‹ Histoire d'un coup d'état (décembre 1851) d'après les documents authentiques, les pièces officelles et les renseignements intimesChapitre 1 sur 40 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

UDOVK BRUNET et C*, ÉDITEURS . RUE DE SCVRES. 37.

tsst.

Q,0'llàl(o

Ceux qui ne voient que le fail extérieur et matériel de l'immense révolution que Louis-Napoléon vient (raccomplir. avec la rapidité de la foudre et Taudace de Taigle, circonscrivent les causes et les efiets de celte révolution dans le cercle étroit d'un duel acharné entre le parli de TOrdre social et le parti de la Démagogie socialiste. Mais ceux dont le regard pénétre dans les profondeurs de la situation politique et dans les entnulles de la société civile aperçoivent au-dessus et au delà des questions d*un jour, des débats d*une heure, que ce duel a soulevés, depuis la terrible el soudaine explosion de février, des problèmes autrement élevés, des conflits autrement vastes.

Le coup d*Êtat de Décembre a fait marcher à grands

pas iâ France moderne vers la solution de ces probiè- Vnes et le dénoûment de ces conflits. Mais ce serait une grande illusion et une profonde erreur de croire que tout est dit , parce que sur le champ de bataille où l'Anarchie et l'Autorité viennent de se rencontrer face à face, Dieu a donné la victoire au parti de l'Ordre social sur le parti de la Démagogie socialiste. Cette victoire n'a terminé que la lutte des idées ; la lutte des intérêts continue. La guerre ne cesse pas; elle se déplace et se transforme.

L'Ordre social n'a pas seulement triomphé de la Démagogie socialiste le jour où le coup d'État de Décembre est venu enlever à l'improviste les chances de 1852 aux bandes de pillards, d'incendiaires et d'égorgeurs qui se disposaient à fondre sur la France comme une nuée d'oiseaux de proie. Ce jour-là, Louis-Napoléon a été entre les mains de Dieu l'instrument de salut d'une riche et puissante nation, que des ambitieux et des intrigants avaient rapetissée au niveau de leurs passions sans grandeur, et que des cupides et des pprvers voulaient refaire à l'image de leurs vices sans éclat. La patrie de Charlemagne et de Bonaparte allait s'abîmer dans des océans de flamme et de sang , lorsque Louis-Napoléon, se levant dans sa force et son patriotisme , a marché sur le fantôme blanc du Passé et sur le spectre rouge de l'Avenir.

Mais Louis-Napoléon n'a ni combattu sous le drapeau des vieux intérêts ni vaincu avec l'arme des anciens partis, qui le poursuivaient naguère de leur mal-

veillancc et de leur colère, qui le poursuivent encore de leur persiflage et de leur dédain. Insensés, qui ne comprennent pas que leur impopularité les rendait impuissants pour se sauver eux-mêmes ! Ingrats , qui oublient qu'ils doivent au neveu de TEmpereur la conservation de leur fortune et de leur vie! Comme autrefois Octave, venant réclamer à Rome Théritage de César, eut, à l'exemple de son grand oncle, pour auxiliaires dévoués, les sentiments démocratiques et militaires contre les passions aristocratiques et démagogiques, Louis-Napoléon a combattu pour le Peuple et vaincu par l'Armée.

Si ces deux noms se retrouvent ici sous notre plume, associés Tun à Taulre, c'est que, dans notre esprit, à deux mille ans d'intervalle, ils représentent la même idée, c'est que le règne du second sera pour son siècle et son pays ce que le règne du premier a été pour son époque et sa patrie.

L'hisloire ne se répète ni dans les faits ni dans les hommes. Mais cependant lorsqu'on j'étudie avec le flambeau de la philosophie, on retrouve entre de& époques diverses de forme d mtimes analogies; entre des situations différentes de physionomie de profondes ressemblances; entre des hommes opposés de caractère des rapports étranges. Ainsi les destinées de la nation romaine et les destinées de la nation française, qui paraissent si dissemblables, lorsqu'on s'arrête à la surface des événements, sont identiques, dès qu'en allant au fond des choses, on compiire la mission de l'une et de

l'autre. Dans notre opinion , l'avenir de la France est donc écrit dans le passé de Rome, et soit qu'on veuille

puiser un enseignement ou chercher une piophétie dans ce parallèle, il n'est pas moins curieux qu'utile de le suivre dans ses développements, depuis son point de départ jusqu'à son point d'arrivée.

La nation romaine est arrivée à l'Empire par la République ; la nation française arrive à la République par la Monarchie. Mais la République française et l'Empire romain, enfantés par les mêmes causes, produisirent les mêmes eflFets, de même que la Monarchie française et la République romaine, nées des mêmes intérêts, donnèrent les mêmes résultats. Sorties l'une et l'autre du berceau de l'Aristocratie militaire et territoriale, la République romaine et la Monarchie française s'élèvent constamment et graduellement vers la plus grande unité possible, en élargissant sans cesse la base sur laquelle elles sont assises , jusqu'à ce que toutes les classes privilégiées, fondues dans cette magnifique et puissante unité, disparaissent entièrement pour faire place à une immense universalité qui les comprend et les absorbe toutes. C'est alors que sur cette universalilé qui est la Nation , se fonde, à Rome, l'Empire, en France, la République. C'est alors qu'en France comme à Rome la Démocratie se faisant homme se personnifie dans une individualilé gigantesque : à Rome, dans Octave-Auguste ; en France, dans Louis- Napoléon.

Le Gouvernement de Rome, en cessant d'être mo-

INTRODUCnOPf. 9

narchique pour devenir républicain , n'en resta pas moins un gouverneroent aristocratique. Dès ToriginC; les institutions de TËtat sont établies dans Tunique intérêt des Patriciens qui se partagent tous les honneurs, tous les emplois, tous les trésors, ne laissant aux Plébéiens que les charges du citoyen et les misères de rhomme, leur refusant non-seulement le droit politique, mais encore la vie civile. Dès Torigine^ les Patriciens et les Plébéiens constituent deux classes ennemies, dont Tune, excessivement restreinte, est constamment occupée à maintenir sa domination, et dont Tautre, très^tendue, est éternellement travaillée par le désir de secouer le joug qui pèse sur elle.

Ce fut pendant des siècles une lutte, tantôt sourde , tantôt violente, toujours implacable. Les Patriciens se défendent avec acharnement contre les Plébéiens, qui les attaquent avec fureur. Une haine ardente et profonde , qui les sépare , sans espoir de réconciliation , creuse entre ces deux grandes divisions de la nation romaine un fossé que les guerres civiles de Marins et de Sylla, de César et de Pompée, d'Antoine et d'Octave devaient combler un jour avec des montagnes de cadavres. Les Patriciens, pour se protéger plus efficacement contre les Plébéiens, font taire leur ombrageuse jalousie. Ils créent la Dictature , qui deviendra un jour l'instrument de leur ruine. Les Plébéiens exigent l'érection du Tribunal, qui sera plus tard le bélier avec lequel ils abattront l'Arislocraiie.

Il entrait dans les desseins de Dieu que la nation

iO INTRODUCTION.

romaine remplit dans Thistoire de l'Humanité une mission providentielle. C'est elle qui devait, après la nation grecque, labourer avec Tépée le champ de la Civilisation que la nation française allait un jour féconder avec l'intelligence. La politique de ce peuple, qui a été le maitre du monde, (ut toute guerrière et conquérante. Mais à mesure que Rome grandissait, on voyait le pouvoir des Patriciens s'abaisser et l'influence des Plébéiens s'élever. Le vieil esprit aristocratique s'était réfugié dans le Sénat, qui personnifiait tous les préjugés et tous les intérêts du Patriciat. Vainement ce vieil esprit, luttant pied à pied, résiste avec opiniâtreté à toutes les innovations qui affaiblissent les prérogatives et les privilèges de l'Aristocratie. Chaque siècle voit tomber de la couronne du Sénat quelque fleuron qui vient s'ajouter à la couronne, chaque jour plus resplendissante du Tribunat, qui s'imprègne toujours davantage des passions et des idées du Prolétariat. Et la Démocratie devient le flot qui monte, qui monte encore, qui monte toujours, jusqu'à ce que couvrant les deux rives, tout disparaisse sous la vague immense.

Le partage des terres et la libération des dettes furent souvent le motif et l'occasion des soulèvements du Peuple. Ces prétextes de révolte donnaient à la cause des Plébéiens un caractère d'agression violente et d'odieuse envie. On pouvait reprocher à cette lutte de la Démocratie contre l'Aristocratie de trop ressembler à la guerre des pauvres contre les riches. Au fond, cependant, c'était le sentiment d'égalité qui se traduisait par

des actes brutaux et des suppliques matérielles. C'est à ce sentiment d'égalité que les Patriciens résistaient y lorsque, cantonnés dans leurs prérogatives de naissance et leurs privilèges de fortune, ils repoussaient les réformes les plus légitimes.

Les plus grands caractères, les noms les plus illustres du Patriciat furent en tachés de ce vice originel, qui s'appelle l'esprit de routine. Caton le Censeur et Scipion l'Africain portaient au plus haut degré la haine de l'innovation, et les préjugés de race étaient si profondément enracinés dans le cœur de ces deux sénateurs, qu'ils auraient préféré s'ensevelir sous les ruines de Rome plutôt que consentir à supprimer la ligne de démarcation qui séparait les classes plébéiennes des classes patriciennes. Ce que l'on nomme leur vertu fut de l'orgueil, un noble orgueil, sans doute, mais de l'orgueil enfm. Cicéron eut aussi les faiblesses de Caton cl de Scipion. Mais Cicéron, que son immense talent et sa brillante éloquence élevèrent aux postes les plus éminents de l'Ëtat, Cicéron, sorti de la chevalerie romaine, qui correspond à la bourgeoisie française, Cicéron qu*on peut comparer aux parlementaires de notre temps et qui fut le Thiers de son siècle et de sa patrie, Cicéron mit la vanité de l'esprit là où Caton et Scipion avaient rois Torgueil de l'àme. La cause du Patriciat dans la bouche de Cicéron avait déjà perdu de sa grandeur chevaleresque.

Le développement de Tidée démocratique, dans lequel il ne faut voir que la marche ascendante de la

i2 INTRODUCTION.

nation romaine versFunilé absolue, Tut parfois obscurci |)ar des événements qui dénaturaient Tinlérèt plébéien, en voilant d'un faux jour les aspirations populaires. Au nombre de ces événements figurent la révolte de Spartacus appelant les esclaves à la destruction de la République, et la conjuration de Catilina conviant les débauchés au pillage de Rome. Mais ce n'était là que des accidents de la lutte qui avait commencé entre les Patriciens et les Plébéiens dans le berceau de la République et qui ne devait finir que sur sa tombe. La révolte de Spartacus et la conjuration de Catilina ne furent pas même une des phases de cette lutte. Ce sont deux faits qui se produisirent en dehors d*elle, quoique se mêlant à elle.

Les hommes perdus de dettes et de crimes qui vinrent se réunir autour de Catilina pour s'emparer, par sur* prise, des richesses de la République, n'avaient rien à démêler avec la Démocratie ni avec l'Aristocratie romaines. De même que nos démagogues, qui se font des ouvriers un piédestal et des insurrections un moyen pour conquérir par la violence les biens qu'ils sont incapables d'acquérir par le travail , ces hommes n'ap- (larlenaient à aucune classe, à aucun parti, à aucune idée. Les esclaves ignorants et grossiers, qui suivaient Spartacus, étaient également, par lenr situation, des êtres en dehors de tout, qui ne pouvaient rentrer dans le sein de la Société qu'en passant par le baptême religieux du Christianisme et par le baptême politique de la Liberté. C'étaient les socialistes de Rome ne

comprenant y comme les socialistes de France, abrutis par la misère, dégradés par le vice, s&hs intelligence et sans éducation, que le sentiment de la haine; n'ayant ni la conscience de leur dignité, ni le sentiment de la justice; aimant la révolte par compensation de Tesclavage et non Végalité des droits et des devoirs comme condition de Tunité nationale.

Le triomphe des esclaves de Rome, de même que la victoire des socialistes de France, ne pouvait être qu'une éphémère et sanglante débauche d'hommes s'enivrant, dans le délire de la vengeance , de Todeur du sang et de la vue du butin. La Démocratie romaine n'était pas plus avec Spartacus et Gatilinaque la Démocratie française n'était avec Babœufet Marat.

Les ambitieux de tous les temps et de tous les pays se ressemblent et se copient. Le peuple était un instrument entre les mains des Tribuns qui se servirent de ses passions comme d'un levier pour soulever des tempêtes favorablesà leur influence. Ils agrandissaient leur pouvoir à l'aide des troubles qu'ils entretenaient au sein de la République. Leur puissance s'élevait à mesure que l'agitation montait, et plus ils allumaient de colères et de haines dans les masses, plus ils devenaient redoutables au Sénat qui, plus d'une fois, fut contraint d'abaisser son orgueil devant leur volonté. Dans leur lutte ardente contre les Patriciens, ils songeaient moins à l'intérêt des Plébéi. ns qu'à leur élévation personnelle. Mais ces turbulents Tribuns, en croyant ne travailler qu'au profit de leur ambition, servaient à

raccom plissement des décrets de la Providence qui les employait à préparer le triomphe de la Démocratie romaine.

Ainsi Ton voit , pendant plusieurs siècles de Thistoire de France , les Rois abaisser, de règne en règne^ dans rintérèt de leur puissance, l'Aristocratie territoriale et militaire. Puis un jour il arrive que ces Rois ayant fauché toutes les tètes qui dépassaient le niveau commun, abattu tous les droits qui dominaient le droit universel; ayant ruiné les classes privilégiées, rasé les donjons féodaux, à force d'avoir voulu tout égaliser audessous pour que rien ne s^élevât au-dessus, se trouvent avoir creusé le lit où va couler à pleins bords le torrent de la Démocratie française.

Quand les héritiers de Louis le Gros décapitaient la Noblesse, humiliaient le Clergé, rançonnaient la Bourgeoisie, ils étaient poussés par une puissance mystérieuse à ce travail gigantesque, persévérant, instinctif d'unité, qui voulait qu'il ne restât pas un seul corps debout entre le Peuple et le Roi. Ils abattaient les unes après les autres toutes les branches de l'arbre féodal pour s'en faire une couronne qui devait absorber enfin tous les rayons de la puissance. Mais ils marchaient en aveugles dans cette route, ignorant qu'humbles instruments d'une œuvre providentielle, ils. n'étaient que le bras destiné à préparer l'avènement de cette force ^ alors inconnue, qui s'appelle aujourd'hui la Démocratie, dont le règne n'est que la réalisation dernière de la grande pensée d'unité qu'on retrouve au fond des des-

tinées de la nation française comme au fond des desti* nées de la nation romaine.

La nation française et la nation romaine ont constamment gravité autour de la même idée. Elles ont suivi des routes diverses pour arriver au même but. LMnstrument d'émancipation qui a servi à Tune et à Tautreaseul été différent. Dans Rome, dès le début, la Démocratie s'est trouvée face à face avec TAristocratie. Dès le début , elle a battu en brèche sa rivale avec la puissance des Tribuns, qui personnifiaient la doctrine d'examen, luttant contre les Consuls, qui représentaient la doctrine d'autorité. Dès le début, elle a détruit, sous l'inspiration, sous l'influence de l'esprit de révolte. Aussi lorsqu'on suit , page à page , l'histoire de la nation romaine, on voit parallèlement l'Aristocratie descendre et la Démocratie monter, si bien qu'un jour vient où ce sont déjà deux forces égales, deux puissances rivales qui 86 disputent le Gouvernement de la République. Alors l'une et l'autre sentent également la nécessité de se personnifler dans un homme qu'elles investissent à tour de rôle de la Dictature.

