LE PASSAGE DU SAUMON
Quand de la barricade du Petit-Carreau on vit Dussoubs tomber, si glorieusement pour les siens, si honteusement pour ses meurtriers, il y eut un instant de stupeur. — Était-ce possible? Était-ce bien là ce qu'on avait devant les yeux? Un tel crime commis par nos soldats? — L'horreur était dans les âmes.
Cet instant de surprise dura peu. — Vive la République! — cria la barricade tout d'une voix, et elle riposta au guct-apens par un feu formidable.
Le combat commença. Combat forcené du côté du coup d'État, lutle désespérée du côté de la République. Du côté des soldats, une résolution affreuse et froide, l'obéissance passive et féroce, le nombre, les bonnes armes, les chefs absolus, des cartouches plein les gibernes. Du côté du peuple, pas de munitions, le
désoi-dre, la fatiKue, rëputsement. pas de discipline, l'indigna lion pour chef.
Il paiall que, pendant que Dussoubs parlait, quiuie grenadiers, commandés par un sergent uoinmé Pilrois. avaient réussi à se glisser dans l'obscurité, le long Ats maisons, et avaient, sans être aperçus ni ent<?ndus, pri» position assez près de la barricade. Ces quinze liomiDcs se groupèrent tout à coup, la bayonnette en avanl. A vingt pas, prêts à escalader. Une décharge les accueillit. Ils reculèrent, laissant quelques cadavres dans le raisseau. Le chef de bataillon Jeannin cria : — Finissoosen. — Le bataillon qui occupait la barricade Maucnnseil parut alors tout entier, les bayonuettes hautes, sur la crâte inégale de celte baiTicade, et de là, sans rompra ses lignes, d'un mouvement brusque, mais l'^glé et inexorable, s'élança dans la me. Les quatre compagnies, serrées et comme mêlées et à peine entrevues, semblaient ne plus faire qu'un Ilot qui se précipitait A grand bruit du haut du barrage.
A la barricade du Petit- Carreau, on observait le
mouvement, et l'on avait suspendu le feu. — En joue,
criait Jeanty Sarre, mais ne tirez pas. Attendez l'ordre.
Chacun s'épaula, les canons des fusils se posèrent
entre les pavés prêts à faire feu, et l'on attendît.
Le bataillon, une fois sorti de la redoute Hauconseil, se forma rapidement en colonne d'attaque, et un moment après on entendit le bruit intermittent du pas de course. C'était le bataillon qui arrivait.
— Charpentier, dit Jeanty Sarre, tu as de bons yeux. Sont-ils à mi-clicu)in?
— Oui, dit Charpentier.
— Feu! cria Jeanty Sarre.