RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Liberté, Égaillé, Fraternité.
« Les représentants du peuple, soussignés, demeurés libres, réunis en assemblée de permanence extraordinaire; vu l'arrestation de la plupart de leurs collègues, vu l'urgence.
tt Considérant que le crime de Louis-Napoléon Bonaparte, en abolissant par la violence l'action des pouvoirs publics, rétablit la nation dans l'exercice direct de la souveraineté, et que tout ce qui entrave actuellement cette souveraineté doit être annulé,
(( Considérant que toutes les poursuites commencées, toutes les condamnations prononcées à quelque titre que ce soit pour crimes ou délits politiques, sont anéanties par le droit imprescriptible du peuple,
(( DéCRÈTSMT :
« ÀRncLE PREMIER. Sont dbolles dans tous leurs effets criminels ou civils toutes poursuites commencées, toutes condamnations prononcées pour crimes ou délits politiques.
(( Art. 2. En conséquence, il est enjoint à tout directeur des maisons d'arrêt ou de détention de mettre immédiatement en liberté toutes les personnes retenues en prison pour les causes indiquées ci-dessus.
« Art. 3. 11 est également enjoint à tous officiers de parquet et de police judiciaire, sous peine de forfaiture, de mettre à néant toutes les poursuites commencées pour les mêmes causes.
(( Art. 4. Les fonctionnaires et agents de la force publique sont chargés de Texécution du présent décret.
u Fait à Paris, en Assemblée de permanence, le h décembre 1851. »
Jules Favre, en me passant le décret pour le signer, me dit en souriant : — Mettons en liberté vos ûls et vos amis* — Oui, repris-je, quatre combattants de plus
sur les barricades! — Le représentant Duputz reçut quelques heures plus tard de nos mains ampliation du décret, avec mission de le porter lui-même à la Conciergerie dès que le coup de main que nous préméditions sur la Préfecture de police et r Hôtel de Ville aurait réussi. Malheureusement ce coup de main manqua.
Survint Landrin. Ses fonctions à Paris, en 18^8, rayaient mis à même de connaître leT personnel de la police politique et de la police municipale. Il nous prévint qu'il avait vu rôder aux alentours des figures suspectes. Nous étions rue Richelieu, presque vis-à-vis le Théâtre-Français; un des points où abondent le plus de passants, et par conséquent un des points les plus surveillés. Les allées et venues des représentants qui se mettaient en communication avec le comité et qui entraient et sortaient sans cesse seraient inévitablement remarquées et amèneraient une descente de police. Les portiers et les voisins manifestaient déjà un étonnement inquiétant. Nous courions, Landrin le constatait et Tafflrmait, les plus grands dangers. — Vous allez être pris et fusillés, nous dit-il.
Il nous conjura de nous transporter ailleurs. Le frère de H. Grévy, consulté par nous, nous déclara qu*il ne pouvait répondre des gens de sa maison.
Mais que faire? Traqués depuis deux jours, nous ayions épuisé à peu près toutes les bonnes volontés, un asile nous avait été refusé la veille, et en ce moment-là aucune maison ne nous était offerte. Depuis la surveille nous avions changé dix-sept fois d'asile, allant parfois d'une extrémité de Paris à l'autre. Nous commencions à ressentir quelque lassitude. D'ailleurs, je Tai dit déjà, la maison où nous étions avait ce précieux avantage
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d'une issue par les derrières sur la rue Fontaine-Molière. Nous nous décidâmes à rester. Seulemenl nous crûmes devoir prendre nos précautions.
Tous les genres de dévouements ëclalaient dans les rangs de la gauche autour de nous. Un membre notable de l'Assemblée, un homme d'un rare esprit et d'un rare courage, Durand-Savoyat, s"élail fait depuis la veille et est resté jusqu'au dernier jour notre gardien, disons plus, notre huissier et notre portier. Il avait lui-mËme posé une sonnette sur notre table, et il uous avait dit : ■Quand vous aurez besoin de moi, sonnez, je viendrai. — Partout où nous allions, il était là. Il se tenait dans l'antichambre, calme, impassible, silencieux, avec sa grave et noble figure, et sa redingole boutonnée et son large chapeau qui lui donnait l'air d'un ministre anglican. Il ouvrait lui-même la porte d'entrée, reconnaissait les survenants et écartait les importuns et les inutiles. Du reste toujours gai et disposé k dire sans cesse : Cela va bien. Nous étions perdus, il souriait. L'optimisme dans le désespoir.
