‹ Histoire d'un crimeChapitre 30 sur 63 · LA NUIT. - LA RUE TIQUETONNE · texte numérisé non relu

LA NUIT. - LA RUE TIQUETONNE

— Ne lai faites pas de mal, dit-elle.

Elle prit les deux pieds glacés et blancs dans ses fieilles mains, tftchant de les réchauffer.

Quand le pauvre petit corps fut nu, on songea à l'ensevelir. On tira de l'armoire un drap.

Alors l'aïeule éclata en pleurs terribles.

Elle cria : — Je veux qu*on me le rende.

Elle se redressa et nous regarda et elle se mit à dire 4es choses farouches, où Bonaparte était mêlé, et Dieu, et son petit, et l'école où il allait, et sa fille qu'elle avait perdue, et nous adressant à nous-mêmes des reproches, livide, hagarde, ayant comme un songe dans les yeux, et plus fantôme que l'enfant mort.

Puis elle reprit sa tête dans ses mains, posa ses bras croisés sur son enfant, et se remit à sangloter.

La femme qui était là vint à moi et, sans dire une parole, m'essuya la bouche avec un mouchoir. J'avais du sang aux lèvres.

Que faire, hélas? Nous sortîmes accablés.

Il était tout à fait nuit. Bancel et Versigny me quittèrent.

LES FAITS DE LA NUIT

QUARTIEB DES HALLES

Je revins à mon gîte, rae Ricbeliea, n<>.19.

Le massacre semblait fini ; on n'entendait plas de fusillades.

Gomme j'allais frapper à la porte da n*" 19, j'eus an moment d'hésitation ; un homme était là, qui semblait attendre. Je marchai droit à cet homme et je lui dis : — Vous semblez attendre quelqu'un?

II répondit ;

— Oui.

— Qui?

— Vous.

Et 11 ajouta, en baissant la voix :

— Je viens pour vous parler.

Je regardai cet homme. Un réverbère Téclairait, il n'en évitait pas la lumière.

C'était un jeune homme à barbe blonde, en blouse

Uflae, qui >vnit l'air doux d'un penseur et les mail» I

TOboEtoa d'an ouvrier.

— Qui étes-Tous? lui dcmandai-je.

n répondît : — Je suis de lassocialion des formicrs. Je Toaa connnis bien, citoyen Victor Hugo. .

— De qoellG part Tenez-vous? repria-je. ^^^d n Tépondit, toujours à voix basse : ^^^|

— De la part du citoyen King. ^^H

— Cert Jjîen, lui dis-je.

n me donna alors son nom. Comme il a survécu aox événements de cette nuit du h el qu'il a échappé depoisanz dénonciations, on comprendra que nous dp le nommions poiul ici, et que nous nous bornious à le désigner da ns la suite de ce récit par sa profession el I l'appeler le formier '.

— Qu'avez-vous à me dire? lui demandai-je.

n m'expliqua que rien n'était désespéré, que lui et ses «mis enteudaieut continuer la résistance, que les lieui de rendez-vous des associations n'étaient pas encore déterminés, mais qu'ils le seraient dans U soirée, que ma présence était désirée, et que si je voulais me trouver à neuf heures sous l'arcade Golbert, lui ou un autre des leurs y seraient et me coDdninleDt Nous convînmes que pour se faire reconnaître en m'abordant on me dirait le mot d'ordre : « Que fait Joseph? ■

Je ne sais s'il crut voir en moi quelque doate OB quelque déûance. II s'interrompit tout à coap et médit:

-~ Au fait, vous n'êtes pas forcé de me croire. On

1. On peut •ulourd'ha], «près vingt-iii ta», nomnier ce lojal M coarageu) bonune. Il ('tppeUit Gsloy (et non CoUoix, cooum foM Imprimé, en ncontant i leur ta^oa les tncldents qu'on va Ur«, ccftUnt Usioriograplw du coup d'État^

ne pense pas à tout J'aurais dû me faire donner un mot d'écrit. Dans un moment comme celui-ci, on se défie de tout le monde.

