaient, comme si de pareils événements avaient pu leur rapporter autre chose que des coups de fusil, de sabre ou de baïonnette.

Tout le reste de ce jour et même une partie de la nuit, songeant à Catherine, je priai Dieu de préserver mes jours, et de me conserver les mains, qui sont nécessaires à tous les pauvres pour gagner leur vie.

xm.

On alluma des feux sur la colline, en avant de Gross- Gorschen ; un détachement descendit ^au village, et nous en ramena cinq ou six vieilles vaches pour faire la soupe. Mais nous étions tellement fatigués, qu'un grand nombre avaient encore plus envie de dormir que de manger. D'autres régiments arrivèrent avec des canons et des munitions. Vers onze heures, nous étions là dix ou douze mille hommes^ et dans le village deux mille : toute la division Souham. Le général et ses officiers d'ordonnance se trouvaient dans un grand moulin, à gauche, près d'un cours d'eau qu'on appelle le Floss-Graben. Les sentinelles s'étendaient autour de la colline à portée de fusil. « Je finis aussi par m'endormir, à cause de la grande fatigue ; mais toutes les heures je m'éveillais, et derrière nous, du côté de la route qui part du vieux pont de Poserna et s'étend jusqu'à Lutzen et à Leipzig, j'entendais une grande rumeur dans la nuit ; un roulement de voitures, de canons, de caissons, montait et s'abaissait au milieu du silence.

Le sergent Pinto ne dormait pas ; il fumaît sa pipe en séchant ses pieds au feu. Chaque fois que Tun ou Tautre remuait, il voulait parler :

" Eh bien ! conscrif ? " disait-il.

Mais on faisait semblant de ne pas l'entendre, on se retournait en bâillant, et Ton se rendormait.

L'horloge de Qross-Gorschen tintait six heures lorsque je m'éveillai ; j'avais les os des cuisses et des reins comme rompusj à force d'avoir marché dans la vase. Pourtant, en appuyant les mains à terre, je m'assis pour me réchauffer, car j'avais bien froid. Les feux fumaient ; il ne restait plus que de la cendre et quelques braises. Le sergent, debout, regardait la plaine blanche, oii le soleil étendait quelques lignes d'or.

Tout le monde dormait autour de nous, les uns. sur le dos, les autres sur l'épaule, les pieds au feu ; plusieurs ronflaient ou rêvaient tout haut.

Le sergent, me voyant éveillé, vînt prendre une braise et la mit sur sa pipe, puis il me dit :

" Eh bien ! fusilier Bertha, nous sommes donc à l'arrièregarde maintenant ? "

Je ne comprenais pas bien ce qu'il entendait par là.

" Ça t'étonne, conscrit ? fit-il ; c'est pourtant assez clair : nous n'avons pas bougé, nous autres, mais l'armée a fait demi-tour ; elle était là, hier, devant nous, sur le Rippach, à cette heure elle est derrière nous, près de Lutzen : au Jieu d'être en tête, nous sommes en queue." *

Et, clignant de l'œil d'un air malin, il tira deux ou trois grosses bouffées de sa pipe.

" Et qu'est-ce que nous y gagnons ? lui dis-je.

— Nous y gagnerons d'arriver à Leipzig les premiers et de tomber sur les Prussiens, répondit-il. Tu comprendras ça plus tard, conscrit."

Alors je me dressai pour regarder le pays, et je vis devant nous une grande plaine marécageuse, traversée par la Gruna-Bach et le Floss-Graben ; quelques petites collines s'arrondissaient au bord de ces cours d'eau, et au fond passait une large rivière, que le sergent me dit être TËlster. Les brouillards du matin s'étendaient sur tout cela.

M'étant retourné, j'aperçus derrière nous, dans le vallon, la pointe du clocher de Gross-Gorschen, et plus loin, à droite et à gauche, cinq ou six petits villages bâtis dans le creux des collines, car c'est un pays de collines, et les villages de Kaya, d'Eisdorf, de Starsîedel, de Rahna, de Klein- Gorschen et de Gross-Gorschen, que j'ai connus depuis, sont entre ces collines, sur le bord de petites mares où poussent des peupliers, des saules et des trembles. Gross-Gorschen, où nous bivaquions, était le plus avance dans la plaine, du côté de l'Ëlster ; le plus éloigné était Kaya, derrière lequel passait le grande route de Lutzcn à Leipzig. On ne voyait pas d'autres feux sur les collines que ceux de notre division ; mais tout le 3* corps occupait les villages, et le quartier général était à Kaya.

Vers sept heures, les tambours battirent la diane, les trompettes des artilleurs à cheval et du train sonnèrent le réveil. On descendit au village, les uns pour chercher du bois, les autres de la paille ou du foin. H arriva des voitures de munitions, et l'on fit la distribution du pain et des cartouches. Nous devions rester là, pour laisser défiler l'armée sur Leipzig, et voilà pourquoi le sergent Pinto disait que nous serions à l'arrière-garde. '

Deux cantinières arrivèrent aussi du .village, et comme j'avais encore cinq écus de"^ix livres, j'oifris un petit verre à Klipfel et à Zébédé, pour rabattre les brouillards de la

^ HTSTOIBE d'un CONSCRIT DE 1813. 113

nuiL Je me permis d'en offrir un aussi au sergent Pinto, qui Taccepta, disant '' que Teau- de-vie sur du pain réchauffe le cœur."

Nous étions tout à fait contents, et personne ne se serait douté des terribles choses qui devaient s'accomplir en ce jour. On QiK>yait les Russes et les Prussiens bien loin à nous chercher derrière la Gruna-Bach, mais ils savaient où nous étions ; et tout à coup, sur les dix heures, le général Souham, au milieu êb ses officiers, monta la côte ventre à terre; il venait d'apprendre quelque chose. J'étais justement en sentinelle près des faisceaux ; il me semble encore le voir, — avec sa tête grise et son grand chapeau bordé de blanc, — s'avancer à la pointe de la colline, tirer une grande lunette et regarder, puis revenir bien vite et descendre au village en criant de battre le rappeL

Alors toutes les sentinelles se replièrent, et Zébédé, qui avait des yeux d'épervier, dit :

'^ Je vois là^bas, près de l'Ëlster, des masses qui fourmillent... et même il 7 en a qui s'avancent en bon ordre, et d'antres qui sortent des marais sur trois ponts. Quelle averse, si tout cela nous tombe sur le dos !

— Ça, dit le sergent Pinto, le nez en l'air et la main en visière sur les yeux, .c'est une bataille qui commence, ou je ne m'y connais pas. Pendant que notre armée défile sur Leipzig et qu'elle s'étend à plus de trois lieues, ces gueux de Prussiens et de Russes veulent nous prendre en flanc, avec toutes leurs forces, et nous couper en deux. C'est bien vu de leur part; ils apprennent tous les jours les malices de la guerre!

— Mais nous, qu'est-ce que nous allons faire? demanda Klipfel.

— Cest tout simple, répondit le sergent; nous sommes

ici douze à quinze milles hommes, avec le vieux Souham, qui n'a jamais reculé d'une semelle; nous allons tenir comme des clous, un contre six ou sept, jusqu'à ce que l'Empereur soit informé de la chose, et qu'il se replie pour venir à notre secours. Tenez, voilà déjà les officiers d'ordonnance qui partent." ♦

C'était vrai ; cinq ou six officiers traversaient la plaine de Lutzen derrière nous du côté de Leipzig ; ils allaient comme le vent, et je suppliai le Seigneur, dans mon âme, de. leur foire la grâce d'arriver à temps et d'envoyer toute l'armée à notre secours ; car d'apprendre qu'il fout périr, c'est épouvantable, et je ne souhaite pas à mon plus grand ennemi d'être dans une position pareille.

Le sergent Pinto nous dit encore :

" Vous avez de la chance, conscrits ; si l'un ou l'autre de vous en réchappe, il pourra se vanter d'avoir vu quelque chose de soigné. Regardez seulement ces lignes bleues qui s'avancent le fusil sur l'épaule, le long du Floss-Graben, chacune de ces lignes est un régiment ; il j en a une trentaine, ça fait soixante mille Prussiens, sans compter ces files de cavalier.4, qui sont des ~escadrons. Et sur leur gauche, près du Rippach, ces autres qui s'avancent et qui reluisent au soleil, ce sont les dragons et les cuirassiers de la garde impériale russe ; je les ai vus pour la première fois à Austerlitz, où nous les avons joliment arrangés. Il j en a bien dix-huit à vingt mille ; derrière, ces masses de lances ce sont des bandes de Cosaques. De sorte que nous allons avoir l'avantage, dans une heure, de nous regarder le blanc des yeux avec cent mille hommes, tout ce qu'il y a de plus obstiné en Russes et en Prussiens. Cest, à proprement parler, une bataille où l'on gagne la croix, et si on ne la gagne pas, on ne doit plus compter dessus.

— Vous croyez, sergent ? dit Zébédé, qui n'a jamais eu deux idées claires dans la tête, et qui se figurait déjà tenir la croix. Ses yeux reluisaient comme des yeux de bêtes qui voient tout en beau.

— Oui, répondit le sergent, car on va se serrer de près, et supposons que dans la mêlée on voie un colonel, un canon, un drapeau, quelque chose qui vous donne dans l'œil, on saute dessus, à travers les coups de baïonnette, de sabre, de refouloir, ou de n'importe quoi ; on l'empoigne, et, si l'on en revient, on est proposé."

Fendant qu'il disait cela, l'idée me vint que le maire de Felsenbourg avait reçu la croix, pour avoir amené son village dans des voitures entourées de guirlandes, à la rencontre de Marie-Louise, en chantant de vieux lieds^ et je trouvai sa manière d'avoir la croix bien plus commode que celle du sergent Pinto.

Je n'eus pas le temps d'en penser davantage, car on battait le rappel de tous les côtés ; chacun courait aux faisceaux de sa compagnie et se dépêchait de prendre son fusil. Les officiers vous rangeaient en bataille, des canons arrivaient au grand galop du village, on les plaçait au haut de la colline, un peu en arrière, pour que le dos de la côte leur servît d'épaule ment. Les caissons arrivaient aussi.

Et plus loin, dans les villages de Rahna, de Kaya, de Klein- Grorscheu; tout s'agitait; mais nous étions les premiers sur lesquels devait tomber cette masse.

L'ennemi s'était arrêté à deux portées de canon, et ses cavaliers tourbillonnaient par centaines autour de la côte, pour nous reconnaître. Eien qu'à voir au bord du Floss- Graben, cette quantité de Prussiens qui rendaient les deux rives toutes noires, et dont les premières lignes commençaient à se former en colonnes, je me dis en moi-même :

<< Cette fois, Joseph, tout est perdu, tout est fini... il n'y a plus de ressource... tout ce que tu peux faire, c'est de te veuger, de te défendre et de n'avoir pitié de rien... Défends-toi... défends-toi !..."

Comme je pensais cela, le général Chemînean passa seul à cheval devant le front de bataille, en nous criant : ^ Formez le carré ! "

Tous les officiers, à droite, à gauche, en avant, en arrière, répétèrent le même ordre ; on forma quatre carrés de quatre bataillons chaque. Je me trouvais cette fuis dans un des côtés intérieurs, ce qui me fit plaisir ; car je pensais naturellement que les Prussiens, qui s'avançaient sur trois colonnes, tomberaient d'abord en face. Mais j'avais à peine eu cette idée, qu'une véritable grêle de boulets traversa le carré. En même temps le bruit des canons que les Prussiens avaient amenés sur une colline à gauche se mit à gronder bien autrement qu'à Weissenfels : cela ne finissait pas ! Us avaient sur cette côte une trentaine de grosses pièces ; on peut s'imaginer d'après cela quels trous ils faisaient. Les boulets sifflaient tantôt en l'air, tantôt dans les rangs, tantôt ils entraient dans la terre, qu'ils cabotaient avec un bruit terrible.

Nos canons tiraient aussi d'une manière qui vous empêchait d'entendre la moitié des sifflements et des ronflements des autres, mais cela ne servait à ri«i ; et d'ailleurs, ce qui vous produisait le plus mauvais effl^t, c'étaient les officiers qui vous répétaient sans cesse : " Serrez les rangs ! serrez les rangs ! "

Nous étions dans une fumée extraordinaire sans avoir encore tiré. Je me disais : '' Si nous restons ici un' quart d'heure, nous allons être massacrés sans pouvoir nous défendre ! " ce qui me paraissait terriblement dur, quand

tout à coup les premières colonues des Prussiens arrivèrent entre les deux collines, en faisant une rumeur étrange, comme une inondation qui monte. Aussitôt les trois premiers côtés de notre carré, celui de face, et les deux autres, en obliquant à droite et à gauche, firent feu. Dieu sait combien de Prussiens restèrent dans ce creux ! Mais, au lieu de s'arrêter, leurs camarades continuèrent à monter, en criant comme des loups: ^^Faterland! Faterland / *' et nous déchargeant tous leurs feux de bataillon à cent pas, pour ainsi dire dans le ventre.

Après cela commencèrent les coups de baïonnette et de crosse, car ils voulaient noua enfoncer ; ils étaient en quelque sorte furieux. Toute ma vie je me rappellerai qu'un bataillon de ces Prussiens arriva juste de côté sur nous, en nous lançant des coups de baïonnette, que nous rendions sans sortir des rangs, et qu'ils furent tous balayés par deux pièces qui se trouvaient en position à cinquante pas derrière le carré.

Aucune autre troupe ne voulut alors entrer entre les carrés.

Ils redescendaient la colline, et nous charbons nos fusils pour les exterminer jusqu'au dernier, lorsque leurs pièces recommencèrent à tirer, et que nous entendîmes un grand bruit à droite : c'était leur cavalerie qui venait pour profiter des trous que faisaient leurs* canons ! Je ne vis rien de cette^ attaque, car elle arrivait sur l'autre face de la division ; mais, en attendant, les boulets nous raflaient par douzaines. Le général Chemineau venait d'avoir la cursse cassée, et cela ne pouvait durer plus longtemps de cette manière, lorsqu'on nous ordonna de battre en retraite, ce que nous fîmes avec un plaisir que chacun doit compren dre.

118 HISTOIRE d'un CONSCBIT DE 1813.

T^oug passâmes autour de Gross-Gorschen, suivis par les Prussiens, qui nous fusillaient et que nous fusillions. Les deux mille hommes qui se trouvaient dans le village arrêtèrent l'ennemi par un feu roulant de toutes les fenêtres, pendant que nous remontions la côte pour gagner le second village, Elein-Gorschen. Mais alors toute la cavalerie prussienne arriva de côté pour nous couper la retraite, et nous forcer de rester sous le feu de leurs pièces. Cela me produisit une indignation qu'on ne peut croire. J'entendais Zébédé qui criait : '^ Courons plutôt dessus que de rester là ! "

C'était aussi terriblement dangereux, car ces régiments de hussards et de chasseurs s'avançaient en bon ordre avant de prendre leur élan.

Nous marchions toujours en arrière, quand au haut de la côte on nous cria : '' Halte ! " et dans le même moment les hussards, qui couraient déjà sur nous, reçurent une terrible déchaîne de mitmiUe qui les renversa par centaines. C'était la division Girard, qui venait à notre secours de Klein-Gorschen ; elle avait placé seize pièces en batterie, un peu à droite. Cela produisit un très-bon effet ; les hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus, et les six carrés de la division Girard se réunirent avec les nôtres à Klein- Gorschen pour arrêter l'infanterie des Prussiens, qui s'avançait toujours, les trois premières colonnes en avant, et trois autres aussi fortes derrière.

Nous avions perdu Gross- Gorschen ; mais cette fois, entre Klein- Gorachen et Rahna, l'affaire allait encore devenir plus, terrible.

Moi, je ne pensais plus à rien qu'à me venger. «Tétais devenu pour ainsi dire fou de colère et d'indignation contre ceux qui voulaient m'ôter la vie, le bien de tous les

hommes, que chacun doit conserver comme il peut. J'éprouvais une sorte de haine contre ces Prussiens, dont les cris et l'air d'insolence me révoltaient le cœur. J'avais pourtant un grand plaisir de voir encore Zébédé près de moi ; et comme, en attendant les nouvelles attaques, nous avions l'arme au pied, je lui serrai la main.

** Nous avons eu de la chance ! me dit-il. Mais pourvu que l'Empereur arrive bientôt, car ils sont vingt fuis plus que nous... pourvu qu'il arrive avec des canons ! "

Il ne parlait plus d'attraper la croix !

Je regardai un peu de côté, pour voir si le sergent y était encore, et je l'aperçus qui essuyait tranquillement sa baïonnette; sa iîgure n'avait pas changé; cela me réjouit. J'aurais bien voulu savoir si Klipfel et Furst se trouvaient aussi dans leurs rangs, mais alors le commandement de " Portez armes ! " me fit songer à autre chcJSe.

Les trois premières colonnes ennemies s'étaient arrêtées sur la colline de Gross-Gorschen pour attendre les trois autres, qui s'approchaient le fusil sur l'épaule. Le village, entre nous dans le vallon, brûlait, les toits de chaume flambaient, la fumée montait jusqu'au ciel ; et sur une côte, à gauche, nous voyions arriver, à travers les terres de labour, une longue file de canons pour nous prendre en écharpe.

Il pouvait être midi lorsque les six colonnes se mirent en marche, et que, sur les deux côtés de Gross-Gorschen, se déployèrent des masses de hussards et de chasseurs à cheval. Notre artillerie, placée en arrière des carrés^, au haut de la côte, avait ouvert un feu terrible contre les canonniers prussiens, qui lui répondaient sur toute la ligne. .

Nos tambours commençaient à battre dans les carrés, pour avertir que l'ennemi s'approchait; on les entendait comme le bourdonnement d'une mouche pendant un orage,

et dans le fond du vallon les Prussiens criaient tous eusemhle : ^^ Faterland / Faterland/**

Leurs feux de bataillon, en grimpant la colline, nous couvraient de fumée, parce que le vent soufflait de notre côté, ce qui nous empêchait de les voir. Malgré cela, nous avions commencé nos feux de file. ; On ne s'entendait et l'on ne se voyait plus depuis au moins un quart d'heure, quand tout à coup les hussards prussiens furent dans notre carré. Je ne sais pas comment cela s'était fait, mais ils étaient dedans, et tourbillonnaient à droite et à gauche en se penchant sur leurs petits chevaux, pour nous hacher sans miséricorde. Nous leur donnions des coups de baïonnette, nous criions, ils nous lâchaient des coups de pistolet ; enfin c'était terrible. — Zébédé, le sergent Pinto et une vingtaine d'autres de la compagnie nous tenions ensemble. — Je verrai toute ma vie ces figures pâles, les moustaches allongées derrière les oreilles, les petits shakos serrés par la jugulaire sous leurs mâchoires ; les chevaux qui se dressent en hennissant sur des tas de morts et de blessés. J'entendrai toujours les cris que nous poussions, les uns en allemand, les autres en français ; ils nous appelaient : " Schweînpelz ! " et le vieux sergent Pinto ne finissait pas de crier : " Hardi, mes enfants ! hardi ! "

Je n'ai jamais pu me figurer comment nous sortîmes de là ; nous marchions au ha^^ard dans la fumée, nous tourbillonnions au milieu des coups de fusil et des coups de sabre.. Tout ce que je me rappelle, c'est que Zébédé me criait à chaque instant : " Arrive ! arrive ! " et que finalement nous fûmes dans un champ en pente, derrière un carré qui tenait encore, avec le çergent Pinto et sept ou huit autres de la compagnie.

Nous étions faits comme des bouchers !

HISTOIRE d'un CONSCBIT DE 1813. 121

^ Rechargez ! " nous dit le sergent.

Et alors, en rechai^ant, je vis qu'il y avait du sang et des cheveux au bout de ma baïonnette, ce qui montre que, dans ma fureur, j'avais donné des coups terribles.

Au bout d'une minute, le vieux Finto reprit :

'^ Le régiment est en déroute... ces gueux de Prussiens en ont sabré la moitié... Nous le retrouverons plus tard... Pour le moment il faut empêcher l'ennemi d'entrer dans le village. — Par file à gauche, en avant, marche !" ^ Nous descendîmes un petit escalier qui menait dans un jardin de Klein-Gorschen, et nous entrâmes dans une maison, dont le sergent barricada la porte du côté des champs avec une grande table de cuisine ; ensuite il dit, en nous montrant la porte de la rue :

" Voici notre retraite."

Après cela, nous montâmes au premiers dans une assez grande chambre qui formait le coin au pied de la côte ; elle avait deux fenêtres sur le village et deux autres sur la colline lou te couverte de fumée, où continuaient de pétiller les feux de file et de rouler le canon. Au fond, dans une alcôve, se trouvait un lit défait, et devant le lit un berceau ; les gens s'étaient sauvés sans doute au commencement de la bataille ; mais un chien à grosse queue blanche, oreilles droites et museau pointu, à moitié caché sous les rideaux, nous regardait les yeux luisants : tout cela me revient comme un rêve.

Le sergent venait d'ouvrir une fenêtre, et tirait déjà dans la rue, où s'avançaient deux ou trois hussards prussiens, parmi des tas de charrettes et de fumier ; Zébédé et les autres, debout derrière lui, observaient, l'arme prête. Je regardai sur la côte, pour voir si le carré tenait toujours, et je l'aperçus à cinq ou six cents pas, reculant en bon

122 HI8TOIBE d'un CONSCRIT DE 1813^

ordre, et faisant feu des quatre côtés snr la masse de cavaliers qui l'entouraient. A travers la fumée, je voyais le colonel, un gros court, à cheval au milieu, le sabre à l^ main, et, tout près de lui, le drapeau tellement déchiré, que ce n'était plus qu'une loque pendant le long de la hampe.

Plus loin, à gauche, une colonne ennemie débouchait au tournant de la route et marchait sur Klein-Gorschen. Cette colonne voulait se mettre en travers de notre retraite dans le village; mais des centaines de soldats débandés étaient arrivés comme nous, il en arrivait même encore d% tous les côtés, les uns se retournant tons les cinquante pas pour lâcher leur coup de fusil, les autres blessés, se traînant pour arriver quelque part. Ils entraient dans les maisons, et comme la colonne s'approchait toujours, un feu roulant commença sur elle de toutes les fenêtres. Cela l'arrêta ; d'autant plus qu'au même instant, sur la côte à droite, commençaient à se déployer les divisions Brenier et Marchand, que le prince de la Moskowa envoyait à notre secours.

