‹ Histoire d'un conscrit de 1813 (volume 3)Chapitre 4 sur 22 · XX · texte numérisé non relu

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Ce qui se passa jusqu'au petit jour, je n'en sais rien, — les bagages, les blessés et les prisonniers continuèrent sans doute de défiler sur le pont ; — mais alors une détonation épouvantable nous éveilla, pas un homme ne resta couché, car on prenait cela pour une attaque, lorsque deux officiers de hussards arrivèrent en criant qu'un fourgon de poudre venait de sauter par hasard dans la grande avenue de Randstadt, au bord de l'eau. La fumée, d'un rouge sombre,

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tourbillonnait encore dans le ciel en se dissipant ; la terre et les vieilles maisons frémissaient.

Le calme se rétablît. Quelques-uns se recouchèrent pour tâcher de se rendormir ; mais le jour venait ; en jetant les yeux sur la rivière grisâtre, on voyait déjà nos troupes s'étendre à perte de vue sur les cinq ponts de TElster et de la Pleisse qui se suivent à la file, et n'en font pour ainsi dire qu'un. Ce pont, sur lequel tant de milliers d'hommes devaient défiler, vous rendait tout mélancolique. Cela devait prendre beaucoup de temps, et l'idée venait à tout le monde qu'il aurait mieux valu jeter plusieurs ponts sur les deux rivières, puisque d'un instant à l'autre l'ennemi pouvait nous attaquer, et qu'alors la retraite deviendrait bien difficile. Mais l'Empereur avait oublié de donner des ordres, et l'on n'osait rien faire sans ordre ; pas un maréchal de France n'aurait osé prendre sur lui de dire que deux ponts valaient mieux qu'un seul 1 Voilà pourtant à quoi la discipline terrible de Napoléon avait réduit tous ces vieux capitaines : ils obéissaient comme des machines et ne s'inquiétaient de rien autre, dans la crainte de déplaire au maître !...

Moi, tout de suite en voyant ce pont qui n'en finissait plus, je pensai : ^ Pourvu qu'on nous laisse défiler maintenant, car. Dieu merci, nous avons assez de batailles et de carnage! Une fois de l'autre côté, nous serons sur la bonne route de France, je pourrai revoir peut-être encore Catherine, la tante Grédel et le père Goulden I " £n songeant à cela, je m'attendrissais, je regardais d'un œil d'envie ces milliers d'artilleurs à cheval et de soldats du train qui s'éloignaient là-bas comme des fourmis, et les grands bonnets à poil de la vieille garde, immobiles de l'autre côté de

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la rivière, snr la colline de Lindenau, Farme an bras. — Zébéâé, qui pensait la même chose, me dit : .

^^ Hein ! Joseph, si nous étions à leur place ! "

Aussi, vers sept heures, lorsque nous vîmes s'approcher trois fourgons pour nous distribuer des cartouches et du pain, cela me parut bien amer. Il était dair maintenant que nous serions à Farrière-garde, et malgré la faim, j'aurais voulu jeter mon pain contre un mur. Quelques instants après, passèrent deux escadrons de lanciers polonais qui remontaient la rivière ; puis derrière ces lanciers cinq ou six généraux, et dans le nombre PoniatowskL C'était un homme de cinquante ans, assez grand, mince et l'air triste. H passa sans nous regarder. Le général Foumier se détacha de son état-major en nous criant :

" Par file à gauche ! "

Je n'ai jamais en de crève-cœur pareil, j'aurais donné ma vie pour deux liards ; mais il fallait bien emboîter le pas et tourner le dos au pont.

Au bout des promenades, nous arrivâmes à un endroit appelé Hinterthôr, c'est une vieille porte sur la route de Caunewitz ; à droite et à gauche s'étendent les anciens remparts, et derrière s'élèvent les maisons. On nous posta dans les chemins couverts, près de cette porte que des sapeurs avaient solidement barricadée. Le capitaine Vidal commandait alors le bataillon, réduit à trois cent vingt-cinq hommes. Quelques vieilles palissades vermoulues nous servaient de retranchements, et sur toutes les routes en face s'avançait l'ennemi. Cette fois, c'étaient des vestes blanches et des shakos plats sur la nuque, avec une espèce de haute plaque devant, où se voyait l'aigle à deux têtes des kreutzers. — Le vieux Pinto, qui les reconnut tout de suite, nous dit :

*^Ceux-\k sont des Kaiserlicks! nous les avons battus plus de cinquante fois depuis 1793 ; mats c'est égal, si le père de Marie-Louise avait un peu de cœur, ils seraient avec nous tout de même."