— Au contraire, lui dis-je, on se confie à tout le monde. Je serai à neuf heures à l'arcade Golbert.

Et je le quittai.

Je rentrai dans mon asile. J'étais las, j'avais faim, j'eus recours au chocolat de Gharamaule et à un peu de pain qui me restait; je me laissai tomber sur un fauteuil, je mangeai et je dormis. Il y a des sommeils noirs. J'eus un de ces sommeils-là, plein de spectres ; je revis l'enfant mort, et les deux trous rouges du front, qui étaient deux bouches ; Tune disait : Morny, et l'autre : Saint-Amavd. Hais on ne fait pas l'histoire pour raconter des songes; j'abrège. Brusquement je me réveillai. J'eus comme une secousse : — Pourvu qu'il ne soit pas plus de neuf heures !— J'avais oublié de monter ma montre. Elle était arrêtée. Je sortis en toute hâte. La rue était déserte, les boutiques étaient fermées* Place Louvois, j'entendis l'heure sonner (probablement à Saint-Roch); j'écoutai. Je comptai neuf coups. En deux pas je fus à l'arcade Golbert. Je regardai dans l'obscurité. Personne sous l'arcade.

Je sentis qu'il était impossible de demeurer là et d'avohr Tair de quelqu'un qui attend; il y a près de l'arcade Golbert un poste de police, et des patrouilles passaient à chaque instant. Je m'enfonçai dans la rue. Je n'y trouvai personne. J'allai jusqu'à la rue Vivienne. A l'angle de la rue Vivienne, un homme était arrêté devant une affiche et cherchait à la déchirer ou à la décoller. Je m'approchai de cet homme qui me prit probablement pour un agent de police et s'enfuit à

tootflt jambes. Se revins sur mes pas. Vers l'arcade Golbert et eODUne j'arrivais à l'endroit de la rue oQ on applique les affiches de spectacles, ua ouvrier passa près de moi et me dit rapidcmcDt : — Que fait Jo-

Je reeoimnB le formier.

— Venei, nw dit-il.

Noos nous mimes eu route, sans nous parler et sans avoir Pair de nons connaître, lui marchant devant moi & qudqae distanoe.

Noos allâmes d'abord â deux adresses qu'on oe ponr* ralt indiquer Ici sans désigner des victimesaux proscrip* teniSt Dans ces deux maisons, rien, aucune nouvelle. Penomie D'y était venu de la part des associations. , — Allons au troisième endroit, me dit le formîer; et fl m'oqtUqoa qu'ils s'étaient donn(= entre eux trois Ueui de rendex-TODS successifs, en cas, pour être toujours sûrs de se reocoatrer si par aventure la police découvrait le premier et même le second rendes-vous, précaution que Dous prenions de notre cdté le plus possible pour nos réunions de la gauche et du comité.

Nous étions dans le quartier des Halles. On s'^t battu là toute la journée. 11 n'y avait plus de réveriiëres dans les rues. Nous nous arrâtions de temps en temps et nous écoutions, afin de ne pas donner de la tête dans nue patrouille. Nous enjambâmes une palissade de planelM presque entièrement détraite et dont on avait probablement fait des barricades, et nous traversâmes les vastei démolitions qui encombraient, k cette époque, le bas des rocs Montmartre et Hontorgueil. Sur la pointe ém hauts pignons démantelés on voyait trembler une fltaM|>» , roDgeatre ; sans doute les reflets des feux de l>Mil9|ki-.

LA NUIT. — QUARTIER DES HALLES. 137 de la troupe campée aux Halles et près de Saint-Eustache. Ce reflet Doas éclairait. Le formier pourtaat faillit touiber dans un trou profond qui n'était autre chose que la cave d'uue maison démolie. En sortant de ces terrains couverts de ruines parmi lesquels on apercevait çà et là quelques arbres, restes d'aocieDS jardins disparus, nous atteignîmes des mes étroites, tortueuses, complètement obscures, oi. il était impossible de se reconnaître. Cependant le formier y marchait aussi à Taise qu'en plein jour et comme quelqu'un qui va droit à son but. Une fois il se retourna et me dit :

— Tout le quartier est barricadé, et si nos amis descendent, comme je l'espère, je vous réponds qu'on y tiendra longtemps.

