HISTOIRE T>*VN COKSCEIT DC
s'avançaient gaîment à Tennemî pour combattre, — s'en Tont les uns à droite, les autres à gauche, tantôt seuls, tantôt en ^x>upeaux. Et ceux qui tremblaient à leur approche s'enhardissent ; ils s'avancent d'abord avec crainte, ensuite, voyant qu'il ne leur arrive rien, ils deviennent insolents, ils fondent sur les traînards à trois ou quatre pour les enlever, comme on voit les corbeaux, en hiver, tomber sur un pauvre cheval abattu, qu'ils n'auraient pas osé regarder d'une demi-lieue lorsqu'il marchait encore.
J'ai vu ces choses... J'ai vu de misérables Cosaques, — de véritables mendiants, avec de vieilles guenilles pendues aux reins, un vieux bonnet d& peau râpé tiré sur les oreilles, des gueux qui ne s'étaient jamais fait la barbe et tout remplis de veriQÎne, assis sur de vieilles biques maigres, sans selle, le pied dans une corde en guise d'étrier, un vieux pistolet rouillé pour arme à feu, un clou de latte au bout d'une perche pour lance, — j'ai vu des gueux pareils, qui ressemblaient à de vieux juifs jaunes et décrépits, arrêter des dix, quinze, vingt soldats, et les enmiener conune des montons I ^
Et les paysans, ces grands flandrins qui tremblaient quelques mois auparavant comme des lièvres lorsqu'on les regardait de travers... eh bien ! je les ai vus traiter d'un air d'arrogance de vieux soldats, des cuirassiers, des canonniers^ des dragons d'Espagne, des gens qui les auraient renversés d'un coup de poing; je les ai vus soutenir qu'ils n'avaieilC pas de pain à vendre, lorsqu'on sentait l'odeur du four dans tous les environs, et qu'ils n'avaient ni vin, ni bière, ni rien, lorsqu'on entendait les pots tinter à droite et à gauche comme les cloches de leurs villages. Et l'on n'osait pas les secouer, on n'osait pas les mettre à la raison, ces gueux qui riaient de nous voir battre en retraite, parce qu'on n'était
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plus en nombre, parce que chacun marchait pour soi, qu'on ne reconnaissait plus de chefe et qu'on n'avait plus de dis* cipline.
£t puis la faim, la misère, les fatigues, la maladie, tout vous accablait à la fois ; le ciel était gris, il ne finissait plus de pleuvoir ; le vent d'automne vous glaçait. Comment de pauvres consmts encore scms moustaches, et tellement décharnés qu'on aurait vu le jour entre leurs côtes, comme à travers une lanterne, comment ces pauvres êtres pouvaient-ils résister à tant de misères? Ils périssaient par milliers ; on ne voyait que cela sur les chemins. La terrible maladie qu'on appelait le typhus nous suivait à la piste : les uns disent que c'est une sorte de peste, engendrée par les morts qu'on n'enterre pas assez profondément; les autres, que cela vient des souffrances trop grandes qui dé* passent les forces humaines ; je n'en sais rien, mais les villages d'Alsace et de Lorraine, oh nous avons apporté le typhus, s'en souviendront toujours: sur cent malades, dix ou douze au plus revenaient I
Enfin, puisqu'il faut continuer cett« triste histoire, le soir du 19 nous allâmes bi vaquer à Lutzen, où les régiments se reformèrent comme ils purent. Le lendemain, dé bonne heure, en marchant sur Weissenfels, il fallut tirailler contre les Westphaliens, qui nous suivirent jusqu'au village d'Ëglaystadt. Le 22, nous bîvaquions sur les glacis d'Ërfurt, où l'on nous donna des souliers neufs et des effets d'habillement. Cinq ou six compagnies débandées se réunirent à notre bataillon ; c'étaient presque tous des conscrits qui n'avaient plus que le souffle. Nos habits neu& et nos souliers nous allaient comme des guérites ; mais cela ne nous empêchait pas de sentir la bonne chaleur de ces habits : BOUS croyions revivre.
