‹ Histoire d'un crimeChapitre 18 sur 63 · ilO hommes, chiffre relevé au ministère de la guerre · texte numérisé non relu

ilO hommes, chiffre relevé au ministère de la guerre

Die s'effaça devant rélonnement; rélonnement se changea en stupeur. Ceux qui ont traversé cette minute extraordinaire ne Toublieront pas. Il était évident qu'il y avait quelque chose là-dessous. Mais quoi? Obscurité profonde. Se figure-t-on Paris dans une cave? On sentait sur soi un plafond bas. On était comme muré dans l'inattendu et dans Tinconnu. On devinait quelque part une volonté mystérieuse. Hais après tout on était fort; on était la République, on était Paris, on était la France; que pouvait-on craindre? Rien. Et Ton criait : A bas Bonaparte I Les troupes continuaient à se taire, mais les sabres restaient hors du fourreau, et la mèche allumée des canons fumait au coin des rues. Le nuage devenait à chaque instant plus noir, plus sourd et plus muet. Cette épaisseur d*ombre était tragique. On y sentait le penchement des catastrophes et la présence d'un malfaiteur; la trahison serpentait dans cette nuit; et nul ne peut prévoir où s'arrêtera le glissement d'une pensée affreuse quand les événements sont en plan incliné.

Qu'allait-il sortir de ces ténèbres?

Brusquement une fenêtre s'ouvrit.

Sur l'enfer.

Dante, s'il se fût penché du haut de l'ombre, eût pu voir dans Paris le huitième cercle de son poème : le funèbre boulevard Montmartre.

Paris en proie à Bonaparte ; spectacle monstrueux.

Les tristes hommes armés groupés sur ce boulevard sentirent entrer en eux une âme épouvantable; ils cessèrent d'être eux-mêmes et devinrent démons.

Il n'y eut plus un seul soldat français ; il y eut on ne sait quels fantômes accomplissant une besogne horrible dans une lueur de vision.

Il n'y eut plus de drapeau, il n'y eut plus de loi, il n'y eut plus d'humanité, il n'y eut plus de patrie, il n'y eut plus de France ; on se mit à assassiner.

La division Schinderhannes, les brigades Mandrin, Cartouche, Poulailler, Trestaillon et Tropmann apparurent dans les ténèbres, mitraillant et massacrant.

40S HISTOIRE D'UN CRIUE.

Non, nous n'attribuons pas ft Farinée française ce qui se fit dans cette lugubre éclipse de r honneur.

Il y a des massacres dans l'histoire, abominables, certes, mais ils ont leur raison d'être; la Saint-Barthélémy et les Dragonnades s^expliquent par la religion, les Vêpres siciliennes et les tueries de septembre s'expliquent par la patrie; on supprime l'ennemi, on anteitit l'étranger; crimes pour le bon motif. Mais le carnage do boulevard Montmartre est le crime sans savoir pourquoi.

Le pourquoi existe cependant. Il est effroyable.

Disons-le.

Deux choses sont debout dans un État, la loi et le peuple. Un homme tue la loi. Il sent le châtiment approcher. Il ne lui reste plus qu'une chose à fidre, tuer le peuple. Il tue le peuple.

Le 2 c'est le risque, le 4 c'est l'assurance.

Contre l'indignation qui se lève, on lait surgir répouvante.

Cette euménide, la Justice, s'arrête pétrifiée devant cette furie, l'Extermination. Contre Érynnis on dresse Méduse.

Mettre en fuite Némésis, quel triomphe effrayant !

Louis Bonaparte eut cette gloire, qui est le sommet de sa honte.

Racontons-la.

Racontons ce que n'avait pas encore vu l'histoire.

L'assassinat d'un peuple par un homme.

Subitement, à un signal donné, un coup de fusil tiré n'importe où par n'importe qui, la mitraille se nu sur la foule. La mitraille est une foule aussi; c'est la mort émiettée. Elle ne sait oii elle va, ni ce qu'elle bit Elle tue et passe.

Et en même temps elle a une espèce d*âme ; elle est préméditée; elle exécute une volonté. Ce moment fut inouï. Ce fut comme une poignée d'éclairs s'abattant sur le peuple. Rien de plus simple. Cela eut la netteté d'une solution ; la mitraille écrasa la multitude. Que venez-vous faire là? Mourez. Être un passant, c'est un crime. Pourquoi êtes-vous dans la rue ? Pourquoi traversez-vous le gouvernement? Le gouvernement est un coupe-gorge. On a annoncé une chose, il faut bien qu'on la fasse ; il faut bien que ce qui est commencé s'achève ; puisqu'on sauve la société, il faut bien qu'on extermine le peuple.