La Démocratie s'appelle tour à tour Marins, Jules- César, Octave. L'Aristocratie se nomme successivement Sylla, Pompée, Antoine. La lutte grandissant entre elles continue plus ardente, plus implacable, plus meurtrière, non sous l'aspect d'une révolution populaire, mais sous la forme d'une guerre civile. Au premier moment, laDémocratie l'emporte dans la personne de Marius, qui souille ce triomphe par la sauvagerie et

la cruaiité de son caractère. Marius à lui seul est toute une Convention ! L'ivresse de ce succès s'éteint bientôt dans les larmes, les misères et les douleurs d'une éclatante défaite. L'Aristocratieressaisit un instant, pour la reperdre à tout jamais, la domination avecSylla, qui la personnifie. Dans cette première phase, le représentant de l'Aristocratie , Sylla , est plus grand que Marius, le représentant de ta Déniocraiie. Dans la seconde phase, la Démocratie ne s'élève pas seulement en force et en puissance. Elle gagne également en héroïsme et en gloire ce que l'Aristocratie perd en éclat et en prestige. L'Aristocratie ne s'appelle déjà plus que Pompée et la Démocratie se nomme enfin César.

Du moins il y a encore dans le représentant du Patriciat , humilié et vaincu , une grandeur morale qui plrojelte sur la décadence de l'idée et sur la chute de l'homme, je ne sais quelle ombre poétique et quel reflet chevaleresque. Mais à la troisième phase de cette lutte colossale , dont l'issue doit décider 'de l'avenir du Monde , de la marche de la Civilisation et du sort de l'Humanité, l'Aristocratie déchue, énervée, avilie, sans orgueil et sans vertu , cupide , ambitieuse , débauchée^ tombe honteusement avec Antoine, tandis que la Démocratie règne glorieusement avec Octave, que ses contemporains surnomment Auguste.

En France , le développement des faits et des idées fut p\\i% vaste et plus varié. La Démocratie n'iekiàtâit^k encore, que déjà l'Aristocratie brillait de tout récl^t Hfe ^a force et de toute la splendeur de sa ^uissàiîéë. À

INTBODUCnON. 17

Rome, le Pouvoir^ qui avait miné la base, sur laquelle reposait Tautorilé des Patricieqs^ était né d'une^réyolte des Plébéiens, sous le nom de Tribunat. En Frapçe, c*est des rangs mêmes de la Féodalité que sortit la Royauté, qui allait consacrer ses efforts et ses travaux de plusieurs siècles à démolir, pierre par pierre, l'édifice de r Aristocratie, cet édifice, dont la Démocratie devait arracher un jour les fondements, pour en jeter la poussière au vent des révolutions.

Dans Rome , les Plébéiens commencèrent , poursuivireiât et achevèrent eux-mêmes l'abaissement et la ruine des Patriciens. En France , ce fut la Royauté qui fil tout d'abord l'œuvre de la Démocratie contre l'Aristocratie. Celle-ci était déjà désarmée quand celle-là, débordant de toutes parts comme un torrent , s'est répandue sur la France, reuvet*sant dans son cours impétueux la Monarchie et le Clergé, les Jurandes et les Parlements, la Noblesse et la Bourgeoisie. L'Aristocratie s'était abaissée , et la Démocratie s'était formée , à l'ombre même de la Royauté , sous l'égide du principe d'autorité. Quand vint le moment de la lutte, la Démocratie ne vit pas seulement l'Aristocratie devant elle, elle aperçut encore la Royauté au-dessus d'elle. La Royauté se trouvait alor^ placée sur sa route comme une forteresse qui barre le passage ; la Noblesse , la Bourgeoisie , le Clergé, n'étaient que les bastions de cette forteresse.

D'ailleurs, la puissance du principe d'autorité s'était seule manifestée; seule elle avait agi sur la marche

des événements y la situation des hommes et le coui*s des idées. La force de l'esprit de révolte était donc une force, contenue depuis des siècles , qui devait, lorsqu'elle éclaterait, faire explosion , de même que la vapeur trop longtemps comprimée dans une chaudière sans soupape, se répand dans l'air avec la puissance d'une trombe , quand elle brise , en s'échappant avec violence, la prison de fer qui la renferme.

Quand la Démocratie s'empara de cette force pour renverser tout le vieil édifice de la Monarchie , mêlant dans une commune vengeance la Royauté , la Bourgeoisie, la Noblesse, le Clergé, en un mot tout ce qui, étant une démarcation, s'opposait à l'unité universelle dans l'universelle égalité, elle s'en servit sans en calculer la portée. Dans Rome , après avoir attaqué, pendant des siècles, le Patriciat, en s' appuyant sur l'esprit de révolte, le Prolétariat le combattit à l'heure de la lutte suprême et décisive, en s'appuyant sur la puissance du principe d'autorité. En France, ce fut justement à cette même heure de lutte suprême et décisive que la Démocratie choisit, pour levier d'attaque et de destruction, la force de l'esprit de révolte. Elle ne pouvait donc pas être , comme à Rome , une armée disciplinée , remettant à un Dictateur ses destinées ; elle ne pouvait devenir que ce qu'elle a été, une révolution désordonnée qui se produit comme un ouragan terrible, une populace furieuse qui se répand comme une lave ardente. Au lieu d'une guerre civile comme à Rome, on eut donc en France une révolution populaire. Le Marins

de la Démocratie française fut la Convention. Napoléon Bonaparte allait être son Jules-César.

Jusqu'ici Tanalogie n'est que morale. Elle n'existe que dans le but vers lequel tendent les destinées de la nation romaine et delà nation française, ainsi que dans la mission que la Providence assigne à l'une et à l'autre, et dans Faction qu'elles ont été appelées à exercer successivement sur l'avenir de l'Humanité et la marche de la Civilisation. Au commencement do ce siècle, cette analogie n'est plus seulement morale, elle devient encore matérielle. Jules-César avait été la Démocratie romaine faite homme ; Napoléon Bonaparte est , à son tour, la Démocratie française faite homme. Jules-César avait à lutter contre les préjugés persistants du Patri* ciat, en même temps qu'il lui fallait comprimer les sauvages passions de la Démagogie. Ce fut aussi le rdle, ce fut aussi l'œuvre de Napoléon Bonaparte , qui eut une autre gloire encore, celle de cicatriser les plaies et de relever les ruines que la Révolution avait faites eu France et que Rome n'a pas pu connaître , elle qui a traversé des épreuves de guerre civile et non des crises d'anarchie révolutionnaire.

Cette diflërence matérielle de la guerre civile et de Tanarchie révolutionnaire continue à donner une physionomie difTérente aux faits extérieurs, qui servent au développement graduel de la pensée unitaire et à la marche ascendante de l'idée démocratique en France et à Rome. Quand l'élément aristocratique reparait en 1815, au lieu de s'appuyer en France sur la Dictature,

comp[^e à Rome , il s'incari^e dans une Oligarchie ; il est la doctrine d'examen ; il sq fait Monarchie représentsitive. Quand l'élément démocratique combat , en 1848, il ne se personnifie pas davantage dans un homme; il est l'esprit de révolte; il se fait révolution populaire : de là vient que dans le moment du triom*phe il détruit tout et ne fonde rien. Mais en France comme h Rome, dès que la Démocratie veut utiliser sa victoire et consolider son règne, elle rompt de nouveau avec l'esprit de révolte , elle s'incarne dans une individualité, elle revient au principe d'autorité ; elle se refait homme enfin, et elle se nomme Louis- Napoléon.

Ce sont les mêmes effets naissant des mêmes causes, quoique par des enfantements de nature différente. Les événements écoulés entre le règne de Napoléon et l'avènement de Louis- Napoléon , ne ressemblent pas à ceux qui remplirent la période romaine accomplie entre la mort de Jules-César et le triomphe d'Octave. Mais quelle identité de destinée entre Jules -César mourant sous le poignard des Patriciens, après avoir inauguré la domination de la Démocratie romaine, et Napoléon tombant sous une coalition de Rois, après avoir commencé l'organisation de la Démocratie française! Quelle analogie de situation entre Octave recueillant, avec la popularité de Jules-César, l'héritage d'un pouvoir qu'il exerce dans l'intérêt du Peuple avec l'appui de l'Armée, et Louis-Napoléon retrouvant, au retour de l'exil, le prestige des glorieux sou-

INTRODICTION. 21

venirs que le nom de TEmpereur a laissés dans toutes les imaginations, et dispersant à la fois avec Tépée des soldats les partis monarchiques qui repoussent la Démocratie, et les factions révolutionnaires qui menacent la Société tout entière pour reprendre, aux acclamations de la France, Tœuvre inachevée de son oncle!

Lorsqu'Octave domina sur la scène du monde, l'océan de la Démocratie avait creusé son lit, reculé ses limites, élevé son niveau. Il n'avait point encore absorbé le flux de l'Aristocratie. Le droit politique et le droit civil étaient toujours le domaine exclusif, le privilège spécial des races patriciennes. La barrière qui séparait les familles sénatoriales et les familles équestres des familles plébéiennes n'était pas abaissée. La nation romaine enfin ne formait pas encore cetle vaste unité, qui comprend l'universalité des citoyens, source commune de laquelle tout sort et dans laquelle tout rentre , vivante image de l'ÊgaHté qui n'accorde rien au hasard de la naissance et au jeu de la fortune, et qui donne tout au travail, au talent, à la vertu.

La Démocratie avait à conquérir, l'Aristocratie avait à défendre. L'une voulait marcher vers la réalisation définitive de son principe. L'autre s'efforçait de retarder ce mouvement de l'Humanité dont Rome était alors la tête ; car, à chaque pas qui s'accomplissait dans cette voie civilisatrice, elle perdait un privilège qui flattait son orgueil , un intérêt qui caressait son avarice. La lutte était modifiée dans son caractère. La Démocratie avait déjà tant monté, l'Aristocratie avait

n INTRODUCTION.

déjà tant décru, qu'au lieu d'un grand combat entre deux puissantes idées, ce n'était déjà plus qu'une querelle où la parole remplaçait l'épce. Sylla s'appelait Cicéron, Dans la résistance de TAristocratie on ne sentait plus les ardeurs de la foi, les entraînements de la passion qui donnent de la grandeur à une cause. L'amour des vieux principes n'était plus un culte dans l'esprit des sénateurs et des chevaliers. C'était une affaire d'habitude, de mode, d'intérêt ou de parti. C'était un préjugé et non une reUgion, et le fanatisme ne pouvait plus expliquer l'aveuglement et l'endurcissement des classes privilégiées, ne défendant plus que par égoïsme et par vanité les anciennes lois qui tendaient à maintenir la richesse des uns et la pauvreté des autres.

C'est sur ce terrain que la question se trouvait placée. La différence des fortunes importait beaucoup plus aux Plébéiens et aux Patriciens que la différence des rangs. Ce que ceux-là voulaient détruire, ce que ceux-ci voulaient conserver, c'étaient surtout les institutions qui perpétuaient cette différence dans les familles, favorisant à l'excès les seconds au détriment des premiers qu'elles parquaient dans le Prolétariat, comme si Dieu même les eût classées ainsi pour l'éternité. La Liberté, au fond, n'était qu'un moyen, qu'un instrument; le but, c'était l'Ëgalité, C'est ce qui explique comment la Démocratie abdiqua avec enthousiasme sa Liberté entre les mains d'Octave, qui venait lui apporter l'Égalité.

La Démocratie, avec cette intuition, qui est le génie des masses, comprenait instinctivement qu'elle ne pouvait posséder cette Égalité, la plus ardente de ses espérances, le plus beau de ses rêves, qu'autant qu'elle serait placée sous la protection d'un homme, maître de tous les autres hommes. Le règne de l'Aristocratie s'est toujours personnifié dans des assemblées, et toujours les assemblées, qu'elles soient héréditaires ou élues, tlonneront le règne de l'Aristocratie. Le règne de la Démocratie , au contraire , s'est constamment incarné dans un seul, et toujours le pouvoir d'un seul deviendra le règne de la Démocratie, parce que là où un seul est au-dessus de tous, tous les citoyens sont socialement égaux sous sa domination, de- même que tous les hommes sont religieusement égaux devant Dieu.

Octave fut donc un instrument de la Providence, qui se servit de sa personnalité pour accomplir ses desseins, lorsqu'il entra dans ses vues de pousser en avant l'Humanité sur le chemin de la Civilisation, en favorisant Tavénement de la Démocratie romaine. Mais cette même Démocratie contenait dans son sein des éléments impurs qu'il fallait réprimer dans Tintérêt même de TAristocratie.

Au-dessous des légitimes aspirations du Prolétariat vers les biens moraux et matériels que la Société promet ;iu travail et au talent, fermentaient les passions criminelles d'une tourbe d'esclaves et de débauchés, lie de là Nation , ennemis à la fois des Plébéiens et des Patriciens, qui aspiraient à tout conquérir par la violence et

2^ IN:ï;RpDlCTiON.

Iç^çrirpe. Ces. hor^iï^jes , que le frein de la qoRipiression a seul retenus , ne pouvaient être domptés quie par la main dje fer d'un pouvoir qui lirait de son unité la force dje tout plier sous un joug salutaire. Si, au lieu de (rouvc^r devant eqjt la puis^pe d'Octave, il^ n'avaient rencontré qu'une Aristocratie affaiblie et dégénérée , comme l'était alors l'Aristocratie romaine, ilp auraient eu leur jour de triomphe.

Les Patriciens n'étaient, en effet, unis enjtre eux contre les Plébéiens que par la communauté du danger (^u,i meriaçait leurs intérêts de caste. Victorieux d'Qc-* l^ve, ils se seraient aussitôt divisés, déchirés, et un JQMr, au lieu de se réveiller vaincu^ par une Démocratiie, régulièrement organisé^ et puissamment contenue, ils auraient été surpris par l'explosion soudaine d'une D^m^gogie furieuse^ éteignant un océan de flamme dfi^i^s une mer de sang , et l'Aristocratie , ensevelie avec s^p^ prérogatives et s^ rich^s^s spus les décombres de Rprpe, aurait disparu du livre de l'histoire. Octave, du Ofoins, lui laissa la, fortune et la vie; sa victoire, en achevant d'abattre la puissance des Patriciens, les sauva de \^ ruine et d^ la mort* Octave , en faisant triompher la Démocratie, fit durer la Société.

Louis-Napoléon, avait été prédestiné par la Providence à remplir en France une mission analogue , dans une situation, identique au fond, quoique différente dans la. forme, Ms^is avant de retracer à grands traits la physiqnomie morale et, matérielle de cette situation , qui explique le gr^d, acte de 1851 , il est nécessaire de

remonter le court des àniVée^ , jusqu'iiFu VaAe mouvement *Aê 178b, Afin d'indicfuèr les bauâes tt^^jltifffé» donl elle eÀ viée. L'histoire etitière de ce siècle éM dam l'tfftftly^ dé ces tàttsè^, non hioihs profondes iqiife variées.

Avant 1 V89, il existait utie Noblesse qui avait recueilli sur les lèvres mourantes du èontiétable Anne de Montmorency, décapité à Toulouse, par ordre du cardinal de Richelieu, ITime de la Féodalité. Cette Noblesse avait gardé de tes anciens dh)its seigneuriaux des privilé^s de race qui faisaient d'elle la vassale de hi Royauté et la suzeraine de la Bourgeoisie. Klle était au-dessous du Roi; mais elle était au-dessus du Pet^ple. C'était une Nation dans la Nation, qui comptait alors trois grande^ couches superposées l'une sur l'autre. La dernîèrfe était la plus étendue. C'était le PeiUplé qui frémissait, en bas, lorsque son regard s' élevant en haUt, il apercevait auprès du Trône une race distincte des autres cla^;^ sociales^ qui f^rtnait h tout ce qui ne soHàit pas d'elle, la carrière des grandes charges de la !Vtonarchio, dé* emplois honorifiques ou lucratif, et des hautes dignité* de l'Ëtat.