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Il ùiHui repartir le 22, et les jours suivants nous pas* cames près de Gotha, de Teîtlèbe, d'Ëîseiiacfa, de Salmansten Les Cosaques nous observaient du haut de leurs biques ; quelques hussards leur donnaient la chasse, ils se sauvaient comme des voleurs et revenaient aussitôt après.
Beaucoup de nos camarades avaient la mauvaise habitude de marauder le soir pendant que nous étions au bivac, ils attrapaient souvent quelque chose; mais il en manquait toujours à l'appel du lendemain, et les sentinelles eurent la consigne de tirer sur ceux qui s'écartaient.
Moi, j'avais les fièvres depuis notre départ de Leipzig ; elles allaient en augmentant et je grelottais jour et nuit. J'étais devenu si faible, que je pouvais à peine me lever le matin pour me remettre en route. Zébédé me regardait d'un air triste, et me disait quelquefois :
^Courage, Joseph, courage! nous reviendrons tout de même au pays."
Ces paroles me ranimaient ; je sentais comme un feu me monter à la figure.
*' Oui, oui, nous reviendrons au pays, dîsais-je ; il faut que je revoie le paysLJ'
Et je pleurais. Zébédé portait mon sac ; quand j'étais trop fatigué, il me disait :
^^ Soutiens-toi sur mon bras... Nous approchons chaque jour maintenant, Joseph..'. Une quinzaine d'étapes, qu'estce que c'est?"
Il me remontait le cœur ; maïs je n'avais plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même : ^* Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher de Fhalsbourg, tes fièvres passeront Tu auras un boa
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air, Catherine te soignera... Tout ira bien... tous vous marierez ensemble."
J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.
J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que cinquante niille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la fbrce d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je -fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher, et j'essayai de me lever.
*^ Allons, Joseph, me disait 2Sébédè, voyons... du courage !..."
Mais je ne pouvais pas, et je me mis à sangloter en criant :
" Je ne peux pas ! **
— Lève-toi, faisait-il.
— Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas ! "
Je me cramponnais à son bras... des larmes coulaient le long de son grand nez... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins en lui criant :
" Zëbédé, ne m'abandonne pas ! "
Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec ti'istesse :
" Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de l'ambulance vont passer dans une demi-heure... on te prendra."
Mais je savais bien ce que cela voulait dire, et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer. Je lui dis à l'oreille :
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*^ Écoute, tu embrasseras Catherine pour moi... tu me le promets !... Tu lui diras que je suis mort en l'embrassant et que tu lui portes ce baiser d'adieu !
— Oui !... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui dirai... O mon pauvre Joseph ! "
Je ne pouvais plus le lâcher; il me posa lui-même à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait... je la regardai longtemps, comme on regarde la dernière espérance de vie 'qui s'en va... Les traînards du bataillon entrèrent dans un pH de terrain... Alors je fermai les jeux, et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon, et je vis une division de la gardé passer sur la route au pas accéléré, avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais :
" Prenez-moi !... prenez-moi I..."
Mais personne ne faisait attention à mes cris... on passait toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent aînsî^ de la cavalerie et de l'infanterie ; je n'avais plus la force d'appeler.
Enfin la queue de tout ce monde arriva ; je regardai les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, pub disparaître, et j'allais me coucher pour toujours, lorsque j'entendis ^encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient, attelées de solides chevaux, — les canonniers à droite et à gauche, le sabre à la main ; — derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant, quand à côté d'une de ces pièces je vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir ; mais alors de toutes mes forces je m'écriai :
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** Christian !... Christian !.•/*
Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre ; il ouvrait de grands yeux.
^ Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi ! "
Alors il revint^ me regarda et pâlit :
^ Comment, c'est toi, mon bon Joseph I " fit-il en sautant à bas de son cheval
Il me prit dans ses bras comme un enfant, en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon :
** Halte L. arrêtez ! "
Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fourgon, la tête sur un sac Je vis aussi qu'il étendait un gros manteau de cavalerie sur mes jambeis et mes pieds, en disant :
" Allons... en route... Ça chauffe làrbas ! "
C'est tout ce que je me rappelle, car aussitôt après je perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orale, des cris, des commandements, et même avoir vu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit ; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que derrière Salmunster, dans les bois de Hanau, fut livrée ce jour-là une grande bataille contre les Bavarois, et qu'on leur passa sur le vaitre.
xxn.