Nous avons su depuis que le maréchal Ney avait suivi l'Empereur du côté de Leipzig, et qu'il revenait alors au roulement du canon.

Les Prussiens firent donc halte en cet endroit; le fea cessa des deux côtés. Nos carrés et nos colonnes remontèrent la côte en face de Starsiedel, et tout le monde, au village, se dépêcha d'évacuer les maisons pour rallier chacun son régiment. Le nôtre était mêlé dans deux ou trois autres ; et quand les divisions mirent l'arme an pied en avant de Kaya, nous eûmes de la peine à nous reconnaître. On fit l'appel de notre compagnie, il restait quarante-deux hommes ; le grand Furst et Léger n'y étaient plus ; mais Zébédé, Klipfel et moi nous avions retiré notre peau de l'affaire.

f HISTOIRE d'un conscrit DE 1813. 123

Malhenreusement ce n'était pas encore fini, car ces Prussiens, remplis dlnsolence à cause de notre retraite, faisaient déjà de nouvelles dispositions pour venir nous attaquer à Kaya ; il leur arrivait des masses de renforts, et, voyant cela, je pensai que, pour un si grand général, l'Empereur avait eu pourtant une bien mauvaise idée de s'étendre sur Leipzig et de nous laisser surprendre par une armée de plus de cent mille hommes.

Comme nous étions en train de nous reformer derrière la division Brenier, dix-huit mille vieux soldats de la garde prussienne montaient la côte an pas de charge, portant les shakos de nos morts au bout de leurs baïonnettes en signe de victoire. En même temps le combat se prolongeait à gauche, entre Klein-Gorschen et Starsiedel. La masse de cavalerie russe que nous avions vue reluire au soleil le matin, derrière la Gruna-Bach, voulait nous tourner ; mais le 6* corps était arrivé nous couvrir, et les régiments de marine tenaient là comme des murs. Toute la plaine ne formait qu'un nuage, où l'on voyait étinceler les casques, les cuirasses et les lances par milliers.

De notre côté, nous reculions toujours, quand tout à coup quelque chose passa devant nous comme le tonnerre : c'était le maréchal Ney ; il arrivait au grand galop, suivi de son état- major. Je n'ai jamais vu de figure pareille ; ses yeux étincelaient, ses joues tremblaient de colère ! En une seconde il eut parcouru toute la ligne dans sa profondeur, et se trouva sur le front de nos colonnes. Tout le monde le suivait comme entraîné par une force extraordinaire ; au lieu de reculer, on marchait à la rencontre des Prussiens, et dix minutes après tout était en feu. Mais l'ennemi tenait solidement ; il se croyait déjà le maître et ne voulait pas lâcher la victoire ; d'autant plus qu'il reee-

vait toujours du renfort, et que nous autres nous étions épuisés par cinq heures de combat.

Notre bataillon, cette fois, se trouvait en seconde ligne, les boulets passaient au-dessus ; mais un bruit bien pire et qui me traversait les nerfs, c'était le grelottement de la mitraille dans les baïonnettes; cela sifflait comme une espèce de musique 'terrible et qui s»'entendait de bien loin.

Au milieu des cris, des commandements et de la fusillade^ nous recommencions tout de même à redescendre sur un tas de morts, nos premières divisions rentraient à Klein- Crorschen; on se battait là corps à corps: on ne voyait dans la grande rue du village que des crosses de fusil en Fair, et des généraux à cheval, Tépée à la main comme de simples soldats.

Cela dura quelques minutes ; nous disions dans les rangs : "Ça va bien!... ça va bien!... On avance!" Mais de nouvelles troupes étant arrivées du côté des Prussiens, nous fûmes obligés de reculer pour la seconde fois, et malheureusement si vite, qu'un grand nombre se sauvèrent jusque dans Kaya. Ce village était sur la cote, et le dernier en avant de la route de Lutzen. Cest un long boyau de maisons séparées les unes des autres par de petits jardins, des écuries et des ruchers. Si l'ennemi nous forçait à Kaya, l'armée était coupée en deux.

En courant, je me rappelai ces paroles de M. Goulden : " Si par malheur les alliés nous battent, ils viendront se venger chez nous de tout ce que nous leur avons fait depuis dix ans ! " Je croyais la bataille perdue, car le maréchal Ney lui-même, au milieu d'un carré, reculait, et les soldats, pour sortir de la mêlée, emportaient des officiers blessés sur leurs fusils en brancards. Enfin ça prenait une mauvaise tournure.

J'entrai dans Kaya sur la droite du village en enjambant des haies et sautant par-dessus de petites palissades, que les gens mettent pour séparer les jardins.

J'allais tourner le coin d'un hangar, lorsque, levant la tête, j'aperçus une cinquantaine d'oflScîers à cheval arrêtés au haut d'une colline en face ; plus loin, derrière eux, des masses d'artillerie accouraient ventre à terre sur la route de Leipzig. Cela me fit regarder, et je reconnus l'Empereur, un peu en avant des autres ; il était assis, comme dans un fauteuil, sur son cheval blanc ; je le voyais très-bien sous le ciel pâle ; il ne bougeait pas, et regardait la bataille audessous, avec sa lunette.

Cette vue jme rendit si joyeux, que je me mis à crier : « Vive rJEmpereur ! " de toutes mes forces ; puis j'entrai dans la grande rue de Kaya, par une allée entre deux vieilles maisons. J'étais l'un des premiers, et j'aperçus encore des gens du village, hommes, femmes, enfants, qui se dépêchaient d'entrer dans leurs caves.

Plusieurs personnes auxquelles j'ai raconté cela, m'ont fait des reproches d'avoir couru si vite ; mais je leur ai répondu que lorsque Michel Ney reculait, Joseph Bertha pouvait bien reculer aussi.

Klipfel, Zébédé, le sergent Fiuto, tous ceux que je connaissais à la compagnie étaient -encore dehors, et j'entendais un bruit tellement épouvantable, qu'on ne peut s'en faire une idée. Des masses de fumée passaient par-dessus les toits, les tuiles roulaient et tombaient dans la rue, et les boulets enfonçaient les murs ou cassaient les poutres avec un fracas horrible.

En même temps, de tous côtés, par les ruelles, par-dessus les haies et les palissades des jardins, entraient nos

soldats, en se retournant pour faire feu. Il y en avait de

126 HISTOIBE d'un conscrit DE 1813.

toos les régiments, sans shakos, déchirés, ccaverts de sang, Tair furieux ; et, maintenant que j'y pense après tant d'années, c'étaient tous des enfknts, de véritables enfants sur quinze ou vingt, pas un n'avait de moustaches: mais le courage est né dans la race française !

Et comme les Prussiens, — conduits par de vieux officiers qui criaient : " Forwertz ! forwertz / ^ " — arrivaient en se grimpant en quelque sorte sur le dos comme des bandes de loups pour aller plus vite, nous, au coin d'une grange, à vingt ou trente, en face d'un jardin où se trouvaient un petit rucher et de grands cerisiers en fleurs qu'il me semble voir encore, nous commençâmes un feu roulant sur ces gueux qui voulaient escalader un petit mur au-dessous et prendre le village.

Combien d'entre eux, en arrivant sur ce mur, retombèrent dans la masse, je n'en sais rien ; mais il en venait toujours d'autres. Des centaines de balles sifflaient à nos oreilles et s'aplatissaient contre les pierres, le crépi tombait, la paille pendait des poutres, la grande porte à gauche était criblée ; et nous, derrière la grange, après avoir rechargé, nous faisions la navette pour tirer dans le tas : cela durait juste le temps d'ajuster et de serrer la détente, et, malgré cela, cinq ou six étaient déjà tombés au coin du fenil, le nez à terre ; mais notre rage était si grande, que nous n'y faisions pas attention.

Comme je retournais là pour la dixième fois, en épaulant le fusil me tomba de la main ; je me baissai pour le ramasser et je tombai dessus : j'avais une balle dans J'épaule gauche ; le sang se répandait sur ma poitrine comme de l'eau chaude. J'essayai de me relever ; mais tout ce que je pus faire, ce fut de m'asseoir contre le mur ; alors

1 En avant!

HISTOIBE d'XTN CONSCRIT DE 1813. 127

le sang descendit jusque sur mes cuisses, et Fidée me vint que j'allais mourir en cet endroit, ce qui me donna tout froid.

Lies camarades continuaient à tirer par-dessus ma tête, et les Prussiens répondaient toujours.

En songeant qu'une autre balle pouvait m'achever, je me cramponnai tellement de la main droite au coin du mur pour m'ôter de là, que je tombai dans un petit fossé qui conduisait l'eau de la rue dans le jardin. Mon bras gauche était lourd comme du plomb, ma tête tournait ; j'entendais toujours la fusillade, mais comme un rêve. Cela dura quelque temps sans doute.

Lorsque je rouvns les yeux, la nuit venait, les Prussiens défilaient dans la ruelle en courant. Ils remplissaient déjà lé^village, et dans le jardin, en face, se trouvait un vieux général, la tête nue, les cheveux blancs, sur un grand cheval brun. Il criait comme une trompette d^amener des canons, et des officiers partaient ventre à terre porter ses ordres. Près de lui, debout sur le petit mur encombré de morts, un de leurs chirurgiens lui bandait le bras. Derrière, de l'autre côté, se tenait également à cheval un offî* cier russe très-mince, un jeune homme coiffé d'un, chapeau à plumes vertes tombant en forme de bouquet. Je vis cela d'un coup d'oeil : — ce vieux avec son gros nez, son front large et plat, ses yeux vifs, son air hardi ; les autres autour de lui ; le chirurgien, un petit homme chauve en lunettes ; et, dans le fond de la vallée, à cinq ou six cents pas, entre deux maisons, nos soldats qui se reformaient; tout cela je l'ai devant moi comme si j'y étais encore.

On ne tirait plus, mais entre Klein- Gorscben et Kaya, des cris terribles s'élevaient, on entendait rouler pesamment, hennir, jurer et claquer du fouet. Sans savoir pour-

128 HISTOIBE d'un conscrit De 1813.

quoi, je me traînai hors de rornière et me remis contre le mur, et, presque aussitôt, deux pièces de seize, attelées chacune de six chevaux, tournèrent au coin de la première maison du village; les artilleurs à cheval frappaient de toutes leurs forces, et les roues entraient dans les tas de morts et de blessés comme dans de la paille : les os craquaient! voilà d'où venaient les grands cris que j'avais entendus; les cheveux m'en dressaient sur la tête.

'^ Ici ! cria le vieux en allemand. Pointez là-bas, entre ces deux maisons, près de la fontaine."

Les deux pièces furent aussitôt retournées ; les voitures de poudre et de mitraille arrivèrent au galop. Le vieux vint voir, son bras gauche en écharpe ; et, tout en remontant la ruelle, je l'entendis qui disait au jeune officier russe, d'un ton bref:

^ Dites à l'empereur Alexandi^ que je suis dans Kaja... La bataille est gagnée si on m'envoie des renforts. Qu'on ne délibère pas... qu'on agisse !... Il faut nous attendre à une attaque furieuse. Napoléon arrive... je sens cela! Dans une demi-heure nous l'aurons sur les bras avec sa garde... Coûte que coûte, je lui tiendrai tête... Mais, au nom de Dieu, qu'on ne perde pas une minute... et la victoire est à ilous !"

Le jeune homme partit au galop du côté de Klein-Gorschen, et dans le même instant quelqu'un dit près de moi : " Ce vieux-là, c'est BlUcher... Ah ! gredin, si je tenais mon fusil ! "

Ayant tourné la tête, je vis un vieux sergent sec et maigre, avec de grandes rides le long des joues, qui se tenait assis contre la porte de la grahge, les deux mains appuyées à terre comme des béquilles, car ses reins étaient cassés par une balle. Ses yeux jaunes suivaient le. général prussien

HISTOIBB d'un conscrit DB 1813. 129

en louchant ; son nez crochu, déjà pâle, se recourbidt comme un bec dans ses grosses moustaches : il avait l'air terrible et fier.

^ Si je tenais mon fusil, dit-il encore une fois, tu verrais si la bataille est gagnée ! "

Nous étions les seuls êtres* encore vivants dans ce coin encombré de morts.

Moi, songeant qu'on allait peut-être m'enterrer le lendemain avec tous ces autres dans le jardin en face, et que je ne reverrais plus Catherine, des larmes me coulaient sur les joues, et je ne pus m'empêcher de dire:

^ Maintenant tout est fini ! "

Le sergent alors me regarda de travers, et, voyant que j'étais encore si jeune, il me demanda :

'^ Qu'est-ce que tu as, conscrit ?

— Une balle dans l'épaule, mon sergent

— Dans l'épaule, ça vaut mieux que dans les reins, on peut en réchapper ! "

Et d'une voix moins rqde, après m'avoir considéré de nouveau, il ajouta :

" Ne crains rien, va... tu reverras le pays I "

Je pensai qu'il avait pitié de ma jeunesse et qu'il voulait me consoler ; mais je sentais ma poitrine comme fracassée, et cela m'ôtait tout espoir.

Le sergent ne dit plus rien ; seulement de temps en ' temps il faisait un effort pour dresser la tête et voir si nos colonnes arrivaient. Il jurait entre ses dents, et finit par se laisser glisser, l'épaule dans le coin de la porte, en disant:

<< Mon affaire est faite I... mais le grand gueux me l'a payé tout de même."

Il regardait dans la haie en &ce, oii se trouvait étendu

130 HISTOIBE D'UK CONSCBIT DE 1813.

sur le dos un grenadier prussien, la baïonnette encore en travers du ventre.

Il pouvait être alors six heures ; l'ennemi occupait toutes les maisons, les jardins, les vergers, la grande rue et les ruelles. J'avais froid par tout le corps, et je m'étais engourdi, le front sur les genoux, quand le roulement du canon m'éveilla de nouveau. Les deux pièces du jardin et plusieurs autres derrière, placées plus haut dans le village, tiraient en jetant leurs éclairs dans la grande rue, où se pressaient les Prussiens et les Russes. 'Toutes les fenêtres tiraient aussi. Mais cela n'était rien en comparaison du feu des Français sur la colline en face. Dans le fond au-dessous, montait la jeune garde en colonnes serrées, au pas de charge, les colonels, les commandants et les généraux à cheval au milieu des baïonnettes, l'épée en l'air : tout cela gris, éclairé de seconde en seconde par la lumière des quatre-vingts pièces que l'Empereur avait fait mettre en une seule batterie pour appuyer le mouvement. Ces quatre-vingts pièces faisaient un fracas terrible, et malgré la distance, la vieille cassine contre laquelle je m'appuyais en tremblait jusque dans ses fondements. Dans la rue, les boulets enlevaient des files de Prussiens et de Russes, comme les coups de faux enlèvent l'herbe : c'était leur tour de serrer les rangs.

J'entendais aussi, derrière nous, l'artillerie ennemie répondre, et je pensais : '^ Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu maintenant que les Français l'emportent, leurs pauvres blessés seront recueillis I au lieu que ces Prussiens et ces Cosaques songeraient d'abord aux leurs et nous laisseraient tous périr."

Je ne faisais plus attention au sergent, je ne regardais que les canonniers prussiens charger leurs pièces, pointer

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et tirer, en les maudissant au fond de mon âme ; et j'écoutais avec ravissement les cris de " Vive VMmpereur ! " qui commençaient à monter de la vallée, et qu'on entendait dans l'intervalle des détonations de l'artillerie.

Enfin, au bout de vingt minutes, les Prussiens et les Russes se mirent à reculer ; ils repassaient en foule par la rueUe où nous étions, pour se jeter sur la côte ; les cris de " Vive rJEmpereur/" se rapprochaient. Les canonniers, devant nous, se dépêchaient comme des forcenés, quand trois ou quatre boulets arrivèrent au milieu d'eux, cassant une roue et les couvrant de terre. Une pièce tomba sur le côté ; deux artilleurs étaient tués et deux blessés. Alora je sentis une main me prendre par le bras ; je me retournai et je vis le vieux sergent, à demi mort, qui me regardait en riant d'un air farouche. Le toit de notre baraque s'affaissait, le mur penchait, mais nous n'y prenions pas garde ; nous ne voyions que la défaite des ennemis, et nous n'entendions, au milieu de tout ce fracas épouvantable, que les cris toujours plus proches de nos soldats.

Tout à coup le sergent tout pâle dit :

« Le voilà ! "

Et penché en avant, sur les genoux, une main à terre et l'autre levée, il cria d'une voix éclatante :

" Vive V Empereur ! "

Puis il tomba la face à terre et ne remua plus !

Et moi, me penchant aussi pour voir, je vis Napoléon qui montait dans la fusillade, son chapeau enfoncé dans sa grosse tête, sa capote grise ouverte, un large ruban rouge en travers de son gilet blanc, calme, froid, comme éclairé par le reflet des baïonnettes. Tout pliait devant lui ; les canonniers prussiens abandonnaient leurs pièces et sautaient le mur du jardin, malgré les cris de leurs officiers qui voulaient les retenir.

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Ces cboses, je les ai vues ; elles sont restées comme peintes en fen dans mon esprit ; mais depuis ce moment je ne me rappelle plos rien de la bataille, cai^, dans Tespérance de notre victoire, j'avais perda le sentiment, et j'étais comme on mort an milieu de tous ces morts.

Je me réveillai dans la nuit, au milieu du silence. Des nuages traversaient le del, et la lune regardait le village abandonné, les canons renversés et les tas de morts, comme elle regarde, depuis le commencement du monde, Teau qui coule, rherbe qui pousse et les feuilles qui tombent en autonme. Les hommes ne sont rien auprès des choses éternelles ; ceux qui vont mourir le comprennent mieux que les autres.

Je ne pouvais plus bouger et je souffrais beaucoup ; mon bras droit seul remuait encore. Pourtant je parvins à me dresser sur le coude, et je vis les morts entassés jusqu'au fond de la ruelle ; la lune donnait dessus ; ils étaient blancs comme de la neige: les uns la bouche et les yeux tout grands ouverts ; les autres la face contre terre, la giberne et le sac au dos, la main cramponnée au fusil. Je voyais cela d'une ûiçou effirayante, mes dents en claquaient d'épouvante.

Je voulus appeler au secours; j'entendis comme un faible cri d'enfant qui sanglote, et je m'affaissai de désespoir. Mais ce faible cri que j'avais poussé dans le silence, en éveillait d'autres de proche en proche, cela gagnait de tous les côtés : tous les blessés croyaient entendre arriver du secours, et ceux qui pouvaient encore se plaindre appe-

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 133

laîent. Ces cris durèrent quelques instants, puis tout se tut, et je n'entendis plus qu'un cheyal souffler lentement près de moi, derrière la haie. Il voulait . se lever, je voyais sa tête se dresser au bout de son long cou, puis il retombait

Moi, par l'effort que je venais de faire, ma blessure s'était rouverte, et je sentais de nouveau le sang couler sous mon bras. Alors je fermai les yeux pour me laisser mourir, et toutes les choses lointaines, depuis le temps de ma première enfance, — les choses du village, lorsque ma pauvre mère me tenait dans ses bras et qu'elle chantait pour m'endormir, la petite chambre, la vieiUe alcôve, notre chien Pommer, qui jouait avec moi et me roulait à terre ; le père qui rentrait le soir tout joyeux, la hache sur l'épaule, et qui me prenait dans ses larges mains en m'embrassant, — toutes ces choses me revinrent comme un rêve ! Je pensais: "Ah! pauvre femme... pauvre père!... si vous aviez su que vous éleviez vStre enfant avec tant d'amour et de peines, pour qu'il périsse un jour misérablement, seul, loin de tout secours!... quelles n'auraiont pas été votre désolation et vos malédictions contre ceux qui l'ont réduit à cet état !... Ah ! si vous étiez là !... si je pouvais seulement vous demander pardon des peines que je vous ai données I "

Et, songeant à cela, les larmes me couvraient la figure, ma poitrine se gonflait : longtemps je sanglotai tout bas en moi-même.

La pensée de Catherine, de la tante Grédel, du bon M. Goulden, me vint aussi bientôt, et ce fut quelque chose d'épouvantable! c'était comme un spectacle qui se passe SQus vos yeux : — je voyais leur étonnement et leurs craintes en apprenant la grande bataille; la tante Grédel qui

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courait tons les jours sur la route pour aller voir à la poste, pendant que Catherine l'attendait en priant ; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la gazette que le 3* corps avait plus donné que les autres ; il se promenait la tête penchée et s'asseyait bien tard à l'établi, tout rêveur. Mon âme était là-bas avec eux ; elle attendait en quelque sorte devant la poste avec la tante Grédel, elle retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la désolation.

Puis, un matin, le facteur Rgedig passait aux Quatre- Yents, avec sa blouse et son petit sac de cuir ; il ouvrait la porte de la salle et tendait un grand papier à la tante Grédel, qui restait toute saisie, Catherine debout derrière elle, pâle comme une morte : et c'était mon acte de décès qui venait d'arriver! J'entendais les sanglots déchirants de Catherine étendue à terre, et les malédictions de la tante Grédel, — ses cheveux gris défaits, — criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il vaudrait mieux pour les honnêtes gens n'être jamais venus au monde, puisque Dieu les abandonne ! — Le bon père Groulden arrivait pour les consoler ; mais eu entrant il se mettait à sangloter avec eux, et tous pleuraient dans une désolation inexprimable, criant:

" O pauvre Joseph ! pauvre Joseph ! "

Cela me déchirait le cœur.

L'idée me vint aussi que trente ou quarante mille familles en France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la même nouvelle, et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des malheureux étendus sur le champ de bataille avaient leurs père et mère ; je me représentai cela comme une abomination, comme un grand cri du genre humain qui monte au ciel.