La première couche, resserrée dans ûtt cerdc étroit, était cette race distincte, qui tenait son rang, sa fortune, 80h autoHté du droit de là naissance. Mais entfie cette couche supérieure et la cbuche inférieure , il feé trmivail une c^che intermédiaire: ô'était la Bourgeol- *fe, avànl-garde dii Peuple, âlot^ placé à Tarrièrëprde du itiravèHilent de la NatioA (VatlçiHée tbr* riittfté;

la Bourgeoisie , dont l'envie et la vanité s'irritaient à la pensée qu'il y avait en avant d'elle une classe plus favorisée, plus puissante et plus riche, une classe, enfin ^ dont elle n'était pas même l'égale dans le Gouvernement et dans la Société.

Placée plus près de la Noblesse que le Peuple, la Bourgeoisie était appelée à recueillir plus directement et plus immédiatement l'héritage de ses prérogatives de naissance et de ses privilèges de fortune. Elle était intéressée , plus encore que le Peuple , à la déposséder de ces avantages qui excitaient sa jalousie et sa convoitise. 11 était donc naturel qu'elle engageât la lutte. C'est ce qu'elle fit, dès cette époque, d'abord sous l'égide de la Royauté, puis par-dessus la tête du Roi. Dans cette lutte , elle fut suivie par le Peuple , mystérieusement poussé contre la Noblesse par amour de l'Égalité. 11 servit par instinct, plus que par réflexion, d'instrument à la Bourgeoisie, que l'amour de la domination entraîna sur la scène où allait se jouer le prologue du grand drame de la Révolution française, dont nous voyons aujourd'hui l'épilogue.

La Noblesse, qui constituait alors tout le parti de la résistance, était elle-même scindée en deux ; car pendant que la Démocratie s'organisait , l'Aristocratie se dissolvait : la seconde ressemblait au reflux, et la première au flux de la Nation. Il y avait la Noblesse de race et d'épée, et la Noblesse de robe et de finance. Celle-ci était à la fois à la queue de l'Aristocratie et à la tête de la Démocratie . Sa force était surtout dans

les Parlements, qui, après avoir ouvert le chemin à la Démagogie, par leur opposition contre la Royauté, furent emportés en même temps qu'elle par la tempête qu'ils avaient appelée. La Noblesse de robe et de finance disparut dans cette tempête avec la Noblesse de race et d'épée, dont elle avait imprudemment séparé sa cause. Ces deux Noblesses, couchées le mère jour sur le sol de la France, parmi les ruines de la Monarchie, par le vent des révolutions, formèrent un parti du passé, parti vaincu, mais non détruit, qui garda, même après sa commune défaite, la trace de ses deux origines.

La Bourgeoisie était unie dans un même efTort contre la Noblesse. Mais elle-même renfermait déjà dans son sein deux nuances très-caractérisées. Il y avait la Bourgeoisie lettrée et la Bourgeoisie industrielle. La première comprenait toutes les professions libérales; la seconde renfermait tous les états mercantiles. Ces deux nuances, qui se perdaient en apparence dans la vaste révolte des classes bourgeoises , secondées par les classes ouvrières, contre les classes nobles , se personnifièrent en réalité , Tune dans le parti de la Monarchie constitutionnelle, Tautre dans le parti de la Répuk)lique représentative. Unies pour renverser, désunies pour fonder, elles se ressemblaient cependant par un trait caractéristique. L'une et l'autre avaient emprunté à la Noblesse de robe et de finance son naissant amour du parlementarisme. L'une et l'autre tendaient à transporter le Gouvernement de TËtat au sein des assemblées

délibérantes ; c^r l'une et l'autre comprenaient que ne ^ pouvant pas asseoir, comme la Noblesse, leur doraination sur la naissance, elles devaient demander le Pouvoir à d'autres moyens d'influence et d'action.

La France vivait dans une tempête. De même que sur l'océan , où la vague pousse la vague , où le flot suit le flot, au milieu de cette tempête, la couche inférieure montait constamment sur la couche supérieure. La Noblesse de robe et do finance avait éclipsé la Noblesse de race et d'épée. La Bourgeoisie lettrée remplaça la Noblesse de race et de finance , pour laisser, à son tour, arriver sur le premier plan la Bourgeoisie industrielle. La Monarchie constitutionnelle avait eu son, heure de règne; la République représentative eut aussi son jour de triomphe.

Monarchie constitutionnelle ou Répubhque repré^ sentative , c'était toujours la Bourgeoisie dominant la Nation par les assemblées délibérantes , sa personnification naturelle. Le Peuple eut un vague instinct de cet escamotage politique. Il comprit que, sous une autre forme , l'intérêt aristocratique se perpétuait par le Gouvernement parlementaire , barrant toujours le chemin à l'idée démocratique. C'est alors qu'il fit soudainement irruption dans les régions de la politique. Malheureusement il se précipita dans la mêlée en aveugle et en furieux, brisant tout, jusqu'à ce que, dans ce débordement sans r^gle et sans frein , la lie de la Société surgissant à la surface, envahit la Convention, qui fut alors une esipèce de Gorgone , dont les t^ois tête»

étaient la Démagogie, la Terreur et la Corruption. Puis le monstre fut muselé par la main puissante et g\o* rieuse de Napoléon Bonaparte, qui vint personnifier la Démocratie française.

Il y eut alors deux grands partis vaincus, la Noblesse et la Bourgeoisie, deux partis subdivisés en quatre coleries qui s'effacèrent, sans se résigner à disparaître. La Démagogie aussi fut domptée. Mais la Démagogie, qui s'appelait alors le Jac ^binisme, et qui s'appelle main* tenant le Socialisme^ n'est pas un parti politique. Elle est la négation de la Civilisation elle-même. La Déma* gogie resta donc au sein de la Société comme un élément destructeur, sans devenir une force organisée. Sous le règne de l'Empereur, cet élément fut caché dans le manteau de gloire et de grandeur qui enveloppait la France, de même que les quatre coteries qui forluaient, dans leur ensemble, le parti du Passé, furent absorbées dans la grande unité nationale. Lorsque le géant du siècle tomba sous les coups de l'Europe^ quand le monument que son génie avait élevé à l'idée déoiocralique s'écroula tout d'une pièce, de ses débris on vit surgir ces quatre coleries, qui se disputèrent la domination de la France.

l^ Noblesse devint le Royalisme; la Bourgeoisie fut le Libéralisme. Les royalistes se subdivisèrent en royalistes absolus et en royalistes constitutionnels. Les libéraux se partagèrent en libéraux monarchiques et en libéraux républicains. Le Peuple avait déjà compris vaguement que la cause de Bonaparte, c'était la sienne.

personnifiée dans un nom d'homme ; il resta tout à la fois démocrate et napoléonien. Au même moment, les tronçons du serpent de la Démagogie recommencèrent à s'agiter pour se rejoindre. Ainsi , à mesure qu'on descend le cours de ce siècle, on voit l'Aristocratie se subdiviser et se dissoudre, quoiqu'elle se généralise, en face de la Démocratie, qui se fortifie et se développe, en même temps qu'elle se personnalise.

Pendant les quinze années du Gouvernement de la Restauration, la lutte des intérêts démocratiques contre les intérêts aristocratiques se poursuivit, sous une forme nouvelle, en se personnifiant dans le combat que les libéraux livrèrent aux royalistes sur le terrain de la Monarchie constitutionnelle , combat dont l'action administrative et l'influence politique étaient le but suprême. La Monarchie de 1830 ne fut qu'une transformation de la même lutte. La Noblesse perd le terrain que gagne la Bourgeoisie. Ce n'est plus celle-là, c'est celle-ci qui se trouve alors placée sur le premier plan. Mais la Noblesse recule en résistant encore devant la Bourgeoisie qui se sépare en deux camps. Une moitié se défend; l'autre moitié attaque, placée àl'avant-gardc d'une armée qui se recrute déjà dans les rangs du Peuple, etdonl Tarrière-garde s'étend aux dernières limites de la Nation.

De ce moment, le Royalisme devient le Légitimisme, le Libéralisme devient l'Orléanisme. En face d'eux, le Radicalisme commence à se montrer sur la scène poli-

tique y combattant au nom de la Démocratie contre r Aristocratie, qui comprend alors toutes les coteries de la Noblesse et de la Bourgeoisie^ et qui devient une véritable Babel oligarchique. La lutte se poursuit plus ardente, plus implacable, plus acharnée jusqu'au jour où elle aboutit à la Bévolution de février, qui amène Tavénement de la Bépublique, sans assurer le triomphe du Peuple. Du sein du Radicalisme surgit de nouveau la Démagogie , qui se manifeste sous la forme du Socialisme épouvantant à la fois , sous cette forme nouvelle, la Noblesse dégénérée, la Bourgeoisie abattue et le Peuple victorieux. L'Aristocratie, exploitant avec une habileté machiavélique les terreurs sociales, combat la Démocratie, en la confondant à dessein avec la Démagogie. On y retrouve Scipion, Caton, Cicéron s*unissant pour défendre les intérêts aristocratiques, qui ne sont plus que des intérêts matériels, contre les intérêts démocratiques.

Scipion se nomme Changarnier; Caton s*appelle Dufaure ; Cicéron se nomme Thiers. La foi monarchique est éteinte. L'orgueil de race n*est plus qu'un souvenir. I^ fanatisme politique est mort. Sous la cendre de ces passions grandioses et chevaleresques, il n'y a plus que la Vanité qui intrigue, que la Cupidité qui se défend, que l'Ambition qui sollicite. On veut conquérir le Pouvoir; on veut acquérir la fortune. Les monopoles industriels, les emplois administratifs deviennent également le motif de la défense comme ils sont la cause de Tattaque, avec cette différence que l'attaque se pré-

sente avec la puissance d'une idée à laquelle appartient l'Avenir, tandis que la défense , Qui n'est plus qu'an reflet du Passé, ne s'appuie que sur la force d'un intérêt.

Le Sénat et le Tribunat romains des dernières années de la République se trouvèrent ainsi représentés dans la Ck)nstitudnte et dans la Législative. La Majorité y rappielait le Sénat, et la Minorité, le Trîbunat. La Majorité, c'était la résistance, le Passé, l'Aristocratie. La Minorité, c'était le mouvement, l'Avenir, lt\ Démocratie. Mais la situation de la République française était plus compliquée que la situation de la République romaine. A Rome, le Sénat était homogène ; en France la Majorité était hétérogène. Formée des débris successifs des divers partis qui s'étaient combattus et remplacés avant de se grouper; composée d'hommes qui avaient gardé les préjugés et les passions, ceux-ci de la Noblesse de race et d'épée, ceux-là de la Noblesse de robe et de finance, d'autres de la Bourgeoisie lettrée, beaucoup de la Bourgeoisie industrielle, cette Majorité , qui se plaçait en travers du chemin de la Démocratie, n'offrait qu'un sol mouvant, qu'un terrain sablonneux sur le«^ quel rien ne pouvait s'élever de solide et de durable. Elle possédait une force de réaction-. Elle n'avait aucune puissance de création. Les quatre divisions principales qu'elle renfermait dans son sein s'étaient encore fractionnées dans la Législative, sous l'influence délétère des ambitions personnelles, en coteries infimes.

Quaiid le aentiment d'une haine politique ou la peur d'an péril scK^ial cimentait tous ces éléments, ils^ semblaient ne former qu'un bloc, tantôt contre T Autorité, tantôt contre l'Â&archie. Mais la haine assouvie ou le péril passé, le bloc se brisait en vingt fragments» La Minorité u'était pa& plus homogène que la Majorité. On ne retrouvait en eUe ai Tàme, ni la pensée de la Démocratie. EUe en portait le masque plulôl que le visage. Dans le* Peuple, elle ne voyait guère qu'un marche-pied pour arriver au Pouvoir par le chemin de rOpposition. A son centre, elle subissait la pernicieuse influence de cet esprit parlementaire, qui n'a toujours été qu'un martefi^u pour détruire et qui ne sera jamais upe truelle pour édifier. A ses ailes, elle s étendait jusqu'à la Montagne, qui représentait le Socialisme dans toutes ses variétés ^ la Démagogie à tous ses degrés. Ainsi, la Majorité était impuissante à défendre la Société; car, victorieuse du Président, elle se serait dissoute, et les éléments divers dont elle était composée auraient, en se séparant, ouvert passage à l'ennemi. La Minorité était également inhabile à organiser la Démo-cratie; car, triomphante de TAristocratie , elle se serait divisée, et, de ses rangs désunis, au lieu d*un Gouvernement, on aurait vu sortir l'Anarchie : Majorité, Minorité n'étaient plus que de la poussière.

Sur cette poussière, on ne pouvait donc rien construire; Tédifice social no pouvait pas s'y raffermir; l'unité nationale ne pouvait pas s'y constituer. Il fallait qu'un souffle puissant la lit disparaître, car die était le

sable qui cachait le sol, le nuage qui voilait TA venir. La parole de Louis-Napoléon devait être ce souffle. Mais avant que cette parole retentit , comme la trompette du peuple de Dieu au son de laquelle on vit miraculeusement tomber les ruines de Jéricho, la France devait arriver jusqu'au bord de Tabime , tiraillée entre deux conspirations également dangereuses, également formidables, la conspiration parlementaire et la conspiration communiste, qui ont marché parallèlement, pendant trois années.

L'aveuglement des légitimistes et des orléanistes, s'agitant dans leur impuissance et leur stérilité , poussait à cet abîme avec autant d'impétuosité que la fureur des démagogues de toutes les nuances et la folie des socialistes de toutes les écoles. Cet aveuglement fortifiait les partis révolutionnaires de tous les légitimes mécontentements du Peuple, constamment sacrifié aux égoïstes intérêts de TÂristocratie , qui dominait dans la Législative. Il affaiblissait, au contraire, le Président, sans cesse harcelé par une Opposition systématique et passionnée, qui minait son autorité, enchaînait sa volonté, si bien qu'il ne pouvait rien , ni pour sauver la Société, ni pour organiser la Démocratie. *

Les partis révolutionnaires, par un étrange miracle, se rencontraient dans celte Opposition, non moins fatale au repos du Pays qu'à l'action du Gouvernement, avec les partis monarchiques. Les uns et les autres y étaient comme jetés par une puissance mystérieuse, par une divination magique. On eût dit qu'ils dompre-

liaient instinctiveoient que Louis-Napoléon possédait la force qui devait les vaincre ^ cette force avec laquelle il devait du même coup écraser les premiers el dissoudre les seconds, afin de réaliser, dans toute sa plénitude, par le règne de la Démocratie, hiérarchiquement organisée, sous la protection du principe d'autorité, la grande pensée de Funité nationale.

Quelques jours après la tempête de Février, les partis monarchiques, en revenant de leur première épouvante et de leur première stupeur, n'avaient songé qu'à sauver du dernier naufrage de la Royauté les intérêts aristocratiques. C*est avec cette pensée que le 4 mai 18i8, ils avaient acclamé la République à la Constituante. A la veille de TÉlection présidentielle, lorsqu'ils virent qu'ils allaient être débordés par le Peuple, que la magie des souvenirs et la puissance des idées entraînaient au scrutin comme un seul homme, pour y inscrire sur les bulletins de vote le nom du neveu de TEmpereur, ils se placèrent, par une lactique non moins habile qu'intéressée, à la tête de ce mouvement national, dans le but de recueillir les fruits de la victoire. Mais ils subissaient à regret la candidature de l^uifr-Napoléon comme une nécessité. Cette candidature était pour eux un écueil qu'ils essayaient de tourner, ne se sentant pas assez forts pour le franchir sans s y briser. A leurs yeux, FËIu de la France lut donc, dès l'origine, un ennemi qu'ils devaient tromper par la ruse, ne pouvant le vaincre par la force. C'est ainsi »iue, dans le sein de la Constituante, ils irapportèrent

à son gouvernement leur hypocrite concours qu'avec l'espoir et la volonté de le dominer.