Tout à coup il s'arrêta : — En voici une, dit-iL Nous avions en effet devant nous, à sept ou huit pas, une barricade toute en pavés, oe dépassant pas la hauteur d'homme et qui apparaissait dans l'ombre comme une sorte de mur en décombres. Une gorge étroite était pratiquée à l'une de ses extrémités. Nous la franchîmes. Il n'y avait personne derrière la barricade.

— On s'est déjà battu ici tantôt, meditleformieràvoix basse; et il ajouta après un silence : — Nous approchons.

Le dépavage avait fait des trous qu'il fallait éviter. Nous enjambions et quelquefois nous sautions de pavé en pavé. Si profonde que soit l'obscurité, il y flotte toujours je ne sais quelle lueur; tout en allant devant nous Doos aperçûmes A terre, près du trottoir, quelque chose qui ressemblait à une forme allongée. — Diable I murmura mon guide, nona allions marcher lA-dessus. Il lira une petite allamette-teogle de sa poche et la frotta sur , l'étincelle jaillit. La clarté tomba sur une

m HISTOIRE D'CN CRIME.

feOB Mdmeqoi nous regardait avec des yeux iises. Cétait va ndtvxe qui gisait là. C'était uu Ttcillard ; le formier pnmeiM rapidcmeot l'allumette de la tète aux pieds. Le « mort nait presque l'attitude d'un homme en croix: ses deux bras étalent étendus; ses cbeyeux blancs, rouges aux extrémités, trempaient dans la boue; il avait sous lui nâe mande Mng ; une large plaque ooiràtre à son gilet marquait la place, de la balle qui lui afait troué la poitrine! une de 8«s bretelles était déiaile; il avait aui pieds de gros soDilers lacés. Le formier lui souleva ua bras el dit t — Il a la clavicule cassée. Le mouvement fit remuer la t£te, et la boucbe ouverte se tourna vers nous, comme si elle allait nous parler. Je regardais cette vision, j'écoutais preagae... Brusquement elle disparut.

Cette flgare rentra dans les ténèbres, rnllnmetlp venait de s'éteindre.

Noos nons éloignâmes en silence. Au bout d'une vingtaine de pas, le formier, comme se parlant à laimême, dit ft demf-voix : — .Connais pas.

Nous avancions toujours. Des caves aux toits, des rez-de-chaussée aux mansardes, pas une iamiëre dans les maisons. Il semblait que nous étions errants dans une immense tombe.

Une voix ferme, mâle, sonore, sortit subitement de cette ombre et nous cria : — Qui viveî

— Ahl ils sont lài dit le formier; et Use mit A sitOer d'une certaine iàçon.

— Arrivez I reprit la voix.

C'était encore une barricade. Gelte-ci, un peu pins hante que Tautre, et séparée de la première par nn intervalle d'environ cent pas, était, autant qu'on pouvait le distinguer, bâtie avec des tonneaux pleins de pavés.

On apercevait, tout en haut, les ifoues d'un camion engagé entre les tonneaux. Des planches et des poutres s'y mêlaient. Qn y avait ménagé une gorge plus étroite encore que la coupure de l'autre barricade,

— Citoyens, dit le formier en entrant dans la barricade, combien êtes-vous ici?

La voix qui avait crié qui vive répondit :

— Nous sommes deux.

— C'est tout?

— C'est tout.

Ils étaient deux en effet, deux hommes qui, seuls dans cette nuit, dans cette rue déserte, derrière ce tas de pavés, attendaient le choc d*un régiment.

Tous deux en blouse-, deux ouvriers; quelques cartouches dans la poche et le fusil sur l'épaule.

— Allons, reprit le formier avec un accent d'impatience, les amis ne sont pas encore arrivés I

— Eh bien, lui dis-je, attendons-les.