C'est alors que je me rappelai ces pauvres femmes de Phalsbourg, qui priaient dans l'église à la grande retraite

HISTOIBE b'uN GONSCBIT DE 1813. 135

de Russie, et que je compris ce qui se passait dans leur âme !..« Je pensais que Catherine irait bientôt là ; qu'elle prierait des années et des années en songeant à moi... Oui, je pensais cela, car je savais que nous nous aimions depuis notre enfance, et qu'elle ne pourrait jamais m'oublier. Mon attendrissement était si grand, qu'une larme suivait l'autre sur mes joues ; et cela me faisait pourtant du bien d'avoir cette confiance en elle, et d'être sûr qu'elle conserverait son amour jusque dans la vieillesse, qu'elle m'aurait toujours devant les yeux, et qu'elle n'en prendrait pas un autre.

La rosée s'était mise à tomber vers le matin. Ce grand bruit monotone sur les toits, dans le jardin et la ruelle remplissait le silence. Je songeais à Dieu, qui depuis le commencement des temps fait les mêmes choses, et dont la puissance est sans bornes ; qui pardonne les fautes, parce qu'il est bon, et j'espérais qu'il me pardonnerait, en considération de mes souffrances.

Comme la rosée était forte, elle finit par emplir le petit ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le village, un toit s'affaisser ; les animaux, effarouchés par la bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une chèvre bêlait dans l'étable voisine; un grand chien de berger, la queue traînante, passa regardant les morts ; le cheval, en le voyant, se mit à souffler d'une façon terrible ; il le prenait peut-être pour un loup, et le chien se sauva.

Tous ces détails me reviennent, parce qu'au moment de mourir on voit tout, on entend tout ; on se dit en quelque sorte : '^ Regarde... écoute... car bientôt tu n'entendras et tu ne verras plus rien en ce monde ! "

Mais ce qui m'est resté bien autrement dans l'esprit, ce que je ne pourrais jamais oublier, quand je vivrais cent

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ans, c'est lorsqu'au loin je crus entendre un bruit de paroles. Oh ! comme je me réveillaL.. comme j'écoutai... efe comme je me levai sur mon bras pour crier: "Au secours ! " Il faisait encore nuit, et pourtant un peu de jour pâlissait déjà le ciel ; tout au loin, à travers la pluie qui rayait l'air, une lumière marchait au milieu des champs, elle allait au hasard, s'arrêtant ici... là... et je voyais alors des formes noires se penchef autour ; ce n'étaient que des ombres confuses, mais d'autres que moi voyaient aussi cette lumière, car de tous côtés des soupirs s'élevaient dans la nuit... des cris plaintifs, des voix si faibles, qu'on aurait dit de petits enfants qui appellent leur mère !

Mon Dieu, qu'est-ce que la vie ? De quoi donc est^elle faite, pour qu'on y attache un si ^and prix ? Ce misérable souffle qui nous fait tant pleurer, tant souffrir, pourquoi donc craignons-nous de le perdre plus que tout au monde ? Que nous est-il donc réservé plus tard, puisqu'à la moindre crainte de mort tout frémit en nous ?

Qui sait cela ? Tous les hommes en parlent depuis des siècles et des siècles, tous y pensent et personne ne peut 1^ dire.

Moi, dans mon ardeur de vivre, je regardais cette lueur, comme un malheureux qui se noie regarde le rivage... je me cramponnais pour la voir, et mon cœur grelotait d'espérance. Je voulais crier, ma voix n'allait pas plus loin que mes lèvres ; le bruissement de la pluie dans les arbres et sur les toits couvrait tout, et malgré cela je me disais: ^^Ils m'entendent... ils viennent!..." Il me semblait voir la lanterne remonter le sentier du jardin, et la lumière grossir à chaque pas ; mais après, avoir erré quelques instants sur le champ de bataille, elle entra lentement dans un pli de terrain et disparut.

Alors je retombai sans connaissance.

C'est au fond d'un grand hangar en forme de halle, — des piliers tout autour, — ^que je revins à moi ; quelqu'un me donnait à boire du yin et de Teau, et je trouvais cela très-bon. En ouvrant les yeux, je vis un vieux soldat à moustaches grises, qui me relevait la tête et me tenait le gobelet aux lèvres.

^ £h bien ! me dit-il d'un air de bonne humeur, eh bien ! ça va mieux ? "

£t je ne pus m'empêcher de lui sourire en songeant que j'étais encore vivant J'avais la poitrine et l'épaule gauche solidement emmaillottées ; je sentais là comme une brûlure, mais cela m'était bien égal : — je vivais !

Je me mis d'abord à regarder les grosses poutres qui se croisaient en l'air, et les tuiles, où le jour entrait en plus .d'un endroit ; puis, au bout de quelques instants, je tournai la tête, et je reconnus que j'étais dans un de ces vastes hangars où les brasseurs du pays abritent leurs tonneaux et leurs voitures. Tout autour, sur des matelas *et des bottes de paille, étaient rangés une foule de blessés, et vers le milieu, sur une grande table de cuisine, un chirurgienmajor et ses deux aides, les manches de chemise retroussées, coupaient une jambe à quelqu'un ; le blessé poussait des gémissements. Derrière eux se trouvait un tas de bras et de jambes, et chacun peut s'imaginer les idées qui me passèrent par la tête.

Cinq ou six soldats d'infanterie donnaient à boire aux blessés ; ils avaient des cruches et des gobelets.

Mais ce qui me fit le plus d'impression, ce fut ce chirurgien en manches de chemise, qui coupait sans rien entendre ;

il avut un grand nez, les joues creuses, et se fàchaît à chaque minute contre ses aides, qui ne lui donnaient pas assez vite les couteaux, les pinces, la charpie, le linge, ou qui n'enlevaient pas tout de suite 1» sang avec Féponge. Cela n'allait pourtant pas mal, car en moins d'un quart d'heure ils avaient déjà coupé deux jambes.

Dehors, contre les piliers, stationnait une grande voiture pleine de paiUe.

Comme on venait d'étendre sur la table une espèce de carabinier russe de six pieds au moins,, le cou percé d'une balle près de l'oreille, et que le chirurgien demandait les petits couteaux pour lui faire quelque chose, un autre chirurgien passa devant le hangar, un chirui^en de cavalerie, gros, court et tout grêlé. Il tenait un portefeuille sous le bras, et s'arrêta près de la voiture.

" Hé I Forel I cria-t-il d'un ton joyeux.

— Tiens, c'est vous, Duchêne, répondit le nôtre en se retournant — Combien de blessés ?

— Dix-sept à dix-huit mille.

— Diable I — Eh bien ! ça và-t-il ce matin ?

— Mais oui ; je suis, en train de chercher un bouchon." Notre chirurgien sortit du hangar pour serrer la main à

son camarade ; ils se mirent à causer tranquillement, pendant que les aides buvaient un coup de vin, et que le Russe roulait les yeux d'un air désespéré.

'^ Tenez, Duchêne, vous n'avez qu'à descendre la rue.M en face de ce puits... vous voyez ?

— Très-bien !

— Juste en face, vous trouverez la cantine.

— Ah ! bon... merci 1 ... Je me sauve ! " L'autre alors partit, et le nôtre lui cria :

<< Bon appétit, Duchêne I "

Puis n revint du côté de son Russe, qui ràttendait, et commença par lui ouvrir le cou depuis la nuque jusqu'à répaule. H travaillait d'un air de mauvaise bumeur, en disant aux aides:

'<» Allons doncy messieurs, allons donc ! **

Le Russe soupirait comme on peut s'imaginer ; mais il n'y faisait pas attention, et finalement, jetant une balle à terre, il lui mit un bandage et dit :

" Enlevez ! "

On enleva le Russe de la table, les soldats retendirent sur une paillasse, à la file des autres, et Ton apporta le voisin.

Je n'aurais jamais cru que des choses pareilles se passaient dans le monde ; mais j'en vis encore d'autres dont le souvenir me restera longtemps.

A cinq ou six paillasses de la mienne était assis un vieux caporal, la jambe em maillot tée ; il clignait de l'œil et disait à son voisin, dont on venait de couper le bras :

" Conscrit, regarde un peu dans ce tas ; je parie que tu ne reconnais pas* ton bras."

L'autre, tout pâle, mais qui pourtant avait montré le plus grand courage, regarda et presque aussitôt il perdit connaissance.

Alors le caporal se mit à rire et dit :

"Ha fini par le reconnaître... C'est celui d'en bas, avec la petite fieur bleue... Ça produit toujours le même efièt."

Il s'admirait lui-même d'avoir découvert cela, mais personne ne riait avec lui.

A chaque minute les blessés criaient :

" A boire ! " — Quand l'un commençait, tous suivaient ; le vieux soldat m'avait pris sans doute en amitié^ car, en passant, il me présentait toujours son gobelet.

140 HISTOIRE l^TN CONSCRIT DE 1813.

Je ne restai pas là-dedans plus d'une heure ; une dizaine d'autres voitures à larges échelles étaient venues se ranger derrière la première^ Des paysans du pays, en veste de velours et large feutre noir, le fouet sur l'épaule, attendaient tenant leurs chevaux par la bride. Un piquet de hussards arriva bientôt, le maréchal des logis mit pied à terre, et, entrant sous le hangar, il dit :

" Faites excuse, major, mais voici un ordre pour escorter douze voitures de blessés jusqu'à Lutzen ; est-ce que c'est ici qu'on les charge ?

— Oui, c'est ici," répondit le chirurgien.

Et, tout de suite, on se mit à charger la première file.

Les paysans et les hommes de l'ambulance, avant de nous enlever, nous faisaient boire encore un bon coup.

Dès qu'une voiture était pleine, elle partait en avant, et une autre s'avançait J'étais sur la troisième, assis dans la paille, au premier rang, à côté d'un conscrit du 27® qui n'avait plus de main droite ; derrière, un autre manquait d'une jambe, un autre avait la tête fendue, un autre la mâchoire cassée, ainsi de suite jusqu'au fond.'

On nous avait rendu nos grandes capotes, et nous avions tellement froid, malgré le soleil, qu'on ne voyait que notre nez, notre bonnet de police, ou le bandeau de linge au-dessus des collets. Personne ne parlait ; on avait bien asseï à penser pour soi-même !

Par moments, je sentais un froid terrible, puis tout à coup des bouffées de chaleur < qui m'entraient jusque dans les yeux : c'était le commencement de la fièvre. Mais en j)artant de Kaya, tout allait encore bien, je voyais clairement les choses, et ce n'est que plus tard, du côté de Leipzig, que je me sentis tout à fait mal.

Enfin, on nous chargea donc de la sorte : ceux qui pou-

HISTOIRE d'un CONSCftiT DE 1813. 141

Talent encore se tenir, assis dans les premières voitures, les aatres étendus dans les dernières, et nous partîmes. Les hussards, à cheval près de nous, causaient de la bataille, fumaient et riaient sans nous regarder.

C'est en traversant Kaya que je vis toutes les horreurs de la guerre. Le village ne formait plus qu'un monceau de décombres. Les toits étaient tombés ; les pignons, de loin en loin, restaient seuls debout ; les poutres et les lattes étaient rompues ; on voyait, à travers, les petites chambres avec leurs alcôves, leurs portes et leurs escaliers. De pauvres gens, des femmes, des enfants, des vieillards, allaient et venaient à Tintérieur tout désolés ; ils montaient et descendaient, comme dans des cages en plein air. Quelquefois, tout an haut, la cheminée d'une petite chambre, un petit miroir et des branches de buis au-dessus montraient que là vivait une jeune fille dans les temps de paix.

Ahl qui pouvait prévoir alors qu'un jour tout ce bonheur serait détruit, non par la fureur des vents ou la colère du ciel, mais par la rage des hommes, bi^i autrement redoutable I ^

Il n'y avait pas jusqu'aux pauvres animaux qui n'eussent un air d'abandon au milieu de ces ruines: les pigeons cherchaient leur colombier, les bœufs et les chèvres leur étable : ils allaient déroutés par les ruelles, mugissant et bêlant d'une voix plaintive. Des poules perchaient sur les arbres, et partout, partout on rencontrait la trace des boulets !

A. la dernière maison, un vieillard tout blanc, assis sur le seuil de sa demeure en ruines, tenait entre ses genoux un petit enfant: il nous regarda passer morne et sombre. Nous voyait-il ? Je n'en sais rien ; mais son front sillonné de grandes rides et ses yeux ternes annonçaient le déses

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poir. Que d'années de trayail, que d'économies et de souffrances il lui avait fallu pour assurer le repos de sa vieillesse I Maintenant tout était anéanti, Tenfant' et lui n'avaient plus une tuile pour abriter leur tête !...

Et ces grandes fosses d'une demi-lieue, — oir tous les gens du pays travaillent à la hâte, pour empêdier la peste d'achever la destruction du genre humain, — je les ai vues aussi du haut de la colline de Kaja, et j'en ai détourné les yeux avec horreur ! Oui, j'ai vu ces immenses tranchées dans lesquelles on enterre les morts: Russes, Français, Prussiens, tous pêle-mêle, — comme Dieu les avait faits pour s'aimer, avant l'invention des plumets et des uniformes, qui les divisent au profit de ceux qui les gouvernent. — Us sont là... ils s'embrassent... et si quelque chose revit en eux, ce qu'il faut bien espérer, ils s'aiment et se pardonnent... en maudissant le crime qui, depuis tant de siècles, les empêche d'être frères avant la mort I

Mais ce qu'il y avait encore de plus triste, c'était la longue file de voitures emmenant les pauvres blessés; — ces malheureux dont on ne parle dans les bulletins que pour en diminuer le nombre, et qui périssent dans^les hôpitaux comme des mouches, loin de tous ceux qu'ils aiment, pendant qu'on tire le canon, et qu'on chante dans les églises, pour se rejouir d'avoir tué des milliers d'hommes !

Lorsque nous arrivâmes à Lutzen, la ville était teUement encombrée de blessés, que notre convoi reçut l'ordre de partir pour Leipzig. On ne voyait dans les rues que des malheureux aux trois quarts morts, étendus le long des maisons, sur de la paille. Il nous fallut plus d'une heure pour arriver devant une église, oîi l'on déchargea quinze ou vingt d'entre nous, qui ne pouvaient plus supporter la route. •

HISTOIRE d'uK CONSCBIT DB 1813. 143

Le maréchal des logîs et ses hommes, après s'être rafraîchis dans an bouchon au coin de la place, remontèrent à cheval, et nous continuâmes notre chemin vers Leipzig.

Alors je n'entendais et je ne voyais plus ; la tête me tournait, mes oreilles bourdonnaient, je prenais les arbres pour des hommes ; j'avais une soif dont on ne peut se faire ridée.

Depuis longtemps, d'autres, dans les voitures, s'étaient mis à -crier, à rêvasser, à parler de leur mère, à vouloir se lever et sauter sur le chemin. Je ne sais pas si je fis les mêmes choses; mais je m'éveillai comme d'un mauvais rêve, au moment où deux hommes me prenaient chacun par une jambe, — le bras autour des reins, — et m'emportaient en traversant une place sombre. Le ciel fourmillait d'étoiles, et, sur la façade d'un grand édifice, qui se détachait en noir au milieu de la nuit, brillaient des lumières innombrables : c'était Thôpital du faubourg de Halle, à Leipzig.

Les deux hommes montèrent un escalier tournant. Tout au haut, ils entrèrent dans une salle immense, — où des lits à la file se touchaient presque d'un bout à l'autre sur troiS' rangs, — et l'on me coucha dans un de ces lits. Ce qu'on entendait de cris, de jurements, de plaintes, n'est pas à imaginer : ces centaines de blessés avaient tous la fièvre. Les fenêtres étaient ouvertes, les petites lanternes tremblotaient au courant d'air. Des infirmiers, des médecins, des aides, le' grand tablier lié sons les bras, allaient et venaient. £t le bourdonnement sourd des salles au-dessous, les gens qui montaient et descendaient, les nouveaux convois qui débouchaient sur la place, les cris des voituriers, le claquement des fouets, les piétinements des chevaux : tout vous faisait perdre la tête.

Là, pour la première fois, pendant qu'on me déshabillait»

je sentis à Tëpaule un mal tellement horrible, que je ne pus retenir mes cris» Un chirurgien arriva presque aussitôt, et fit des reproches à ceux qui ne prenaient pas garde. Cest tout ce que je me rappelle de cette nuit, car j'étais comiBC fou : — j'appelais Catherine, M. Goulden, la tante Grédel à mon secours, — chose que m'a racontée plus tard mon voisin, un vieux canonnier à cheval, que mes rêves empêchèrent de dormir.

Ce n'est que le lendemain, vers huit heures, au premier pansement, que je vis mieux la salle. Alors aussi je sus que j'avais l'os de l'épaule gauche cassé.

Lorsque je m'éveillai, j'étais au milieu d'une douzaine de chirurgiens: l'un d'eux, un gros homme brun^ qu'on appelait M. le baron, ouvrait mon bandage ; un aide tenait, au pied du lit, une cuvette d'eau chaude. Le major examina ma blessure; tous les autres se penchaient pour entendre ce qu'il allait dire. Il leur parla quelques instants ; mais tout ce que je pus comprendre, c'est que la balle était venue de bas en haut, qu'elle avait cassé l'os et qu'elle était ressdrtie par derrière. Je vis qu'il connaissait bien son état, puisque les Prussiens avaient tiré d'en bas, par-dessus le mur du jardin, et que la balle avait dû remonter. Il lava lui-même la plaie et remit le bandage en deux tours de main ; de sorte que mon épaule nç pouvait plus remuer et que tout se trouvait en ordre.

Je me sentais beaucoup mieux. Dix minutes après, un infirmier vint me mettre une chemise sans me faire mal, à force d'habitude.

Le chirurgien s'était arrêté près de l'autre lit et disait :

^^ Hé ! te voilà donc encore, l'ancien I

— Oui, monsieur le baron, c'est encore moi, répondit le canonnier, tout fier de voir qu'il le reconnaissait : la pre-

HISTOIBB d'XJN GONSCBIT DE 1813. 145

mière foh, c'était à Austerlîtz, pour uo coup de mîtraîUey ensuite à lëua, ensuite à Smolensk, pour deux coups de lance.

— Oui, oui, dit le chirurgien comme attendri ; et maintenant qu'est-ce que nous avons ?

— Trois coups de sabre sur le bras gauche, en défendant ma pièce contre les hussards prussiens."

Le chirurgien s'approcha, défit le bandage, et je l'entendis qui demandait au canonnier :

" Tu as la croix ?

— Non, monsieur le baron.

— Tu t'appelles?

• — Christian Zimmer, maréchal des logis au 2* d'artillerie à chevaL

— Bon! bon!"

Il pansait alors les blessures, et finit par dire en se levant :

" Tout ira bien ! "

Il s& retourna ; causant avec les autres, et sortit après avoir fini son tour et donné quelques ordres aux infirmiers*

Le vieux canonnier paraissait tout joyeux ; comme je venais d'entendre à son nom qu'il devait être de l'Alsace, je me mis à lui parler dans notre langue, de sorte qu'il en fut encore plus réjoui. C'était un gaillard de six pieds, les épaules rondes, le front plat, le nez gros, les moustaches d'un blond roux, dur comme un roc, mais brave homme tout de même. Ses yeux se plissaient quand on lui parlait alsacien, ses oreilles se dressaient, j'aurais pu tout lui demander en alsacien, il~^m'aurait tout donné s'il avait eu quelque chose ; mais il n'avait que des poignées de main qui vous fidsaient craquer les os. Il m'appelait Joséphel^ comme au pays, et me disait :

^''Joséphel, prends garde d'avaler les remèdes qu'on te donne... Il ne faut avaler que ce qu'on connsdt... Tout ce qui ne sent pas bon ne vaut rien. Si Ton nous donnait tous les jours une bouteille de Htkevtr, nous serions bientôt guéris ; mais c'est plus commode de nous démolir Testomac avec une poignée de mauvaise herbe bouillie dans de l'eau que de nous apporter du vin blanc d'Alsace."

Quand j'avais peur à cause de ]a fièvre et de ce que je voyais, il prenait des airs fâchés et me regardait avec ses grands yeux gris, en disant :

" Joséphel est-ce que tu es fou d'avoir peur ? Est-ce que des gaillards comme nous autres peuvent mourir dans un hôpital ? Non... non... ôte-toi cette idée de la tête."

Mais il avait beau dire, tous les matins les médecins, en faisant leur ronde, en trouvaient sept ou huit de morts. Les uns attrapaient la fièvre chaude, les autres un refroidis- Fement, et cela finissait toujours par la civière, que l'on voyait passer sur les épaules des infirmiers ! — de sorte qu'on ne savait jamais s'il fallait avoir chaud ou froid pour bien aller.

Zimmer me disait :

" Tout cela, Josephely vient des mauvaises dr(»gues que les médecins inventent. Vois-tu ce grand maigre ? il peut se vanter d'avoir tué plus d'hommes que pas une pièce de campagne ; il est en quelque sorte toujours chargé à mitraille, et la mèche allumée. Et ce petit brun ? à la place de l'Empereur, je l'enverrais aux Prussiens et aux Russes ; il leur tuerait plus de monde qu'un coi'ps d'armée."

H m'aurait fait bien rire avec ces plaisanteries, si je n'avais pas vu passer les brancards.

Au bout de trois semaines, l'os de mon épaule commençait à reprendre, les deux blessures se refermaient tout

filSTOIBE D*UN CONSCRIT DE 1813. 147

doucement, je ne souffrais presque plus. Les coups de Fabre que Zrmmer avait sur le bras et sur Tépaule allaient aussi très*bien. On nous donnait chaque matin un bon bouillon qui nous remontait le cœur, et le soir un peu de bœuf, avec un demi-verre de vin, dont la vue seule nous réjouissait et nous faisait voir l'avenir en beau.

Vers ce temps, on nous permit aussi de descendre dans un grand jardin plein de vieux ormes, derrière Thôpital. Il 7 avait des bancs sous les arbres, et nous nous promenions dans les allëes comme de véritables rentiers, en grande capote grise et bonnet de coton.

