LA PORTE SAINT -MARTIN
mise hors la loi rendu par les membres de la gauche restés libres ; on s'arrachait les exemplaires. Des hommes montés sur les bornes lisaient à haute voix les noms des cent vingt signataires, et, plus encore que la yeille, chaque nom significatif ou célèbre était couvert d'applaudissements.
La foule augmentait à chaque instant, et la colère. La rue Saint-Denis tout entière présentait cet aspect étrange que donnent à une rue toutes les portes et toutes les fenêtres fermées et tous les habitants dehors. Regardez les maisons, c*est la mort; regardez la rue, c'est la tempête.
Une cinquantaine d'hommes résolus sortit tout à coup d'une ruelle latérale et se mit à parcourir la rue en criant : Aux armes! vivent les représentants de la gauche ! vive la Constitution ! Le désarmement des gardes nationaux commença. Il se ût plus facilement que la veille. En moins d'une heure on eut cent cinquante fusils.
La ne cependant se couvrait de barricades.
Mon cocher me déposa à la pointe Saint-Eustache et me dit : — Vous voilà dans le guêpier.
Il ajouta : — Je tous attendrai rue de la Vrillière, près de la place des Victoires. Prenez votre temps.
Je me mis à marcher de barricade en barricade.
Dans la première je rencontrai de Flotte qui s'offrit à me servir de guide. Pas d*homme plus déterminé que de Flotte. J'acceptai, il me mena partout où ma présence pouvait être utile.
Chemin faisant, il me rendit compte des mesures prises par lui pour imprimer nos proclamations ; Timprimerie Boulé faisant défaut, il s'était adressé à une presse lithographique, rue Bergère, n° 30, et, au péril de leur vie, deux hommes vaillants avaient imprimé cinq cents exemplaires de nos décrets. Ces deux braves ouvriers se n(\mmaient, l'un Bubens, Tautre Achille Poincelot.
Tout en marchant, j'écrivais des notes au crayon
(a?ec le crayon de Baudin que j^avais sur moi) ; j'enregistrais les faits péle-niéle; je reproduis ici cette page. Ces choses vivantes sont utiles pour l'histoire. Le coup d'État est là, comme saignant.
« — Matinée du &. On dirait le combat suspendu. Va-t-il reprendre? Barricades visitées par moi : Une à la pointe Saint-Eustache. Une à la Halle aux huîtres. Une rue Mauconseil. Une rue Tiquetonne. Une rue Mandar (Rocher de Gancale). Une barrant la rue du Cadran et la rue Montorgueil. Quatre fermant le Petit-Carreau. Commencement d'une entre la rue des Deux-Portes et la rue Saint-Sauveur, barrant la rue Saint-Denis. Une, la plus* grande, barrant la rue Saint- Denis à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau. Une barrant la rue Grenetat. Une plus avant dans la rue Grenelât barrant la rue Bourg-Labbé (au centre une voiture de farine renversée ; bonne barricade). Rue Saint- Denis, une barrant la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Une barrant la rue du Grand-Hurleur, avec les quatre coins barricadés. Cette barricade a déjà été attaquée ce matin. Un combattant, Massonnet, fabricant de peignes rue Saint-Denis, 154, a reçu une balle dans son paletot; Dupapet, dit l'homme à la longue barbe, est resté le dernier sur la crête de la barricade. On l'a entendu crier aux officiers commandant l'attaque : Vous êtes des traîtres! On le croit fusillé. — La troupe s'est retirée, chose étrange, sans démolir la barricade. — On construit une barricade rue du Renard. — Quelques gardes nationaux en uniforme la regardent construire, mais n'y travaillent pas. Un d'eux me dit : Nous ne sommes pas contre vous, vous êtes avcclc droit, — Ils ajoutent qu'il
y a douze ou quinze barricades rue Rambuteau. — Ce matin au point du jour on a tiré le canon, ferme, me dit l'un d'eux, rue Bourbon-Villeneuve. — Je vais visiter une fabrique de poudre improvisée par Leguevel chez un pharmacien vis-à-vis la rue Guéri n-Boisseau.
c( On construit les barricades à l'amiable, sans fâcher personne. On fait ce qu'on peut pour ne pas froisser le voisinage. Les combattants de la barricade Bourg-Labbé sont les pieds dans la boue à cause de la pluie. C'est un cloaque. Ils hésitent à demander une botte de paille. Ils se couchent dans l'eau ou sur les pavés.
a J'ai vu là un jeune homme malade sorti de son lit avec la fièvre. Il m'a dit : — Je m'y ferai tuer. (Il l'a fait.)
tt Rue Bourbon-Villeneuve on n'a pas même demandé (( aux bourgeois » un matelas, quoique, la barricade étant canonnée, on en eût besoin pour amortir les boulets.