Au moment même où la Législative se réunissait à Paris, le 29 mai 1849, elle apportait dans les rangs de la Majorité , comme dans les rangs de la Minorité, le levain d'une ardente et sourde hostilité, qui devait grandir enfin jusqu'à la hauteur d'une conspiration parlementaire. La Majorité se groupa tout d'abord autour de Louis-Napoléon contre la Minorité, dans Tespoir d'exploiter sa Présidence au profit des intérêts aristocratiques. Mais lorsque les partis monarchiques comprirent qu'arrivé au Pouvoir, porté sur les flots die la popularité du plus grand nom des temps modernes, comme la personnification vivante des intérêts démocratiques, le neveu de l'Empereur resterait fidèle à la cause du Peuple, ils résolurent de lui arracher par la ruse ou la violence une autorité qui les menaçait dans leur domination.

Ce fut le message du 31 octobre qui éclaira les partis monarchiques sur le véritable caractère de la mission providentielle que Louis-Napoléon se sentait appelé à remplir dans cette époque de transition entre le Passé et l'Avenir de la France. Dans ce message , le neveu de l'Empereur leur donnait un solennel et premier avertissement qui fut entendu, mais qui fut dédaigné. Unis encore avec le Gouvernement pour l'action, ils s^'en séparaient déjà en pensée. La loi du 31 mai fut le fruit de cet accord apparent, de cette alliance extérieure, qui ne trompa pas longtemps le Pays. Cette loi était à

peîiie promulguée que Louis-Napoléon marcha vers MD but, dans T isolement et le silence, ayant sur la poi«trîne deux pointes d'épée, Tune tenue par des mains monarchiques, Tautre tenue par des mains révolutionnaires.

Placé entre une conspiration parlementaire et une conspiration communiste, TËIu de la France comprit à son tour que les monarchistes d'aujourd'hui n'étaient ni moins aveugles, ni moins incorrigibles que les royalistes d'autrefois, qu'eux aussi n'a\aîent rien appris des leçons de l'histoire , ni rien oublié dans l'épreuve des révolutions. Il sentit qu'il avait en eux des ennemis non moins ardents, non moins irréconciliables que les révolutionnaires, car il aimait le Peuple, dédaigné des uns et trompé par les autres , et il était profondément dévoué au bonheur de cette France qu% sacriGaienl tous à leurs liassions, à leurs intérêts, À leurs préjugés.

Louis-Napoléon le comprit ; mais , avec cette patience du lion qui sent sa force, il résolut de renfermer ses pensées dans sa grande àme et de contenir les bouillonnements de son noble cœur jusqu'à l'heure marquée pour l'accomplissement de son œuvre de patriotisme. Volontairement résigné aux jugements aveugles de l'opinion, il poussa l'héroïsme de l'abné^ gation jusqu'à livrer momentanément sa renommée pour le succès de cette œuvre d*où dépendaient le salut de la SDciété, le triomphe de la Démocratie et la

grandeur de la France. Parfois seulement on entendait

tomber de ses lèvres un mot , éclair d'intelligence , on voyait passer dans ses yeux un regard , étincelle de colère , signes précurseurs qui révélaient l'àme de feu cachée sous cette enveloppe de glace. Il signait le décret de révocation du général Changarnier, qui retomba aussitôt dans le néant de son impuissance. U parlait aux habitants de TÂisne de ses amis des chaumières et des ateliers. Aux paysans de Dijon, il dénonçait les ennemis du Peuple, cachés dans les rangs de la Législative. Aux soldats de Paris y il annonçait qu'il comptait sur leur dévouement, quatid viendrait le jour de l'action. Devant les exposants de Londres , il confondait les hallucinations monarchiques et les utopies socialistes dans une commune condamnation. Mais on ne voulait voir dans ces avertissements du neveu de l'Empereur que des révoltes d'enfant. Louis -Napoléon laissait croire et laissait dire. U savait bien qu'il aurait son jour, et que ce jour-là les plus habiles reconnaîtraient leur maître.

Les légitimistes et les orléanistes , aussi bien que les démagogues et les socialistes, furent trompés à ces apparences d'apathie et de mutisme y derrière lesquelles ils ne savaient pas découvrir la force de caractère de l'homme qui se domine soi-même, de l'homme qui possède sur son âme assez d'empire pour dompter son orgueil, jusqu'à dissimuler son génie. La conspiration parlementaire poursuivit son développement souterrain sur les bancs de la Majorité et sur les bancs de la Minorité. Nouée au sein de la Commis-

INTRODUCTIOPC. 39

sion de prorogation de 1850, fortifiée en 1851 par Talliance des partis monarchiques et des partis révolutionnaires , elle marchait la tête haute, dans une pleine sécurité, rejetant la Dotation, refusant la Révision, lorsque Taudace des intrigants et des ambitieux, qui s'étaient ligués contre l'Élu de la France pour renverser violemment son autorité par un coup d'État de la Législative, excitée par le Projet de rappel de la loi du 31 mai, s'accrut tout à coup sans mesure et sans prudence. Dans Taveuglement de leur haine et de leur colère, les partis monarchiques et les partis révolutionnaires, s'abusant sur leur influence dans le Pays, méconnaissant la popularité du Président» portèrent à I9 tribune, par l'organe des Questeurs, la proposition de la réquisition directe, qui n'était rien moins qu'une déclaration publique de guerre immédiate. Le Président et la Législative furent dès ce jour-là, comme deux armées en présence, qui ne peuvent tarder d'en venir aux mains.

L'hostilité était flagrante, la lutte inévitable. Le Pays, agité, troublé, demandait une solution prompte et décisive à ce conflit, qui s' élevant, dans les hautes régions de la politique, entre les deux grands pouvoirs de TÉtat, menaçait d'éclater sur lui en une effroyable tempête. La Législative voulait déposer le Président. Si la proposition des Questeurs eût été adoptée dans la séance de jour du 1 7 novembre où elle fut discutée, une séance de nuit aurait succédé qui aurait vu aboutir la conspiration parlementaire. On savait du moins que

ce plan avait été dans la pensée des meneurs de la coalition des partis hostiles à TÊlu de la France. Louis- Napoléon ne pouvait échapper au sort de Louis XVI qu'en devançant la Législative par une énergique initiative. Il fallait qu'elle fût dissoute ou qu'il fût renversé. Il portait en lui les destinées de la France. 11 ne pouvait hésiter ; il n'hésita pas.

Non, Louis-Napoléon ne pouvait pas hésiter, car la conspiration parlementaire, fomentée contre la République, servait de manteau à une conspiration communiste ourdie contre la Société. Pendant que les légitimistes et les orléanistes agitaient la Législative par leurs passions et leurs intrigues, les démagogues et les socialistes enlaçaient le Pays dans un vaste et ténébreux réseau d'associations secrètes, qui rayonnaient de Paris dans le nord, Touest et te centre, et de Lyon dans tous les départements du midi. Une terrible Jacquerie s'organisait : dans les campagnes pour Tincendie et la dévastation; dans les villes, pour le massacre et le pillage. C'était comme une invasion de barbares qui se préparait dans les antres de l'anaixhie» prête à couvrir la France civilisée de cendres et de ruines. Cette conspiration avait son gouvernement^ son état-major, son armée, ses capitaines, ses soldats, ses plans, ses arse^ nauK, ses munitions, ses places fortes. Elle devait éclater au nord, au midi, à l'ouest, à l'est et au centre, à la mémie heure, de sorte que le Socialisme aurait Hvré bataille à la Société sur toute l'étendue du territoire de la République. Si courageuse et si habile que pouvait

INTRODUCnOfï. 44

être fat défense, une aussi formidable attaque aurait été comme un de ces ouragans qui passent, mais qui laîfr^ sent après eux d'irréparables désastres et d'éternettes ruines.

Il n'existait qu'un moyen d'affaiblir l'ennemi» c^était de le déconcerter en le surprenant, c'était de le préve* Dv en marchant sur lui, avant qu'il ne fût prêt, de le disperser avant qu'il ne fût rallié, de l'écraser arant qu'il n'eût le temps de se reconnaître ; c'était enfin de déjouer son plan, en le provoquant sur un autre champ de bataille que celui qu'il avait choisi, à un autre jour que celui qu'il avait arrêté. La Constitution seule s'y opposait, de même qu'elle s'opposait à la dissolution de la Législative. Il n'y avait pas à balancer : on ne pouvait défendre la République contre les légitimistes et les orléanistes, la Société contre les démagogues et les socialistes, qu'en déchirant la Constitution. Il fallait donc la déchirer. C'est ce que fit Louis-Napoléon, se dévouant au salut de la France, menacée d'une double guerre civile, avec cette calme énergie et ce froid courage qui n'appartiennent qu'aux fortes natures, aux natures d'élite. Depuis longtemps sa résolution était prise. Elle avait été mûrement réfléchie, longuement préparée. Après le renvoi, par le conseil d*Ëtat à l'Assemblée, du projet de loi sur la responsabilité du Président delà République, l'exécution de ce dessein patriotique avait été décidée.

Le jour était fixé dans la pensée du Prince. Les hommes qui devaient le seconder dans cette œuvre de

dévouement au Pays étaient choisis et prévenus. Ils étaient prêts. Le Peuple espérait^ TÂrmée attendait. Le 2 Décembre, quand le soleil ^ qui avait éclairé le champ de bataille dWusterlitz^ se leva sur Paris, Louis-Napoléon avait agi. 11 avait marché contre les partis monarchiques, qui conspiraient la chute de la République, et contre les partis révolutionnaires, qui méditaient la ruine de la Société. L*Ârmée l'avait suivi ; le Peuple l'avait applaudi ; la France était sauvée.

DUH

L'acte du 2 décembre , que nous allons raconter dans ses détails les plus intimes , a eu des causes de haute politique et des raisons d'être que notre collaborateur a exposées dans son introduction. Avant d'entrer dans notre récit, nous ne pouvons nous dispenser de faire en quelque sorte le chapitre préliminaire des faits. Pour cela nous devons remonter nssez loin en arrière.

Après la surprise de 1848, les parlementaires furent débordés. Ils virent avec stupeur , avec effroi , ce qua

leurs doctrines avaient produit dans la société. Apparurent les démocrates rouges. Il faut bien en convenir, les hommes des anciens partis ne brillèrent alors ni par le courage ni par la dignité. En face des éventualités d'une nouvelle terreur, ils se firent bien petits et bien rarapant&« Us acclamèrent tout ce qu'on voulut. Plu^ t^rd, ils diient que c'était pour te créer un terrtin nei4re, que la République était le parti qui les divisait le moins. Cela n'est pas vrai. Ils passèrent avec armes et bagages sur ce terrain-là, parce qu'ils ne se croyaient pas en sûreté sur le leur. Ceci est de l'histoire. Alors ils ne songeaient plus à leurs querelles; ils ne songeaient qu'à leur salut. Quelques chefs de parti, comme M. Berryei, firent exception. Us crurent revenir à leur royauté de droit divin par le désordre, et le Moniteur constate qu'ils se mirent de son côté. Ainsi, les uns, par peur, les autres, par calcul, laissèrent aller à la dérive le vaisseau de l'État vers les écueils de la démagogie, de l'anarchie. En juin 1848, la peur les mit tous 'à la suite du général Cavaignac qui les avait sauvés; cependant ik ne l'aimaient guère; n'importe ils obéissaient, «t quand le général frappait sur ses boUes avec sa cravache en pleine Assemblée, personne ne s'avisait de trouver cela inconveaant.

Un d'eux, qai depuis a été l'un des plus ardents adversaires du Président, un homme de génie pou'*tanty qui s'est teint en rouge après avoir sollicité les votes des blancs, disait dans un salon, en parlant du général Cavaignac et de son parti, quand on prévoyait l'électioQ

D'IN COUP WÈTAT. 4K

du prince Louis-Napoléon: « Ils ne dépendront pas du pouvoir; ils feront un coup d'État, de la terreur, et ils nous guillotineront. » C'est ainsi que la peur trans^ formait à leurs yeux un honnête homme , un brave gè* Qéral en un buveur de sang.

Ah ! si un prince quelconque fut venu à cette heure prendre le pouvoir, ils eussent béni ce prince. Ils le disaient.

Lorsque six miUions de suffrages nommèrent Louis- Napoléon Bonaparte, président de la République, et qu'ils virent tout à coup la patrie rassurée sous le prestige de ce grand nom, ils commencèrent à respirer. H faut en convenir, c'est le prestige du nom qui, pendant trois ans, a maintenu la France en paix et en prospérité; car le neveu de l'Empereur n'a pas gouverné. Ce sera la honte éternelle des partis , et sa gloire à lui , la plut grande peut-être aux yeux de la postérité. Jamais il ne fut donné de voir [Jus entière et plus noble abnégation. Le Président de la République accepta franche-* ment et loyalement son mandat. I^a France ignore trop les instances réitérées, inouïes, qui furent faites près de lui par la plupart des délégués que les départements envoyaient avant l'élection du 10 décembre. « Faites vous empereur, lui disait-on; c'est le vœu du pays. » C'était une prière, parfois c'était presque une condition de vote. Eh bien! cette réponse, nous avons eu l'houneur de l'entendre de sa bouche : « Je ne prendrai que ce que la France me donnera. »

Le prince Président exigea des plus chers dévoue*»

ments, et de Tentourage le plus attaché , Fabnégation qu'il montrait lui-même. Dans le but d'opérer le i*approchement des par is pour le bien de la France^ il donna le pouvoir aux hommes de la légitimité et de rorléanisme. — M. de Falloux devint ministre. I^e prince arrivait ainsi d'emblée à l'abnégation la plus absolue. Il ne cessa de faire aux anciens partis les plus larges concessions. Quand on lui disait : a C'est pour le bien de la France. » « Alors faites, » disait-il. Cette noble loyauté, ils la prirent pour de la faiblesse en lui ou pour de la puissance en eux. Il leur prêta loyalement son concours \H)ur museler les passions démagogiques. Le nom prestigieux de Napoléon leur donnait une immense autorité. Ils crurent que cette autorité venait d'eux-mêmes. Leur orgueil et leur audaœ montèrent jusqu'à la hauteur de leurs illusions. Ils se dirent : la France est avec nous.

On vit surgir tout ce que la peur avait comprimé : les ambitions ardentes, les égoïsmes effrénés. L'Assem* blée devint un foyer de complots de toutes sortes.

Les uns veulent une république rouge; d'autres appellent Henri Y ; d'autres enfm demandent la branche cadette ; puis des ambitions secondaires s'agitent audessous, dans leur propre intérêt. Et tout cela s'atoue hautement, la tribune retentit tous les jours de ces scandales. Les journaux des partis font au poutoir exécutif une guerre acharnée , incessante. Pour l'attaquer, pour le déconsidérer, ils ne reculent devant rien. Sans cesse on invoque contre lui, qui ne Fenfreiot

pas y cette Constitution qu'on a vingt fois pour soimême déclarée absurde, qu'on a déchirée, mutilée, et qu'on mettra sous les pieds à l'heure venue pour faire un coup d*Ëtat monarchique. Les chefs de parti , les sommités de la Chambre vont recevoir et donner des instructions à Forsdorf et à Claremont.