Nous l'appelâmes. Landrin lui exposa ses inquiétudes. Nous priâmes Durand- Sa voyat de ne laisser désormais séjourner personne dans l'appartement, pas même les représentants du peuple, de prendre note des nouvelles et des renseignements, de ne laisser parvenir jusqu'à nous que les hommes indispensables, en un mot de renvoyer le plus possible tout le monde afin que les allées et venues cessassent. Durand-Savoyat secoua la tête et rentra dans l'antichambre en disant:C'est bon. Il se bornait volontiers à ces deux formules; pour nous: Cela va bien; pour lui-même : Cesl bon. C'est bon ; noble façon de parler du devoir.
LINTÉRIEUR DU COMITÉ. 44
Landrin et Durand-Savoyat sortis, Michel de Bourges prit la parole.
L'art de Louis Bonaparte, copiste de son oncle en cela comme en tout, c'avait été, dit Michel de Bourges, de jeter en avant un appel au peuple, un vote à faire, un plébiscite, en un mot de faire surgir en apparence un gouvernement au moment où il en renversait un; Dans les grandes crises où tout penche et parait prêt à tomber, un peuple a besoin de se rattacher à quelque chose. A défaut d'un autre point d'appui il prendra la souveraineté de Louis Bonaparte. Eh bien, il faut pour point d*appui offrir, nous, au peuple sa propre souveraineté. L'Assemblée, continua Michel de Bourges, était morte de fait. La gauche, tronçon populaire de cette Assemblée haïe, pouvait suffire à la situation quelques jours. Rien de plus. Il fallait qu'elle se retrempât elle^ même dans la souveraineté nationale. Il était donc important de faire appel, nous aussi, au suffrage universel, d'opposer vote à vote, de mettre debout devant le prince usurpateur le peuple souverain, et de convoquer immédiatement une nouvelle Assemblée. Michel de Bourges proposa un décret.
Michel de Bourges avait raison. Derrière la victoire de Louis Bonaparte, on voyait quelque chose de détestable, mais de connu : l'empire; derrière la victoire de la gauche, il y avait de l'ombre. Il importait de faire le jour derrière nous. Ce qui inquiète le plus les imaginations, c'est la dictature de l'inconnu. Convoquer le plus tôt possible une nouvelle Assemblée, remettre tout de suite la France dans les mains de la France, c'était ras^ surer les esprits pendant le combat et les rallier après; c'était la vraie politique.
4t HISTOIRE D'UN GRIME.
Depuis quelque temps, tout en écoutant Michel de Bourges et Jules Favre qui l'appuyait, nous croyions entendre dans la salle voisine un bourdonnement qui ressemblait à un bruit de voix. Jules Favre s'était écrié à plusieurs reprises : — Mais est-ce qu'il y aurait là quelqu'un? — Pas possible, lui répondait -on, nous avons recommandé à Durand-Savoyat de ne laisser demeurer personne. — Et la délibération continuait. Cependant le bruit de voix grossissait insensiblement et finit par devenir si distinct qu'il fallut voir ce que c'était. Carnet entr^ouvrit la porte. Le salon et Fantichambre contigus au cabinet où nous nous tenions étaient remplis de représentants qui causaient paisiblement.
Surpris, nous appelâmes Durand-Savoyat.
— Vous n'avez donc pas compris? lui dit Michel de Bourges.
— Mais si, répondit Durand-Savoyat.
— Cette maison est peut-être signalée, reprit Carnot. Nous sommes en danger d'être pris.
— £t tués sur place, ajouta Jules Favre en souriant de son sourire calme.