La saison était magnifique ; notre vue s'étendait sur la Partha, bordée de peupliers. Cette rivière tombe dans TElster, à gauche, en formant de grandes lignes bleues. Du même côté s'étend une forêt de hêtres, et sur le devant passent trois ou quatre grandes routes blanches, qui traversent des plaines de blé, d'orge, d'avoine, des plantations de houblon, enfin tout ce qu'il est possible de se figurer d'agréable et de riche, principalement quand le vent donne dessus, et que toutes ces moissons se penchent et se relèvent au soleil. V

La chaleur du mois de juin annonçait une bonne année. Souvent, en voyant ce beau pays, je pensais à Phalsbourg, et je me mettais à pleurer. Zimmer me disait :

'^Je voudrais bien savoir pourquoi diable tu pfeures, Josépkel'f Au liei> d'avoir attrapé la peste d'hôpital, d'avoir perdu le bras ou la jambe, comme des centaines d'autres, nous voilà tranquillement assis sur un banc à l'ombre ; nous recevons > du bouillon, de la viande et du vin ; on nous permet même de fumer, quand nous avons du tabac, et tu n'es pas content ? Qu'est-ce qui te manque ? "

Alors je lui parlais de mes amours avec Catherine, de mes

promenades aux Quatre- Vents, de nos belles espérances, de nos promesses de mariage, enfin de tout ce bon temps qui n'était plus qu'un songe. Il m'écoutait en fumant sa pipe.

" Oui, oui, disait-il, c'est triste tout de même. , Avant la conscription de 1798, je devais aussi me marier avec une fille de notre village, qui s'appelait MargrédeJ, et que j'aimais comme les yeux de ma tête. Nous nous étions fait des promesses, et pendant toute la campagne de Zurich, je ne passais pas un jour -sans penser à Margrédel.

" Mais voilà qu'à mon premier congé j'arrive au pays, et qu'est-ce que j'apprends ? Qu'elle s'est mariée depuis trois mois avec un cordonnier de chez nous, nommé Passauf.

" Tu peux te figurer ma colère, Joséphel ; je ne voyais plus clair, je voulais tout démolir ; et comme on me dit que Passauf était à la brasserie dû Crrand-Cerfy^Q vais là sans regarder à droite ni à gauche. En arrivant, je le reconnais au bout âe la table, près d'une fenêtre dB la cour, contre la pompe. Il riait avec trois ou quatre autres mauvais gueux, en buvant des chopes. Je m'approche, et lui se met à crier: * Tiens, tieffs^ voici Christian Zimmer! Comment ça va-t-il, Christian ? j'ai des compliments pour toi de Margrédel.' Il clignait de l'œil. Moi, j'empoigne aussitôt une cruche, que je lui casse sur l'oreille gauche en disant : f Va lui porter ç^ de ma part, Passauf; c'est mon cadeAi de noces.' Naturellement, tous les autres tombent sur mon dos, j'en assomme encore deux ou trois avec jin . broc ; je monte sur une table, et je passe la jambe à travers une fenêtre sur la place, où je bats en retraite.

" Mais j'étais à peine rentré chez ma mère que la gendarmerie arrive et qu'on m'arrête par ordre supérieur. On m'attache sur une charrette, et l'on me reconduit de brigade en brigade au régiment, qui se trouvait à Strasbourg. Je

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 149

reste six semaines à la Finckmatt, et j'aurais peut-être eu da boulet si nous n'avions alors passé le Rhin pour aller à Hohenlinden. Le commandant Courtaud lui-même me dît : ' Tu peux te vanter d'avoir de la chance d'être bon pointeur; mais s'il t'arrive encore d'assommer les gens avec une cruche, cela tournera mal, je t'en préviens. Est-ce que c'est une manière de se battre, animal ? Pourquoi donc avons-nous un sabre, si ce n'est pas pour nous en servir et nous en faire honneur au pays ? ' Je n'avais rien à répondre.

'' Depuis ce temps-là, Joêéphel, le goût du mariage m'est passé. Ne me parie pas d*un soldat qui pense à sa femme, c'est une véritable misère. Regarde les généraux qui se sont mariés, est-ce qu'ils se battent comme dans le temps ? Non, ils n'ont qu'une idée, c'est de grossir leur magot et principalement d'en profiter en vivant bien avec leurs duchesses et leurs petits ducs au coin du feu. Mon grandpère Yéri, le garde forestier, disait toujours qu'un bon chien de chassé doit être maigre ; sauf la différence des grades, je pense la même chose des bons généraux et des bons soldats. Nous autres, nous sommes toujours à l'ordonnance, mais nos généraux engraissent, et cela vient des bons dîners qu'on leur fait à la maison."

Ainsi me parlait Zimmer dans la sincérité de son âme, et cela ne m'empêchait pas d'être triste.

Dès que j'avais pu me lever, je m'étais dépêché de prévenir M. Goulden par une lettre que je me trouvais à l'hôpital de Halle, dans l'un des faubourgs de Leipzig, à cause d'une légère blessure au bras; mais qu'il ne fallait rien craindre pour moi : que je me portais de mieux en mieux. Je le priais de montrer ma lettre à Catherine et à la tante Grédel, afin de leur donner de la confiance au milieu de cette guerre terrible. Je lui disais aussi que mon plus

150 mSTOIBE d'un CONSCKIT de 1813.

grand bonheur serait de recevoir des nourelleg du pays et de la santé de tous ceux que j'aimais*

Depuis ce moment, je n'avais plus de repos; chaque matin j'attendais une réponse, et de voir le vaguemestre distribuer des vingt et trente lettres^ à toute la salle, sans rien recevoir, cela me saignait le cœur : je descendais bien vite au jardin pour fondre en larmes. Il y avait un coin obscur oii l'on jetait les pots cassés, un endroit couvert d'ombre et qui me plaisait le mieux, parce que les malades n'y venaient jamais. C'est là que je passais mon temps à rêver sur un vieux banc moisi. Des idées mauvaises me traversaient la tête : j'allais jusqu'à croire que Catherine pouvait oublier ses promesses, et je m'écriais en moi-même : ^ Ah ! si seulement tu ne t'étais pas relevé de Kaya ! tout serait fini I... Pourquoi ne t'a-t-on pas abandonné I Cela vaudrait mieux que de tant souffrir."

Les choses en étaient venues au point que je désirais de ne pas guérir, quand un matin le vaguemestre, parmi les autres noms, appela Joseph Bertha. Alors je levai la main sans pouvoir parler, et l'on me remit une grosse letti-e carrée, couverte de timbers innombrables. Je reconnus l'écriture de M. Goulden, ce qui me rendit tout pâle»

<^ £h bien ! me dit Zinuner en riant^ à la fin cela vient tout de même."

Je ne lui répondis pas, et m'étant habillé, je fourrai la lettre dans ma poche, et je descendis pour la lire seul, tout au fond du jardin, à la place où j'allais toujours.

D'abord, en l'ouvrant, je vis deux ou trois petites fleurs de pommier, que je pris dans ma main, et un bon sur la poste, avec quelques mots de M. Goulden. Mais ce n'est pas cela qui me touchait le plus, et qui me faisait trembler des pieds à la tête, c'était l'écriture de Catherine, que je

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 151

regardais les yeux troubles sans pouvoir la lire, car mon eœur battait d'une force extraordinaire.

Pourtant je finis par me calmer un peu et par lire tout doucement la lettre, en m'an-êtant de temps en temps, pour être bien sûr que je ne me trompais pas, que c'était bien ma chëre Catherine qui m'écrivait et que je ne faisais pas un rêve.

Cette lettre, je l'ai conservée, parce qu'elle me rendit eu quelque sorte la vie ; la voici donc telle que je l'ai reçue le 8 juin 1813.

** Mon cher Joseph,

"Cette lettre est afin de te dire en commençant que je t^aime toujours de plus en plus, et que je ne veux jamais aimer que toi.

'* Tu sauras aussi que mon plus grand chagrin est de savoir que tu es blessé dans un hôpital, et que je ne peux pas te soigner. C'est un bien grand chagrin. Et depuis le départ des conscrits, nous n'avons pas eu seulement une heure de repos. La mère se fâchait, en disant que j'étais folle de pleurer jour et nuit, et elle pleurait autant que moi, toute seule le soir auprès de l'âtre, je l'entendais bien d'en haut ; et sa colère retombait sur Pinacle, qui n'osait plus aller au marché, parce qu'elle avait un marteau dans son panier.

'* Mais notre plus grand chagrin de tout, Joseph, c'est quand le bruit a couru qu'on venait de livrer une bataille, où des mille et mille hommes avaient été tués. Nous ne vivions plus ; la mère courait tous les matins à la poste, et moi je ne pouvais plus bouger de mon lit. A la fin des fins ta lettre est pourtant arrivée. Maintenant je vais mieux, parce que je pleure à mou aise, en bénissant le Seigneur qui a sauvé tes jours.

"Et quand je pense combien nous étions heureux dans le temps, Joseph, lorsque tu venais tous les dimanches, et que nous restions assis l'un près de l'autre sans bouger, et que nous ne pensions à rien ! Ah ! nous ne connaissions pas notre

bonheur; nous ne savions pas ce qui pouvait nous arriver; mais que la volonté de Dieu soit faite. Pourvu que tu guérisses, et que nous puissions espérer encore une fois d^étre ensem* ble comme nous étions !

** Beaucoup de gens parlent de la paix; mais nous avons eu tant de malheurs, et l'empereur Napoléon aime tant la guerre, qu'on ne peut plus se confier en rien.

** Tout ce qui me fait du plaisir, c'est de savoir que ta blessure n'est pas dangereuse et que tu m'aimes encore... Ah ! Joseph, moi je t'aimerai toujours, je ne peux pas dire autre chose ; c'est tout ce que je peux te dire dans le fond de mon cœur, et je sais aussi que ma mère t'aime bien.

" Maintenant M. Goulden veut t^écrire quelques mots, et je t'embrasse mille et mille fois. — Il fait bien beau temps ici; nous aurons une bonne année. Le grand pommier du verger est tout blanc de fleurs ; je vais en cueillir, que je mettrai pour toi dans la lettre, quand M. Goulden aura écrit; peut-être, avec la grâce de Dieu, nous mordrons encore une fois ensemble dans une de ses grosses pommes. Embrasse-moi comme je t'embrasse, et adieu, adieu, Joseph ! "

En lisant cela, je fondais en larmes, et Zimmer étant arrivé, je lui dis :

'^ Tiens, assieds-toi, je vais te lire ce que m'écrit mon amoureuse ; tu verras après si c'est une Margrédel.

— Laisse-moi seulement allumer ma pipe," répondit-il.

Il mit le couvercle sur l'amadou, puis il ajouta :

Tu peux commencer, Joséphel; mais je t'en préviens, moi, je suis un ancien, je ne crois pas tout ce qu'on écrit, les femmes sont plus fines que nous."

Malgré cela, je lui lus la lettre de Catherine, lentement. H ne disait rien, et quand j'eus fini, il la prit et la regarda longtemps d'un air rêveur; ensuite il me la rendit en dbant:

HISTOIBE d'un conscrit DB 1813. 153

" Ça ! Joséphd^ c'est une bonne fille, pleine de bon sens, et qui n'en prendra jamais un autre que toi.

— Tu crois qu'elle m'aime bien ?

— Oui, celle-là, tu peux te fier dessus ; elle ne se mariera jamais avec un Passauf. Je me méfierais plutôt de l'Empereur que d'une fille pareille."

En entendant ces paroles de Zimmer, j'aurais voulu l'embrasser, et je lui dis :

'^ J'ai reçu de la maison un billet de cent francs, que nous toucherons à la poste. Voilà le principal pour avoir du vin blanc Tâchons de pouvoir sortir d'ici.

— C'est bien vu, fit-il en relevant ses grosses moustaches et remettant sa pipe dans sa poche. Je n'aime pas de moisir dans un jardin, quand il 7 a des auberges dehors. Jl faut tâcher d'avoir une permission."

Nous nous levâmes tout joyeux, et nous montions l'escalier de l'hôpital, quand le vaguemestre, qui descendait, arrêta Zimmer en lui demandant :

^ Est-ce que vous n'êtes pas le nommé Christian Zimmer, canonnier au 2** d'artillerie à cheval ?

— Faites excuse, vaguemestre, j'ai cet honneur.

— Eh bien ! voici quelque chose pour vous," dit-il en lui remettant un petit paquet avec une grosse lettre.

Zimmer était stupéfait, n'ayant jama.is rien reçu de chez lui ni d'ailleurs. Il ouvrit le paquet, — oh se trouvait une boîte, — puis la boîte, et vit la croix d'honneur. Alors il devint tout pâle, 6es yeux se troublèrent, et un instant il appuya la main derrière lui, sur la balustrade; mais ensuite il cria: " Vive V Empereur T* d'une voix si terrible, que les trois salles en retentirent comme une église.

Le vaguemestre le regardait de bonne humeur :

154 HISTaiRE d'un conscrit de 1813.

"Vous êtes content? dit-il.

— Si je suis content, vaguemestre I Une me manque plus qu'une chose.

— Quoi ?

— La permission de faire un tour en ville.

— Il faut vous adresser à M. Tardieu, le chirurgien en chef."

Il descendit en riant, et, comme c'était l'heure de la visite, nous montâmes bras dessus bras dessous, demander la permission au major, un vieux à tête grise; qui venait d'entendre crier : Vive V Empereur ! et nous regardait d'un air grave.

" Qu'est-ce que c'est ? " fit-il.

Zimmer lui montra sa croix, et dit :

" Pardon, major, mais je me porte comme un charme.

— Je vous crois, dit M. Tardieu; vous voulez une sortie ?

— Si c'est un effet de votre bonté, pour moi et mon camarade Joseph Bertha."

Le chirurgien avait visité ma blessure la veille ; il tira de sa poche un portefeuille et nous donna deux sorties.

Nous redescendîmes, fiers comme des rois : Zimmer de sa croix d'honneur, et moi de ma lettre.

En bas, dans le grand vestibule, le concierge nous cria : " Eh bien ! eh bien ! où donc allez-vous ? " Zimmer lui fit voir nos billets, et nous sortîmes heureux de respirer l'air du dehors. Uùe sentinelle nous montra le bureau de poste, où j'allai toucher mes cent francs.

Alors, plus graves, parce que notre joie était un peu rentrée, nous gagnâmes la porte de Halle, à deux portées de fusil sur la gauche, au bout d'une longue avenue de tilleuls. Chaque faubourg est séparé des vieux remparts par une de

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 155

œs allées, et, tout autour de Leipzig, passe une autre avenue très-large, également de tilleuls. Les remparts sont de vieilles bâtisses, — comme on en voit à Saint-Hippolyte, dans le Haut - Rhin, — des murs décrépits où pousse Therbe, à moins que les Allemands ne les aient réparés depuis 1813.

Combien de choses nous devions apprendre en ce jour ! A Thôpital, personne ne s'inquiète de rien ; quand on voit arriver chaque matin des cinquantaines de blessés, et qu'on en voit partir autant tous les soirs sur la civière, cela vous montre l'univers en petit et l'on pense : " Après nous la fin du monde 1 "

Mais dehors, les idées changent. En découvrant la. grande rue de Halle, cette vieille ville avec ses magasins, ces portes cochères encombrées de marchandises ; ces vieux toits avancés en forme de hangar, ces grosses voitures basses, couvertes de ballots, enfin, tout ce spectacle de la vie active des commerçants, j'étais émerveillé. Je n'avais jamais rien vu de pareil, et je me disais :

" Voilà bien une ville de commerce comme 6n se les représente, — : pleine de gens industrieux cherchant à gagner leur vie, leur aisance et leurs richesses ; où chacun veut s'élever, non pas au détriment des autres, mais en travaillant, en imaginant nuit et jour des moyens de prospérité pour sa famille ; ce qui n'empêche pas tout le monde de profiter des inventions et des découvertes. Voilà le bonheur de la paix, au milieu d'une guerre terrible I "

Et les pauvres blessés qui s'en allaient, le bras en

156 HISTOIRE d'un C0N3CRIT DE 1813.

écharpe, ou bien traînant la jambe, appuyés sur leurs béquilles, me faisaient de la peine à voir.

Je me laissais conduire tout rêveur par mon ami Ziramer, qui se reconnaissait à tous les coins de rue, et me disait :

"Ça, c'est l'église Saint-Nicolas; ça, c'est le grand bâtiment de l'Université ; ça, l'Hôtèl-de- Ville."

Il se souvenait de tout, ayant déjà vu Leipzig en 1 807, avant la bataille de Friedland, et ne cessait de me répéter :

" Nous sommes ici comme à Metz, à Strasbourg, ou partout ailleurs en France. Les gens nous veulent du bien. Après la campagne de 1806, toutes les honnêtetés qu'on pouvait nous faire, on nous les a faites. Les bourgeois nous emmenaient par trois et quatre dîner chez eux. On nous donnait même des bals, on nous appelait les héros d'Iéna. Tu vas voir comme on nous aime ! Entrons oh nous voudrons, partout on nous recevra comme d^s bienfaiteurs du pays : c'est nous qui avons nommé leur électeur roi de Saxe, et nous lui avons aussi donné un bon morceau de la Pologne."

Tout à coup Zimmer s'arrêta devant une petite porte basse, en s'écriant:.

"Tiens, c'est la brasserie du Mouton d'Or; la façade est sur l'autre rue, mais nous pouvons entrer par ici. Arrive ! "

Je le suivis dans une espèce de conduit tortueux, qui nous mena bientôt au fond d'une vieille cour entourée de hautes bâtisses en bousillage, avec de petites galeries vermoulues sous le pignon, et la girouette au-dessus, comme dans la rue du Fossé-des-Tanneurs, à Strasbourg. A droite, 86 trouvait la brasserie : on découvrait les cuves cerclées

HISTOIRE d'un conscrit DE 1813i 157

de fer sur les poutres sombre^i, des tas de houblon et d'orge déjà bouillis, et dans un coin, une grande roue à manivelle, où galopait un chien énorme, pour pomper la bière à tous les étages.

Le cliquetis des verres? et des cruches d'étain s'entendait dans une salle à droite, donnant sur la rue de Tilly, et, sous les fenêtres de cette salle, s'ouvrait une cave profonde, où retentissait le marteau du tonnelier. La bonne odeur de la jeune biëi*e de mars remplissait l'air, et Zimmer, les yeux levés sur les toits, la face épanouie de satisfaction, s'écria :

" Oui, c'est bien ici que nous venions, le grand Ferré, servant de gauche, le gros Roussillon et moi. Dieu du ciel! comme je me réjouis de revoir tout ça, Josephel! C'est qu'il y a pourtant six ans depuis. Ce pauvre Roussillon... il a laissé ses os l'année dernière à Smolensk, et le grand Ferré doit être maintenant dans son village, près de Toul, car il a eu la jambe gauche emportée à Wagram, Comme tout vous revient, quand on y pense ! "

En même temps, il poussa la porte, et nous entrâmes dans une haute salle pleine de fumée. Il me fallut un instant pour voir, à travers ce nuage gris, une longue file de tables entourées de buveurs, la plupart en redingote courte et petite casquette,, et les autres en uniforme saxon. C'étaient des étudians, des jeunes gens de famille, qui viennent à Leipzig étudier le droit, la médecine, et tout ce qu'on peut apprendre en vidant des chopes et menant une vie joyeuse, qu'ils appellent dans leur langue le Fv^chscommerce. Ils se battent souvent entre eux, avec des espèces de lattes, rondes par le bout, et seulement aiguisées de quelques lignes ; de sorte qu'ils se font des balafres à la figure, comme me l'a raconté Zimmer, mais il n'y a jamais de danger pour leur vie. Cela montre le bon sens de ces

étudiants, qui savent très-bien que la vie est une chose précieuse, et qu'il vaut mieux avoir cinq ou six balafres, et même davantage, que de la perdre.

Zimmer riait en me racontant ces choses, son amour de la gloire l'aveuglait; il disait qu'on ferait aussi bien de charger les canons avec des pommes cuites, que de se battre avec ces lattes rondes au bout.

Enfin, nous entrâmes dans la salle, et nous vîmes le plus vieux d'entre ces étudiants, — un grand sec, les yeux creux, le nez rouge, la barbe blonde commençant à déteindre 'en jaune, à force d'avoir été lavée par la bière, — nous le vîmes debout sur une table, et lisant tout haut une gazette qui lui pendait en forme de tablier dans la main droite. Il tenait de l'autre main une longue pipe de porcelaine.

Tous ses camarades, avec leurs cheveux blonds retombant en boucles sur le collet de leur petite redingote, l'écoutaient la chope en l'air. Au moment où nous entrions, nous les entendîmes qui répétaient entre eux:

^^Faterland! FaterlandT'

Ils trinquaient avec les soldats saxons, pendant que le grand sec se baissait pour prendre aussi sa chope ; et le gros brasseur, la tête grise et crépue, le nez épaté, les yeux ronds et les joues en forme de citrouille, criait d'une voix grasse:

" Gesoundheit! Gesoundheit / "

. A peine eûmes-nous fait quatre pas dans la fumée que tout se tut.

"Allons, allons, camarades, s'écria Zimmer, ne vous gênez pas ; continuez à lire, que diable ! Nous ne serons pas fâchés non plus d'apprendre du nouveau."

Mais ces jeunes gens ne voulurent pas prdfiter de notre

HISTOIRE d'un OONSOBIT DS 1813. 159

invitation, et le vieux descendît de la table en repliant sa gazette, qu'il mît dans sa poche.

" C'était fini, dit-il, c'était fini.

— Oui, c'était fini," répétèrent les autres en se regardant d'un air singulier.

Deux ou trois soldats saxons sortirent aussitôt, comme pour aller prendre l'air dans la cour, et disparurent.

Le gros tavemier nous demanda:

*' Vous ne savez peut-être pas que la grande salle est sur la rue de Tilly ?

— Si, nous le savons bien, répondit Zimmer. Mais j'aime mieux cette petite salle. Cest ici que nous venions dans le temps, deux vieux camarades et moi, vider quel* ques chopes en l'honneur d'Iéna et d'Auerstaedt. Cette salle me rappelle de bons souvenirs.

-^Ahl comme vous voudrez... comme vous voudrez, dit le brasseur. C'est de la bière de mars que vous demandez ?

— Oui, deux chopes et la gazette.

— Boni bon!"