« Les soldats font mal les barricades, parce qu'ils les font bien. Une barricade doit être branlante; bien bâtie, elle ne vaut rien; il faut que les pavés manquent d'aplomb, a aûn qu'ils s'éboulent sur les troupiers, me (( dit un gamin, et qu'ils leur cassent les pattes. » L'entorse fait partie de la barricade.
« Jeanty Sarre est le chef de tout un 'groupe de barricades. Il me présente son second, Charpentier, homme de trente-six ans, lettré et savant. Charpentier s'occupe d'expériences ayant pour but de remplacer le charbon et le bois par le gaz dans la cuisson de la porcelaine, et il me demande la permission de me lire (( un de ces jours » une tragédie. Je lui dis : Nous en faisons une.
(( Jeanty Sarre gronde Charpentier; les munitions manquent. Jeanty Sarre ayant chez lui, rue Saint- Honoré, une livre de poudre de chasse et vingt car-. touches de guerre a envoyé Charpentier les chercher. Charpentier y est allé, a rapporté la poudre de chasse et les cartouches, mais les a distribuées aux combattants des barricades qu'il a rencontrées chemin faisant. — Us étaient comme des affamés, dit-il. Charpentier n'a de sa vie touché une arme à feu. Jeanty Sarre lui montre à charger un fusil.
« On mange chez le marchand de vin du coin et Ton s'y chauffe. Il fait très-froid. Le marchand de vin dit : — Cevœ qui ont faim, allez manger. Un combattant lui a demandé : — Qui est -ce qui payera? — La mort, a-t-il répondu. Et en effet, quelques heures après il a reçu dix-sept coups de bayonnette.
c( On n'a pas brisé les conduits de gaz, toujours « pour ne pas faire trop de dégât ». On s'est borné à prendre aux portiers du gaz leur clef et aux allumeurs leur perche à ouvrir les tuyaux. De cette façon on est maître d'allumer ou d'éteindre.
M Ce groupe de barricades est fort et jouera un rôle. J'ai espéré un moment qu'on l'attaquerait pendant que j'y étais. Le clairon s'est approché, puis s'est éloigné. Et Jeanty Sarre vient de me dire : Ce sera pour ce soir,
« Son intention est d'éteindre le gaz rue du Petit- Carreau et dans toutes les rues voisines, et de ne laisser qu'un bec allumé rue du Cadran. II a mis des sentinelles jusqu'au coin de la rue Saint-Denis; il y a là un côté ouvert, sans barricades, mais peu accessible à la troupe, à cause de l'exiguïté des rues, on n'y peut entrer qu'un à un; donc peu de danger, utilité des rues étroites; la
troupe c( ne vaut rien qu'en bloc )> ; le soldat n'aime pas raclion éparse ; en guerre, se toucher les coudes, c'est la moitié de la bravoure. Jeanty Sarre a un oncle réactionnaire qu'il ne voit pas et qui demeure tout près rue du Petit-Carreau, n° 1. — Quelle peur nous lui ferons tout à V heure! m'a dit Jeanty Sarre en riant. Ce matin Jeanty Sarre a inspecté la barricade Monlorgueil. Il n'y avait qu'un homme, qui était ivre, et qui lui a mis le canon de son fusil sur la poitrine en disant : On m passe pas. Jeanty Sarre l'a désarmé.
«Je vais rue Pagevin. Il y a là, à l'angle de la place des Victoires, une barricade très-bien faite. Dans la barricade d'à-côté, rue Jean-Jacques-Rousseau, la troupe ce matin n'a pas fait de prisonniers. Les soldats ont tout tué. 11 y a des cadavres jusque sur la place des Victoires. La barricade Pagevin s'est maintenue. Ils sont là cinquante, bien armés. J'y entre. — Tout va bien? — Oui. — Courage. — Je serre toutes ces mains vaillantes. On me fait un rapport. On a vu un garde municipal écraser la tête d'un mourant à coups de crosse. Une jeune ûUe, jolie, voulant rentrer chez elle, s'est réfugiée dans la barricade. Elle y est restée une heure « épouvantée ». Quand le danger a été passé, le chef de la barricade l'a fait reconduire chez elle « par le plus âgé de ses hommes ».
(c Comme j'allais sortir de la barricade Pagevin, on m'a amené un prisonnier, a un mouchard », disaiton. Il s'attendait à être fusillé. Je l'ai fait mettre en liberté. »
Bancel était dans cette barricade de la rue Pagevin. Nous nous serrâmes la main.