Est-ce qu'il n'y a pas des nécessités sociales? Est-ce qu'il ne faut pas que Béville ait quatreviugt-sept mille francs par an, et Fleury quatrevingt-quinze mille? Estce qu'il ne faut pas que le grand-aumônier Menjaud , évéque de Nancy, ait trois cent quarante-deux francs par jour? et que Bassano et Cambacérës aient par jour chacun trois cent quatrevingt-trois francs, et Vaillant quatre cent soixante-huit, et Saint-Arnaud huit cent vingt-deux? Est-ce qu'il ne faut pas que Louis Bonaparte ait par jour soixante-seize mille sept cent douze francs? Peut-on être empereur à moins ?

En un clin d'œil il y eut sur le boulevard une tuerie longue d'un quart de lieue. Onze pièces de canon effondrèrent l'hôtel Sallandrouze. Le boulet troua de part en part vingt-huit maisons. Les bains de Jouvence furent sabordés. Tortoni fut massacré. Tout un quartier de Paris fut plein d'une immense fuite et d'un cri terrible. Partout, mort subite. On ne s'attend à rien. On tombe. D'où cela vient-il ? D'en haut, disent les Te Deum d'évéques. D'en bas, dit la vérité.

De plus bas que le bagne, de plus bas que l'enfer.

C'est la pensée de Caligula exécutée par PapaToioe.

Xavier Durrieu entre sur le boulevard. Il le raconte: — J'*ai fait soixante pas, fai vu soixante cadavres. Et il recule. Être dans la rue est un crime, être chez soi est un crime. Les égorgeurs montent dans les maisons et égorgent. Cela s'appelle chaparder dans TiniAme argot du carnage. — Chapardons tout l crient les soldats.

Adde, libraire, bouleyard Poissonnière, n«17, est sur sa porte. On le tue. Au même moment, car le meurtre est vaste, fort loin de là, rue de Lancry, le propriétaire de la maison n*" 5, M. Thirion de Montauban, est sur sa porte; on le tue. Rue Tiquetonne, un en&nt de âept ans, nommé Boursier, passe; on le tue. Mademoiselle Soulac, rue du Temple, n"" 196, ouvre sa fenêtre; on la tue. Même rue, n*" 97, deux femmes, mesdames Vidal et Raboisson, couturières, sont ches elles; on les tue. Belval, ébéniste, rue de la Lune, n*» 10, est chez lui; on le tue. Debaëcque, négociant rue du Sentier, n° 45, est chez lui; Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis, n*» 257, est chez lui; Labitte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, n° 55, est chez lui; Monpelas, parfumeur, rue Sainl-Marlin, n°181, est chez lui; on tue Monpelas, Labitte, Couvercelle et Debaêcqne; on sabre chez elle, rue Saint-Martin, n°260, une pauvre brodeuse, mademoiselle Seguin, qui, n*ayant pas de quoi payer le médecin, est morte à l'hôpital Beaujon, le 1" janvier 1852, le jour môme du Te Deum-Sibourà Notre-Dame. Une autre, une giletière, Françoise Noél, arquebusée rue du Faubourg-Montmartre, n«» 20, est allée mourir à la Charité. Une autre, madame Ledaust, femme de ménage, demeurant passage du Caire, n* 76,

mitraillée devant rArchevéché, a expiré à la Morgue. Des passantes, mademoiselle Gressier, demeurant faubourg Saint-Martin, n*" 209, madame Guilard, demeurant faubourg Saint-Denis, n"" 77, madame Garnier, demeurant boulevard Bon ne-Nouvelle, n^" 6, tombées sous la mitraille, la première sur le boulevard Montmartre, les deux autres sur le boulevard Saint-D0nis, mais vivantes encore, essayèrent de se relever, devinrent point de mire pour les soldats éclatant de rire, et retombèrent mortes cette fois. Il y eut des faits d'armes. Le colonel Bochefort, qui a probablement été nommé général pour cela, chargea, rue de la Paix, à la tête d'un régiment de lanciers, des bonnes d'enfants qu'il mit en déroute.

Telle fut cette expédition inéaarrable. Tous les hommes qui y travaillèrent étaient en proie à des forces obscures; tous avaient quelque chose qui les poussait; Herbillon avait derrière lui Zaatcha, Saint-Arnauld la Kabylie, Benault TafFaire des villages Saint-André et Saint-Hippolyte, Ëspinasse Bome et l'assaut du 30 juin, Hagnan, ses dettes.