Il nous servit les deux chopes, et Zimmer, qui ne voyait rien, essaya de causer avec les étudiants, qui s'excusaient en s'en allant les uns après les autres. Je sentais que tous ces gens-là nous portaient une haine d'autant plus terrible, qu'ils n'osaient la montrer tout de suite.

Dans la gazette, qui venait de France, on ne parlait que d'un armistice, après deux nouvelles victoires à Bautzen et à Wurtschen. Nous apprîmeà alors que cet armistice avait commencé le 6 juin, et qu'on tenait des conférences à Prague; en Bohême, pour arranger la paix.

Naturellement cela me faisait plaisir; j'espérais qu'on renverrait au moins les estropiés chez eux. Mais Zimmer,

IGO HISTOIRE B'UN CONâCBIT DE 1813.

avec son habitude de parler baut, remplissait toute la salle de ses réflexions ; il m'interrompait à chaque ligne et disait: ' ^

''Un armistice!... est-ce que nous avions besein d'un armistice, nous ? Est-ce qu'après avoir écrasé ces Prussiens et ces Russes à Lutzen, à Bautzen et à Wurtschen, nous ne devions pas les détruire de fond en comble ? — Ëst^ ce que, s'ils nous avaient battus, ils nous donneraient un armistice, eux ? — Ça, vois-tu, Joseph, c'est le caractère de l'Empereur; il est trop bon... il est trop bon! C'est son seul défaut. H a fait la même chose après Austerlitz^ et nous avons été obligés de recommencer la partie. Je te dis qu'il est trop bon. Ah ! s'il n'était pas si bon, nous serions maîtres de toute l'Europe."

En même temps il regardait à droite et à gauche, pour demander l'avis des autres. Mais on nous faisait des mines du diable, et personne ne voulait répondre.

Finalement Zimmer se leva.

'' Partons, Joseph, dit-iL Moi, je ne me connais pas en politique ; mais je soutiens que nous ne devions pas accorder d'armistice à ces gueux ; puisqu'ils sont à terre, il fallait leur passer sur le ventre."

Après avoir payé nous sortîmes, et Zimmer me dit :

'' Je ne sais pas ce que ces gens ont aujourd'hui ; nous les avons dérangés dans quelque chose.

— Cest bien possible, lui répondis-je, ils n'avaient pas l'air aussi bons garçons que tu le racontais.

— Non, fit-il. Ces jeunes gens-là, vois-tu, son^ bien au* dessous des anciens étudiants que j'ai vus. Ceux-là passaient en quelque sorte leur existence à la brasserie. Ils buvaient des vingt et même des trente chopes dans leur journée ; moi-même, Joseph, je ne pouvais pas lutter contre

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 161

des gaillards pareils. Cinq ou six d'entre eux, qu'on appelait senior, avaient la barbe grise et Tair vénérable. Nous cbantions ensemble Fanf an-la- Tulipe et le Hoi Dagohert, qui ne sont pas des chansons politiques ; mais ceux-ci ne valent pas les anciens ! "

J'ai souvent pensé depuis à ce que nous avions vu ce jour là, et je suis sûr que ces étudiants faisaient partie du TageTid-Bund.

En rentrant à l'hôpital, après avoir bien dîné et bu chacun notre bouteille de bon vin blanc à l'auberge de la Grappe, dans la rue de Tilly, nous apprîmes, Zimmer et moi, que nous irions coucher le soir même à la caserne de RosenthâL C'était une espèce de dépôt des blessés de Lutzen, lorsqu'ils . commençaient à se remettre. On y vivait à l'ordinaire comme en garnison ; il fallait répondre à l'appel du matin et du soir. Le reste du temps, on était libre. Tous les trois jours, le chirurgien venait passer sa visite, et quand vous étiez remis, vous receviez une feuille de route pour aller rejoindre votre corps.

On peut s'imaginer la position de douze à quinze cents pauvres diables habillés de capotes grises à boutons de plomb, coiffés de gros shakos en forme de pots de âeurs, et chaussés de souliers usés par les marches et les contremarches, pâles, minables, et la plupart sans le sou, dans une ville riche comme Leipzig. Nous ne faisions pas grande figure parmi ces étudiants, ces bons bourgeois, ces jeunes femmes riantes, qui, malgré toute notre gloire, nous regardaient comme des va-nu-pieds.

Toutes les belles choses que m'avait racontées mon camarade, rendaient cette situation encore plus triste pour moi.

Il est vrai que dans le temps on nous avait bien reçus ;

mais nos anciens ne s'étaient pas toujours honnêtement con-

duîts avec des gens qui les traitaient en frères, et mainte* nant on nous fermait la porte au nez. Nous étions réduits à contempler du matin au soir les places, les églises et les devantures des charcutiers, qui sont trës-belles en ce pays.

Nous cherchions toutes sortes de distractions ; les vieux jouaient à la drogue, les jeunes au bouchon. Nous avions aussi, devant la caserne, le jeu du chat et du rat. C'est un piquet planté dans la terre, auquel se trouvent attachées deux cordes; le rat tient Tune de ces cordes et le chat l'autre. Ils ont les yeux bandés ; le chat est armé d'une trique, et tâche de rencontrer le rat, qui dresse l'oreille et l'évite tant qu'il peut. Ils tournent ainsi sur la pointe des pieds, et donnent le spectacle de leur finesse à toute la campagnie.

Zimmer me disait qu'autrefois les bons Allemands venaient voir ce spectacle en foule, et qu'on les entendait rire d'une demi-lieue lorsque le chat touchait le rat avec sa trique. Mais les temps étaient bien changés; le monde passait sans, même tourner la tête : nous perdions nos peine» à vouloir l'intéresser en notre ûiveur.

Durant les six semaines que nous restâmes à Rosenthâl, Zimmer et moi, nous fîmes souvent le tour de la ville pour nous désennuyer. Nous sortions par le faubourg de Randstatt, et nous poussions jusqu'à Lindenau, sur la ro^te de Lutzen. Ce n'étaient que ponts, marais, petites îles boisées à perte de vue. Là-bas, nous mangions une omelette au lard, au bouchon de la GarpCy et nous l'arrosions d'une bouteille de vin blanc - On ne nous donnait plus rien à crédit, comme après léna ; je crois qu'au contraire l'aubergiste nous aurait fait payer double et triple, en l'honneur de la patrie allemande, si mon camarade n'avait connu le prix des œufs, du lard et du vin, comme le premier Saxoa venu.

Lé soir, quand le soleil se couche derrière les roseaux de l'Ëlster et de la Fleîsse, nous rentrions eu ville au chant mélancolique des grenouilles, qui vivent dans ces marais, par milliards.

Quelquefois nous faisions halte, les bras croisés sur la balustrade d'un pont, et nous regardions les vieux remparts de Leipzig, ses églises, ses antiques masures et son château de Pléssenbourg, éclairés en rouge par le crépuscule: la ville s'avance en pointe à Tembranchement de la Pleisse et de la Partha, qui se rencontrent au-dessus. Elle est en forme d'éventail ; le faubourg de Halle se trouve à la pointe, et les sept autres faubourgs forment les branches de Févantail. Nous regardions aussi les mille bras de l'Elster et de la Pleisse, croisés comme un filet entre les îles déjà som« bres, tandis que l'eau brillait comme de l'or, et nous trouvions cela très-beau.

Mais si nous avions su qu'il nous faudrait un jour traverser ees rivières sous le canon des ennemis, après avoir perdu la plus terrible et la plus sanglante des batailles, et que des régiments entiers disparaîtraient dans ces eaux qui nous réjouissaient alors les yeux, je crois que cette vue nous aurait rendus bien tristes.

D'autres fois nous remontions la rive de la Pleisse jusqu'à Mark-Kléeberg. Cela faisait plus d'une lieue, et partout la plaine était couverte de moissons que l'on se dépêchait de rentrer. Les gens, sur leurs grandes voitures, semblaient ne pas nous voir ; quand nous leur demandions un renseignement, ils avaient l'air de ne pas nous comprendre. Zimmer voulait toujours se iSUïher ; je le retenais en lui disant que ces gueux ne cherchaient qu'un prétexte pour nous tomber dessus, et que d'ailleurs nous avions l'ordre de ménager les populations.

164 HMTOIRE d'un CONSCEIT bE 1813.

" C'est bon ! faisait-il ; si la guerre se promène par ici... gare ! Nous les avons comblés de biens... et voilà comme ils nous reçoivent!" *

Mais ce qui montre encore mieux la malveillance du monde à notre égard, c'est ce qui nous arriva le lendemain du jour où finit l'armistice. Ce jour-là, vers onze heures, nous voulions nous baigner dans TElster. Nous avions déjà jeté nos habits, lorsque Zimmer, voyant approcher un paysan sur la route de Connewitz, lui cria:

" Hé ! camarade, il n'y a pas de danger, ici ?

— Non, non, entrez hardiment, répondit cet homme ; c'est un bon endroit."

Et Zimmer, étant entré sans défiance, descendit de quinze pieds. Il nageait bien, mais son bras gauche était encore faible; la force du courant l'entraîna, sans lui donner le temps de s'accrocher aux branches des saules qui pendaient dans l'eau. Si par bonheur une espèce de gué ne s'était pas rencontré plus loin, qui lui permit de prendre pied, il entrait entre deux îles de vase, d'où jamais il n'aurait pu sortir.

Le paysan s'était arrêté sur la route pour voir ce qui se passerait. La colère me saisit et je me rhabillai bien vite, en lui montrant le poing ; mais il se mit à rire et gagna le village d'un bon pas.

Zimmer ne se possédait plus d'indignation; il voulait courir à Connewitz et tâcher de découvrir ce gueux ; malheureusement c'était impossible : allez donc trouver un homme qui se cache dans trois ou quatre cents baraques I *Et d'ailleurs, quand on l'aurait trouvé, qu'est-ce que nous pouvions faire ?

Enfin nous descendîmes à l'endroit où l'on avait pied, et la fraîcheur de l'eau nous calma.

Je me rappelle qu'en rentrant à Leipzig, Zimmer ne fit que parler de vengeance.

" Tout le pays est contre nous, disait-il ; les bourgeois nous font ms^ivaîse mine, les femmes nous tournent le dos, les paysans veulent nous noyer, les aubergistes nous refusent le crédit, comme si nous ne les avions pas conquis trois ou quatre fois ; et tout cela vient de notre bonté tout à fait extraordinaire : nous aurions dû déclarer que nous sommes les msdtres ! —r Nous avons accordé aux Allemands des rois et des princes ; nous avons même fait des ducs, des comtes et des barons avec les noms de leurs villages, nous les avons comblés d'honneurs, et voilà maintenant leur reconnaissance I

'^ Au lieu de nous ordonner de respecter les populations, on devrait nous laisser pleins pouvoirs sur le monde, alors tous ces bandits changeraient de figure et nous feraient bonne mine comme en 1806. La force est tout. On fait d'abord les conscrits par force ; car, si on ne les forçait pas de partir, tous resteraient à la maison. .Avec les conscrits on fait des soldats par force, en leur expliquant la discipline ; avec les soldats on gagne des batailles par force, et alors les gens vous donnent tout par force : ils vous dressent des arcs de triomphe et vdus appellent des héros, parce qu'ils ont peur. Voilà !

** Mais l'Empereur est trop bon... S'il n'était pas si bon, je n'aurais pas risqué de me noyer aujourd'hui ; rien qu'en voyant mon uniforme, ce paysan aurait tremblé de me dire un mensonge."

Ainsi parlait Zimmer, et ces choses sont encore présentes à ma mémoire; elles se passaient le 12 août 1813.

En rentrant à Leipzig, nous vîmes la joie peinte sur la figure des habitants ; elle n'éclatait pas ouvertement, mais

166 HISTOIBE d'un CONSCRQ' DE 1813.

les bourgeois, en se rencontrant dans la rue, s'arrêtaient et se don liaient la main ; les femmes allaient se rendre visite Tune à Tautre : une espèce de satisfaction intérieure brillait jusque dans les yeux des servantes, des domestiques et des plus misérables ouvriers.

Zimmer me dit :

^* On croirait que les Allemands sont joyeux ; ils ont tous Tair de bonne humeur.

— Oui, lui répondis-je, cela vient du beau temps et de la rentrée des récoltes."

C'était vrai, le temps était très-beau ; mais, en arrivant à la caserne de Rosenthâl, nous aperçûmes nos officiers sous la grande porte, causant entre eux avec vivacité. Le» hommes de garde écoutaient, et les passants s'approchaient pour entendre : on nous dit que les conférences de Prague étaient rompues et que les Autrichiens venaient aussi de nous déclarer la guerre, ce qui nous mettait deux cent mille hommes de plus sur les bras.

J'ai su depuis que nous étions alors trois cent mille hommes contre cinq cent vingt mille, et que parmi nos en^ nemis se trouvaient deux anciens généraux français, Moreau et Bemadotte. Chacun a pu lire cela dans les livres; mais nous l'ignorions encore, et nous étions sûrs de remporter la victoire, puisque nous n'avions jamais perdu de bataille. Du reste, la mauvaise mine qu'on nous faisait ne nous inquiétait pas : en temps de guerre, les paysans et les bourgeois sont en quelque sorte comptés pour rien ; on ne leur demande que de l'argent et des vivres, qu'ils donnent toujours, parce qu'ils savent qu'à la moindre résistance on leur prendrait jusqu'au dernier sou.

Le lendemain de cette grande nouvelle, il y eut visite générale, et douze cents blessés de Lutzen, à peu près

HISTOIRE d'un conscrit DB 1813. 167

remis, reçurent l'ordre de rejoindre leurs torps. Ils s'en .^allaient par compagnies, avec armes et bagages, en suivant les uns la route d'Altenbourg, qui remonte TElster, les autres celle de Wurtzen, plus à gauche. Zimmer était du nombre, ayant lui-même demandé à partir. Je l'accompagnai jusque hors des portes, et puis nous nous embi*assâmes tout attendris. Moi je restai, mon bras était encore trop faible.

Nous n'étions plus que cinq ou six cents, parmi lesquels un certain nombre de maîtres d'armes, de professeurs de danse et d'élégance française, de ces gaillards qui forment en quelque sorte le fond de tous les dépôts. Je ne tenais pas à les connaître, et mon unique consolation était de songer à Catherine, et quelquefois à mes vieux camarades Klipfel et Zébédé, dont je ne recevais aucune nouvelle.

C'était une existence bien triste ; les gens nous regardaient d'un œil mauvais ; ils n'osaient rien dire, sachant que l'armée française se trouvait à quatre journées de marche, et Blucher'tt Schwartzenberg beaucoup plus loin. Sans cela, comme ils nous auraient pris à la gorge !

Un soir, le bruit courut que nous venions de remporter une grande victoire à Dresde. Ce fut une consternation générale; les habitants ne sortaient plus de chez eux. J'allais lire la gazette à l'auberge de la Crrappe, dans la rue de Tilly. Les journaux français restaient tous sur la table ; personne ne les ouvrait que moi.

Mais la semaine suivante, au commencement de septembre, je vis le même changement sur les figures que le jour oh les Autrichiens s'étaient déclarés contre nous. Je pensai que nous avions eu des malheurs, ce qui était vrai, comme je l'appris plus tard, car les gazettes de Paris n'en disaient rien. .

168 HISTOIAB d'un conscrit DE 1813.

Le temps s'était mis à la pluie à la fin d'août ; l'eau tombait à verse. Je ne sortais plus de la caserne. Souvent, "assis sur mon lit, — regardant par la fenêtre TElster bouillonner sous l'ondée, et les arbres des petites îles se pencher sous les grands coups de vent, — je pensais: "Pauvres soldats !... pauvres camarades !... que faites-vous à cette heure ?... où êtes-vous ? Sur la grande route peut-être, au milieu des champs ! "

Et malgré mon chagrin de vivre là, je me trouvais moins à plaindre qu'eux. Mais un jour le vieux chirurgien Tardieu fit son tour et me dit :

" Votre bras est solide... Voyons, levez-moi cela... Bon.., bon ! "

Le lendemain, à l'appel, on me fit passer dans une salle où se trouvaient des effets d'habillement, des sacs, des gibernes et des souliers en abondance. Je reçus un fusil, deux paquets de cartouches et une feuille de route pour le 6", à Gauernitz, sur l'Elbe. C'était le 1" octobre. Nous nous mîmes en marche douze ou quinze ensemble; un fourrier du 27% nommé Poitevin, nous conduisait.

En route, tantôt l'un, tantôt l'autre changeait de direction pour rejoindre son corps ; mais Poitevin, quatre soldats d'infanterie et moi, nous continuâmes notre chemin jusqu'au village de Gauernitz.

xvn.

Nous allions donc, suivant la grande route de Wurtzen, le fusil en bandoulière, la capote retroussée, le dos arrondi sous le sac, et l'oreille basse, comme on peut croire. La pluie tombait, l'eau nous coulait du shako dans la nuque ;

HISTOIRE d'un CONSCBIT D£ 1813. 169

le vent secouait les peupliers, dont les feuilles jaunes voltigeaient autour de nous, annonçant l'hiver, et cela continuait ainsi des heures.

De loin en loin un village se rencontrait avec ses hangars, ses fumiers, ses jardins entourés de palissades. Les femmes, debout derrière les petites vitres ternes, nous regardaient passer ; un chien aboyait, un homme qui fendait du bois sur sa porte, se retournait pour nous suivre des yeux, et nous allions toujours, crottés jusqu'à Téchine, Nous revoyions, au bout du village, la grande route s'étendre à perte de vue, les nuages grîâ se traîner sur les champs dépouillés, et quelques maigres corbeaux s'éloigner à tire-d'aile en jetant leur cri mélancolique.

Bien de triste comme un pareil spectacle, surtout quand on pense que l'hiver approche, et qu'il faudra bientôt coucher dehors dans la neige. Aussi personne ne disait mot, sauf le fourrier Poitevin. C'était un vieux soldat, jaune, ridé, les joues creuses, le nez rouge, les moustaches longues d'une aune, comme tous les buveurs d'eau-de-vie. Il avait un langage relevé, qu'il entremêlait d'expressions de caserne ; et quand la pluie redoublait, il s'écriait avec un éclat de rire bizarre : " Oui... Poitevin... oui... cela t'apprendra à siffler !..." Ce vieil ivrogne s'était aperçu que j'avais quelques sous au fond de ma poche ; i> se tenait près de moi, disant: *' Jeune homme, si votre sac vous gêne, passez-moi ça." Mais je le remerciais de son honnêteté.

Malgré mon ennui d'être avec un homme qui regardait toujours les enseignes d'auberge lorsque nous traversions un village, et qui disait : " Un petit verre ferait joliment de bien, par le temps qui court..." je n'avais pu m'empêcher de lui payer quelques gouttes, de sorte qu'il ne me quittait

plus.

Nous approchions de Wurtzen et la pluîe tombait à Terse, lorsque le fourrier s'écria pour la vingtième fois :

"Oui, Poitevin... voilà Texistence... cela t'apprendra à siffler !

— Quel diable de proverbe avez-vous là, fourrier ? lui dis-je... Je voudrais bien savoir comment la pluie vous apprend à siffler.

— Ce n'est pas un proverbe, jeune homme, c'est une idée qui me revient quand je m'amuse."

Puis au bout d'un instant :

" Vous saurez, dit-il, qu'en 1806^ époque où je faisais mes études à Rouen, il m'arriva de siffler une pièce de théâtre, avec bien d'autres jeunes gens comme moi. Les uns sifflaient, les autres applaudissaient ; il en résulta des coups de poing, et la police nous mit au violon par douzaines^ L'Empereur, ayant appris la chose, dit : * Puisqu'ils aiment tant à se battre, qu'on les incorpore dans mes armées ! Ils pourront satisfaire b^ur goût ! ' Et naturellement la chose fut faite, personne n'osa souffler dans le pays, pas même les père et mère !

— Vous étiez donc conscrit ? lui dis-je.

— Non, mon père venait de m'acheter un remplaçant. C'est une plaisanterie de l'Empereur... une de ces plaisanteries dont on se souvent longtemps: vingt ou trente d'entre nous sont morts de misère... Quelques autres, au lieu de remplir une place honorable dans leur pays, soit comme médecin, juge, avocat, sont devenus de vieux ivrognes. Voilà ce qui s'appelle une bonne farce!"

Alors il se mit à rire en me regardant du coin de l'œil. — J'étais devenu tout pensif, et deux ou trois fois encore, avant d'arriver à Gauemitz, je payai des petits verres à ce pauvre diable.

BISTOIRE d'un conscrit DE 1813* 171

Vers cinq heures du soir, en approchant du village de Bisa, noud aperçûmes à gauche un vieux moulin avec son pont de bois, que suivait un sentier de traverse. Nous prîmes le sentier pour couper au court, et nous n'étions plus qu'à deux cents pas du moulin, lorsque nous entendîmes de grands cris. En même temps, deux femmes, une toute vieille et l'autre plus jeune, traversèrent un jardin, entraînant après elles des enfants. Elles tâchaient de gagner un petit bois qui borde la route, sur la côte en face. Presque aussitôt nous vîmes plusieurs de nos soldats sortir du moulin avec des sacs, d'autres remonter d'une cave à la file avec de petites tonnes, qu'ils se dépêchaient de charger sur une charrette près de l'écluse ; d'autres amenaient des vaches et des chevaux d'une étable, tandis qu'un vieillard, devant la porte, levait les mains au ciel, et que cinq ou six de ces mauvais gueux entouraient le meunier tout pâle et les jeux hors de la tête.

Tout cela : le moulin, la digue, les fenêtres défoncées, les femmes qui se sauvent, nos soldats en bonnet de police, faits comme de véritables bandits, le vieux qui les maudit et les vaches qui secouent la tête, pour se débarrasser de ceux qui les emmènent, pendant que d'autres les piquent derrière avec leurs baïonnettes... tout est là... devant moi... je crois encore le voir 1

" Ça, dit le fourrier Poitevin, ce sont des maraudeurs... Nous ne sommes plus loin de l'armée.

— Mais c'est abominable 1 m'écriai-je ; ce sont des brigands!

— Oui, répondit le fourrier, c'est contraire à la discipline ; si l'Empereur le savait, on les fusillerait comme des chiens."