— Eh bien, répondit Durand-Savoyat, avec son regard plus tranquille encore que le sourire de Jules Favre, précisément. La porte de ce cabinet est dans l'obscurité et peu apparente. J'ai gardé tous les représentants qui sont venus et je les ai mis dans le salon et dans Tanti- €hambre, où ils ont voulu. Cela fait une espèce de foule. Si la police et la troupe arrivent, je dirai : Nous voilà. On nous prendra. On ne verra pas la porte du cabinet, et l'on ne viendra pas jusqu'à vous. Nous paierons pour vous. Si l'on a quelqu'un à tuer, on se contentera de nous.
Et, sans se douter qu'il venait de dire des paroles
de héros, Durand-Savoyat rentra dans l'antichambre.
Nous reprîmes la question du décret. Noua étions unanimes sur l'utilité de la convocation immédiate d'une nouvelle Assemblée. Mais à quelle date? Louis Bonaparte avait désigné le 20 décembre pour son plébiscite ; nous choisîmes le 21» Maintenant quel nom donner k cette Assemblée? Michel de Bourges insistait pour le nom de Conventian nationale^ Jules Favre pour le nom d'Assemblée constituante, Garnot proposa le nom d!'Assemblée souveraine qui, ne réveillant aucun souvenir, laissait le champ libre à toutes les espérances. Le nom d'Assemblée souveraine fut adopté.
Le décret, dont Garnot voulut bien écrire les considérants sous ma dictée, fut rédigé en ces termes. Il est de ceux qui ont été imprimés et affichés.
No 5. Décret.
Le crime de Louis Bonaparte impose aux représentants du peuple demeurés libres de grands devoirs.
La force brutale cherche à rendre impossible Taccomplissement de ces devoirs.
Traqués, errants d'asile en asile, assassinés dans les rues, les représentants républicains délibèrent et agissent, malgré Tinfàme police du coup d'État.
L'attentat de Louis-Napoléon, en brisant tous les pouvoirs, n'a laissé debout qu'une autorité, Tautorité suprême, Fautorité du peuple, le suffrage universel.
C'est au peuple souverain qu'il appartient de ressaisir et de reconstituer toutes les forces sociales aujourd'hui dispersées.
En conséquence, les représentants du peuple décrètent :
Article premier. — Le peuple est convoqué le 21 décembre 1851 pour élire une Assemblée souveraine.
Art. 2. — L'élection se fera par le suffrage universel, selon les formes réglées par le décret du gouvernement provisoire du 5 mars IBdS.
Fait à Paris, eu Assemblée de permanence, le k décembre 1851.
Gomme je venais de signer ce décret, Durand- Savoyat entra et me dit à voix basse qu'une femme me demandait, et attendait dans Tantichambre. J*y allai. C'était madame Charassiu. Son mari avait disparu. Le représentant Cbarassin, économiste, agronome, savant, était en même temps un homme intrépide. Nous l'avions vu la veille aux endroits les plus périlleux. Était-il arrêté? Madame Cbarassin venait me demander si nous savions où il était. Je l'ignorais. Elle était allée à Mazas s'informer. Un colonel, qui était à la fois de l'armée et de la police, l'avait reçue et lui avait dit : — Je ne puis vous permettre de voir votre mari qu'à une condition.
— Laquelle? — Vous ne lui parlerez de rien. — Comment I de rien? — - Pas de nouvelles. Pas de politique.
— Soit. — Donnez-m'en votre parole d'honneur. Et elle avait répondu : — Comment voulez-vous que je vous donne ma parole d'honneur puisque je ne recevrais pas la vôtre! — J'ai revu depuis Cbarassin dans l'exil.
xMadame Cbarassin venait de me quitter quand Théodore Bac arriva. H nous apportait la protestation du conseil d'État.
La voici :
PROTESTATION DU CONSEIL d'ÉTAT.
u Les soussignés, membres du conseil d'État, élus par les Assemblées constituante et législative, réunis, nonobstant le décret du 2 décembre, au lieu de leurs séances, et Payant trouvé entouré de la force armée qui leur en a interdit l'accès, protestent contre l'acte qui a prononcé la dissolution du conseil d'État, et déclarent n'avoir cessé leurs fonctions qu'empêchés par la force.