Le formier parla quelque temps à voix basse et probablement me nomma à l'un des deux défenseurs de la barricade, qui s'approcha et me salua : — Citoyen représentant, dit-il, il va faire chaud ici tout à l'heure.

— En attendant, lui répondis-je en riant, il fait froid. Il faisait très-froid en effet. La rue, entièrement

dépavée derrière la barricade, n'était plus qu'un cloaque, on y avait de l'eau jusqu'à la cheville.

— Je dis qu'il va faire chaud* reprit l'ouvrier, et vous ferez bien d'aller plus loin.

Le formier lui posa la main sur l'épaule : — Camarade, il faut que nous restions ici. C'est là à côté, dans l'ambulance, qu'est le rendez-vous.

— C'est égal, reprit l'autre ouvrier qui était de très-

petite taille et qui se tenail debout sur un pavé, le dtoren l'epréseotant ferait bieo d'aller plus loin.

— le puis bien 6lre où vous ôtes, lui dis-je. La rue était toute noire; on ne voyait rien du ciel.

En dedans de la barricade, à gaucbe, du côté où éuit la COoparc, on distinguait une haute cloison en planches . mal jointes à travers lesquelles s'échappait par endroits lUie clarté faible. Au-dessus de la cloison montait à perte de tue une maison de six ou sept étages dout le rèi-âe-cbaussée en réparation, et qu'on reprenail.'en soas-œnvre, était fermé par ces planches. Une raie de lumière sortant d'entre les planches tombait sur le mur en fince et éclairait une vieille affiche déchirée où on Usait : Asnièrcs. Joules sur i'enu. Grand bal.

— ÀTez-vous un autre fusil ? demanda le formier aa plus grand des deux ouvriers.

— Si nous avions trois fusils, nous serions trois hODunes, répondit l'ouvrier.

Le petit ajouta : — Est-ce que vous croyez que c'est la bonne Tolonté qui manque? llyauraitdesmnsicieDS, mais il n'y a pas de clarinettes.

A côté de la palissade en planches, on entreToyait QDe porte étroite et basse qui avait plutdt l'air d'une porte d'échoppe que d'une porte de boutique. La twotique à laquelle appartenait cette porte était fermée hermétiquement. La porte semblait également fermée. Le formier y alla et ta poussa doucement. Elle était ouTerte.

— Entrons, me dit-il.

J'entrai le premier, il me suivit, et referma derrière moi la porte tout contre. Nous étions dans une salle basse. Vers le fond, à.notre gauche, une porte entrebâillée laissait arriver le reflet d'une lumière. La salle

n'était éclairée que par ce reflet. On y apercevait confusément un comptoir et une espèce de poêle peint en noir et en blanc.

On entendait un râlement étouffé, bref, intermittent, qui semblait venir d'une pièce voisine, du même côté que la lumière. Le formier marcha rapidement à la porte entr*ouverte. Je traversai la salle à sa suite, et nous nous trouvâmes dans une sorte de vaste galetas éclairé par une chandelle. Nous étions de l'autre côté de la cloison en planches. Il n*y avait que cette cloison entre nous et la barricade.

Ce galetas était le rez-de-chaussée en démolition. Des colonnettes de fer peintes en rouge et scellées dans des dés de pierre soutenaient de distance en distance les solives du plafond ; sur le devant une énorme charpente dressée debout et marquant le milieu de la palissade de clôture arc-boutait la grosse poutre transveisale du premier étage, c'est-à-dire portait toute la maison. Il y avait dans un coin des outils de maçon, un tas de plâtras, une grande échelle double. Quelques chaises de paille çà et là. Pour sol la terre humide. A côté d'une table où était posée une chandelle parmi des fioles de pharmacie, une vieille femme et une petite fille d'environ' huit ans, la femme assise, l'enfant accroupie, un grand panier plein de vieux linge devant elles, faisaient de la charpie. Le fond de la salle qui se perdait dans l'ombre était tapissé d'une litière de paille sur laquelle étaient jetés trois matelas. C'était de là que venait le ràlement.