On conspire en plein jour, audacieusement, contre le Président; on l'enveloppe dans un réseau de complots. Au milieu de tout cela, il garde son calme, son abnégation. L*abnégation a été, trois années durant, le nom de sa politique d'espérance; car il espérait toujours que les partis désarmeraient dans Tintérêt de la France, et qu'ils feraient, sur l'autel de la patrie, l'holocauste de leurs ambitions et de leurs égoïsmes. Et il Tespérait avec une loyauté si grande, que le jour oii il a vu jusqu'à Févidence la trahison, il s*est pour ainsi dire trouvé isolé au milieu de ses ennemis. Voilà ce que la France ne savait pas et ce qu*il faut qu'elle sache. Chaque Français qui a voté oui , pourra se dire : « Si mon vote fut d'entraînement, il fut donc de bien stricte justice aussi. »

Il faut se reporter à la première prorogation de l'Assemblée, Un de l'année 1850. On sait qu'à cette époque il fut bruit de complots, et qu'une infernale accusation fut imaginée par un fonctionnaire, le commissaire de r Assemblée, Yon.

Certes, ce ne fut pas son œuvre à lui seul, nous le savons. Mais, à côté des conspirateurs, il y avait, pour le salut de la France, un homme d'honneur et de pro-

48 filSTO]RE

bité : c'était M. le comte Mole, qui venait dire au Président : « Prince, la Commission de permanence veut vous faire arrêter; des propositions m'ont été faites, que j'ai repoussées avec indignation, et j'ai dit que je vous préviendrais. » On devait mettre le prince à Vincennes. Le générai Changarnier allait être proclamé dictateur par la Commission de permanence , en attendant la convocation de l'Assemblée, et ensuite on espérait s'entendre pour faire une Restauration. Ce coup d'État était le rêve de la fusion. L'épée de con-» nétable devait alors rester aux mains du général Changarnier.

Le prince comprit qu'il n'y avait plus d'espérance de conciliation, ou que du moins il fallait se préparer aux éventualités. La position était grave. M. Changarnier, général en chef de l'armée de Paris, avait usurpé une autorité immense , qui s'étendait jusque sur le ministère de la guerre, et qui était presque omnipotente à TÂssemblée. Il avait autour de lui toutes ses créatures, qui n'attendaient qu'un signe de sa part.

On conçoit combien il fallut de prudence au Président pour sortir de cette impasse. On sait avec quelle énergie il brisa le général Changarnier. Quant à Topi* nion publique, qui ignorait, il était bon qu'elle cess&t de craindre la destitution de ce général, comme étant de nature à faire baisser la rente et à produire de l'agitation. Il faut rendre justice à qui de droit , ce fut M. Âmédée de Cesena qui, par la discussion qu'il ouvrit dans la Pairie, fit considérer M. Changarnier

comme un embarras de la situation et amena l'opinion à désirer qu'on le destituât.

Cette destitution excita une véritable tempête à rassemblée. Le général n'eut pas la dignité nécessaire pour dissimuler son désappointement, l^e complot, dès lors« était une mine éventée qu'il fallait rouvrir ailleurs. Mais le Président était sur ses gardes. Il prit ses mesures avec une sagacité, une persévérance, une prudence surtout, qui ne sauraient appartenir qu'au génie dont il a donné depuis de si éclatantes preuves.

Une grande partie de l' état-major de l'armée, riche de gloire paë«ée, l'était aussi d'illusions. Qui ne rêvait pas le rôle d'un Monck, rêvait peut-être celui de chef temporaire de la France. Les uns suivaient le futur coofléti^le ; les autres s'attachaient à la fortune d'un ancien compagnon d'armes. Tous se fussent réunis contre l'Élu de la nation.

Depuis quelque temps déjà, ces hommes de guerre, à réputation si populaire jadis^ subissaient la dépréciation de ce qu'on voit de trop près et surtout de ee qui n'est pas à sa place. Le prestige, auréole qui ceignait leurs fronts vainqueurs, perdait de son éclat dans les luttes de la tribune, et les lauriers cueillis sur le sol africain p&lissaient, dans la serre chaude du palais Bourbon , sous les méphitiques influences du parle* oi^itarisme.

Mais la gloire, c'est un soleil que Dieu mit au ciel de la France, il y brille toujours, et quand des fronts cherchent Torabre, d'autres reçoivent l'éclat de ses

rayons. Depuis quelque temps , de nouveaux noms franchissaient les mers et devenaient populaires parmi nous. De nouveaux guerriers soutenaient en Afrique Tbonneur de nos armes. Ceux-là n'avaient point subi ce contact qui gâte Tesprit militaire. Hommes des camps y ils gardaient immaculée cette conscience du devoir qui ne transige pas et qui porte le cœur aussi haut que Tépée. Louis-Napoléon songeait à eux dans ses inquiétudes du présent et dans ses espoirs d'avenir. Avec cette insouciance apparente qui caractérisait son oncle quand sa pensée lançait un éclair, il dit un jour, en riant , à cet entourage d'amis fidèles qui couvraient sa poitrine des leurs : « Messieurs, si nous faisions des généraux ? »

Ce fut le commandant Fleury, maintenant colonel, homme de cœur et d'intelligence, nature attractive et sympathique, qui se chargea de faire la conquête ou la création d*un état-major. Vite, il étudia les cœurs et connut les dévouements.

Tout ce qui était sous le drapeau aimait Tordre et le devoir, aimait par-dessus tout la patrie et sa grandeur. Officiers et soldats, qui marchaient tous les jours dans la ligne inflexible du devoir, gémissaient et frémissaient aux récits de nos scandales de tribune. Ces hommes, habitués à jouer leur vie pour l'honneur de la France, maudissaient ceux qui , pour leurs passions égoïstes et leurs intérêts mesquins, compromettaient sans cesse son honneur, son repos, sa prospérité. Quelques-uns se souvenaient de ces jours néfastes où l'esprit parle-

DTN COUP D'ÉTAT. 51

meDlaîre, remplaçant la fierté du soldat , avait humilié des régiments français dans nos rues. Leurs mains, à quelques-uns, s*étaient meurtries sur la poignée du glaive ; leur cœur gardait en lui de ces larmes qu'on n'y sèche pas. Quand ils entendaient le nom de Napoléon , un vague désir traversait leur pensée. « Il a le nom, disaient-ils, si c'était rhomme!..» Eh bien! c'est l'homme! Comme vous , il veut , il espère , il croit, a La France sera sauvée, » répondent-ils. Et voilà qu'au jour dit, successivement appelés , ils sont là tous, comme autour de l'Empereur, à pareille date, étaient à Âusterlitz tant de dévouements glorieux : c'est l'état-major actuel de Tarmée de Paris.

Mais pour arriver à ce résultat, que de peines, que de précautions! À cette époque de 1850 , au ministère de la guerre, Tinfluence de l'Assemblée et du général Changarnier dominait toujours. Pour avoir la signature du ministre, il fallait qu'on fît passer le colonel ou le général qu'on désirait avoir pour orléaniste ou pour légitimiste. Certes, le Président pouvait dire : « Je le Teux ; » mais il aurait donné l'éveil. Le général Baraguayd*Hilliers, qui avait remplacé le général Changarnier, n*06ant assumer la responsabilité des éventualités qui pouvaient surgir, céda le commandement de l'armée de Paris au général Magnan , qui apportait à la cause du Président, qui était avant tout celle de la France , le dévouement le plus absolu.

Oo dit le général Magnan , comme on disait Bu* getud : son nom est une biographie et l'une des plus

%t HISTOIRE

belles de rarmée. Il a vu depuis 1809 toutes les Ihk tailles de TEmpire. Eu Afrique^ il a laissé la réputation d'un ofHcier aussi audacieux que sage, aussi enlrepre* nant qu*habile. Deux souverains étrangers Font nemmé, Tun, général pour organiser son armée ; Tautre, général en chef pour commander la sienne. H a eu te commandement suprême de l'armée des Alpes, et il a montré à Lyon , en y domptant l'insurrection la plus terrible, l'héroïsme du courage joint aux qualités les plus solides du général d'armée. Quand on parle da général Magnan , il faut négliger les actions d'éclat et les faits d*armes brillants; il faut aller tout de suite plus haut. C'est un général qui a le coup d'œil rapide, vaste et sûr, qui a Timmense talent de faire manœuvrer une année comme un seul homme , et d*en être par son sang-froid toujours maître absolu. En un mot, c'est un général en chef.

U date de l'Empire et il est plus jeune que beaucoup de nos jeunes généraux. Nul ne porte la tête plus mar» tiale et plus noblement fiére. C'est un des plus beaux soldats de l'armée et une des plus riches natures que nous avons été à même d'observer. Il est adoré du soldaty aimé de tous ceux qui servent sous ses ordres , car il a tant de commandement et d'autorité , qu'il peut pousser la bonté, qui lui est naturelle, jusqu'aux dernières limites. Comme homme privé, c*est le père de famille par excellence, Thomme du foyer domestique, qui n*a pas de bonheur plus grand que celui de voiries siens autour de lui , et qui avait moins de fierté en nous

racontant ses batailles et le glorieux concours qu'il a prêté au grand acte du 2 décembre , qu'en nous disant : « Ma femme et mes filles ont applaudi à mon dévouement ; pourtant je m'exposais. Elles n'ont pas un instant, durant la bataille, voulu quitter les Tuileries , elles sont restées près de moi. » Nous concevons qu'un homme de cette nature et d'un tel cœur, ait donné un magnifique exemple et une grande leçon à beaucoup en Février. Quand la duchesse d'Orléans s'en fut, à pied avec ses enfants, à la Chambre des Députés, au milieu de la populace en fureur, le général Magnan en uniforme l'accompagnait.

11 fallait un ministre de la guerre. Le choix tomba sur le général de Saint-Arnaud. Afin de donner à ce général l'autorité nécessaire dans un poste si élevé, on décida la guerre de Kabylie , qui devait le couvrir d'une gloire si éclatante. On se souvient que l'Assemblée ne voulait pas que cette guerre fût faite. Ce furent les généraux Cavaignac , Lamoricière et d'autres du même parti, qui se chargèrent d'en démontrer la nécessité, sans se douter qu'ils offraient un marchepied à M. de Saint-Arnaud pour monter au ministère de la guerre. Le général de division Leroy de Saint-Arnaud , ministre de la guerre, n'était que lieutenant au 6® régi* ment de ligne en 1831 . Mais, dès cette époque, sa merveilleuse aptitude , son talent instinctif du métier des armes, lui présageaient de hautes destinées. Pour parler militairement , il avait dans son sac le b&ton de maréchal. Le général Bugeaud, qui se connaissait en hommes,

54 HISTOIfŒ

disait: a II ira loin; je veux avoir Thonneur d'y être pour quelque chose. x> Il lui fit rapidement parcourir tous les grades. Mais chaque grade était payé d'avance par une action d'éclat ; chaque décoration, par quelque éminent service. Pour écrire la vie militaire de M. de Saint- Arnaud, il faudrait , pendant quatorze années durant , suivre nos armées d'Afrique dans ces guerres difficiles et brillantes, où chaque étape est marquée par un glorieux fait d'armes. Nous le verrions comme colonel , en 1844, commandant la subdivision d'Orléansville , poursuivre le fameux Bou-Maza dans les retraites imprenables du Daahra ; par une savante stratégie et de brillants combats, le forcer, après deux ans de lutte, à faire sa soumission. Nous ferions l'histoire de cette campagne de Kabylie qui a mis le comble à sa réputation militaire. Cent cinquante-cinq lieues de pays , conquis en quatre-vingts jours , vingt combats et six batailles, en tout vingt-six victoires, tel en est le bulletin magique; et tout cela accompli avec huit mille hommes. Il y a comme de la chevalerie féerique dans cette guerre : c'est du Bayard et du Scanderberg , avec la science militaire de notre époque en plus !

Esprit élevé, résolu, n'admettant pas l'impossible, assez fort pour traiter avec une apparence de légèreté et d'insouciance les choses les plus graves, plein de ressources pour briser ou tourner l'obstacle et l'imprévu, rapide et précis dans l'action ; avec cela, franc comme l'acier de son glaive, bon et rude comme un homme de guerre, tel est le général de Saint-Arnaud. Il vient de

Kabylie avec toutes ses émotions de dangers courus et de gloire acquise. Toute sa vie, s'il a cru au droit, il a cru au devoir, ces deux pôles régulateurs mis par Dieu au libre arbitre humain ;jet vous voulez qu'il prenne au sérieux vos parades parlementaires et vos batailles à coups de scrutin pour des libertés illusoires I vous voulez qu'il baisse son épée devant vos questeurs ridicules, qu'il accepte pour l'armée vos théories d'avocats sur le devoir du soldat ! 11 y a quatorze cents ans qu'en France ce devoir est inscrit au cœur de qui porte l'épée. Ce devoir place le glaive du soldat au-dessus des régions oit s'agitent vos complots et vos ambitions mesquines. U le met aux ordres de ceux à qui Dieu confère la mission de protéger ou de sauver un pays. M. de Saint- Arnaud se charge de vous le dire.

Quand il monta à la tribune, on sait le langage qu'il parla aux conspirateurs de l'Assemblée, qui fut comme piîse de défaillance et qui n'osa pas voter affirmativement sur ses propres complots. Tous ces parlementaires furent terrifiés à la voix de cet orateur des champs de bataille qui sentait encore la poudre ; seul à cette tribune, il leur semblait avoir deux cent mille hommes derrière lui.

Tout était donc prêt du côté de l'armée pour les éventualités d'un coup d'Ëlat» Il fut sur le point d'avoir lieu , lors de la dernière prorogation de l'Assemblée. Ceùl été une faute , et une faute grave. La France ne voyait pas encore assez clairement les complots parlementaires. EUe aurait pu croire que le prince agissait

dans un but d'intérêt personnel et d'ambition. Le préfet de police d'alors y poussait fortement. Beaucoup de personnages dévoués au prince agissaient de même. Ce furent M. de Saint-Arnaud et le général en chef Magnan, principalement, qui firent abandonner ce projet, en faisant valoir les raisons qui demandaient qu'on ajournât l'exécution. Le Président, ses ministres, quelques hauts fonctionnaires, connaissaient les conspirateurs ; mais cela ne suffisait pas. En dissolvant l'Assemblée en pleine paix , on se donnait les apparences de l'illégalité. L'Assemblée pouvait se réunir dans une ville de province, y rendre ses décrets, dresser pouvoir contre pouvoir. Que serait-il advenu? La moindre conséquence eût été une guerre civile acharnée. Le Socialisme n'eût pas hésité à prendre provisoirement la Ck)nstitution pour drapeau, et les partis de l'Assemblée eussent accepté pour défenseurs les soldats de la Jacquerie. Tels étaient les motifs puissants qu'invoquaient les adversaires du coup d'Ëtat pendant la prorogation. « L'Assemblée trahira bien assez ses complots, disait le général Magnan, attendons qu'elle nous donne barre, d

En effet, à peine réunie, l'Assemblée montre contre le Président l'hostilité la plus vive. Elle repousse, à la majorité de quatre voix escamotées, la loi du SuQ'rage universel, que le Président proposait dans un intérêt de salut public.

Vient ensuite la fameuse proposition, dite des questeurs, et qui restera connue dans l'histoire sous le nom de proposition Baze. Rien de plus violent contre la

D'UN œUP D'ÉTAT. 57

discipline de rarroée, rien de plus provocateur que ce factum insensé de la conspiration parlementaire. En Toici le texte :

PROPOSITION DÉPOSÉE AVEC DEMANDE d'uRGENCE.