Depuis quelques instants on entendait la canonnade ; de Tautre côté de la ville, Blucher attaquait le faubourg de Halle. Bientôt après le feu s'étendit à droite, Bemadotte attaquait le faubourg de Kohlgartenthôr, et pre>que en même temps les premiers obus des Autrichiens tombèrent dans nos chemins couverts ; ils se suivaient à la file ; plusieurs, passant au-dessus du Hinterthôr, éclataient dans les maisons et dans les rues du faubourg.

A neuf heures, les Autrichiens se formèrent en colonnes d'attaque sur la route de Caunewîtz. De tousjes côtés ils nous débordaient ; malgré cela le bataillon tint jusque vers dix heures. Alors il fallut nous replier derrière les vieux remparts, où les Kaiserlicks nous poursuivirent par les brèches, sous le feu croisé du 29' et du 14* de ligne. Ces pauvres diables n'avaient pas la fureur des Prussiens ; ils montrèrent pourtant un vrai courage, car à dix heures et demie ils couronnaient les remparts, et nous, de toutes les fenêtres environnantes, nous les fusillions sans pouvoir les forcer à redescendre. Six mois avant, ces choses m'auraient fait horreur, mais j'en avais vu tant d'autres I J'étais alors insensible comme un vieux -soldat, et la mort d'un homme ou de cent ne me paraissait plus rien.

Jusqu'à ce moment tout avait bien marché, mais comment sortir des maisons ? L'ennemi couvrait toutes les avenues, et à moins de grimper sur les toits, il n'y avait plus de retraite possible. C'est encore un des mauvais moments dont j'ai gardé le souvenir. Tout à coup l'idée me vint que nous serions pris là comme des renards qu'on enfume

dans leur trou ; je m'approchai d'une fenêtre de derrière, et je vis qu'elle donnait dans une cour, et que cette cour n'avait de porte que sur le devant. Je me figurais que les Autrichiens, après tout le mal que nous venions de leur faire, nous passeraient au fil de la baïonnette ; c'était assez naturel. En songeant à cela, je rentrai dans la chambre où nous étions une dizaine, et j'aperçus le sergent Pinto assis tout pâle contre le mur, les bras pendants. Il venait de recevoir une balle dans le ventre^ et disait au milieu de la fusillade :

" Défendez-vous, conscrits, défendez-vous !... Montrez à ces Kaiserlichs que nous valons encore mieux qu'eux!... Ah 1 les brigands I "

En bas, contre la porte, retentissaient comme des coups de canon. î^ous tirions toujours, mais sans espoir, lorsqu'il se fit dehors un grand bruit de piétinement de chevaux. Le feu cessa, et nous vîmes, à travers la fumée, quatre escadrons de lanciers passer comme une bande de lions au milieu des Autrichiens. Tout cédait. Les Kaiserlicks allongeaient les jambes ; mais les grandes lances bleuâtres, avec leurs flammes rouges, filaient plus vite qu'eux et leur entraient dans le dos comme des fièches. Ces lanciers étaient des Polonais, les plus terribles soldats que j'aie vus de ma vie, et, pour dire les choses comme elles sont, nos amis et nos frères. Ceux-là n'ont pas tourné casaque au moment du danger, ils nous ont donné jusqu'à la dernière goutte de leur sang... Et nous, qu'est-ce que nous avons fait pour leur malheureux pays ?... Quand je pense à notre ingratitude, cela me crève le cœur I

Enfin cette fois encore les Polonais nous dégagèrent En les voyant si fiers et si braves, nous sortîmes de partout, courant sur les Autrichiens à la baïonnette, et nous les rejetâmes

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dans les fosses. Nous eûmes la victoire, mais il était temps de battre en retraite, car l'ennemi remplissait déjà Leipzig : les portes de Halle et de Grimma étaient forcées, et celle de Féters-Thor livrée par nos amis les Badois et nos autres amis les Saxons. Soldats, étudiants et bourgeois tiraient sur nous des fenêtres.