Faut-il continuer? On hésite. Le docteur Piquet, homme de soixante-dix ans, fut tué dans son salon d'une balle dans le ventre ; le peintre JoUivart d'une balle dans le front, devant son chevalet; sa cervelle éclaboussa son tableau. Le capitaine anglais William Jesse esquiva une balle qui perça le plafond au-dessus de sa tête ; dans la librairie voisine des magasins du Prophète, le père, la mère et les deux filles furent sabrés ; on fusilla dans sa boutique un autre libraire, Lefllleul, boulevard Poissonnière ; rue Le Peletier, Boyer, pharmacien, assis à son comptoir, fut « lardé » par les lanciers. Un capitaine,

tuant tout devant lui, prit d'assaut la maison du Grand Balcon. Un domestique fut tué dans les magasins de Brandus. Beybell, à travers la mitraille, disait à Sax : Ei moi aussi je fais de la musique. Le café Leblondfut mis à sac. La maison Billecoq fut canonnée au point qu'il fallut rétançonner le lendemain. Devant la maison Jouvin, il y eut un tas de cadavres, dont un vieillard avec son parapluie et un jeune homme avec son lorgnon. L'hôlel de Castille, la Maison-Dorée, la Petite Jeannette, le café de Paris, le café Anglais, furent pendant trois heures les cibles de la canonnade. La maison Raquenault s'écroula sous les obus; les boulets démolirent le bazar Montmartre.

Nul n'échappait. Les fusils et les pistolets travaillaient à bout portant.

C'était l'approche du jour de Tan, il y avait des boutiques d'étrennes ; passage du Saumon, un enfant de treize ans, fuyant devant les feux de peloton, se cacha dans une de ces boutiques sous un monceau de jouets, il y fut saisi et tué. Ceux qui le tuèrent élargissaient eu riant ses plaies avec leui^ sabres. Une femme m'a dit : u On entendait dans tout le passage les cris da pauvre petit. » Quatre hommes furent fusillés devant la môme boutique. L'officier leur disait : Cela vous apprendra à flâner. Un cinquième, nommé Mailleret, laissé pour mort, fui porté le lendemain, avec onze plaies, à la Charité. Il y a expiré.

On tirait dans les caves par les soupiraux.

Un ouvrier corroyeur, nommé Moulins, réfugié dans une de ces caves mitraillées, a vu, par la lucarne de la cave, un passant blessé d'une balle à la cuisse, s'asseoir sur le pavé en râlant et s'adosser à une boutique. Des

soldats entendent ce râle, accourent et achèvent le blessé à coups de bayonnetles.

Une brigade tuait les passants de la Madeleine à rOpéra; une autre de TOpéra au Gymnase; une autre du boulevard Bonne-Nouvelle à la porte Saint-Denis; le 75* de ligne ayant enlevé la barricade de la porte Saint- Denis, il n'y avait point de combat, il n'y avait que le carnage. Le massacre rayonnait — horrible mot vrai — du boulevard dans toutes les rues. C'était une pieuvre allongeant ses tentacules. Fuir? Pourquoi? Se cacher? A quoi bon? La mort courait derrière vous plus vite que vous. Rue Pagevin unsoldatdit à un passant: — Que faites-vous ici ? — Je rentre chez moi. — Le soldat tue le passant. Rue des Marais on tue quatre jeunes gens dans une cour chez eux. Le colonel Espinasse criait : Apres la bayonnetu, le canon ! Le colonel Rochefort criait : Piquez, saignez, sabrez ! Et il ajoutait : C'est une économie de poudre et de bruit. Devant le magasin de Barbedienne, un officier faisait admirer à ses camarades son arme, qui était une arme de précision, et disait : Avec ce fusil-là, je fais des coups superbes entre les deux yeux. Cela dit, il ajustait n'importe qui, et réussissait. Le carnage était frénétique. Pendant que la tuerie, sous les ordres de Carrelet, emplissait le boulevard, la brigade Bourgon ravageait le Temple, la brigade Marulaz ravageait la rue Rambuteau; la division Renault se distinguait sur la rive gauche. Renault était ce général qui, à Mascara, avait donné à Gharras ses pistolets. En 18<»8, il avait dit à Charras : Il faut révolutionner l'Europe. Et Charras lui avait dit : Pets si viu ! Louis Bonaparte Tavait fait général de division en juillet 1851. La rue aux Ours fut particulièrement dévastée. Morny le soir disait à Louis Bonaparte : —

' Un Ion point ou fff* léger. H a nettoyi la rue i Owrt.

Aq coin de la me da Sentier, un of&cter de spahis. le sabre levé, criait : — Ce n'est pas ça ! Vous ri'!/ entendex rien. Tirex aiae femme»! Une femme fuyait, elle était grosse, elle tombe, on la fail accoucber d'un coup de crosse. Uoe autre, éperdue, allait disparaître A l'angle d'ane me. Elle portait un enfant. Deux soldats l'ajustèrent. L'on dit : ^ la femme! Et il abattit la femme. L'enfant roula sur ie pavé. L'autre soldat dit : A Teor ront/ Et il tua l'ea&nt

Dd bomme con^dénible dans la science, le docteur Germain Sée, dédare que dans une seule maison, ta maisoD des Bains de louvence, il y avait, à six heures, sous un bangar dans la cour, environ quairevitigis blessés, presque tons (eolxante-dix au moins; a vieillards, femmes et enfants ». Le docteur Sée leur donna les premiers soins.