Art. i**. Le Président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée.

Il exerce , au nom de l'Assemblée , le droit conféré au pouvoir législatif par Tart. 32 de la Constitution, de fixer l'importance des forces militaires pour sa sûreté, d'en disposer et de désigner le chef chargé de les commander.

A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire.

Ces réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d*y obtempérer immédiatement sous les peines portées par la loi.

Art 2. Le Président peut déléguer son droit de réquisition aux questeurs ou à l'un d'eux.

Art. 3. La présente loi sera remise à l'ordre du jour de l'armée , et affichce dans toutes les casernes sur le territoire de la République.

L'Assemblée fut à deux doigts de sa dissolution le jour où eut lieu le vote sur cette fameuse proposition. Notre collaborateur dit^ dans son Introduction, que si la proposition eût passé, TÂssemblée avait dessein d'avoir une séance de nuit où aurait abouti la conspiration monarchique. Non, la séance de nuit n'aurait pas eu lieu. Louis-Napoléon n'auniit point attendu qu'on le citât à la barre.

M. de Saint-Arnaud, qui ne se rendait pas compte

58 flisTone

de Feffel qu*il avait produit sur TAssembléc j pensait qu'elle allait voter la proposition Baze, et il avait quitté la séance pour aviser, pour agir. Il attendait à Fétat^ major de rarméc, au palais des Tuileries, dans le salon du général en chef, le résultat du vole. Ce fut le général Magnan, lui-même, qui vint lui dire ({ue l'Assemblée avait reculé et repoussé par 108 voix de majorité l'insolente proposition des questeurs. « Je m'en serais fort bien passé, » dit M. de Saint-Arnaud.

L'Assemblée était donc bien aveuglée ! Comment I l'armée française et son général en chef, tous ses officiers et son ministre de la guerre auraient accepté pour général, pour chef omnipotent, un des avocats de l'Assemblée! Si l'Assemblée eût voté cela, Tarmée eût bondi de colère, et le soldat eût peut-être dépassé Fin* tention des chefs. On ne s'est jamais dans le public, et surtout dans le monde parlementaire, rendu assez compte de l'irritation que produisaient sur ces gens de cœur les attaques continuelles dont retentissait la tribune contre leur discipline qu'on voulait violer, contre leurs affections qu'on voulait contraindre.

Ainsi, l'Assemblée avait fait ce qu'avaient prévu le ministre de la guerre et le général en chef. Ce qui, suivant eux, aurait été prématuré pendant la prorogation, maintenant ils le regardaient comme une nécessité. « Nous sommes prêts , avaient-ils dit au prince ; maintenant comptez sur nous, agissez; n'hésitez pas à frapper un coup énergique et décisif. »

Quelque temps avant cette fameuse séance du 1 7^ le

D'UN œUP D'ÉTAT. S9

général Magnan avait réuni dans son salon tous ses officiers généraux. « Messieurs, leur avait-ii dit, il peut se faire que d'ici à peu de temps votre général en chef juge à propos de s'associera une détermination de la plus haute importance. Vous obéirez passivement à ses ordres. Toute votre vie , vous avez pratiqué et compris le devoir militaire de cette façon-là. Du reste, avait-il ajouté, si quelqu'un de vous hésitait à me suivre dans cette voie, qu'il le dise; nous nous séparerions et ne cesserions pas de nous estimer. Vous comprenez ce dont il s'agit : les circonstances sont d'une immense gravité. Nous devons sauver la France; elle compte sur nous. Mais, quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira. Vous ne recevrez pas un ordre qui ne soit écrit et signé de moi. Par conséquent, en cas d'insuccès, quel que soit le gouvernement qui vous demande compte de vos actes, vous n'aurez qu'àmontrer, pour vous garantir, ces ordres que vous aurez reçus. Seul responsable, c'est moi. Messieurs, qui porterai, s'il y a lieu, ma tête à l'échafaud ou ma poitrine à la plaine de Grenelle. » La réponse fut digne de ce discours. Le général Reible, le doyen de tous , prit la parole : « Personne ne m'a chargé de parler, général, dit-il, pourtant je le fais au nom de tous. Vous pouvez compter que nous vous suivrons, et que nous voulons engager notre responsabilité à côté de la vôtre. »

Il n'y eut pas imprudence à parler ainsi : le général en chef s'adressait à l'honneur des généraux sous ses ordres; d'un autre côté, c'était nécessaire ; car il fallait

60 HISTOIRE D'UN œUP D'ÉTAT.

qu'au moment venu il pûl compter sur chaque chef de corps.

L*abi me entraine l'abime^ a dit TËcriture. M. Baze fit surgir une demande de mise en accusation contre le ministre qui n'avait pas voulu souffrir que certaines èlucuhrations de la questure restassent aflichées dans les casernes. Puis, TAssemblée, démasquant enfin ses complots aux yeux les moins clairvoyants, nomma la fameuse commission qui devait élaborer un projet de loi sur la responsabilité ministérielle. MM. Michel (de Bourges), Duprat, Dufraisse, Crémieux, Arago, Béchard, Berr^'er, Combarel, Lasteyrie, Laboulie, etc., sont à rœu>re, pour que la France voie bien, pour que le monde voie ainsi qu'elle, avec la clarté de la plus complète évidence, que, le 2 décembre, le prince Louis- Napoléon n'accomplit ni un acte d'ambiiion, ni d'égoïsme , ni d'intérêt privé, mais un acte de nécessité, de salut public et en même temps de dignité nationale.

IiS COUP D*iTAT.

Comme on l'a vu dans le chapitre précédent, le coup d'Etat était chose décidée et Texécution en était urgente. Tous les acteurs du grand acte qui devait s'accomplir étaient prévenus, décidés à agir. Leur dévouement était acquis , mais la plupart ignoraient le jour et le plan. Il n'y avait dans l'intimité des desseins de Louis-Napoléon que M. de Persigny, M. de Morny, M. de Saint-Arnaud et M. de Maupas.

Le secret fut strictement gardé vi&-à-vis des amis les plus intimes y les plus dévoués. On savait les chefs de corps prêts à toute éventualité. Ils ne furent prévenus qu*à Tinstant d'agir. M. le général Magnan avait demandé qu'il en fût ainsi pour lui-même , et, à trois

heures et demie du matin seulement, le 2, il fut mandé au ministère de la guerre pour y recevoir ses instructions.

Ce furent donc MM. de Saint-Arnaud, de Morny, de Mdupas et de Persigny qui arrêtèrent avec le Président toutes les mesures à prendre, et qui firent entièrement le plan de ce grand acte politique, qui n'a pas de pareil ni d'équivalent dans Thistoire. Le 18 brumaire fut un coup de main hardi ; mais il n'a, certes, ni les proportions de difficulté d*abord, d'habileté ensuite, qui caractérisent le coup d'État de décembre.

Du reste, les personnages que nous venons de nommer, et auxquels l'opinion publique doit une large reconnaissance pour le concours dévoué et courageux qu'ils ont prêté au Président , s'accordent à dire qu'il a été l'âme de l'action , comme il était celle du plan. Ils lui rapportent tout l'honneur de la conception de ce grand acte. Ils sont assez fiers d'avoir servi d'instruments intelligents et intrépides. M. de Morny, ministre de rintérieur, dut se charger de Faction administrative ; M. de Saint-Arnaud , comme ministre de la guerre, de l'action militaire; et M. de Maupas, comme préfet, de l'action de la police.

Certes , ils jouaient leur tète aussi bien que le Pré»* dent. Quelles que soient les prévisions du génie, le hasard, lui aussi, a ses chances; l'imprévu alessiennei. En cas d'insuccès, les passions déchaînées de la déma-> gogie et des partis auraient peut-être, ainsi que M. Le Flo en menaçait ceux qui l'arrêtaient , fusillé à Vi

D'UN œUP D'ÉTAT. 63

cennes le Président et ceux qu'alors on eût appelés ses compliœë.

Le lecteur connaît déjà le général de Saint-Arnaud, il nous saura gré de lui faire connaître aussi ces trois autres hommes de dévouenjent et d'intrépidité qui ont été les héroïques complices du prince Louis-Napoléon dans ce grand acte de salut.

Nous prenons M. de Morny tel qu'il se révèle à nous y tel que nous le montrent ses actes et que ses amis nous le dépeignent. Jadis militaire, M. de Morny fit la guerre en Afrique ; il était à l'expédition de Constantine. Bientôt après, il entra dans le courant de la vie politique qui était celui de l'époque. Il y apporta son indépendance et ces allures franches, hautaines parfois, qui isolent certains hommes quand le pouvoir les attend et ne les cherche pas. Ce fut de la hauteur de cet isolement que M. de Morny (it entendre à la dynastie d'Orléans une voix prophétique de chute prochaine. Cette voix parlait avec tant de loyauté et d'autorité tout à la fois, que M. de Morny fut choisi poBr conjurer l'orage et jeter une planche de salut sur Fabime où la monarchie allait tomber. Mais, comme rhistoire l'a écrit : « il était trop tard. » Le vieux roi regretta de n'avoir pas deviné plus tôt l'homme politique dont le Président a utilisé le concours. Mais M. de Homy avait besoin qu'un grand dévouement, parti du cœar, vint lui commander d'appliquer entièrement à la pofitique les aptitudes puissantes qui lui donnaient diQQs le inonde une supériorité incontestée. Il appartient

belles de Tarmée. Il a vu depuis 1809 toutes les ba« tailles de TEmpire. En Afrique, il a laissé la réputation d'un ofiicier aussi audacieux que sage, aussi enirepre* nant qu*habile. Deux souverains étrangers Tout nommée Tun, général pour organiser son armée; Tautre, général en chef pour commander la sienne. Il a eu le commandement suprême de l'armée des Alpes, et il a montré à Lyon , en y domptant Tinsurreclion la plus terrible, l'héroïsme du courage joint aux qualités les plus solides du général d'armée. Quand on parle du général Magnan , il faut négliger les actions d'éclat et les faits d*armes brillants; il faut aller tout de suite plus haut. C'est un général qui a le coup d'œil rapide, vaste et sûr, qui a l'immense talent de faire manœuvrer une armée comme un seul homme , et d'en être par son sang-froid toujours maître absolu. En un mot, c'est un général en chef.

U date de l'Empire et il est plus jeune que beaucoup de nos jeunes généraux. Nul ne porte la tête plus mar^ liaie et plus noblement fiére. C'est un des plus beaux soldats de l'armée et une des plus riches natures que nous avons été à même d'observer. Il est adoré du soldat, aimé de tous ceux qui servent sous ses ordres , car il a tant de commandement et d'autorité , qu'il peut pousser la bonté, qui lui est naturelle, jusqu'aux dernières limites. Comme homme privé, c'est le père de famille |)ar excellence, l'homme du foyer domestique, qui n*a pas de bonheur plus grand que celui devoir les siens autour de lui , et qui avait moins de fierté en nous

racontant ses batailles et le glorieux concours qu'il a prêté au grand acte du 2 décembre , qu'en nous disant : « Ma femme et mes filles ont applaudi à mon dénouement; pourtant je m'exposais. Elles n'ont pas un instant, durant la bataille, voulu quitter les Tuileries , elles sont restées près de moi. » Nous conce- \ons qu'un homme de celle nature et d'un tel cœur, ait donné un magnifique exemple et une grande leçon à beaucoup en Février. Quand la duchesse d'Orléans s'en fut , à pied avec ses enfants , à la Chambre des Députés, au milieu de la populace en fureur, le général Magnan en uniforme raccompagnait.

Il fallait un ministre de la guerre. Le choix tomba sur le général de Saint-Arnaud. Afin de donner à ce général l'autorité nécessaire dans un poste si élevé, on décida la guerre de Kabyhe , qui devait le couvrir d'une gloire si éclatante. On se souvient que l'Assemblée ne voulait pas que cette guerre fût faite. Ce furent les généraux Cavaignac , Lamoricière et d'autres du même parti, qui se chargèrent d'en démontrer la nécessité, sans se douter qu'ils offraient un marchepied à M. de Saint-Arnaud pour monter au ministère de la guerre. Le général de division Leroy de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, n'était que lieutenant au 6® régi* ment de ligne en 183 ! . Mais, dès cette époque, sa merireilleuse aptitude , son talent instinctif du métier des amies, lui présageaient de hautes destinées. Pour parler militairement , il avait dans son sac le bâton de maréchal. Le général Bugeaud, qui se connaissait en hommes,

son éloquence persuasive et entraînante porte dans le C4L'ur iraulrui les sentiments dont lui-môme estanioié. Joune et si heinouseiuent doué, M. de Maupas a Ta- \eiiir largement ou\ort devant lui.

Nous parlons en dernier lieu de M. de Persîgny. C'est la place ostiiisible qu'a prise son abnégation vraiment admirable. Le |)ays sait quelle est celle de son dévouement et de son aiTection pour le prince Loui»- Napoléon. Attaché à sa mauvaise comme à sa bonne fortune^ il lui a toujours fait un appui de son cœur, comme il lui eut fait au besoin un rempart de sa poitrine. Impassible contre les attaques incessantes des m(>neui*s de rAssembléo, il suivait d*une façon inflexible la ligne de dévouement qu*il s'était tracée. Quoi qu'on fit ou qu'on dit contre lui, peu importait; mais il entendait ce qu*on disait contre le prince, il prévenait ce ({u'on voulait l'aire. Son dévouement, sous œ rapi>ort, allait jusqu'au fanatisme; il sera Tune des plus belles pages dans les annales de Tamitié.

Il était infatigable, vigilant, comme Fœil d'une mère. On peut dire que, pendant trois ans, le Président a dormi sous sa garde. M. de Persigny a joué un des principaux rôles dans tout ce (jui concerne Louis-Napoléon. Plein de loi dans sjn étoile, il Ta toujours suivie. H croit fermement à Tidee naiK>léonienne et au rôle que la famille Bonaparte est appelée à jouer à notre époque de transition sociale. Pas un événement auquel il n'ait pris part. Son immense activité est pour beaucoup dans Télection du 10 décembre. Elle n'a pat

D'UN COUP ITÉTAT. t7

moins fait pour celle qui vient d'acclamer le prince. n a'est multiplié pour la réussite des actes importants du 2 décembre.

MM. de Morny, de Saint* Arnaud , de Maupas et de Persigny eurent plusieurs conférences avec Louis*» Napoléon dans les jours qui précédèrent celui du coup d'Ëtat. Tout était convenu ; on était d'accord sur tous les points, et chacun avait , en ce qui le concernait, communiqué son plan.

Le lundi, 1«' décembre, il y avait soirée au palais de TÊlysée, et jamais le Président n'avait reçu avec plus d'aisance et d'affabilité. La conscience qu'il avait de bien faire et de faire bien, lui donnait ce calme de l'esprit et du cœur qui présage le succès. Sur les dix heures environ, il était adossé à une cheminée : il aperçut le colonel d'état- major de la garde nationale, Vieyra, et lui fit signe d'approcher. « Colonel, lui dit-il, étesvous assez fort pour ne rien laisser voir d'une vive émotion sur votre visage? — Mon prince, je le crois. — Eh bien I lui dit-il en souriant, c'est pour cette nuit !... vous êtes maître de vous, votre visage n'a rien dit... Pouvez-vous m'afBrmer que demain on ne battra pas le rappel? — Oui, prince, si j'ai assez de monde pour porter mes ordres. — Voyez pour cela Saint-Arnaud. Allez... non, pas encore, vous auriez l'air d'exécuter un ordre. » Le prince prit le bras d'un ambassadeur qui passait, et le colonel alla saluer des dames qu'il venait d'apercevoir.