Nous traversions alors le petit pont ; et comme on venait

172 HISTOIKE d'un GONSCBIT DE 1813.

de percer une des tonnes derrière la charrette, les soldats s'empressaient autour avec une cruche, en buvant à la ronde. Cette vue révolta le fourrier, qui s'écria d'un ton majestueux :

" De quelle autorité exercez- vous ce pillage ? "

Plusieurs tournèrent la tête, et, voyant que nous n'étions plus que trois, parce que les autres avaient suivi leur chemin sans s'arrêter, un d'eux répondit :

** Hé ! vieux farceur... tu veux ta part du gâteau... c'est tout simple... Mais il n'y a pas besoin de retrousser tes moustaches pour ça. Tiens, bois un coup."

Il lui tendait la cruche ; le fourrier la prit, et, me regardant de côté, il but.

" Hé bien, jeune homme, fit-il ensuite, si le cœur vous en dit! Il est fameux, ce petit vin.

— Merci," lui répondis-je.

Plusieurs autour de nous criaient:

" En route ! en route ! Il est temps."

D'autres :

" Non, non, attendez... H faut encore voir !...

— Dites donc, reprit le fourrier d'un ton de brave homme yous savez, camarades... il faut aller en douceur.

— Oui, oui, l'ancien, répondit une espèce de tambourmajor, le grand chapeau à cornes en travers des épaules et, souriant d'un air moqueur, les yeux à demi fermés : oui, sois tranquille, nous allons plumer la poule dans les règles. On aura des égards... on aura des égards ! "

Alors le fourrier ne dit plus rien ; il était comme honteux à cause de moi.

"Que voulez-vous, jeune homme? me dit-il en allongeant le pas pour rejoindre les camarades, à la guerre comme à la guerre... On ne peut pas se laisser dépérir I "

BiSTonuB b'uk oonsobit de 1813. 178

Je croîs qa'îl serait reste, sans la peur d'être pris. Moi, j'étais triste, et je me disais :

" Voilà bien les ivrognes ! ils peuvent avoir de bons mouvements, mais la vue d'une cruche de vin leur fait tout oublier."

Enfin, vers dix heures du soir, nous découvrîmes des feux de bivac sur une côte sombre, à droite du village de Gauernitz et d'un vieux château où brillaient aussi quelques lumières. Plus loin, dans la plaine, tremblotaient d'autres feux en plus grand nombre.

La nuit était claire. Les grandes pluies avaient essuyé le ciel. Comme nous approchions du bivac, on nous cria :

" Qui vive ?

— France ! " répondit le fourrier. ^

Mon cœur battait avec force, en pensant que dans quelques minutes j'allais revoir mes vieux camarades, s'ils étaient encore de ce monde.

Des hommes de garde s'avançaient déjà d'une espèce de hangar, à demi-portée de fusil du village, pour venir nous reconnaître. Ils arrivèrent près de nous. Le chef du poste, un vieux sous-lieutenant tout gris, le bras en écharpe sous son manteau, nous demanda d'où nous venions, où nous ' allions, si nous avions rencontré quelque parti de Cosaques en route. Le fourrier répondit pour nous tous. L'officier nous prévint alors que la division Souham avait quitté les environs de Gauemitz le matin, et nous dit de le suivre, pour voir nos feuilles de route, ce que nous fîmes en silence, passant autour des feux de bivac, où les hommes, couverts de boue sèche, dormaient par vingtaines: pas un ne remuait.

Nous arrivâmes au hangar. C'était une vieille briqueterie ; le toit très-large, en forme d'éteignoir, reposait sur

174 HISTOIRE D'UK OON0CBIT I>£ 18^3.

des piliers à six ou sept pieds du sol. Derrière s'élevaient de grandes provisions de bois. Il faisait bon là-dedans. On avait allumé du feu ; l'odeur de la terre cuite s'étendait aux environs. La chambre du four était encombrée de soldats qui dormaient le dos au mur, comme des bienheureux ; la flamme les éclairait sous les poutres sombres. Près des piliers brillaient les fusils en faisceaux. Je crois revoir ces choses : je sens la bonne chaleur qui m'entre dans le corps ; je vois mes camarades, dont les habits fument à quelques pas du four, et qui attendent gravement que l'officier ait fini de lire les feuilles de route à la lumière rouge. Un vieux soldat, sec et brun, veillait seul ; il était assis sur ses jambes croisées, et tenait entre ses genoux un soulier, qu'il raccommodait avec une alêne et de la ficelle. . C7st à moi que l'officier rendit le premier sa feuille en disant :

'^ Vous rejoindrez demain votre bataillon à deux lieues d'ici, près de Torgau."

Alors, le vieux soldat, qui me regardait, posa la main à terre pour me montrer qu'il y avait de . la place, et j'allai m'asseoir près de lui. J'ouvris mon sac, et je mis d'autres chaussettes et des souliers neufs, que j'avais reçus à Leipzig ; cela me fit du bien.

Le vieux me demanda :

" Tu vas rejoindre ?

— Oui, le 6* à Torgau.

— Et tu viens ?

— De l'hôpital de Leipzig.

— Ça se voit, fit-il ; tu es gras comme un chanoine. On t'a nourri de cuisses de poulets là-bas, pendant que nous mangions de la vache enragée."

Je regardai mes voisins endormis, il avait raison; ces

HISTOIRE d'uk OONBOBIT DE 1813. 175

pauvres conscrits n'avaient plus qne la peau et les os : ils étaient jaunes, plombes et ridés comme des vétérans ; on aurait cru qu'ils ne pouvaient plus se tenir.

Le vieux, au bout d'un instant, reprit:

«Tu as été blessé?

— Oui, l'ancien, à Lutzen.

— Quatre mois d'hôpital, fit-il en allongeant la lèvre, quelle chance ! Moi, j'arrive d'Espagne. Je m'étais flatté de retrouver les Kaiserlicks de 1807... des moutons... de vrais moutons. Ah! oui, ils sont devenus pires que les guérillas. Ça se gâte, ça se gâte!"

Il se parlait ainsi tout bas, sans faire attention à moi, et tirait les deux ficelles comme un cordonnier, en serrant les lèvres. De temps en temps il essayait le soulier, pour. voir si la couture ne le gênerait pas. Finalement, il mit l'alêne dans son sac, le soulier à son pied, et s'étendit l'oreille sur une botte de paille.

J'étais tellement fatigué, que j'avais de la peine à m'endormir : pourtant, au bout d'une heure, je tombai dans un profond sommeil.

Le lendemain je me remis en route avec le fourrier Poitevin et trois autres soldats de la division Souham. Nous gagnâmes d*abord la route qui longe l'Elbe. Le temps était humide, le vent qui balayait le fleuve, jetait de l'écume jusque sur la chaussée.

Nous allongions le pas depuis une heure, quand tout à coup le fourrier dit:

" Attention ! "

Il s'était arrêté le nez en l'air, comme un chien de chasse qui flaire quelque chose. Nous écoutions tous sans rien entendre, à cause du bruit des flots sur la rive et du vent dans les arbres. Mais Poitevin avait l'oreille plus exercée que nous.

176 HISTOIRE B'mr COKSCBIT de 1813.

^ On tiraille là-bas, dit-il en nous montrant un bois sur la droite. L'ennemi peut être de notre côté ; tâchons de ne pas donner au milieu. Tout ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'entrer sous bois, et de poursuivre notre chemin avec prudence. Nous verrons à l'autre bout ce qui se passe... Si les'Prassiens ou les Russes sont là, nous battrons en retraite sans qu'ils nous voient Si ce sont des Français, nous avancerons."

Chacun trouva que le fourrier avait raison, et, dans mon âme, j'admirai la finesse de ce vieil ivrogne. Nous descendîmes donc de la route dans le bois, Poitevin en avant et nous derrière, le fusil armé. Nous marchions doucement, nous arrêtant tous les cent pas pour écouter. Les coups de fusil se rapprochaient ; ils se suivaient un à un, en retentissant dans les ravins. Le fourrier nous dit :

^^ Ce sont des tirailleurs qui observent un parti de cavalerie, car les autres ne répondent pas»"

C'était vrai : dix minutes après, nous apercevions entre les arbres un bataillon d'infanterie française en train de faîre la soupe au milieu des bruyères, et, tout au loin sur la plaine grise, de.'^ pelotons de Cosaques défilant d'un village à l'autre. Quelques tirailleurs, le long du bois tiraient dessus, mais ils étaient presque hors de portée.

^Allons, vous voilà chez vous, jeune homme," me dit Poitevin en souriant.

Il devait avoir bon œil, pour lire le numéro du régiment à une pareille distance. Moi, j'avais beau regarder, je ne voyais que des êtres déguenillés et tellement minables, qu'ils avaient tous le nez pointu, les yeux luisants, les oreilles écartées de la tête par le renfoncement des joues. Leurs capotes étaient quatre fois trop larges pour eux ; on aurait dit des manteaux, tant elles formaient de plis sur les

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. . 177

bras et le long des reins. Quant à la boue, je n'en parle pas ; c'était sinistre.

£n ce jour, je devais apprendre pourquoi les Allemands paraissaient si joyeux après notre victoire de Dresde.

Nous descendions vers deux petites tentes, autour desquelles trois ou quatre chevaux broutaient l'herbe maigre. Je vis là le colonel Lorain, détaché sur la rive gauche de l'Ëlbe, avec le 3^ bataillon. C'était un grand maigre, les moustaches brunes, et qui n'avait pas Tair doux. Il nous regardait venir en fronçant le sourcil, et quand je lui pré^ sentai ma feuille de route, il ne dit qu'un mot :

" Allez rejoindre votre compagnie."

Je m'éloignai, pensa,nt bien reconnaître quelques hommes de la 4*^ ; mais depuis Lutzen les compagnies avaient été fondues dans les compagnies, les régiments dans les régiments et les divisions dans les divisions, de sorte qu'en firrivant au pied de la côte où campaient les grenadiers, je ne reconnus personne. Les hommes, en me voyant approcher, me jetaient un coup d'œil de travers, comme pour dire:

" Est-ce que celui-là veut sa part du bouillon ? Un instant ! nous allons voir ce qu'il apporte à la marmite."

J'étais honteux d,e demander la place de ma compagnie, lorsqu'une espèce de vétéran osseux, le nez long et crochu comme un bec d'aigle, les épaules larges où pendait sa vieille capote usée, relevant la tête et m'observant, dit d'une voix tout à fait calme:

" Tiens ! c'est toi, Joseph ! je te croyais enterré depuis quatre mois ! "

Alors je reconnus mon pauvre Zébédé. Il paraît que ma figure l'attendrit, car, sans se lever, il me serra la main, en s'écriant :

178 HisToraE d'un conscrit de 1813-

"Klîpfel... voici Joseph!"

Un autre soldat, assis près de la marmite voisine, tourna la tête et dit :

" C'est toi, Joseph ? Tiens ! tu n'es pas mort ! "

Et voilà tous les compliments que je reçus. La misère avait rendu ces gens tellement égoïstes, qu'ils ne pensaient plus qu'à leur peau. Malgré cela Zébédé conservait toujours un bon fond ; il me dit de m'asseoir près de sa marmite, en lançant aux autres un de ces coups d'œil qui le faisaient respecter, et m'offrit sa cuiller, qu'il avait passée dans une boutonnière de sa capote. Mais je le remerciai, ayant eu la veille le bon esprit d'entrer chez le charcutier de Risa, et de mettre dans mon sac une douzaine de cervelas, avec une bonne croûte de pain et un flacon plein d'eau-de-vie. J'ouvris donc mon sac, je tirai le chapelet de cervelas et j'en remis deux à Zébédé, ce qui lui fit venir les larmes aux yeux. J'avais aussi l'intention d'en offrir aux camarades ; .mais, devinant ma pensée, il- me posa la main sur le bras d'un air expressif, et dit :

" Ce qui est bon à manger est bon à garder ! "

Alors il se retira du cercle, et nous mangeâmes en buvant du schnaps ; les autres ne disaient rien et nous regardaient de travers. Klipfel, ayant senti l'odeur de l'ail, tourna la tête en s'écriant :

** Hé ! Joseph, viens donc manger à notre marmite. Les camarades sont toujours des camarades, que diable !

— C'est bon, c'est bon, répondit Zébédé ; pour moi, les meilleurs camarades sont les cervelas ; on les retrouve toujours à l'occasion."

Puis il referma lui-même mon sac et me dit :

" Garde ça, Joseph... Voilà plus d'un mois que je. ne m'étais pas si bien régalé. Tu n'y perdras rien, sois tranquille."

HISTOIRE d'un èONSCBIT DB 1813. 179

Une demi-heure après on battit le rappel ; les tirailleurs se replièrent, et le sergent Pinto, qui se trouvait dans le nombre, me reconnut.

^ Eh bien 1 me dit-il, vous en êtes donc réchappe I Cela me fait plaisir... Mais vous arrivez dans un vilain moment I — Mauvaise guerre... mauvaise guerre," faisait-il en hochant la tête.

Le colonel et les commandants montèrent à cheval, et l'on se remit en route. Les Cosaques s'éloignaient. Nous allions l'arme à volonté. Zébédé marchait près de moi, et me racontait ce qui s'était passé depuis Lutzen : — d'abord les grandes victoires de >Çautzen et de Wurtschen ; les marches forcées pour rejoindre l'ennemi qui battait en retraite ; la joie qu'on avait de pousser sur Berlin. Ensuite Farmistice, pendant lequel on était cantonné dans les bourgades ; puis l'arrivée des vétérans d' Espagne, des hommes terribles, habitués au pillage, et qui montraient aux jeunes à vivre sur le paysan.

Malheureusement,, à la fin de l'armistice, tout le monde s'était mis contre nous ; les gens nous avaient pris en horreur ; on coupait les ponts sur nos derrières, on avertissait les Prussiens, les Russes et les autres de nos moindres mouvements, et chaque fois qu'il nous arrivait une débâcle, au lieu de nous secourir, on tachait de nous enfoncer eucoi'O plus dans la bourbe. Les grandes pluies étaient venues pour nous achever. Le jour de la bataille de Dresde, il en tombait tellement, que le chapeau de l'Empereur lui pendait sur les deux épaules. Mais quand on remporte la victoire, cela vous fait rire : on a chaud tout de même, et l'on trouve de quoi changer ; le pire de tout, c'est quand on est battu, qu'on se sauve dans la boue, avec des hussards, des dragons et d'autres gens de cette espèce à vos trousses.

180 HISTOIRE d'un CONSCBÎT DE 1813.

et qu'on ne sait pas, lorsqu'on découvre au loin dana la nuit une lumière, s'il faut avancer ou périr dans le déluge.

Zébédé me racontait ces choses en détail. Il me dit qu'après la victoire de Dresde, le général Vandamme, qui devait fermer la retraite aux Autrichiens, avait pénétré du côté de Kulm, dans une espèce d'entonnoir, à cause de son ardeur extraordinaire, et que ceux que nous avions battus la veille étaient tombés sur lui à droite, à gauche, en avant et en arrière : qu'on l'avait pris, avec plusieurs autres généraux, et détruit son corps d'armée. Deux jours avant, le 26 août, pareille chose était arrivée è notre division, ainsi qu'aux 5% 6* et 11' corps >ur les hauteurs de Lowenberg. Nous devions écraser les Prussiens de ce côté, mais par un faux mouvement du maréchal Macdonald, l'ennemi nous avait surpris dans le creux d'un ravin, avec nos canons embourbés, notre cavalerie en désordre et notre in&nterie qui ne pouvait plus tirer à cause de la pluie battante ; on s'était défendu à coups de baïonnettes ; et le 3* bataillon était arrivé, sous les charges de ces Prussiens, jusque dans la rivière de la Katzbach. Là, Zébédé avait reçu d'un grenadier deux coups de crosse sur le front. Le courant l'avait entraîne pendant qu'il tenait à bras le corps le capitaine Amould ; et tous deux étaient perdus, si par bonheur le capitaine, dans la nuit noire, n'avait pu saisir une branche d'arbre à l'autre bord et se retirer de l'eau. — U me dit que toute cette nuit, malgré le sang qui lui sortait du nez et des oreilles, il avait marché jusqu'au village de Goldberg, mourant de faim, de fatigue et de ses coups de crosse, et qu'un menuisier avait eu pitié de lui : que ce brave homme lui avait donné du pain, des oignons et de l'eau, — Il me raconta ensuite que le lendemain toute la division, suivie des autres corps, marchait par troupes à travers champs.

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 181

chacun pour son compte, sans recevoir d'ordres, parce que les généraux, les maréchaux et tous les officiers montés s'étaient sauvés le plus loin possible, dans la crainte d'être pris. Il m'assura que cinquante hus:^ards les auraient ramassés les uns après les autres; mais que, par bonheur, Blucher n'avait pu traverser la rivière débordée, de sorte qu'ils avaient fini par se rallier à Wolda, où les tambours de tous les corps battaient la marche de leur régiment aux. quatre coins du village. Par ce moyen, chaque homme s'était démêlé lui-même en marchant sur son tambour.

Le plus heureux, dans cette déroute, c'est qu'un peu plus loin, à Buntzlau, les officiers supérieurs s'étaient aussi retrouvés, tout surpris d'avoir encore des bataillons à conduire !

Voilà ce que me raconta mon camarade, sans parler de la défiance qu'il fallait avoir de nos alliés, qui, d'un moment à l'autre, ne pouvaient manquer de nous tomber sur les reins. Il me dit que .le maréchal Oudinot et le maréchal Ney avaient aussi été battus, l'un à Gross-Beeren et l'autre à Dennewitz. C'était quelque chose de bien triste; car, dans ces retraites, les conscrits mouraient d'épuisement, de maladie et de toutes les misères. Les vieux d'Espagne et les anciens d'Allemagne, tannés par le mauvais temps, pouvaient seuls résister à ces grandes fatigues.

*^ Enfin, me dit Zébédé, nous avons tout contre nous : le

pays, lés pluies continuelles, et nos propres généraux las

de tout cela. Les uns sont ducs, princes, et s'ennuient

d'être trou jours dans la boue, au lieu de s'asseoir dans de

bons fauteuils ; et les autres, comme Yandamme, veulent

se dépêcher de devenir maréchal, en faisant un grand coup.

S^ous autres, pauvres diables, qui n'ayons rien à gagner

que d'être estropiés pour le restant de nos jours, et qui

182 HISTOIB^ d'un conscrit de 1813.

sommes les fils des pa3rsans et des ouvriers qui se sont battus pour abolir la noblesse, il faut que nous périssions pour en faire une nouvelle ! "

Je vis alors que les plus pauvres, les plus malheureux ne sont pas toujours les plus bêtes, et qu'à force de souffrir, on fiiût par voir la triste vérité. Mais je ne dis rien, et je suppliai le Seigneur de me donner la force et le courage de^ pouvoir supporter les misères que toutes ces fautes et ces injustices nous annonçaient de loin.

Nous étions alors entre trois armées, qui voulaient se réunir pour nous écraser d'un coup : celle du Nord commandée par Bernadotte, celle de Silésie commandée par Blûcher, et l'armée de Bohême commandée par Schwartzenberg. On croyait, tantôt que nous allions passer l'Elbe, pour tomber sur les Prussiens et les Suédois, tantôt que nous allions courir sur les Autrichiens, du côté des montagnes, comme nous avions fait cinquante fois en Italie et ailleurs. Mais les autres avaient fini par comprendre ce mouvement, et quand nous avions l'air d'approcher, ils s'en allaient plus loin. Ils se défiaient surtout de l'Empereur, qui ne pouvait être à la fois en Bohême et en Silésie, et cela faisait des marches et des contre-marches abominables.

Tout ce que demandaient les soldats, c'était de se battre, car, à force de marcher et de dormir dans la boue, à force d'être à la demi-ration et rongés par la vermine, ils eivaient pris la vie en horreur. Chacun pensait: "Pourvu que cela finisse d'une façon ou d'une autre... C'est trop forC.. cela ne peut pas durer ! "

Moi-même, au bout de quelques jours, j'étais las d'une pareille existence ; je sentais que les jambes m*entraieni jusque dans les côtes, et je dépérissais à vue d'œil.

HISTOIRE d'un conscrit I>B 1813* 183

Tons les soirs il fallait faire faction, à cause d'un gueux nommé Thielmann, qui soulevait les paysans contre nous ; il nous suivait comme notre ombre, il nous observait de village en village, sur les hauteurs, sur les routes, dans le creux des vallont : son armée, c'étaient tous ceux qui nous en voulaient ; il avait toujours assez d^ monde.

C'est aussi vers ce temps que les Bavarois, les Badois et les Wurtembergeois se détrlarèrent contre nous, de sorte que toute l'Europe était sur notre dos.

Enfin nous eûmes la consolation de voir que l'armée se ramassait comme pour une grande bataille ; au lieu de rencontrer les Cosaques de Flatow et les partisans de Thielmann aux environs des villages, jious trouvions des hussards, des cliasseurs, des dragons d'Espagne, de l'artillerie, des équipages de ponts en marche. La pluie tombait à verse ; ceux qui n'avaient plus la force de se traîner, s'asseyaient dans la boue au pied d'un arbre et s'abandonnaient à leur malheureux sort

Le 11 octobre, nous bi vaquions près du village de Lousig; le 12, près de Grafenhaynchen ; le 13, nous passions la Mulda, et nous voyions défiler sur le pont la vieille garde et La T(fur-Maubourg. On annonçait le passage de l'Empereur, mais nous partîmes avec la division Dombrowski et le corps de Souham.

Dans les moments où la pluie cessmTde tomber, et quand un rayon de soleil d'automne brillait entre les nuages, on voyait toute l'armée en marche : la cavalerie et l'infanterie s'avançaient de partout sur Leipzig. De l'autre côté de la Mulda brillaient aussi les baïonnettes des Prussiens ; mais on ne découvrait pas encore les Autrichiens ni les Russes ; ib arrivaient sans doute d'ailleurs.