6ft HISTOIRE D'UN CRIME.
II me demanda :
— Vaincrons-nous?
— Oui, lui répondis-je.
Nous en étions presque à ne plus douter.
De Flotte et lui Youlureot m'accompagner, craignant que je ne fusse arrêté par un bataillon qui gardait la Banque.
Le temps était brumeux et froid, presque ténébreux. Cette obscurité nous cachait et nous aidait. Le brouillard était pour nous.
Comme nous touchions au coin de la rue de la Vrilliëre, un groupe à cheval passa.
C'étaient quelques officiers, précédés d'un homme qui semblait militaire, mais qui n'était pas en uniforme. Il portait un caban à capuchon.
De Flotte me poussa le coude , et me dit à demivoix :
— Connaissez-Yous Fialin?
Je répondis :
— Non.
— L'avez-vous vu ?
— Non.
— Voulez-vous le voir?
— Non.
— Regardez-le.
Je regardai.
Cet homme en effet passait devant nous. C'était lui qui précédait le groupe d'officiers. Il sortait de la Banque. Était-il venu y faire un nouvel emprunt forcé? Les gens qui étaient sur les portes le considéraient avec curiosité et sans colère. Toute sa personne était insolente. Il se tournait de temps en temps pour dire un
mot à l'un de ceax qui le suivaient. Cette petite cavalerie piaffait dans la brume et dans la lM>ue. Fialin avait Tair arrogant d'un homme qui caracole devant un crime. Il regardait les passants d'une façon altiëre. Son cheval était très-beau, et, pauvre bête, semblait trèsûer. Fialin souriait. Il avait à la main la cravache que sa figure méritait.
Il passa. Je n'ai vu cet homme que cette fois.
De Flotte et Bancel ne me quittèrent que lorsqu'ils m^eurent vu remonter dans mon fiacre. Mon brave cocher m'attendait rue de la Vrillière. Il me ramena au numéro 15 de la rue Richelieu.
La première barricade de la rue Saint-Marlin fat construite à la hauteur de la rue Meslay. On renversa une grande charrette, ou la coucha en travers de la rue et Ton dépava la chaussée; quelques dalles de trottoirs môme furent arrachées. Cette barricade, télé de défense de toute la rue insurgée, ne pouvait être qu'un obstacle momentané. Nulle part les pavés n'y dépassaient la hauteur d'homme. Surtout un grand tiers de la barricade, ils ne montaient pas au-dessus du genou. — Cela sera toujours bon pour s'y faire tuer, disait un gamin qui y roulait force pavés. Une centaine de combattants prirent position derrière. Vers neuf heures les mouvements de troupes annoncèrent l'attaque. Les têtes de colonne de la brigade Marulaz occupèrent l'angle de la rue du côté du boulevard. Une pièce de canon enfilant toute la rue fut mise en batterie devant la porte Saint-Martin. On s'observa quelque temps des deux parts dans ce silence bourru
qui précède le choc; la troupe regardant la barricade hérissée de fusils, la barricade regardant le canon béant. Bientôt l'ordre de Tattaque générale fut donné. Le feu commença. Le premier boulet passa par-dessus la barricade et frappa en pleine poitrine, à vingt pas en arrière, une femme qui passait. Elle tomba éventrée. Le feu devint vif , sans endommager beaucoup la barricade. La pièce était trop près, les boulets portaient trop haut.
Les combattants, qui n'avaient pas encore perdu un homme, recevaient chaque boulet au cri de : Vive la République ! mais sans tirer. Ils avaient peu de cartouches et ils les ménageaient. Tout à coup le &9" régiment déboucha en colonne serrée.
La barricade fit feu.
La fumée emplit la rue ; quand elle se dissipa, on vit une dizaine d*hommes sur le pavé et les soldats se repliant en désordre le long des maisons. Le chef de la barricade cria : Ils lâchent pied. Arrêtez le feu! ne perdons pas une balle.
La rue resta quelque temps déserte. Le feu de la pièce recommença. Un boulet arrivait de deux en deux minutes, mais portant toujours mal. Un homme qui avait un fusil de chasse s'approcha duchef de la barricade et lui dit : — Démontons la pièce. Tuons les canonniers. — Pourquoi? dit le chef en souriant. Ils ne nous font pas de mal, ne leur en faisons pas.
Cependant on entendait distinctement le clairon au delà du massif de maisons qui masquait les troupes échelonnées sur le carré Saint-Martin, et il était visible qu'une deuxième attaque se préparait.
Celte attaque serait nécessairement ardente, acharnée, opiniâtre.