La dernière entrevue eut lieu dans le cabinet du Pré-

sident. Elle fut courte, solennelle et remplie de cette émotion qui précède les grands événements. On n'avait plus qu'à se serrer la main; tout était dit, convenu, arrêté. Chacun avait besoin de ne pas user ses forces d'avance, car les jours de travail et de fatigue allaient venir. « Allons prendre un peu de repos, dit le Président, et Dieu protège la France. » Il dormit profondément. 1^ génie a de ces priviléges-là.

M. de Morny n'était pas à TÈlysée le soir du l** décembre; il se trouvait à TOpéra-Comique, non loin du général Cavaignac qui, quatre jours plus tard, devait épouser la fille du riche banquier, M. Odier. Une dame vint avec son mari saluer M. de Morny dans sa loge. « Vous vous occupez sans cesse de votre Assemblée, lui dit-elle, mais on dit qu'on va lui donner du balai. -^ Jeïi'en sais rien, dit M. de Morny ; mais si cela arrive, soyez sûre, madame, que je tâcherai de me mettre du côté du manche. » Nous inscrivons ce bon mot, malgré qu'il tranche un peu sur le sérieux de notre récit, parce qu*il montre à quel point M. de Morny gardait son calme au moment de s'engager dans une aussi grande entreprise. En quittant le spectacle, il reconduisit une dame qu il accompagnait, alla quelques instants à l'Êlysée et se rendit ensuite au Jockey-Club oii il resta fort tard.

Pour que le plan arrêté réussit, il fallait qu'on l'exécutât dans toutes ses parties, simultanément, avec promptitude et résolution. La moindre hésitation eût pu tout perdre. Il fallait arrêter les conspirateurs et les

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personnages dangereux ; imprimer el promulguer les décrets du Président; s^emparer du palais de l'Assemblée, prendre militairement position sur tous les points qu'on avait jugé nécessaire d'occuper. Dans la soirée du 1«% un certain nombre des ouvriers de l'Imprimerie nationale furent consignés sous prétexte d'une besogne d'urgence. Le directeur, qui était prévenu, mais sans détermination de jour, fut invité à s'y trouver à onze heures. Ce soir-là, il assistait à l'Opéra-Comique à la première représentation d'une pièce de son frère. Al'heuredésignée, il atlendaitdanslacourde l'Imprimerie nationale. Bientôt un fiacrey entre. Il est minuit. Qu'à peu de chose tient le sort d'une révolution I On peut supposer mille causes, et des plus simples, qui eussent fait sombrer, dans l'océan des •rues de Paris, ce nouvel esquif, portant César et sa fortune. M. de Béville, colonel d etat-major et officier d'ordonnance du prince, descendit du fiacre avec un paquet cacheté, conte* nant les décrets et proclamations, de la main même de Louis-Napoléon, avec sa signature, celles de deux de ses ministres et de M. de Maupas. On remise la voiture. Le cocher est enfermé dans une salle basse. Presqu'au même moment, M. de Laroche-J'Oisy, capitaine de la gendarmerie mobile , entrait dans la cour avec sa compagnie, la 4® du premier bataillon. Ordre lui avait été donné par le ministre de la guerre d'obéir aveuglément au directeur dej l'établissement , quoi qu'il pût lui commander. Heureusement, tout se passait à Tabri des regards, car quiconque eût pu voir

la physionomie de celte scène nocturne , eût compris qu*un grand événement se préparait. On charge silencieusement les armes, puis des sentinelles sont placées partout, aux portes, aux fenêtres. « Si quelqu'un sort ou s'approche d'une fenêtre, vous ferez feu, » leur dit-on. Chaque sentinelle, Tœil attentif et la main sur son arme, veille sur ce qui se fait. Les ouvriers sont au travail sous la surveillance du directeur et du colonel de Béville. Tout est terminé à trois heures et demie. On réunit les gendarmes et on leur lit les pièces imprimées. Il faut comprimer leur enthousiasme. Pendant que le capitaine continue de veiller à ce que personne ne puisse sortir de rétablissement, le même tiacre qui avait amené le colonel de Béville, le conduisait avec les imprimés à la Préfecture de police. M. de Saint-Georges raccompagnait.

L'opération la plus difûcile, parce qu'elle était multiple, était l'arrestation des personnages compromis dans les complots contre le Président, et de ceux qui étaient considérés comme dangereux, soit qu'ils fussent d'anciens délégués au Luxembourg, des chefs d'associations secrètes ou des hommes de barricades. 11 ne fallait hésiter devant aucune de ces arrestations, quels que fussent les intérêts privés et la situation exceptionnelle de certaines individualités, haut placées par leur influence actuelle ou par leurs antécédents. C'était une question de salut public. ^Quelques-uns de ces personnages, appartenant à l'Assemblée, étaient depuis longtemps signalés par leurs violences de langage , par

leurs menaces. Ils trahissaient ainsi, d'une façon ostensible pour les moins clairvoyants , leurs desseins contre TËlu du 10 décembre. Leur plan d'attaque était préparé; il était connu jusque dans ses plus secrets détails, et leur arrestation , si elle n'était pas la condition indispensable du succès , avait certainement pour résultat de paralyser la lutte et d'en amoindrir considérablement les conséquences toujours fatales. Il y avait environ soixante-dix-huit personnes à enlever dans la matinée du 2. Depuis à peu près quinze jours, toutes leurs démarches étaient surveillées par des agents secrets de la police, qui ne se doutaient aucunement des motifs de la surveillance qu'ils exerçaient vis-à-vis d'eux, et n'avaient aucune idée de l'ensemble de la mesure.

11 existe dans tous les quartiers de Paris des bureaux de police, où chaque soir les agents qui ont été de service pendant le jour, se réunissent pour répondre à l'appel. C'est de là qu'ils partent pour retourner chez eux. Dans un grand nombre de ces bureaux , les agents furent consignés et enfermés, le soir du lundi 1*% à onze heures. Ordre leur fut donné d'attendre qu'un commissaire ou un officier de paix vint les prévenir de ce qu'il y aurait à faire. A la Préfecture de police, on consignait également un grand nombre d^agents et une partie des brigades de sûreté. On donnait pour motif de ces mesures la présence dans la capitale de MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc et des autres réfugiés de Londres. Les commissaires et officiers de paix, qui avaient consigné les

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agents dans leurs bureaux respectifs, avaient dû ve-* nir immédiatement à la Préfecture do police. A minuit, on les faisait entrer dans des salles séparées , où ils devaient attendre des ordres. Ceux qui n'avaient pas eu des agents à consigner, ne furent prévenus qu*à trois heures et demie du matin.

Tout le personnel nécessaire à l'action était sous la main du Préfet, une heure plus tard. Ce fut à cinq heures que les commissaires de police furent appelés séparément dans le cabinet de M. de Maupas, où ils reçurent leurs instructions et leurs mandats. A chacun, on donnait, pour raccompagner dans sa mission, des hommes choisis et d*exécution. Ces agents secondaires ignoraient dans quel but on procédait aux arrestations; mais les commissaires recevaient du Préfet de police la confîdence précise du coup d'Ëtat fait par le Président. Tous lui promirent leur concours dévoué, et partirent, décidés à ne reculer devant aucun obstacle, à surmonter toutes les difiicultés. M. de Maupas, dans cette circonstance capitale, avait su trouver cette éloquence du cœur, cet accent du patriotisme, qui s'imposent aux hommes d*honneur et de probité. Pas un des commissaires n'hésita; pas un ne fit une objection. En descendant de la Préfecture, les commissaires trouvaient sur les quais des voitures qui les attendaient, et qui les emportaient rapidement sur les points où ils avaient à agir. Les uns emmenaient des escouades de la Préfecture morne, les autres allaient prendre les agents qu'ils avaient consignés dans leurs quartiers respectifs. Seize

mandats étaient décernés contre des représentants sous prévention de complot contre la sûreté de TËtat.

Toutes les arrestations devaient être faites au même instant, et précéder d'un quart d'heure environ l'occupation des points stratégiques par les troupes. Le palais de l'Assemblée devait être envahi au moment même où on procédait aux arrestations sur les différents points de Paris. Tout fut exécuté avec une admirable ponctualité. A six heures, les sergents de ville se promenaient dans les rues par groupes aux environs des numéros désignés, prêts à agir si on réclamait leur concours. A six heures cinq minutes, les commissaires procédaient à toutes les arrestatioHs. Elles furent promptement faites, à l'exception de quelques-unes, qui donnèrent plus de mal, et que nous allons signaler.

L'arrestation la plus importante à faire était celle du général Changarnier, qui devait être le bras des complots ourdis contre le Président, le futur Dictateur, le G)nnétable à venir de la France, le Monck sur lequel comptaient les légitimistes et les partisans de la fusion. Le général Changarnier, qui avait tant de fois parlé de Vincennes , en avait sans doute entrevu le donjon dans ses rêves : dans cette crainte , il était toujours en expectative armée. On s'attendait à de la résistance de sa part ; il y avait lieu de supposer qu'elle serait sérieuse. Deux hommes déterminés avaient été choisis pour cette arrestation : c'étaient M. Lerat, commissaire de police, et le capitaine Baudinet, de la garde républicaine. Le général demeurait rue du Faubourg-Saint

Honoré, 3. Au coup de sonnette du commissaire, le concierge refuse d'ouvrir. Quelques pourparlers n'obtiennent rien. On comprend alors qu'il y a défiance. Un agent reste à la grande porte, pour occuper le conciei^e et renipêcher d'avertir. Une boutique d'épicier, située dans la même maison, est déjàouverte. Supposant qu'elle a issue sur la cour, le commissaire se montre, commande impérativement qu'on lui ouvre la porte de communication, et entre, suivi de tous ses agents. Déjà le général avait été averti. De sa loge, le concierge pouvait sonner à son appartement ; ce qu'il avait fait. Sur le palier du premier, le commissaire se trouve en présence du domestique du général. On lui arrache la clef de l'appartement, qu'il avait à la main. Deux portes sont ouvertes en même temps : celle d'entrée, par le commissaire ; celle d'une chambre à coucher, par M. Changarnier lui-même, qui, sautant à bas du lit, a saisi une paire de pistolets. D*un bond, M. Lerat lui abat les deux bras, a Général, lui dit-il, ne résistez pas, votre vie n'est pas menacée. » M. Changarnier jeta ses armes, ordonna à son domestique de rhabiller, et dit au commissaire : « M. de Maupas est un homme de bonne compagnie; dites-lui de ne pas m'ôter mon domestique, je ne puis me passer de ses services. » Le commissaire se hâta d'accéder à cette demande. En voiture, M. Changarnier fit tomber la conversation sur l'événement qui s'accomplissait. « Le Président était sûr de sa réélection, dit-il ; c'est se donner inutilement la peiae d*un coup d'État ; quand l'étranger lui

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fera la guerre ^ il sera content de me mettre à la tète d'une armée. » Dans sa position toute particulière ^ le général eût peut-être agi plus dignement en gardant le silence. Arrivé à Mazas, M. Changarnier remercia le commissaire des égards avec lesquels on Tavait traité. Ordre avait été donné d'agir de même avec toutes les personnes désignées par les mandats.

Le général Cavaignac demeure rue du Helder, 17. Après quelques difficultés opposées par le concierge , le commissaire Colin arrive à l'entresol et frappe. La vieille gouvernante du général répond : « Il est absent. » A un second coup de sonnette, le général lui-même demande : « Qui est là? — Commissaire de police. — Je n'ouvre pas. — Je vais à regret faire enfoncer la porte, dit le commissaire. » La porte s'ouvre alors. « Général , reprend M. Colin , vous êtes prisonnier; ne tentez pas de résistance , elle ne servirait à rien , car vous le voyez j je ne suis pas seul. Voici mon mandat. — C'est inutile , dit le général.»

Le général Cavaignac est un brave et loyal militaire; une semblable arrestation lui fut pénible. Quant à son courage, nous sommes sûr qu'il ne fut pas effleuré. Et, nous le disons en toute sincérité, nous concevons parfaitement l'irritation qu'il éprouva , et qu'on lui a reprochée. Nous sommes historien sérieux , et nous ne voulons pas oublier le respect que commande un homme qui a tant fait pour la gloire française en Afrique , et en juin , à Paris, pour le triomphe de la société sur le désordre. Un instant lui rendit son calme. Il pria le coin-

missaire de faire retirer son monde, demanda à écrire, et quand il fui prêt à partir: a Monsieur, dit-il , pouvezvous m'accorder de me rendre où vous me conduisez avec vous seul?» Le commissaire fit droit à cette demande. Dans la voiture, le général était profondément préoccupé. U ne rompit le silence que deux fois : « Suis-je seul arrêté? dit-il. — Je ne puis vous répondre à cet égard, dit le commissaire ; » et un instant après : « Où me menez-vous? — A Mazas. »

M. le général Bedeau , vice-président de T Assemblée, demeure rue de TUniversité , 70. Le commissaire Hubaut jeune entra chez le concierge, qui hésita beaucoup avant de le conduire à Tappartement du général. Le commissaire pousse vivement la porte entr'ouverte par le domestique, qui se sauve effrayé : U le^ suit dans la chambre du général , auquel il exhibe son mandat. M. Bedeau fut déconcerté, mais se remettant : « Vous violez la G)nstitution , vous vous mettez hors la loi ; je suis non-seulement représentant du peuple , mais encore vice-président de TAssemblée nationale ; ne constatant pas de flagrant délit, vous ne pouvez attenter à mon inviolabilité. Je ne conspire pas d'ailleurs, je vous Taflirme. Votre nom? — Je suis le commissaire Hubaut. — Vous m'étonnez ; j*ai vu ce nom cité honorablement dans la presse , et vous venez m'arréter, moi qui ai versé mon sang pour défendre Tordre dans Paris , moi qui ai joué ma vie tant de fois ! — J'exécute un mandat, dit le commissaire; si vous savei jouer votre vie , je suis prêt à sacrifier la mienne a mon

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devoir. Ne faites pas de violence, car j'aurais regret d'employer des moyens extrêmes. »

M. Hubaut pria le général de se lever, ce qu'il fit fort lentement. Prêt à partir, il s'adossa à sa cheminée et dit avec colère : <x Maintenant, je reste ; emmenez-moi comme un malfaiteur, si vous l'osez; venez me prendre au collet, moi qui suis le vice-président de T Assemblée. — Ai-je été convenable dans ma mission près de vous, dit le commissaire ? — Oui , Monsieur. » Alors il fallut saisir le général , qui fit une résistance désespérée. On l'emporta dans la voilure. Il criait: « A la garde ! à la trahison ! aux armes ! la Constitution est violée.» En arrivant à la prison, il voulut haranguerdes gardes républicains qui ne l'écoutèrent pas. Il rencontra au greffe les généraux Le Flo, Changarnier, ainsi que le général Cavaignac qu'il embrassa. Tout ce qu'on adit sur de prétendues blessures est entièrement faux. Malgré soi, on éprouve un sentiment pénible en voyant ce brave soldat employer la résistance physique devant la force publique, surtout quand il sait que la lutte est impuissante et qu'il est en face d'hommes qui ne doivent pas discuter leur mandat.

Rue Las*r«azes, 11 , le concierge refusa à M . le commissaire Blanchet l'indication de l'appartement du général de Lamoricière, et ne voulut pas donner de lumière pour y monter. Au premier étage, le domestique outre et referme la porte ; puis il revient , tenant à la main une lampe qu'il éteint en apercevant l'écharpe du commissaire , et descend rapidement un escalier dérobé

en criant : « Au voleur ! » Des sei^ents de ville Tarrètent à la porte de Thôtel, et, dans la lutte, il reçoit dans la cuisse une blessure légère qui ne Tempéche pas de remonter et de guider le magistrat à la chambre du général. Peu de temps après , ce domestique était complètement guéri. Nous tenons du médecin qui Ta soigné que la plaie était fermée le quatrième jour.