Le 14, notre bataillon fut encore une fois détaché, pour

184 HISTOIRE d'un C0N30BIT D£ 1813.

aller en reconnaissance dans la ville d'Aaken ; l'ennemi s'j trouvait ; il nous reçut à coups de canon, et nous restâmes toute la nuit dehors, sans pouvoir allumer un seul feu, à cause de la pluie. Le lendemain nous partîmes de là, pour rejoindre la division à marches forcées. Je ne sais pas pourquoi chacun diâ^t :

*' La bataille approche !... la bataille approche !..."

Le sergent Pinto prétendait que l'Empereur était dans l'air. — Moi, je ne sentais rien, mais je voyais que nous marchions sur Leipzig, et je pensais : '^ Si nous avons une bataille, pourvu qu'il ne t'arrive pas d'attraper un mauvais coup comme à Lutzen, et que tu puisses encore revoir Catherine ! "

La nuit suivante, le temps s'étant un peu remis, des milliards d'étoiles éclairaient le ciel, et âous allions toujours. Le lendemain, vers dix heures, près d'un petit village dont je ne me rappelle pas le nom, on venait de crier : " Halte ! " pour respirer, lorsque nous entendîmes tous ensemble comme un grand bourdonnement dans l'air. Le colonel, encore à cheval, écoutait, et le sergent Pinto dit :

" La bataille est commencée ! "

Presque au même instant le colonel, levant son ëpée, cria :

« En avant I "

Alors on se mit à courir ; les sacs, les gibernes, les fusils, la boue, tout sautait; on ne faisait attention à rien. Une demi-heure après, nous aperçûmes à quelques mille pas devant le bataillon une queue de tx)lonne qui n'en finissait plus : des caissons, des canons, de l'infanterie, de la cavalerie ; derrière nous, sur la route de Duben, il en venait d'autres, et tout cela galopait ! Même à travers champs, des régiments entiers arrivaient au pas de course.

Tout au bout de la route, on voyait les deux clochers de

HISTOIBE b'UN CONSORIT DE 1813. 185

Saint-Nicolas et de Saint-Thomas de Leipzig dans le ciel, tandis qu'à droite et à gauche, des deux côtés de la ville, s'élevaient de grands nuages de fumée où passaient des éclairs. Le bourdonnement augmentait toujours ; nous étions encore à plus d'une lieue de la ville, qu'on était forcé de parler haut pour s'entendre, et Ton se regardait tout pâles comme pour dire :

** Voilà ce qui s'appelle une bataille I "

Le sergent Pinto criait :

" Cest plus fort qu'à Eylau 1 "

n ne riait pas, ni Zébédé, ni moi, ni les autres; mais nous galopions tout de même, et les officiers répétaient sans cesse:

" En avant !... en avant !..."

Voilà pourtant comme les hommes perdent la tête; l'amour de la patrie était bien en nous, mais plus encore la fureur de nous battre.

Sur les onze heures, nous découvrîmes le champ de bataille, à une lieue en avant de Leipzig. Nous voyions aussi les clochers de la ville couverts de monde, et les vieux remparts sur lesquels je m'étais promené tant de fois en pensant à Catherine. En face de nous, à 1,200 ou 1,500 mètres, étaient rangés deux régiments de lanciers rouges, et un peu à gauche, deux ou trois régiments de chasseurs à cheval, dans les prairies de la Partha. C'est entre ces régiments que défilaient les convois qui venaient de Duben. Plus loin, le long d'une petite côte, étaient échelonnées les divisions Ricard, Dombrowski, Souham et plusieurs autres. EUes tournaient le dos à la ville. Des canons attelés et des caissons, — les canonniers et les soldats du train à cheval, — se tenaient prêts à partir. Enfin, tout à fait derrière, sur la colline, autour d'une de ces vieilles fermes à

toiture plate et larges hangars, comme il s'en trouve dans ce pays, brillaient les uniformes de l'état-major.

C'était l'armée de réserve, commandée par le maréchal Nej ; 8on aile gauche communiquait avec Marmont, posté sur la route de Halle, et son aQe droite avec la grande armée commandée par l'Empereur en personne. De sorte que nos troupes formaient pour ainsi dire un grand cercle autour de Leipzig, et que les ennemis, arrivant de tous les côtés à la fois, cherchaient à se donner la main, pour faire un cercle encore plus grand autour de nous, et nous enfermer dans la ville comme dans une souricière.

En attendant, trois terribles batailles se livraient en même temps : l'une contre les Autrichiens et les Russes, à Wachau ; l'autre contre les Prussiens, à Môckem, sur la route de Halle, et la troisième sur la route de Lutzen, pour défendre le pont de Lindenau attaqué par le général Giulay.

Ces choses, je ne les ai sues que plus tard ; mais chacun doit raconter ce qu'il a vu lui-même: de cette façon le monde connaîtra la vérité.

xvnL

Le bataillon commençait à descendre la colline en face de Leipzig, pour rejoindre notre division, lorsque nous vîmes un officier d'état-major traverser la grande prairie au-dessous, et venir de notre côté ventre à terre. En deux minutes il fut près de nous ; le colonel Lorain courut à sa rencontre, ils échangèrent quelques mots, puis l'officier repartît Des centaines d'autres allaient ainsi dans la plaine porter des ordres.

HISTOIRE d'un. CONSCRIT DE 181S. 187

" Par file à droite ! " cria le colonel, — et nous prîmes la direction d'un bois en arrière, qui longe la route de Dubmi environ une demi-lieue. C'était une forêt de hêtres, mais il s*7 trouvait aussi des bouleaux et des chênes. Une fois sur la lisière, on nous fit renouveler Tamorce de nos fusils, et le bataillon fut déployé dans le bois en tirailleurs. Nous étions échelonnés à vingt-cinq pas l'un de l'autre, et nous avancions en ouvrant les yeux, comme 'on peut s'imaginer. Le sergent Pinto disait à chaque minute :

" Mettez-vous à couvert ! "

Mais il n'avait pas besoin de tant nous prévenir ; chacun dressait l'oreille et se dépêchait d'attraper un gros arbre, pour regarder à son aise avant d'aller plus loin... A quoi pourtant des gens paisibles peuvent être exposés dans la vie!

Enfin nous marchions ainsi depuis dix minutes, et, comme on ne voyait rien, cela commençait à nous rendre de la confiance, lorsqu'un coup de fusil part... puis encore un, puis deux, trois, six, de tous les côtés, le long de notre ligue, et dans le même instant je vois mon camarade de gauche qui tombe, en cherchant à se retenir contre un arbre. Cela me réveille... Je regarde de l'autre côté, et qu'est-ce que je découvre à cinquante ou soixante pas? un vieux soldat prussien, — avec son petit chapeau à chaînette, le coude replié, ses grosses moustaches rousses penchées sur la batterie de son fusil, — qui m'ajuste en clignant de l'œil. Je me baisse comme le vent. A la même seconde j'entends la détonation, et quelque chose craque sur ma tête ; j'avais mon fourniment : la brosse, le peigne et le mouchoir dans mon shako, la balle de ce gueux avait tout cassé. — Je me sentais tout froid.

" Tu viens d'en échapper d'une belle I " me cria le ser-

188 HISTOIBE d'un GONdCBIT DE 1813.

gent en se mettant à courir, et moi qui ne voulais pas rester seal dans un pareil endroit, je le suivis bien vite.

Le lieutenant Bretonville, son sabre sous le bras, répétait:

" £n avant !... en avant L.."

Plus loin, sur la droite, on tirait toujours.

Mais voilà que nous arrivons au bord d'une clairière, où se trouvaient cinq ou six gros troncs de chênes abattus, une petite mare pleine de hautes herbes, et pas un seul arbre pour nous couvrir. Malgré cela plusieurs s'avançaient hardiment, quand le sergent nous dit :

*' Halte !... les Prussiens sont bien sûr en embuscade aux environs ; ouvrons FoeiL"

Il avait à peine dit cela, qu'une dizaine de balles sifflaient dans les branches, et que les coups retentissaient ; en même temps un tas de Prussiens allongeaient les jambes et entraient plus loin dans le fourré.

^ Les voilà partis; en route ! " dit Pinto.

Mais • le coup de fusil de mon shako m'avait rendu bien attentif* je voyais en quelque sorte à travers les arbres ; et comme le sei^nt voulait traverser la clairière, je le retins par le bras, en lui montrant le bout d*un fusil qui dépassait une grosse broussaiUe, de l'autre côté de la mare, à cent pas devant nous.

Les camarades, s'étant approchés, le virent aussi ; c'est pourquoi le sergent dit à voix basse : ^ Toi, Bertha, reste ici... ne le perds pas de vue... nous autres, nous allons tourner la position."

Aussitôt ils s éloignèrent à droite et à gauche ; et moi, la crosse à Tépaule, derrière mon arbre, j'attendis comme un chasseur à TafiRlit. Au bout de deux ou trois minutes, le Pnisssieoy qui n'entendait plus rien, se leva doucement. Il

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 189

était tout jeune, avec de petites moustaches blondes et une haute taille mince bien serrée ; j'aurais pu l'abattre pour sûr; mais cela me fit une telle impression de tuer cet homme ainsi découvert, que j'en tremblais. Tout à coup il m'aperçut et sauta de côté. Alors je lâchai mon coup, et je respirai de bon cœur en voyant qu'il se sauvait à travers le taiUîs comme un cerf.

En même temps cinq ou six coups de fusil partirent à droite et à gauche ; le sergent Pinto, Zébédé, Klipfel et les autres passèrent d'un trait, et cent pas plus loin, nous trouvâmes ce jeune Prussien par terre, la bouche pleine de sang ; il nous regardait tout effrayé, en levant le bras comme pour parer les coups de baïonnette. Le sergent lui dit d'un air joyeux :

" Va, ne crains rien ! Tu as ton compte ! "

Personne n'avait envie de l'achever ; seulement Klipfel prit une belle pipe qui sortait de sa poche de derrière, en disant:

^ Depuis longtemps je voulais avoir une pîpe..« en voilà pourtant une !

— Fusilier Klipfel, s'écria Pinto vraiment indigné, voulez-vous bien remettre cette pipe ! C'est bon pour les Cosaques de dépouiller les blessés ! Le soldat français ne connaît que l'honneur ! "

Klipfel jeta la pipe, et finalement nous repartîmes de là sans tourner la tête. Nous arrivâmes au bout de cette petite forêt, qui s'arrêtait aux trois quarts de la côte ; des broussailles assez toufiues s'étendaient encore à deux cents pas jusqu'au haut. Les Prussiens que nous avions poursuivis se trouvaient cachés là-dedans. On les voyait se relever de tous les côtés pour tirer sur nous, puis aussitôt après ils se baissaient.

190 HISTOIRE d'un C0N8CBIT DE 1813.

Nous aurions bien pu rester là tranquillement ; puisque nous avions Tordre d'occuper le bois, ces broussailles ne nous regardaient pas ; derrière les arbres où nous étions^ les coups de fusil des Prussiens ne nous auraient pas fait de mal. Nous entendions de l'autre côté de la côte une bataille terrible, les coups de canon se suivaient à la file et tonnaient quelquefois ensemble comme un orage ; c'était une raison de plus pour rester. Mais nos officiera s'étant réunis, décidèrent que les broussailles faisaient partie de la forêt, et qu'il fallait chasser les Prussiens jusque sur la côté.' Cela fut cause que bien des gens perdirent la vie en cet endroit.

Nons reçûmes donc l'ordre de chasser les tirailleurs ennemis, et comme ils tiraient à mesure que nous approchions, et qu'ils se cachaient ensuite, tout le monde se mit à courir sur eux pour les empêcher de recharger. Nos officiers couraient aussi, pleins d'ardeur. Nous pensions qu'au haut de la colline les broussailles finiraient, et qu'alors nous fusillerions les Prussiens par douzaines. Mais dans le moment où nous arrivions en haut tout essoufflés, voilà que le vieux Pinto s'écrie :

" Les hussards ! "

Je lève la tête, et je vois des colbacks qui montent et qui grandissent derrière cette espèce de dos d'âne ; ils arrivaient sur nous comme le vent. A peine avais-je vu cela, que sans réfléchir je me retourne et je commence à redescendre, en faisant des bonds de quinze pieds, malgré la fatigue, malgré mon sac et malgré tout. Je voyais devant moi le sergent Pinto, Zébédé et les autres, qui se dépêchaient et qui sautaient en allongeant les jambes tant qu'ils pouvaient Derrière, les hussards en masse faisaient un tel bruit, que cela vous donnait la chair de poule : les offi-

HISTOIRE d'un CONSCBIT DE 1818. 191

cîers commandaient en allemand, les chevaax soufflaient, les fourreaux de sabre sonnaient contre les bottes, et la terre tremblait !

J'avais pris le chemin le plus court pour arriver au bois, je croyais presque y être, quand, tout près de la lisière, je rencontre un de ces grands fossés où les paysans vont chercher de la terre glaise pour bâtir. Il avait plus de vingt pieds de large et quarante ou cinquante de long ; la pluie qui tombait depuis quelques jours en rendait les bords trèsglissants ; mais comme j'entendais les chevaux souffler de plus en plus, et que les cheveux m'en dressaient sur la nuque, sans faire attention à rien, je prends un élan et je tombe dans ce trou sur les reins, la giberne et la capote retroussées jusque par-dessus la tête ; un autre fusilier de ma compagnie était déjà là qui se relevait ; il avait aussi voulu sauter. Dans la même seconde, deux hussards lancés à fond de train, glissaient le long de cette pente grasse sur la croupe de leurs chevaux. Le premier de ces hussards, la figure toute rouge, allongea d'abord un coup de sabre sur l'oreille de mon pauvre camarade, en jurant comme un possédé ; et comme il relevait le bras pour l'achever, je lui enfonçai ma baïonnette dans le côté de toutes mes forces. Mais en même temps, l'autre hussard me donnait sur l'épaule un coup qui m'aurait fendu en deux ssins l'épaulette ; il allait me percer, si par bonheur un coup de fusil d'en haut ne lui avait cassé la tête. Je regardai, et je vis un de nos soldats enfoncé dans la terre glaise jusqu'à mi-jambes. Il avait entendu les hennissements des chevaux et les jurements des hussards, et s'était avancé jusqu'au bord du trou pour voir ce qui se passait. . ^^ Eh bien ! camarade, me dit-il en riant, il était temps ! "

Je n'avais pas la force de lui répondre; je tremblais

192 HISTOUtE b'uN conscrit de 1813.

comme une feoille. Il ôta sa baïonnette, et me tendit le bout de son fusil pour m*ai(ler à remonter. Alors je pris la main de ce soldat, et je lui dis :

** Vous m'avez sauvé L.. Gomment vous appelez-vous ? "

Il me dit que son nom était Jean-Pierre Vincent J'ai souvent pensé depuis, que, s'il m'arrivait de rencontrer cet homme, je serais heureux de lui rendre service; mais le surlendemain eut lieu la seconde bataille de Leipzig, ensuite la retraite de Hanau, et je ne l'ai jamais revu.

Le sergent Finto et Zébédé vinrent un instant plus tard. Zébédé me dit :

^Nous avons encore eu de la chance cette fois, nous deux, Joseph ; nous sommes les derniers Phalsbourgeois au bataillon à cette heure... Klipfel vient d'être haché par les hussards !

— Tu l'as vu ? lui dis-je tout pale.

— Oui, il a reçu plus de vingt coups de sabre ; il criait : «Zébédé! Zébédé!"

Un instant après, il ajouta :

" C'est terrible tout de même d'entendre appeler au secours un vieux camarade d'enfance, sans pouvoir l'aider... Mais ils étaient trop !... ils l'entouraient ! "

Cela nous rendit tristes, et les idées du pays nous revinrent encore une fois. Je me figurais la grand'mère Klipfel, lorsqu'elle apprendrait la nouvelle, et cette pensée me fit aussi songer à Catherine !

Depuis la charge des hussards jusqu'à la nuit, le bataillon resta dans la même position, à tirailler contre les Prussiens. Nous les empêchions d'occuper le bois; mais ils nous empêchaient de monter sur la côte. Nous avons su le lendemain pourquoi Cette côte domine tout le cours de la Partha, et la grande canonnade que nous entendions ve-

HisTOiBE d'un conscrit DB 1813. 193

nait de la division Dombrowski, qui attaquait Taile gauche de Tarmée prussienne, et qui voulait porter secours au général Marmont à Môckern : là, vingt mille Français, postés sur un ravin, arrêtaient les quatre-vingt mille hommes de Blucher ; et du côté de Wachau, cent quinze mille Français livraient bataille à deux cent mille Autrichiens et Russes ; plus de quinze cents pièces de canon tonnaient. Notre pauvre petite fusillade sur la côte de Wetterich était comme le bourdonnement d'une abeille au milieu de l'orage. Et même quelquefois nous cessions de tirer de part et d'autre pour écouter... Cela me paraissait quelque chose d'épouvantable et pour ainsi dire de surnaturel ; l'air était plein de fumée de poudre, la terre tremblait sous nos pieds ; les vieux soldats comme Finto disaient qu'ils n'avaient jamais rien entendu de pareil.

Vers six heures, un officier d'état-major remonta sur notre gauche, porter un ordre au colonel Lorain, et presque aussitôt on sonna la retraite. Le bataillon avait perdu soixante hommes, par la charge des hussards prussiens et la fusillade.

Il faisait nuit lorsque nous sortîmes de la forêt, et, sur le bord de la Partha, — parmi les caissons, les convois de toute sorte, les corps d'armée en retraite, les détachements, les voitures de blessés qui défilaient sur deux ponts, — il nous fallut attendre pins de deux heures pour arriver à notre tour. Le ciel était sombre, la canonnade grondait encore de loin en loin ; mais les trois batailles étaient finies. On entendait bien dire que nous avions battu les Autrichiens et les Russes à Wachau, de l'autre côté de Leipzig; mais ceux qui revenaient de Môckern étaient sombres, personne ne criait : Vive V Empereur ! comme après une victoire.

Une fois sur Fautre rive, le bataillon descendit la Par* tha d'une bonne demi-lieue, jusqu'au village de Schœnfeld ; la nuit était humide, nous marchions d'un pas lourd, le fusil sur répaule, les yeux fermés par le sommeil et la tête penchée.

Derrière nous, le grand défilé des canons, des caissonsi des bagages et des troupes en retraite de Môckem prolongeait son roulement sourd ; et, par instants, les cris des soldats du train et des conducteurs d'artillerie, pour se faire place, s'élevaient au-dessus du tumulte. Mais ces bruits s'afiaiblissaient insensiblement, et nous arrivâmes enfin près d'un cimetière, où l'on nous fit rompre les rangs et mettre les fusils en faisceaux.

Alors seulement je relevai la tête et je reconnus Schœnfeld au clair de lune. Combien de fois j'étais venu manger là de bonnes fritures et boire du vin blanc avec Zimmer, au petit bouchon de la Gerhe-cTOr, sous la treille du père Winter, quand le soleil chauffait l'air et que la verdure brillait autour de nous !... Ces temps étaient passés !

On plaça les sentinelles ; quelques hommes entrèrent au village chercher du bois et des vivres. Je m assis contre le mur du cimetière et je m'endormis. Vers trois heures du matin, je fus éveillé.

^' Joseph, me disait Zébédé, viens donc te chauffer ; si tu restes là, tu risques d'attraper les fièvres."

Je me levai comme ivre de fatigue et de souffrance. Une petite pluie fine tremblotait dans l'air. Mon camarade m'entraîna près du feu, qui fumait sous la pluie. Ce feu n'était que pour la vue, il ne donnait point de chaleur ; mais Zébédé m'ayant fait boire une goutte d'eau-de-vie, je me sentis un peu moins froid, et je regardai les feux de bivac qui brillaient de l'autre côté de la Fartha.

HISTOIRE d'un conscrit DB 1813. 195

''Les Prussiens se chauffent, me dît Zëbédë; ils sont maintenant dans notre bois.

— Oui, lui répondis-je, et le pauvre Klipfel est aussi làbas ; il n'a plus froid, lui I "

Je claquais des dents. Ces paroles nous rendirent tijstes ; quelques instants après, Zébëdé me demanda :

'^ Te rappelles-tu, Joseph, le ruban noir qu'il avait à son chapeau le jour de la conscription ? H criait : — '^ Nous sommes tous condamnés à mort comme ceux de la Russie... Je veux un ruban noir... Il faut porter notre deuil ! " Et son petit frère disait: "Non, Jacob, je ae veux pas!" Il pleurait ; mais Klipfel mit tout de même le ruban : il avait vu les hussards dans un rêve ! "

A mesure que Zébédé parlait, je me rappelais ces choses, et je voyais aussi ce gueux de Pinacle, sur la place de l'Hôtel-de- Ville, qui me criait, en agitant un ruban noir audessus de sa tête: — ''Hé! boiteux, il te faut un beau ruban, à toi... le ruban de ceux qui gagnent... Arrive ! "

Cette idée, avec le froid terible qui m'entrait jusque dans la moelle, me faisait frémir ; je pensais : " Tu n'en reviendras pas... Pinacle avait raison... C'est fini ! " Je songeais à Catherine, à la tante Grédel, au bon M. Goulden, et je maudissais ceux qui m'avaient forcé de venir là.

Sur les quatre heures du matin, comme le jour commençait à blanchir le ciel, quelques voitures de vivres arrivèrent ; on nous fit la distribution du pain, et nous reçûmes aussi de l'eau-de-vie et de la viande.

La pluie avait cessé. Nous fîmes la soupe en cet endroit; mais rien ne pouvait me réchauffer, c'est là que j'attrapai les fièvres. J'avais froid à l'intérieur et mon corps brûlait. Je n'étais pas le seul au bataillon dans cet état, les trois quarts souffraient et dépérissaient aussi ; de-

puis un mois, ceux qui ne pouvaient plus marcber s'étendaient par terre en pleurant, et appelaient leur mère comme de petits enfants. Cela vous déchirait le cœur. La faim, les marches forcées, la pluie et le chagrin de savoir qu'on ne r*verra plus son pays, ni ceux qu'on aime, vous causaient cette maladie. Heureusement, les parents ne voient pas leurs enfants périr le long des routes ; s'ils les voyaient, ce serait trop terrible : bien des gens croiraient qu'il n'y a de miséricorde ni sur la terre ni dans le ciel.