Le 15 janvier 1814, deux mois et demi après la bataille de Hanau, je m'éveillai dans un bon lit^ au fond d'une petite chambre bien chaude; et, regardant les poutres du plafond au-dessjns de moi, puis les petites fenêtres, où le givre étendait ses gerbes blanches, je me dis : ^^ C'est l'hiver ! " -— En même temps, j'entendais comme un bruit de
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canon qui tonne, et le petOlement du fea bot on Âtre. An bout de quelques instants, m'étant retoomé, je vis une jeune femme pâle asnse près de l'âtre, les mains croisées sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la chambre où je venais passer de si beaux dîmandies, avant de partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de minute en minute, me Êtisait peur de rêver encore.
Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien belle; je pensais: ^Oh donc est la tante Grédel? Comment suis-je revenu an pays ? Est-ce que Catherine et moi nous sommes mariés ? Mon Dieu ! pourvu que ceci ne soit pas un rêve ! "
A la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: ^Catherine!" Alors, elle, tournant la tête, s'écria:
^Joseph... tu me reconnais?
— Oui, lui dis-je en étendant la main."
Elle s'approcha tonte tremblante, et je l'embrassai longtemps. Nous sanglotions ensemble.
Et comme le canon se remettait à gronder, tout à coup cela me serra le cœur.
** Qu'est-ce que j'entends, Catherine ? demandai-je.
— C'est le canon de Fhalsbourg, fit-elle en m'embrassant plus fort.
Le canon?
— Oui, la ville est assiégée.
— Fhalsbourg ? Les ennemis sont en France I . . . . ."
Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi, tant de souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais de tenir dans mes bras celle
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4ne j'aimais, cette pensée atfreuse ne me quitta pas une seoonde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent : nous avons vu rAllemand, 4e Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais, maîtres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau et se partager non-i^nlement nos conquêtes depuis 1804, tnais encore' celles de la République: — Cr était payer cher dix ans de gloire I
Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera : il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Baie, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'Empereur a refusé d'accepter ces conditions, — qui étaient pourtant très-belles, — parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur dç la France!
Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en Lorraine.
La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre ; leurs pensées, je n'ai pas besoin de les dire ! Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus de vingt lieues à la ronde, regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant I
Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de
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ces Toitares à paoier du côté de Mayenoe, aa mîlieii de plusieurs autres misérables comme mm, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.
'^ C'est lui... c'est Joseph ! " criait-elle de loin.
Mais personue ne voulait le croire ; il fallut que la tanto Grédel me regardât longtemps pour dire : ^ Oui, c'est lui L. Qu'on le sorte de là... (Jest notre Joseph ! "
Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours : ^' De l'eau ! de l'eau I " Personne au village ne croyait qne j'en reviendrais ; pourtant le bonheur de respîrer l'air du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.
Cest environ six mois après, le 15 juillet 1814, que nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses enfants, m'avait mis de moitié dans son commerce ; nous vivons tous ensemble dans le même nid ; enfin, nous étions les plus heureux du monde.
Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux d'étape en étape, l'Empereur était parti pour l'île d'Elbe, et le roi Louis XYIII nous avait donné des libertés raisonnables. C'étaient encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait espérer en l'avenir, on pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, arriverait à se faire une position, à gagner l'estime des honnêtes gen.-^, et à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription sept et même huit ans après avoir gagné.
M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir ï^venîr les anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers, pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits ; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait
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le bon sens de se tenir tranquille... mais il se trompait : — les Bourbons étaient revenus avec leurs vieilles idées, et l'Empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche. «
Tout cela devait nous amener encore bien des misères, et je vous les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois.. Nous en resterons donc ici jusqu'à nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail, eh bien, alors je reprendrai la suite de ces événements, et je vous racontera Waterloo !