D*abord le général a gardé le silence ; puis, s'adretsanl au domestique : « Qu*esl devenu Taisent que j'avais mis sur cette cheminée? — Il est en sûreté.— Donnez-moi mon habit. — Monsieur, lui dit le commissaire, ce que vous venez de dire est outrageant pour moi. — Sais-je si vous n'êtes pas des malfaiteurs? répondit le général. » M. Blanchet montra son échari)eet dit : a M. de Maupas veut qu'on vous traite avec infîniment d*égards; promettez-moi de ne faire aucune tentative de fuite , et vous monterez dans un coupé, seul avec moi. — Je ne vous promets rien; traitez-moi comme vous voudrez. » Il monta dans un fiacre avec des agents. En passant devant le poste de la Légion-d*Honneur, le général, mettant la tète à la portière , voulut haranguer la troupe. Le commissaire l'en empêcha vivement et le menaça d'user de moyens de rigueur. « Comme il vous plaira , dit le général. » A Mazas, il était redevenu calme. Il pria le commissaire de ne pas saisir certaines armes précieuses , de lui faire passer des cigares et V Histoire de la Révolution firam^ çaise.

M. Thiers habite place Saint-Georges, 1. I^e corn-

missaire Hubaut aine était chargé de son arrestation. H. Thiers dormait profondément, et son domestique dut le réveiller. M. Thiers , s'asseyant vivement sur son lit , demande : « De quoi s'agit-ilî — Je viens vous arrêter; mais vous pouvez être sans crainte , votre vie n'est aucunement mwacée, dit M. Hubaut.» Après cette assurance du commissaire, M. Thiers revint promptement à lui. De prime abord , il avait été consterné. L'ex-ministre , avec son habileté et sa souplesse ordinaires, comprit qu'il ne courait aucun danger sérieux , et dès lors changea coinpléteiçent d'attitude. Il fut constamment narquois et railleur, allégua son inviolabilité de représentant, dit que la Constitution était ?iolée, et voulut entrer en discussion avec le commissaire. Celui-ci répondit : a Je dois exécuter mon mandat et non discuter un point de droit politique. » Puis il ajouta : a J'obéis aux ordres qui m'ont été donnés, comme j'eusse obéi aux vôtres quand vous étiez ministre de l'intérieur. » M. Thiers continua d'un ton moqueur, en s'adressant au commissaire : « Mais c'est un coupd'Ëtat ce que vous faites là! Savez- vous que vous pourriez bien porter votre tête sur l'échafaud î Si je vous brûlais la cervelle î » A cette dernière apostrophe, M. Hubaut répondit : a Oh! Monsieur, je ne vous en crois pas capable; d'ailleurs, j'ai pris mes précautions, et saurais bien vous en empêcher.» Le commissaire ne trouvant rien de politique dans les papiers de Mi Thiers, en manifesta sa surprise. «Depuis longtemps, dit M. Thiers, j'adresse ma corres-

pondance politique en Angleterre.» 11 parut fort troublé quand on le pria de descendre. Il crut qu'on le conduisait chez le Préfet de police. En route , il s'efforça constamment, par toutes sortes d'arguments, de détourner les agents de Tacconi plissement de leur devoir. Quand il fut arrivé à la prison y il voulut garder encore le ton de plaisanterie qu*il avait pris tout d*abord. Il alfecta de demander s'il pourrait avoir son café au lait. On eut constamment pour lui les attentions les plus grandes; Tordre en était donné. M. Tbiers ne put pi» garder plus longtemps le rôle factice qu'il avait pris d'abord, et un certain abattement s'empara de lui. Rendu au grefle, il pria le commissaire de remettre une lettre à sa femme. Il ne voulut pas ensuite signer le procès-verbal d'arrestation, prétendant que c'eût été reconnaître une autorité qu'il regardait comme illégitime.

Avec Tespril de convenance qui le distingue , le commissaire Hubaul n'a pas pris garde à l'attitude assez peu digne de l'ex-ministre , et n'a pas entendu certaines plaisanteries qu'il a cru pouvoir se permettre. Nous caractériserons d'un mot cette arrestation. Le commissaire de police est resté plein de convenances cl de dignité.

M. le colonel Charras, qui demeure rue du Faubourg-Saint-Honoré, 14, non loin du général Changar^ nier, avait dit , à l'Assemblée , qu'il brûlerait la cervelle de quiconque viendrait pour l'arrêter. Dans le public, le bruita couru qu'il avait tué un commissaire, l'n journal étranger a écrit qu'il en avait tué trois. M. Charras

DXN COUP D'ÉTAT. 8i

n*a tué personne. Il n*a fait que de la résistance passive. Sur son refus d'ouvrir, le commissaire Gourteille fut obligé de faire enfoncer sa porte. Voyant qu'on en brisait les panneaux, il dit : « Arrêtez , j'ouvre. i> Il le (il. Lorsque le commissaire lui eut fait connaître son mandat, le colonel lui dit : a Je m'y attendais, mais j'avais cru que c*aurait été deux jours plus tôt et j'avais chargé mon pistolet dans cette attente. Si vous étiez venu, il y a deux jours, je vous aurais brûlé la cervelle; maintenant, mon pistolet est déchargé. » Le commissaire prit sur une commode le pistolet à deux coups que lui montrait le colonel, se félicitant que M. Charras eût fait erreur de date. En route, le colonel demanda si on le menait fusiller. — « On vous mène à Mazas, » répondit le commissaire. Pareille chose entrait-elle dans les prévisions d'un coup d'État de la part de ces Messieurs? nous aimons à penser que non. Â Mazas y M. Charras refusa énergiquement de dire ses nom, prénoms et qualités autre que celle de Représentant du Peuple^ exigeant qu'on écrivit ce titre sur le registre d*écrou.

I^ n® 27 de la rue Casimir-Périer est celui de la maison qu'habite M. Charles Lagrange , célébrité culminante de la Montagne. Réveillé en sursaut par les cris d'effroi de sa domestique, M. Lagrange n'a que le temps de passer un vêtement et se trouve en face du commissaire Boudrot qui vient l'i^rréter. « Je suis représentant, dit-il; vous violez la Constitution. Un seul coup de pistolet tiré de ma fenêtre pourrait appeler

le peuple aux armes. Si je me défendais, je pourrais vous tuer. Vous ne m'arracherez de chez moi que par violence. » Il est probable que ce coup de pistolet tiré par la fenêtre de M. I^range n'aurait pas eu le même effet que celui qui fut tiré au boulevard des Capucines en février 1848. On saisit chez M. Lagrange beaucoup de papiers pi>litiques, un fusil de calibre, deux pistolets, deux moules à balles, des cartouches, trois poignards et un sabre de cavalerie, pris le 24 février à M. Kerkan, actuellement maréchal- des-logis de la garde républicaine. En se rendant à Mazas, M. Lagrange dit: € Le coup est hardi, mais bien joué. » Rendu à cette prison, il dit au général de Lamoricière : « Eh bien ! général, nous voulions le f. ... dedans et c^est lui qui nous y met. » On trouva tant de papiers politiques à son domicile, qu'on mit cinq heures à les feuilleter. M. Lagrange avait la munomanie de la paperasserie politique.

Le commissaire Gronfier était chargé de Tarrestation de M. Greppo, rue de Ponthieu, n' 15. Ce socialiste redouté portait habituellement une longue barbe qui donnait quelque chose de viril et de martial à sa physionomie. Il passait pour un des membres les plus énergiques de la Montagne. En voyant. un pistolet chargé, plusieurs poignards et une hache d'armes fraîchement aiguisée sous son chevet, àcoté d'un magnifique bonnet rouge, le commissaire crut que M. Greppo s'était préparé à une résistance énergique et désespérée ; il n'en était rien. M. Greppo fit connaître qu'il avait acheté tout cet arsenal parce quil avait du goût pour la marine. En vain.

D'UN œUP D'ÉTAT. 83

madame Greppo voulut-elle donner à son mari une attitude plus belliqueuse ; en vain lui dit-elle : a 11 n'est pas possible d*ètre si peu résolu et de se laisser prendre ainsi. » M. Greppo ne s'appartenait plus et subissait, de la façon la plus déplorable, Tiniluence de la peur. Quelques jours plus tard, madame Greppo se présentait au ministère de Tintérieur et disait : a Ce n'est pas de tout ça, j'ai un enfant, il faut que je le nourrisse, et je viens savoir quand on nous paiera le mois de novembre. » Peu nous importent les termes. 11 y a chez celte femme deux bons sentiments : de Téncrgie, quand elle prend sérieusement son mari pour un homme politique, et de l'amour maternel. Seulement M. et M»* Greppo eussent dû rester où la Providence les avait mis : chacun à son rôle, chacun à sa place. Les aptitudes ne viennent pas avec les théories folles et les rêves d'ambition. Quant aux arrestations de MM. Roger (du Nord), Baune, Valentin, Cbolat, Miot et Nadaud, elles n'offrent rien de bien remarquable. M. Roger (du Nord) dit en {variant du coup d'Ëtat : « Cela vaut encore mieux que le rôle stupide que nous jouions tous à l'Assemblée. » M. Nadaud dit au commissaire Desgranges : c Vous pouvez vous tenir assuré, Monsieur, que des interpellations seront faites à l'Assemblée à propos de l'attentat que vous commettez sur ma personne. » M. Cholat invita le commissaire Allard à prendre de l'absinthe. 11 en but lui-même deux énormes verres. Cette liqueur produisit son effet sur la route. Calme au départ, il se mil, eo allant à Mazas, à appeler aux armes les balayeurs,

seuls personnages à peu près qu'à cette heure matinale la voilure rencontrât sur sa route.

Les autres individus contre lesquels étaient décernés des mandats, ont été arrêtés à domicile, soit pardes commissaires, soit par des officiers de paix, et ont été conduits de la Préfecture de police à Maïas. Deux seulement sur soixante-dix-huit ont pu se soustraire par la fuite à Texécution du mandat décerné contre eux.

Toutes ces arrestations furent faites avec un ensemble et une précision vraiment remarquables. A l'exception de deux ou trois, celle de M. Thiers notamment, aucune ne demanda plus de vingt minutes.

La prison Mazas, ce modèle des prisons modernes , avait été désignée pour recevoir les représentants et la plupart des autres personnages arrêtés comme eux le matin du i décembre. Tous v ont été conduits dans dos voitures et y furent , pendant leur séjour, l'objet de tous les soins possibles. Le colonel Thirion a^aît accepté la mission de veiller sur les prisonniers. Il concilia parfaitement les mesures destinées à assurer It'ur garde, avec les égards qu*on avait recommandé d'avoir pour eux.

Pendant que s'accomplissaient les mesures qui étaient (lu ressort de la Préfecture de police, celles qui étaient dans les attributions du ministre de la guerre s'exécutaient avec non moins d'ensemble, de vigueur et d'habileté. Ainsi que nous Tavons dit déjà, M. le général .Magnan avait reçu ses instructions à trois heures et

demie du matin dans le cabinet du ministre de la guerre. De retour à son état-major, aux Tuileries, il les transmettait immédiatement aux différents chefs de corps qui devaient agir.

La plus importante des opérations militaires à accomplir était Foccupation du palais de TAssemblée nationale. Tout ce qui concernait les mesures à prendre, le 2 décembre, sur Toccupation de la rive gauche de la Seine fut confié au général de division Renaud ; ses talents militaires bien connus, son dévouement à la discipline et son attachement au Président de laRépublique, Tavaient fait choisir pour cette mission délicate. Quant à Toccupation proprement dite du palais de TÂssemblée, on avait choisi, pour Texécuter, le colonel Espinasse, Tun des plus brillants officiers de notre jeune armée. Le colonel Espi nasse, homme d'entraînement, d'énergie et d'un courage qui ne calcule jamais le danger en face du devoir, a fait ses preuves au fameux assaut de Rome, où il entraîna si vaillamment son régiment ; puis en Afrique, où tant de fois, dans la dernière guerre, il se montra plein de bravoure, de sang-froid et de véritable talent militaire, notamment dans ses combats d'arrièregarde.

Depuis quelque temps déjà, et notamment la veille, il avait étudié le Palais législatif et ses abords. Il était prêt à agir. L'Assemblée était gardée dans la nuit du lundi par un bataillon du 42* de ligne, commandé par le chef de bataillon Meunier, sous les ordres supérieurs du lieutenant-colonel Niel du 44' de ligne, qui avait été

choisi parles questeurs au nom de T Assemblée. Les oificiers du 42* avaient été mandés dans la nuit à T École militaire.

A quatre heures du matin, M. de Persiguy arrivait à racole militaire chez le général Renaud, et, d'après les ordres du ministre de la guerre, l'invitait à agir. A cinq heures, toutes les troupes étaient sur pied^ ignorant encore ce qu*on allait faire , mais dévouées à quoi que ce fut pour le salut de la France. Ceux qui calculaiont sans la discipline de Tarmée et sans le sentiment de solidarité fraternelle qui unit les chefs aux soldats, et réciproquement, étaient des insensés. Us doivent être aujourd'hui bien désabusés.

A cinq heures et demie précises , le colonel Espinasee partait de TÉcole militaire avec quatre compagnies d*élite seulement des deux bataillons de son régiment , lo 42', qui restaient au quartier. Les sapeurs raccompagnaient. Le reste des deux bataillons devait se porter sur TAssemblée à six heures moins un quart. La marche fut silencieuse. On fît halte assez loin de la grille pour n*ètre pas aperçu. Le colonel s'avança avec ses sapeurs qu'il laissa à distance, et leur montrant une petite porte qui donne sur la rue de l'Université , il leur dit: « Je vais frapper à cette porte; si on Touvre, dès que vous me verrez entrer vous arriverez, i On l'aurait certainement enfoncée si on eût refusé de Touvrir.

1^ colonel frappait à cette porte à six heures à peu près. On Touvre , il entre , et immédiatement arrivent les sapeurs, (|ui sont bientôt suivis par les grenadiers.

D'UN œUP D'ÉTAT. 87

Arrivé dans l'intérieur, le colonel rencontre son chef de bataillon Meunier auquel il dit : a Je viens renforcer la garde de TAssemblée et en prendre le commandement. > Le commandant hésite , fait des objections en parlant de sa consigne. « Vous me reconnaissez pour votre colonel? dit M. Espinasse ; en cette qualité, je vous ordonne d'obéir. » Le commandant crut devoir donner sa démission et retourna immédiatement à son logis à TËcole militaire. Le bataillon de garde fut renvoyé au quartieret remplacé par lesdeux autres bataillons du 42*.

A Tinstant où le colonel s'emparait du Palais législatif, des commissaires y entraient pour procéder à l'arrestation de MM. Le Flô et Baze, questeurs de l'Assemblée. Dix agents accompagnaient chacun d'eux. M. Le Flô était au lit quand le commissaire Bertogliose présenta et lui fit connaître son mandat. Le bouillant et irritable questeur se lève à la hâte, et tout en s'habillant menace le commissaire , et ne ménage en aucune façon son langage contre le Président, a Ah ! Napoléon veut faire son coup d'État ! Eh bien , nous le fusillerons à Vincennes; et vous, nous ne vous bannirons pas à Nouka-Hiva, nous vous fusillerons en même temps que lui. — Ne résistez pas, dit le commissaire, nous soumies en état de siège ; en qualité de militaire, vous savez ce que cela veut dire.i»

En descendant de son appartement , M. le général Le Flô s*emporta en propos acerbes contre le colonel Espinasse qui était à la télé des troupes. Sa colère dépassa toutes les bornes : il voulut haranguer les soldats.

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