A mesure que le jour montait, nous découvrions à gauche, — de l'autre côté de la rivière et d'un grand ravin rempli de saules et de trembles, — les villages brûlés, les tas de morts, les caissons et les canons renversés, et la terre ravagée aussi loin que pouvait s'étendre la vue, sur les routes de Halle, de Lindenthal et de Dôlitsch : c'était pire qu'à Lutzen. Nous voyions aussi les Prussiens se déployer dans cette directicm et s'avancer par milliers sur le champ de bataille. Ils allaient donner la main aux Autrichiens et aux Russes, et fermer le grand cercle autour de nous ; personne maintenant ne pouvait les empêcher, d'autant plus que Bernadotte et le général russe Beningsen, restés en arrière, arrivaient avec cent vingt mille hommes de troupes fraîches. Ainsi, notre armée, après avoir livré trois batailles en un seul jour, et réduite à cent trente mille combattants, allait être prise dans un cercle de trois cent mille baïonnettes, sans compter cinquante mille chevaux et douze cents canons !

De Schœnfeld, le bataillon se remît en marche pour rejoindre la division à Kohlgarten. Sur tonte la route, on voyait s*écouler lentement les convois de blessés ; toutes les charrettes du pays avaient été mises en réqubîtîon pour ce service, et, dans les intervalles, marchaient encore des cen-

HISTOIKE d'un CONSCKIT DE 1813. 197

laines de mialheureux, le bras en ëcharpe, la figure bandée, pâles, abattus, à demi morts. Tout ce qui pouvait se traîner ne montait pas en charrette et tachait pourtant de gagner un hôpital.

Nous avions mille peines à traverser cet encombrement lorsque tout à coup, en approchant de Kohlgarten, une vingtaine de hussards, arrivant ventre à terre et le pistolet levé, firent rebrousser la foule à droite et à gauche dans les champs. Ils criaient d'une voix éclatante :

" L^ Empereur 1 VEmperewr I **

Aussitôt le bataillon se rangea, présentant les armes, au bas de la chaussée, et, quelques secondes après, les grenadiers à cheval de la garde, — de véritables géants, avec leurs grandes bottes, et leurs immenses bonnets à poil qui descendaient jusqu'aux épaules, ne laissant voir que le nez, les yeux et les moustaches, — passèrent au galop, la poignée du sabre serrée sur la hanche. Chacun était content de se dire : '^ Ceux-là sont avec nous... ce sont de rudes gaillards ! "

A peine avaient-ils défilé, que l'état-major parut.. Figurez-vous cent cinquante à deux cents généraux, maréchaux, officiers supérieurs ou d'ordonnance, — montés sur de véritables cerfs, et tellement couverts de broderies d'or et de décorations, qu'on voyait à peine la couleur de leurs uniformes ; — les uns grands et maigres, la mine hautaine ; les autres courts, trapus, la face rouge; d'autres, plus jeunes, tout droits sur leurs chevaux comme des statues, avec des yeux luisants et de grands nez en bec d'aigle: c'était quelque chose de magnifique et de terrible !

Mais ce qui me frappa le plus, au milieu de tous ces capitaines qui faisaient trembler l'Europe depuis vingt ans, c'est Napoléon avec sont vieux chapeau et sa redingote

198 HISTOISE d'us COXSCBIT de 1813.

grise ; je le toîs encore passer devant mes jecf x, son large menton serré et le coa dans les épaules. Toot le monde criait: **■ Vive V Empereur!^ — Maïs fl n'entendait rien... il ne faisait pas plus attention à noos qu'à la petite plaie fine qui tremUotait dans l'air... et regardait, les soarcils froncés, l'armée prussienne s'étendre le long de la Partha, pour donner la main aox Autrichiens. Tel je l'ai tu ce jonr-là, tel il m'est resté dans l'esprit.

Le bataillon s'était remis en marche depuis un quart d'heure, quand Zébédé me dit :

^ Est-ce que tu l'as tu, Joseph?

— Oui, lui répondis-je, je l'ai bien vu, et je m'en souviendrai toute ma vie.

— Cest drôle, fit mon camarade, on dirait qu'il n'est pas content... A Wurtschen, le lendemain de la bataille, il paraissait ffl joyeux en nous entendant crier : ^ Vive VEmpC' reur ! " et les généraux avaient aussi des figures riantes ! Aujourd'hui, tous font des mines du diable... Le capitaine disait pourtant, ce matin, que nous avons remporté la victoire de l'autre côté de Leipzig."

Bien d'autres pensaient la même chose sans rien dire, l'inquiétude vous gagnait...

Nous trouvâmes le régiment au bivac, à deux portées de fusil de Kohlgarten. Le bataillon prit sa position à droite de la route, sur une colline.

Dans toutes le directions, on voyait les feux innombrables des armées dérouler leur iiimée dans le ciel. Il tombait toujours de la bruine, et les hommes assis sur leurs sacs en face des petits feux, les bras croisés, semblaient tout rêveurs. Les officiers se réunissaient entre eux. - On en-^ tendait répéter de tous les côtés qu'on n'avait jamais vu de guerre pareille... que c'était une guerre d'extermination...

qne cela ne faisait rien à Tennemi d'être battu, et qu'il voulait seulement nous tuer du monde, sachant bien qu'à la fia il lui resterait quatre ou cinq fois plus d'hommes qif à nous, et qu'il serait le maître.

On disait aussi que l'Empereur avait gagné la bataille à Wachau, contre les Autrichiens efr les Russes ; mais que cela ne servait à rien, puisque les autres ne s'en allaient pas et qu'ils attendaient des masses de renforts. Du côté de Môckem, on savait que nous avions perdu, malgré la belle défense de Marmont : l'ennemi nous avait écrasés sous le nombre. Nous n'avions eu qu'un seul véritable avantage en ce jour, c'était d'avoir conservé notre point de retraite sur Erfurt ; car Giulay n'avait pu s'emparer des ponts de l'Elster et de la Pleisse. Toute l'armée, depuis le simple soldat jusqu'au maréchal, pensait qu'il fallait battre en retraite le plus tôt possible, et que notre position était très-mauvaise ; malheureusement l'Empereur pensait le contraire : il fallait rester I

Tout ce jour du 17, nous demeurâmes en position sans tirer un coup de fusil. — Quelques-uns parlaient de l'arrivée du général Reynier avec seize mille Saxons ; mais la défection des Bavarois nous avait appris quelle confiance on pouvait avoir dans nOs alliés.

Vers le soir, on annonça que l'on commençait à découvrir l'armée du Nord sur le plateau de Breitenfeld : c'étaient soixante mille hommes de plus pour l'ennemi. Je crois entendre encore les malédictions qui s'élevaient contre Bernadotte, les cris d'indignation de tous ceux qui l'avaient connu simple officier du temps de la République, et qui disaient : " Il nous doit tout... Nous l'avons fait roi de notre propre sang... et maintenant il vient nous donner le coup de grâce ! "

La nuit il se fit un mouvement général en arrière ; notre armée se resserra de plus en plus autour de Leipzig, ensuite tdlit redevint calme ; mais cela ne vous empêchait pas de réfléchir; au contraire, chacun pensait dans le silence :

'* Que va-t-il arriver demain ? Est-ce qu'à cette même heure je verrai la lune monter entre les nuages, comme je la vois ? Est-ce que les étoiles brilleront encore pour mes yeux?"

Et quand on regardait, dans la nuit sombre, ce grand cercle de feu qui nous entourait sur une étendue de près de six lieues, on s'écriait en soi-même :

"Maintenant tout l'univers est contre nous... tous les peuples demandent notre extermination... ils ne veulent plus de notre gloire ! "

On songeait ensuite qu'on avait pourtant l'honneur d'être Français, et qu'il fallait vaincre ou mourir.

C'est au milieu de ces pensées que le jour arriva. Rien ne bougeait encore, et Zébédé me dit :

^ Quelle chance, si l'ennemi n'avait pas le courage de nous attaquer I "

Les officiers causaient entre eux d'un armistice. Mais tout à coup, vers neuf heures, nos coureurs rentrèrent à bride abattue, criant que l'ennemi s'ébranlait sur toute la ligne, et presque aussitôt le canon gronda sur notre droite, le long de TËlster. Nous étions déjà sous les armes, et nous marchions à travers champs, du côté de la Partha, pour retourner à Schœnfeld. Voilà le commencement de la bataille.

HISTOIBB d'un conscrit DE 1813. 201

Sur les collines, en avant de la rivière, deux ou trois divisions, leurs batteries dans les intervalles et la cavalerie sur les flancs, attendaient Tennemi ; plus loin, par-dessus les pointes des baïonnettes, nous voyions les Prussiens, les Suédois et les Russes s'avancer en masses profondes de tous les côtés : cela n'en finissait plus.

Vingt minutes après, nous arrivions en ligne, entre deux collines, et nous apercevions devant nous cinq ou six mille Prussiens qui traversaient la rivière en criant tous ensemble: ^Faterland! Faterland/*' Cela formait un tumulte immense, semblable à celui de ces nuées de corbeaux qui se réunissent pour gagner les pays du nord.

Dans le même moment^ la fusillade s'engagea d'une rive à l'autre, et le canon, se mit à gronder. Le ravin où coule la Partha se remplit de fumée : les Prussiens étaient déjà sur nous, que nous les voyions à peine avec leurs yeux furieux, leurs bouches tirées et leur air de bêtes sauvages. Alors nous ne poussâmes qu'un cri jusqu'au ciel: " Vive r^mpereur ! " et nous courûmes sur eux. La mêlée devint épouvantable ; en deux secondes nos baïonnettes se croisèrent par milliers : on se poussait, on reculait, on se lâchait des coups de fusil à bout portant, on s'assommait à coups de crosse, tous les rangs se confondaient... ceux qui tombaient on marchait dessus, la canonnade tonnait ; et la fumée qui se traînait sur cette eau sombre entre les collines, le sifflement des balles, le pétillement de la fusillade, faisaient ressembler ce ravin à un four, où s'engouffraient les hommes comme des bûches pour être consumés.

Nous, c'était le désespoir qui nous poussait, la rage de nous venger avant de mourir; les Prussiens, c'était l'orgueil de se dire: "Nous allons vaincre Napoléon cette fois ! " Ces Prussiens sont les plus orgueilleux des hommes ;

leurs victoires de Gcross-Bëeren et de la Katzbach les avaient rendus comme fous ! Mais il en resta dans la rivière... oui, il en resta ! Trois fois ils passèrent Teau et coururent sur nous en masse. Nous étions bien forcés de reculer, à cause de leur grand nombre, et quels cris ils poussaient alors!... On aurait dit qu'ils voulaient nous manger... C'est une vilaine race... Leurs officiers, Tépée en l'air entre les baïonnettes serrées, répétaient cent fois : " Forwertz ! Forwertz I " et tous s'avançaient comme un mur, avec grand courage, on ne peut pas dire le contraire. Nos canons les fauchaient, ils avançaient toujours ; mais au haut de la colline nous reprenions un nouvel élan, et nous les bousculions, jusque dans la rivière. Nous les aurions tous massacrés sans une de leurs batteries, en avant de Mockem, qui nous prenait en écharpe et nous empêchait de les poursuivre trop loin.

Cela dura jusqu'à deux heures ; la moitié de nos officiers étaient hors de combat ; le commandant Gémeau était blessé, le colonel Lorain tué, et tout le long de la rivière, on jie voyait que des morts entassés, et des blessée qui se traînaient pour sortir de la bagarre ; quelques-uns, furieux, se relevaient sur les genoux, pour donner encore un coup de baïonnette ou lâcher un dernier coup de fusil. On n'a jamais rien vu de pareil. Dans la rivière nageaient les morts à la file, les uns montrant leur figure, les autres le dos, d'autres les pieds. Us se suivaient comme des flottes de bois, et personne n'j faisait seulement attention. On aurait dit que la même chose ne pouvait pas nous arriver d'une minute à l'autre.

Ce grand carnage se passait tout le long de la Farthti; depuis Schœnfeld jusqu'à Grossdorf.

Les Suédois et les Prussiens finirent par remonter la ri-

HI8T0IBE D'tTN CONSCBIT DE 1813. 203

Tière pour nous tourner plus haut, et des masses de Russes viçrent remplacer ces Prussiens, qui n'étaient pas fâchés d'aller voir ailleurs.

Les Russes se formèrent sur deux colonnes ; ils descendirent au ravin l'arme au bras dans un ordre admirable, et nous donnèrent l'assaut deux fois avec- une grande bravoure ; mais sans pousser des cris de bêtes comme les Prussiens. Leur cavalerie voulait enlever le vieux pont au-dessus de Schœnfeld; la canonnade allait toujours en augmentant. De tous les côtés où s'étendaient les yeux, à travers la fumée, on ne voyait que des ennemis qui se resserraient ; quand nous avions repoussé une de leurs colonnes, il en arrivait une autre de troupes fraîches : c'était toujours à recommencer.

Entre deux et trois heures, on apprit que les Suédois et la cavalerie prussienne avaient passé la rivière au-dessus de Grossdorf, et qu'ils venaient nous prendre à revers ; ça leur plaisait beaucoup mieux que de nous attaquer en face. Aussitôt le maréchal Ney fit un changement de front, l'aile droite en arrière. Notre division resta toujours appuyée sur Schœnfeld; mais toutes lès autres se retirent de la Partha, pour s'étendre dans la plaine, et toute l'armée ne forma plus qu'une ligne autour de Leipzig.

Les Russes, derrière la route de Môckem, préparaient leur troisième attaque vers trois heures ; nos officiers prenaient de nouvelles dispositions pour les recevoir, lorsqu'une sorte de frisson passa d'un bout de l'armée à l'autre, et tout le monde apprit en quelques minutes que les seize mille Saxons et la cavalerie wurtembergeoise, — au centre de notre li<rne, — venaient de passer h l'ennemi, et que même, avant d'arriver à distance, ils avaient eu l'infamie de tourner les quarante pièces de canon qu'ils emmenaient avec eux, contre leurs anciens frères d'armes de la division Durutte.

204 HISTÔIBE d'un OONSCBIT de 1813.

Cette trahison, au lieu de nous abattre, augmenta tellement notre fureur, que si Ton nous avait écoutés, nous aurions traversé la rivière pour tout exterminer.

Ces Saxons-là disent qu'ils défendaient leur patrie ; eh bien! c'est faux. Ils n'avaient qu'à nous quitter sur la route de Duben ; qui les en empêchait ? Ils n'avaient qu'à faire comme les Bavarois, et se déclarer avant la bataille ; ils pouvaient rester neutres, ils pouvaient aussi refuser le service; mais ils nous trahissaient parce que la chance tournait contre nous. S'ils avaient vu que nous > allions gagner^ ils auraient toujours été nos bons amis, pour avoir leur part, comme après léna et Friedland. Voilà ce que chacun pensait, et voilà pourquoi ces Saxons seront des traîtres dans les siècles des siècles : non-seulement ils abandonnèrent leurs amis dans le malheur, mais ils les assassinèrent pour se faire bien venir des autres. Dieu est juste; leurs nouveaux alliés ■ eurent un tel mépris d'eux, qu'ils se partagèrent la moitié de leur pays après la bataille. Les Français ont ri de la reconnaissance des Prussiens, des Autrichiens et des Russes.

Depuis ce moment jusqu'au soir, ce n'était plus une guerre humaine qu'on se faisait, c'était une guerre de vengeance ; le nombre devait nous écraser, mais les alliés devaient payer chèrement leur victoire.

A la nuit tombante, pendant que deux mille pièces de canon tonnaient ensemble, nous recevions notre septième attaque dans Schœnfeld ; d'un côté les Russes et de l'autre côté les Prussiens nous refoulaient dans ce grand village. Nous tenions dans chaque maison, dans chaque ruelle les murs tombaient sous les boulets, les toits s'affaissaient, on ne criait plus comme au commencement de la bataille, on était froid et pâle à force de rage. Les officiers avaient

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ramasse des fusils et remis la vieille giberne ; ils déchiraient la cartouche comme le soldat — Après les maisons, on défendit les jardins et le cimetière où j'avais couché la veille ; il j avait alors plus de morts dessus que dessous terre. Ceux qui tombaient ne se plaignaient pas, ceux qui restaient se réunissaient derrière un mur, un tas de décombres, une tombe : chaque pouce de terrain coûtait la vie à quelqu'un.

Il faisait nuit, lorsque le maréchal Ney amena, de je ne sais où, du renfort : ce qui restait de la division Ricard et de la deuxième de Souham. Tous les débris de nos régiments se réunirent, et Ton rejeta les Russes de l'autre côté du vieux pont, qui n'avait plus de rampe, à force d'avoir été mitraillé. On plaça sur ce pont six pièces de douze, et jusqu'à sept heures on se canonna dans cet endroit Les restes du bataillon et de quelques autres en arrière soutenaient les pièces, et je me rappelle que leur feu s'étendait sous le pont comme des éclairs, et qu'on voyait alors les chevaux et les hommes tués s'engouffrer pêle-mêle sous les arches sombres : cela ne durait qu'une seconde, mais c'étaient de terribles visions !

A sept heures et demie, comme des masses de cavalerie s'avançaient sur notre gauche, et qu'on les voyait tourbillonner autour de deux grands carrés qui se retiraient pas à pas, nous reçûmes enfin l'ordre de la retraite. Il ne restait plus que deux ou trois mille hommes à Schœnfeld avec les SIX pièces. Nous revînmes à Kohlgarten sans être poursuivis, et nous allâmes bivaquer autour de Rendnitz. Zébédé vivait encore ; comme nous marchions l'un près de l'autre en silence depuis vingt minutes, écoutant la canonnade qui continuait du côté de TElster malgré la nuit, tout

à coup il me dit :

206 HISTOIRE d'tTH CONSCBIT de 1813.

<' Comment sommes-nous encore là, Joseph, quand tant de milliers d'autres près de nous sont morts ? Maintenant nous ne pouvons plus mourir I"

Je ne répondais rien.

^ Quelle bataille ! fit-il ; est-ce qu'on s'est jamais battu de cette façon avant nous ? C'est impossible."

Il avait raison, c'était une bataille de géants : depuis dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir, nous avions tenu tête à trois cent soixante mille hommes, sans reculer d'une semelle, et nous n'étions pourtant que cent trente mille ! On n'avait jamais rien vu de pareil. — Dieu me garde de dire du mal des Allemands, ils combattaient pour l'indépendance de leur patrie; mais je trouve qu'ils ont tort de célébrer tous les ans l'anniversaire de la bataille de Leipzig : quand on était trois contre un, il n'y a pas de quoi se vanter !

En approchant de Rendnîtz nous marchions sur des tas de morts ; à chaque pas nous rencontrions des canons démontés, des caissons renversés, des arbres hachés par la mitraille. C'est là qu'une division de la jeune garde et les grenadiers à cheval, conduits par Napoléon lui-même, avaient arrêté les Suédois qui s'avançaient dans le vide formé par la trahison des Saxons. — Deux ou trois vieilles baraques, qui finissaient de brûler en avant du village, éclairaient ce spectacle. Les grenadiers à cheval étaient encore à Rendnitz ; wSIè uiie foule d'autres troupes débandées allaient et venaient dans la grande rue. On n'avait pas fait la distribution des vivres, chacun cherchait à manger et à boire.

Comme nous défilions devant une grande maison de poste, nous vîmes derrière le mur d'une cour deux cantinières qui versaient à boire du haut de leurs charrettes. Il

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y avait là des chasseurs, des cuirassiers, des lanciers, des hussards, de Tinfanterie de ligne et de la garde, tous pêlemêle, déchirés, les shakos et les casques défoncés, sans plumets, criblés de coups. Et tous ces gens semblaient aiTamés.

Deux ou trois dragons, debout sur le petit mur, près d'un pot rempli de poix qui brûlait, les bras croisés sous leurs longs manteaux blancs, étaient couverts de sang comme des bouchers.

Aussitôt Zébédé, sans rien dire, me poussa du coude, et nous entrâmes dans la cour, pendant que les autres poursuivaient leur chemin. Il nous Mlut un quart d'heure pour arriver près de la charrette. Je levai un écu de six livres ; la cantinière, à genoux derrière sa tonne, me tendit un grand verre d'eau-de-vie avec un morceau de pain blanc, en prenant mon écu. Je bus, puis je passai le verre à Zébédé, qui le vida. Nous eûmes ensuite de la peine à sortir de cette foule ; on se regardait d'un air sombre, on se faisait place des épaules et des coudes, et c'est là qu'on pouvait dire, — en voyant ces faces dures, ces yeux creux, ces mines terribles d'hommes qui viennent de traverser mille morts, et qui recommenceront demain: — '^ Chacun pour soi... Dieu pour tous I "

En remontant le village, Zébédé me dit :

*^ Tu as du pain ?

— Oui."

Je cassai le pain en deux et je lui en donnai la moitié. Nous mangions en allongeant le pas. On entendait encore tirer dans le lointain. Au bout de vingt minutes, nous avions rattrapé la queue de la colonne, et nous reconnûmes le bataillon, au capitaine adjudant-major Vidal qui marchait auprès. Nous rentrâmes dans les rangs, sans que personne eût remarqué notre absence.

Plus on approchait de la ville, plus on rencontrait de détachements de canons et de bagages, qui se dépêchaient d'arriver à Leipzig.

Vers dix heures nous traversions le faubourg de Rendnitz. Le général de brigade Foumier prit notre commandement et nous donna Tordre d'obliquer à gauche. A minuit nous arrivâmes dans les grandes promenades qui longent la Pleisse, et nous fîmes halte sous les vieux tilleuls dépouillés. On forma les faisceaux. Une longue file de feux tremblotaient dans le brouillard jusqu'au faubourg de Randstadt. Quand la âamme montait, elle éclairait des groupes de lanciers polonais, des lignes de chevaux, des canons et des fourgons, et, de loin en loin, quelques sentinelles immobiles dans la brume comme de.s ombres. De grandes rumeurs s'élevaient en ville, elles semblaient augmenter toujours, et se confondaient avec le roulement sourd de nos convois sur le pont de Lindenau. C'était le commencement de la retraite. — Alors chacun mit son sac au pied d'un arbre et s'étendit dessus, le bras replié sous l'oreille. Un quart d'heure après, tout le monde dormait.

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