— C'est Tambulance, me dit le formier.

La vieille femme tourna la tête et, nous apercevant, eut un tressaillement convulsif , puis rassurée probable-

par la blouse du formier, elle se lera et vint i

Le formier lui dit quelques mots à l'oreille. Elle indit : — Je n'ai tu personne.

Puis elle ajouta : — Mais ce qui m'inquiète, c'est que ion Dinri n'est pas encore rentre. On n'a fait que tirer ues coups de fusil toute la soirée.

Deux hommes gisaient sur deux des matelas du fond.

de et attendait.

moi avait reçu un blscaf^CD n ratait. La vieille femme 1 chandelle et nous dit tout : — Si vous voyiez le trou I fourré gros de ça de chai^

Le troisit;me ma

Le blessé le | daus le ventre. C"é' approcha du matel bas en montrant s que ça a fait! Nous pie dans le ventre.

Elle reprit : — Ça n'a pas plus de vingt-cinq ans. Ça sera mort demain matin,

L'autre était plus jeun ncore. Il avait à peine diihuit ans. — 11 a une jolie redingote noire, dit la vieille femme. Ça doit être un étudiant

Le jeune homme avait tout le l)as du visage enveloppé de linges ensanglantés. Elle nous expliqua qall avait reçu une balle dans la bouche qui lai avait fracassé la mftcbolre. Il avait une fièvre ardente et noos regardait avec des yeux brillants. Il étendait de temps en temps son bras droitjusqu'à une cuvette pleine d'eaa oùtrem* pait une éponge, prenait l'éponge, l'approcbait de mb visage et hamectait lui-même son pansement

Il me sembla que son regard se fixait sur moi d'âne EaçoD particulière. J'allai à lui, je me baissai et je lui tendis ma main qu'il prit dans les siennes. — Est-oe que vous me connaissez? lui demandai-je. Il me répondit

oui par un serrement de main dont je sentis Tétreinte jusqu'au cœur.

Le fermier me dit : — Attendez-moi ici un instant, je reviens tout à Theure. Je vais voir dans le quartier s*ii n'y aurait pas moyen d'avoir un fusil.

Il ajouta :

— En voulez-vous un aussi pour vous?

— Non, luidis-je. Je resterai ici, sans fusil. Je n'entre qu'à moitié dans la guerre civile. Je veux bien y mourir, je ne veux pas y tuer.

Je lui demandai s'il pensait que ses amis allaient venir. Il me déclara qu'il n'y comprenait rien , que les hommes des associations devraient être arrivés déjà, qu'au lieu de deux dans la barricade on devrait être vingt, et qu'au lieu de deux barricades dans la rue il devrait y en avoir dix, qull fallait qu'il se fût passé quelque chose ; il ajouta :

— Au reste, je vais voir, promettez-moi de m'attendre ici.

— Je vous le promets, lui dis-je, j'attendrai, s'il le faut, toute la nuit.

Il me quitta.

La vieille femme était venue se rasseoir près de la petite ûlle qui ne semblait pas beaucoup comprendre ce qui se passait autour d'elle et qui de temps en temps levait sur moi de grands yeux paisibles. Toutes deux étaient pauvrement vêtues, et il me sembla que l'enfant avait les pieds sans bas. — Mon homme n'est pas rentré, disait la vieille, mon pauvre homme n'est pas rentré! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé I Avec des « Ah! mon Dieu ! » à fendre le cœur, et, tout en se hâtant à sa charpie, elle pleurait Je ne pouvais m'empêcher de

lU HISTOIRE D'UN CEIME.

ise à ce vieillard que nous avions m iqnriqaespH delà éteadu sur le pav^.

Ityanit sur ta table un numéro de journal. Je 1c piiBetieled4»Uil. C'c'lait la p.... le reste du (ilre était déchiré. Doe main sanglante y dtaît largement imprima. Un lilessé CD anlnnt avait probablemcQt posé la nuin sur la taUe à l'eadroit où était le jonrnaL Mes yeux tom- Mreot sur ces lignes :

« M. Victor Bi^o vient de publier un appel au pillage et i raaaaflsiiuit. »

Cest en ces termes que le journal de l'Élysife qualifiait la proclamation dictée par moi à Baudlo et qu'os peut lire an tome 1^ de cette histoire.