11 y eut rue Uandar, dit nn témoin, « un ehapdet de cadavres » gui allait jusqu'à la rue Neave-Saint- Eustache. Devaut la maison Odier, vingt-six cadavres. Trente devant l'hOtel Montmorency. Devant les Variétés. cinquanleKleux, dont onze femmes. Bue Grange-Batelière, trois cadavres nus. Le u* 19 du faubourg Uootmartre était plein de morts et de blessés.

Une femme en fuite, égarée, les cheveux épars, les bras levés au ciel, courait dans la rue Poissonnière en criant : On tuel on tuel on tue! on tuel on tuel

Les soldats pariaient. — Parions que je descends eeloi-ci. — C'est ainsi que fut tué, rentrant cbex Ini, rae de la Paix, o* 52, le comte Poninsky.

Je voulus savoir à quoi m'en tenir. De certains fi)r>

faits, pour être affirmés, doivent être constatés. J.'allai au lieu du meurtre.

Dans une telle angoisse, à force de sentir, on ne pense plus, ou, si l'on pense, c'est éperdument. On ne souhaite plus qu'une fin quelconque, La mort des autres^ TOUS fait tant d'horreur que votre propre mort vous fait envie. Si du moins, en mourant, on pouvait servir à quelque chose ! On se souvient des morts qui ont déterminé des indignations et des soulèvements. On n'a plus que cette ambition : être un cadavre utile.

Je marchais, affreusement pensif.

Je me dirigeais vers le boulevard ; j'y voyais une fournaise, j'y entendais un tonnerre.

Je vis venir à moi Jules Simon, qui, dans ces jours funestes, risquait vaillamment une vie précieuse. Il m'arrêta. — Où allez-vous? me dit-il. Vous allez vous faire tuer. Qu'est-ce que vous voulez?— Cela, lui dis-je.

Nous nous serrâmes la main.

Je continuai d'avancer.

J'arrivai sur le boulevard ; il était indescriptible. J'ai vu ce crime, cette tuerie, cette tragédie. J'ai vu cette pluie de la mort aveugle, j'ai vu tomber autour de moi en foule les massacrés éperdus. C'est pour cela que je signe ce livre un témoin.

La destinée a ses intentions. Elle veille mystérieusement sur l'historien futur. Elle le laisse se mêler aux exterminations et aux carnages ; mais elle ne permet pas qu'il y meure, voulant qu'il les raconte.

Au milieu de cet assourdissement inexprimable, Xavier Durrieu me croisa comme je traversais le boulevard mitraillé. Il me dit : — Ahl vous voilà. Je viens de rencontrer madame D. Elle vous cherche.

lit HISTOIRE D'UN CRIME.

Madame D. * et madame de la H. ^, deux généreuses et Tafllantes liBHiiiaes, aTaionl promise madame Viclor Hago, malade et au lit, de lui faire savoir où j'dUiîs et de lai donner de mes nouvelles. Madame D. s'était héroiqaement aTentait^e dans ce carnage. Il lui ^(air nmri ceci :i un coin de rue, elle s'était arrêtée devant un amoDcellement de cadavres et avait eu le couraf(e de s'indigner; aa cri d'horreur qu'elle avEiit poussé, m cavalier était accouru derrière elle, le pistolet nu poing, et sans uae porte brusquement ouverte oh elle se jeta et qoi la saava, elle était tuée.

On le sait, le total des morts de cette boucherie est inconna, Bonaparte a fait la nuit sur ce nombre. C'est l'habitude des massacreurs. On ne laisse guère l'histoire établir le compte dos massacrés. Ces chiffres- l.'i ont un foormillemeat obscurqui s'enfonce rite dam Un des deux colonels qu'on a entreTOS duu ' mîëres pages de ce rolome a affirmé qne ara seul avait tué " au moins deux mille cinq ceota indiTldus n. Ce serait plus d'un par soldat. Nous croyons que ce colonel zélé exagère. Le crime quelquefois se rante dans le sens de la noirceur.

Ltreux, un écrivain saisi pour être fusillé et qui a échappé par miracle, déclare avoir vu « plus de boit cents cadavres ».

Vers quatre beures, les chaises de poste qui étaient dans la cour de l'Elysée furent dételées.

Cette extermination qu'un témoin anglais. le capitaine William Jesse, appelle » une fusillade de gaieté de cœur », dura de deux beures k cinq beures. Pendant ces

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