Nous n'eûmes que le temps de nous reformer et de reprendre le chemin de la grande avenue qui longe la Pleisse. Les lanciers nous attendaient là ; nous défilâmes derrière eux, et comme les Autrichiens nous serraient de près, ils firent encore une charge pour les refouler. Quels braves gens et quels magnifiques cavaliers que ces Polonais ! Ah ! tous ceux qui les ont vus pousser une charge sont dans l'admiration, surtout dans un moment pareil.

La division, réduite de huit mille hommes à quinze cents, se retirait donc devant plus de cinquante mille ennemis, non sans se retourner et répondre encore au feu des Kaiserlicks.

Nous nous rapprochions du pont, avec quelle joie, je n'ai pas besoin de le dire. Mais il n'était pas facile d'y arriver, car sur toute la largeur de l'avenue, tant d'hommes à pied et à cheval se précipitaient pour passer, arrivant de toutes les rues environnantes, que cette foule ne formait en quelque sorte qu'un seul bloc, où toutes les têtes se touchaient et s'avançaient lentement, avec des soupirs et des espèces de cris sourds qu'on entendait d'un quart de lieue malgré la fusillade. Malheur à ceux qui se trouvaient sur le bord du pont; ils tombaient et personne n'y faisait attention! Au milieu, les hommes et même les chevaux étaient portés ; ils n'avaient pas besoin de bouger, ils avançaient tout seuls... — Mais comment arriver là ? L'ennemi faisait des progrès à chaque seconde. On avait bien placé quelques

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cauoQS sur les deux côtés, pour balayer les promenades et en face la rue principale. H y avait bien encore dea troupes en ligne pour repousser les premières attaques; mais les Prussiens, les Autrichiens et les Russes avaient aussi des canons pour balayer le pont, et ceux qui resteraient les derniers, après avoir protégé la retraite des autres, devaient recevoir tous les obus, tous les boulets et. la mitraille; il ne fallait pas beaucoup de bon sens pour comprendre cela, c'était assez clair: voilà pourquoi tout le monde voulait passer à la fois.

A deux ou trois cents pas de ce pont, Fidée me viijit de courir me perdre dans la foule, et de me faire porter de l'autre côté ; mais le capitaine Vidal, le lieutenant Bretonville et d'autres vieux disaient :

" Le premier qui s'écarte des rangs, qu'on tire dessus !"

Quelle terrible malédiction d'être si près, et de penser t "Il faut que je reste!"

Cela se passait entre onze heures et .midi. Je vivrais cent ans, qu'il me serait impossible de rien oublier de ce moment ; la fusillade se rapprochait à droite et à gauche, quelques boulets commençaient à ronfler dans l'air, et du côté du faubourg* de Halle, on voyait les Prussiens déboucher pêle-mêle avec nos soldats. — Aux environs du pont, des cris épouvantables s'élevaient; les cavaliers, pour se faire place, sabraient les fantassins, qui leur répondaient à coups de baïonnette : c'était un sauve-qui-peut général ! -^ A chaque pas de la foule, quelqu'un tombait du pont, et, cherchant à se retenir, en entraînait cinq ou six par grappes !

Et comme la confusion, les hurlements, la fusillade, le clapotement de ceux qui tombaient augmentaient de seconde en seconde, comme ce spectacle devenait tellement

abominable, qu'on aurait cru qu'il ne pouvait rien arriver de pire... voilà qu'une espèce de coup de tonnerre part, et que la première arche du pont s'écroule avec tous ceux qui se trouvaient dessus : des centaines de malheureux disparaissent, des masses d'autres sont estropiés, écrasés, mis en lambeaux par les pierres qui retombent.

Un sapeur du génie venait de faire sauter le pont !

A cette vue, le cri de trahison rrtentit jusqu'au bout des promenades : " Nous sommes perdus !... trahis !..." On n'entendait que cela... c'était une clameur immense, épouvantable. Les uns, saisis de la rage du désespoir, retournent à t!ennemi comme des bêtes fauves acculées, qui ne voient plus rien et qui n'ont plus que l'idée de la vengeance ; d'autres brisent leurs armes, en accusant le ciel et la terre de leur malheur. Les officiers à cheval, les généraux sautent dans la rivière pour traverser à la nage ; bien des soldats font comme eux, ils se précipitent sans prendre le temps d'ôter leurs sacs. L'idée qu'on avait pu s'en aller, et que maintenant, à la dernière minute, il fallait se faire massacrer, vous rendait fous... J'avais vu bien des cadavres *la veille, entraînés par la Partha ; mais alors c'était encore plus terrible ; tous ces malheureux se débattaient avec des cris déchirants, ils s'accrochaient les uns aux autres; la rivière en était pleine : — on ne voyait que des bras et des têtes grouiller à la surface.