Gomme Je rejetais le journal sur la table, l'un de& denz défèosenra de la barricade entra. C'était le peiiL

— On terre d'eau, dit-il. A côté des fioles, il y avait nne carafe et nn Terre. Il but avidement 11 tenait i la main nn morcean de pain et un cervelas dans lequel il mordait.

Tout à coup nous entendîmes plusieurs détonationa successives se suivant coup sur coup et qui paraissaient peu éloignées. Cela ressemblait, dans le siieuce de cHOt nuit noire, au bruit d'une charretée de bois qn'oe déchaîne sur le pavé.

La voix grave et tranquille de l'autre combattant cria du dehors : — Cela commence.

— Ai-je le temps de flair mon pain T demanda le petit

— Oui, dit l'autre.

Le petit se tourna alors vers moi.

— Citoyen représentant, me dit-il, voili les feux de peloton. On attaque les barricades par là. Vrai, il bot TOUS en aller.

Je lui répondis : — Mais vous restez bien, vous.

— Nous, nous sommes armés, reprit-il, vous, vous ne l'êtes pas. Vous ne serez bon qu'à vous faire tuer sans proiit pour personne. Si vous aviez un fusil, je ne dis pas, mais vous n'en avez pas. Il faut vous en aller.

— Je ne puis, lui dis-je, j'attends quelqu'un.

Il voulut poursuivre et me presser. Je lui serrai la main.

— Laissez-moi faire, lui dis-je.

Il comprit que mon devoir était de rester et n'insista plus.

Il y eut un silence. Il se remit à mordre dans son pain. On n'entendait plus que le râle du mourant. En ce moment-là une espèce de coup sourd et profond arriva jusqu'à nous. La vieille femme sauta sur sa chaise en murmurant : — €'est le canon.

— Non, dit le petit homme, c'est une porte cochère qu'on ferme. Puis il reprit : — Bah I j'ai fini mon pain I fit claquer ses deux mains l'une contre l'autre, et sortit.

Cependant les détonations continuaient et semblaient se rapprocher. Un bruit se fit dans la boutique. C'était le fermier qui rentrait. Il parut au seuil de l'ambu* lance. Il était paie.

— Me voici, dit-il, je viens vous chercher, n faut rentrer chez soi. Allons-nous-en tout de suite.

Je me levai de la chaise où j'étais assis. — Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce qu'ils ne viendront pas?

— Non, répondit-il, personne ne viendra. C'est fini. Alors il m'expliqua rapidement qu'il avait couru

tout le quartier pour trouver un fusil, qu'il avait perdu

sa peine, qu'il avait parlé à « deux ou trois », qu'il

fallait renoncer aux associations, qu'elles ne descendraient

pas, que ce qui s'élait fait dans la journée avait épouvanté, (lue les meilleurs étaient terrifiés, que lea boulevards étaient pleins de cadavres, que la troupe anju fait " des horreurs », que la barricade allait Hiv atlaqBël qu'en arrivant, il avait entendu un bruit de pas reiHi carrefour, et que c'était la troupe qui venait, que na n'avions plus rien à faire là, qu'il fallait nous en aile que celte maison était « bêtemeut choisie », qu'il i^ avait pas d'issue par derrière, que peut-être nous aurio déjà de la peine à sortir de la rue, et que nous n'ario que le temps.

Le tout haletant, bref, saccadé, et entrecoupé chaque instant de celte eiclamatiou : — Et dire qn'e n'a pas d'armes 1 Et dire que je n'ai pas de fusil I

Comme il achevait, nous entendîmes crier île! barricade ; — Attention ! — Et presque imméilialeiBaH un coup de fusil partit.