Il était également évident que, cette barricade enlevée, la rue entière serait balayée. Les autres barricades étaient plus faibles encore que la première et encore moins défendues. Les bourgeois avaient donné leurs fusils et étaient rentrés dans leurs maisons. Ils prêtaient leur rue, voilà tout.
Il fallait donc tenir dans la barricade de tête le plus longtemps possible. Mais que faire et comment résister? On avait à peine deux coups à tirer par homme.
Un ravitaillement inattendu leur vint.
Un jeune homme — je puis le nommer, il est mort* — Pierre Tissié, qui était un ouvrier et qui était aussi un poète, avait travaillé une partie de la matinée à la barricade, et, au moment où le feu commençait, il s*en était allé, alléguant pour motif qu'on ne lui donnait pas de fusil. On avait dit dans la barricade : En voilà un qui a peur.
Pierre Tissié n'avait pas peur, on le vit plus tard.
II quitta la barricade.
Pierre Tissié n'avait sur lui que son couteau, qui était un couteau catalan ; il rouvrit à tout hasard, le tint à la main, et s'en alla devant luL
Comme il sortait de la rue Saint-Sauveur, il vit, au coin d'une petite rue déserte dont toutes les fenêtres étaient fermées, un soldat de la ligne en vedette, posté là sans doute par quelque grand' garde peu éloignée.
Ce soldat se tenait en arrêt, le fusil haut, prêt à tirer.
Il entendit le pas de Pierre Tissié et cria :
— Qui vive?
— La mort! répondit Pierre Tissié.
1. II ne faut pas oublier que ceci a été écrit en exil, et que nommer des héros c'était designer des proscrits.
Le soldat tira, et manqua Pierre Tissié, qui sauta sur lui et I*abattit d'un coup de couteau.
Le soldat s'affaissa et rendit le sang par la bouche.
— Je ne savais pas si bien dire, murmura Pierre Tissié.
Et il ajouta : — A l'ambulance !
Il chargea le soldat sur son dos, ramassa le fusil qui était tombé à terre, et revint à la barricade.
— J'apporte un blessé, dit-il.
— Un mort, lui cria-t-on.
En effet, le soldat venait d'expirer.
— Infâme Bonaparte! dit Tissié. Pauvre pioupiou! C'est égal, j'ai un fusil.
On vida le sac et la giberne du soldat. On se partagea les cartouches. Il y en avait cent cinquante. Il y avait aussi deux pièces d'or de dix francs, paye des deux journées depuis le 2 décembre. On les jeta sur le pavé. Personne n'en voulut.
On se distribua les cartouches aux cris de : Vive la République !
Cependant les assaillants avaient mis en batterie un obusier à côté du canon.
La distribution des cartouches était à peine finie que l'infanterie parut, et se rua sur la barricade à la bayonnette. Ce deuxième assaut, comme on Tavail prévu, fut âpre et rude. Ou le repoussa. Deux fois Tinfanterie revint à la charge, deux fois elle recula, laissant la rue jonchée de morls. Dans Tintervalle des assauts, un obus avait troué et démantelé la barricade, et le canon tirait â mitraille.
La situation était désespérée; les cartouches étaient épuisées. Quelques-uns commencèrent à jeter leurs
fusils et à s'en aller. Pour s'échapper, il n'y avait que la rue Saint-Sauveur, et pour atteindre le coin de la rue Saint-Sauveur ii fallait franchir la partie basse de la barricade qui laissait presque tout Thomme à découvert. Les biscayens et les balles pleuvaient là. Trois ou quatre y furent tués, dont un, comme Baudin, d'une balle dans rœil. Le chef de la barricade s'aperçut tout à coup qu'il était seul avec Pierre Tissié et un enfant de quatorze ans, le même qui avait tant roulé de pavés. Une troisième attaque s'annonçait, et les soldats commençaient à s'avancer le long des maisons.
— Allons-nous-en, dit le chef de la barricade.
— Je reste, dit Pierre Tissié.
— Et moi aussi, dit l'enfant.
Et l'enfant ajouta :
— Je n'ai ni père ni mère. Autant ça qu'autre chose. Le chef lâcha son dernier coup de fusil, et se retira
comme les autres par la partie basse de la barricade. Une décharge fit tomber son chapeau. 11 se baissa et le ramassa. Les soldats n'étaient plus qu'à vingt-cinq pas. Il cria aux deux qui restaient :
— Venez!
— Non, dit Pierre Tissié.
— Non, dit l'enfant.
Quelques instants après, les soldats escaladaient la barricade, déjà à demi écroulée.
Pierre Tissié et l'enfant furent tués à coups de hayonnette.
On abandonna dans cette barricade une vingtaine de fusils.