LA PORTE SAINT-MARTIN
Les faits accomplis dans la matinée étaient déjà trèssérieux.
— Cela prend, avait dit Bastide.
Le difficile, ce n'est pas d'incendier, c'est d'allumer.
Il était évident que Paris commençait à avoir de l'humeur. Paris ne se fâche pas à volonté. Il faut que ce soit sa fantaisie. Un volcan, cela a des nerfs. La colère venait lentement, mais venait. On voyait à l'horizon les premières rougeurs de l'éruption.
Pour rÉlysée comme pour nous, le moment critique approchait. Depuis la veille on se tâtait. Le coup d'État et la République allaient enfin se saisir corps à corps. Le Comité avait beau vouloir enrayer; quelque chose d'irrésistible entraînait les derniers défenseurs de la liberté et les poussait vers l'action. La suprême bataille allait s'engager.
A Paris, quand de certaines heures ont sonné, quand
apparaît ia nécessité immédiate d'un progrès à accom^:^ plir ou d'un droit à venger, les insurrections gagnent rapidement toute la ville. Mais elles commencent toujours par quelqu'un, Paris, pour sa taste tache historique, se compose de deux personnages révolutionnaires : la bourgeoisie et le peuple. Et à ces deux combattants correspondent deux lieux de combat : la porte Saint-Martin, quand c'est la bourgeoisie qui se révolte; la Bastille, quand c'est le peuple. L'œil de l'homme politique doit toujours fitre li.ïé sur ces deui points. Ce sont là, dans la grande histoire contemporaine, deu.\: places célèbres où il semble qu'il y ait toujours un peu de la cendre chaude des révolutions.
Qu'un vent d'en haut souffle, celle cendre ardente se disperse et remplit la ville d'étincelles.
Cette fois, nous en avons indiqué les causes, le redoutable faubourg Antoine dormait, et, on Ta vu, rien n'avait pu le réveiller. Un parc d'ai-tiUcric tout entier campait, miches allumées, autour de la coloune de ;Juitlct, énorme sourde-muette de la Dastille. Ce haut pilier révolutionnaire, ce témoin silencieux des grandes choses du passé, semblait avoir tout oublié. Chose triste à dire, les pavés qui avaient vu le 14 juillet ne se soulevèrent pas sous les roues des canons du 2 décembre. Ce ne fut donc pas la Bastille qui commença, ce fut la porte Saint- Martin.
Dès huit heures du malin, les rues Saint-Denis et Saint-Martin d'un bout à l'autre étaient eu rumeur; des courants de passants indignés les descendaient et les remontaient. On y déchirait les affiches du coup d'État; on y placardait nos proclamations : des groupes au coin de toutes les rues adjacentes commentaient le décret de