Paris, ce 3 décembre 1851.
c( Signé : Bethmont, Vivien, Bureau de Pozr, Stourm, Éd. Guarton, Guvier, De Renneville, Horace Sat, Boulati- GNiER, Gautier de Rumilly, de Jouvencel, Dunoyer, Garteret, de
FrESNE, BoUCHENAr-LEFER, RiVET, BoUDET, GOfiMENIN, PONS DE l'HÉ- RAULT. )>
Disons comment s'était passée l'aventure du conseil d'État.
Louis Bonaparte avait fait expulser l'Assemblée par Tarmée, la haute cour par la police; il fit expulser le conseil d*État par le portier.
Le 2 décembre au matin, à l'heure même où les représentants de la droite allaient de chez M. Daru à la mairie du X* arrondissement, les conseillers d'État se
46 HlSTOIiiE D'UN CRIME.
rendaient à l'hôlel du quai d'Orsay. Ils entrèrent un à un.
Le quai était couvert de soldats. Un régiment y bivouaquait, avec les fusils en faisceaux.
Les conseillers d'État furent bientôt une trentaine. Ils se mirent à délibérer. Un projet de protestation fut rédigé. Au moment où on allait le signer, le portier, pâle, entra. Il balbutiait. Il déclara qu'il exécutait des ordres, et il leur enjoignit de sortir.
Sur ce, quelques conseillers d'État déclarèrent que, si indignés qu'ils fussent, ils ne mettraient pas leur sjgoalure à côté des signatures républicaines*
Manière d'obéir au portier.
H. Bethmont; l'un des présidents du conseil d'État, offrit sa maison. Il demeurait rue Saint-Romain. Les membres républicains y allèrent, et signèrent, sans discussion, la protestation qu'on vient de lire.
Quelques membres, qui demeuraient dans des quartiers éloignés, n'avaient pu venir au rendez-vous. Le plus jeune des conseillers d'État, homme d'un ferme cœur et d'un noble esprit, M. Edouard Gharton, se chargea de porter la protestation aux collègues absents.
Il le fit, non sans danger, à pied, n'ayant pu trouver de voiture, arrêté par les soldats, menacé d'être fouillé, ce qui eût été périlleux. Il parvint cependant chez quelques uns des conseillers d'État. Plusieurs signèrent, Pons de l'Hérault résolument, Gormenin avec une sorte de fièvre, Boudet après hésitation. M. Boudet tremblait, sa famille avait peur, on entendaitpar la fenêtre ouverte des décharges d'artillerie. Gharton, vaillant et calme, lui dit : — Vos amis Vivien, Rivet et Stourm ont signé. Boudet signa.
Plusieurs refusèrent, alléguant, Tun son grand âge, l'autre le res angusta domi, un autre u la peur de faire les affaires des rouges ». — Dites la peur tout court, répliqua Charton.
Le lendemain 3, MM. Vivien et Belhmont portèrent la protestation à Boulay de la Meurt he, vice-président de la République et président du conseil d'État, qui les reçut en robe de chambre, et leur cria : — Allez-vousen. Perdez-vous, soit, mais sans moi.
Le matin du &, H. de Cormenin biffa sa signature, donnant cette raison inouïe et authentique : — Le mot ancien conseiller d'État, ne fait pas bon effet sur un livre. Je crcUns de nuire à mon éditeur.
Encore un détail caractéristique. M. Béhic, le matin du 2, était arrivé pendant qu'on rédigeait la protestation. Il avait entr'ouvert la porte. Près de la porte se tenait M. Gauthier de Rumilly, un des membres les plus justement respectés du conseil d'État. M. Béhic avait demandé à M. Gauthier de Rumilly : — Que fait-on? C'est un crime. Que faisons-nous? — M. Gauthier de Rumilly avait répondu : Une protestation. — Sur ce mot, M. Béhic avait refermé la porte et avait disparu.
Il reparut plus tard, sous l'empire, ministre.