En ce moment, le capitaine Vidal, un homme calme et qui par sa figure et son coup d'œil nous avait retenus dans le devoir, — en ce moment, le capitaine lui-même parut découragé; il remit son sabre dans le fourreau en riant d'un air étrange, et dit :

" Allons... c'est fini !..."

Et comme je lui posais la main sur le bras, il me regarda avec une grande douceur :

" Que veux-tu, mon enfant ? me demanda-t-îl.

— Capitaine, lui répondis-je, — car cette pensée me revenait alors, — j'ai passé quatre mois à l'hôpital de Leipzig, je me suis baigné dans TËlster, et je connais un endroit où Ton a pied.

— Où cela?

— A dix minutes au-dessus du pont."

Aussitôt il tira son sabre en criant d'une voix de tonnerre:

" Enfants, suivez-moi, et toi, marche devant."

Tout le bataillon, qui ne comptait plus que deux cents hommes, se mit en marche ; une centaine d'autres, qui nous voyaient partir d'un pas ferme, se mirent avec nous sans savoir où nous allions. Les Autrichiens étaient déjà sur la terrasse de l'avenue; plus bas s'étendaient les jardins séparés par des haies jusqu'à l'Elster. Je reconnus ce chemin, que Zimmer et moi nous avions parcouru en juillet, quand tout cela n'était qu'un bouquet de fleurs. Des coups de fusil partaient sur nous, mais nous n'y répqpdions plus. J'entrai le premier dans la rivière, le capitaine Vidal ensuite, puis les autres deux à deux. L'eau nous arrivait jusqu'aux épaules, parce qiCelle était grossie par les pluies d'automne; malgré cela, nous passâmes heureusement, il n'y eut personne de noyé. Nous avions encore presque tous nos fusils en arrivant sur l'autre rive, et nous prîmes tout droit à travers champs. Plus loin, nous trouvâmes le petit pont de bois qui mène à Schleissig, et de là nous tournâmes vers Lindenau.

Nous étions tous silencieux; de temps en temps nous regardions au loin, de l'autre côté de l'Elster, la bataille qui continuait dans les rues de Leipzig. Longtemps les clameurs furieuses et le rebondissement sourd de la

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canonnade nous arrivèrent ; ce n'est que vers deux heures, lorsque nous découvrîmes l'immense file de troupes, de canons et de bagages qui s'étendaient à perte de vue sur la route d'Erfurt, que ces bruits se confondirent pour nous avec le roulement des voitures.

«FAI raconté jusqu'à présent les grandes choses de la guerre : des batailles glorieuses pour la France, malgré nos fautes et nos malheurs. Quand on a combattu seul contre tous les peuples de l'Europe, -—toujours un contre deux et quelquefois contre trois, — et qu'on a fini par succomber, non sons le courage des autres, ni sous leur génie, mais sous la trahison et le nombre, on aurait tort de rougir d'une pareille défaite, et les vainqueurs auraient encore plus tort d'en être fiers. Ce n'est pas le nombre qui fait la grandeur d'un peuple ni d'une armée, c'est sa vertu. Je pense cela dans la sincérité de mon âme, et je crois que les hommes de cœur, les hommes sensés de tous les pajs du monde penseront comme moL

Mais il faut maintenant que je raconte les misères de la retraite, et voilà ce qui me paraît le plus pénible.

On dit que la confiance donne la force, et c'est vrai surtout pour les Français. Tant qu'ils marchent en avant, tant qu'ils espèrent la victoire, ils sont unis comme les doigts de la main, la volonté des che& est la loi de tous ; ils sentent qu'on ne peut réussir que par la discipline. Mais aussitôt qu'ils sont forcés de reculer, chacun n'a plus de confiance qu'en soi-même, et l'on ne connaît plus le commandement. Alors ces hommes si fiers, — ces hommes qui

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