Une violeute décharge répondit au coap de fiât Plusieurs halles frappèrent la cloison de l'ambulaDce, mais elles étaient trop obliques et aucune ne la pa^ Nous entendîmes tomber bruyamment dans la ma plusieurs carreaux cassés.

— Il n'est plus temps, dit le formier avec calme. U barricade est attaquée.

Il prit une cbaise et s'assit Les deux oaniHi étaient évidemment d'excellents tireurs. Deux fem de peloton assaillirent la barricade coup sar coap. U barricade ripostait avec vivacité. Puis le feu s'éteigait U y eut comme uu silence.

— Les voilà qui arrivent à la bayonnettel IlsTieiuwal au pas de course I dit une voix dans la barricade.

L'autre voix dit : — Filons. Un dernier coup de

fnsO partit Puis on choc, que nous prîmes pour un aTertissement, ébranla notre moraille de planches. C'était en réalité an des oaniers qoi ayait jeté son fusil en s'en allant; le fusfl en tombant aTait heurté la cloison de rambulanoe. Nous entendîmes le pas rapide des «deux combattants qui s*éloignaient

Presque au même instant un tumulte de Yoix et de crosses de fusil cognant le payé emplit la barricade.

— Cest Csût, dit le formier, et il soufiDa la chandelle.

Au silence qui en?eloppait cette rue le moment d*aupara?ant aTait succédé une sorte de vacarme sinistre. Les soldats frappaient à coups de crosse aux portes des maisons. Ce fut par miracle que la porte de la boutique leur échappa. S'ils l'eussent touchée du coude seulement, ils eussent vu qu'elle n'était pas fermée et fussent entrés.

Une yoïx, qui devait être la voix d'un oCQcier criait :

— Éclairez les fenêtres. Les soldats juraient. Nous les entendions dire : — Où sont-ils, ces gredins de rouges? Fouillons les maisons. — L'ambulance était plongée dans Tobscurité. On n'y prononçait pas un mot, on n'y entendait pas un soufQe; le mourant lui-même, comme s'il eût eu le sentiment du danger, avait cessé de râler. Je sentais la petite fille qui se serrait contre mes jambes.

Un soldat frappait sur les tonneaux et disait en riant:

— Voilà pour faire du feu cette nuit.

Un autre reprenait : — Où sont-ils passés? Ils étaient au moins trente .Visitons les maisons.

Nous en entendîmes un qui faisait des objections : — Bah ! qu'est-ce que tu veux faire dans une nuit comme ça? Entrer chez le bourgeois! II y a des terrains par 1&bas^ Us se sont ensauvés.

UiSTOIRE DUN CRIME.

- C'est i^gal, répétaient les autres, rouillons les d

En ce moment un coup de fusil partît (la fond de la rue.

Ce coup de fusil nous sauva.

C'était probablemcnl, en effet, ud des deux ouvriers qui l'avait tiré pour nous dégager.

— r,a vient de là-bas. crièrent les soldats, ils sont

r volée à la fois vers le point parti, ils quitlÈrcnt la barriue en courant, irmier et moi.

dit-il tout bas. vite! allons-

lâ-bas! El, prenant toi d'où le coup de fusil cade et seofuirent dant Nous nous levâmes '

— Ils n'y sont plus nou8-ea.

— Mais cette pauvre femme, dis-je, est-ce que doui allons la laisser lu?

— Ob!s'écria-t-elle, n'ayez pas peur, je n'ai rien 4 craindre, moi, je suis une ambulance. J'ai des blessés. Je vais iiir'inf nilliimer ma chandelle quand vous sera partis. Mais c'est mon pauvre mari qui n'est pas renlrél

Nous traversâmes la boutique sur la pointe dn pied. Le Cormier entr'ouvrit doucement la porte et jeta un coup d'œil dans la rue. Quelques habitants aTaient oM à l'ordre d'illuminer les fenêtres, et quatre ou cinq chaidélies allumées çà et là tremblaient au vent sur le rebonl des croisées. La rue était un peu éclairée.

— Plus personnel me dit le fermier; mais d^tCcboDS, car Us vont probablement revenir.

NoDs sortîmes; la vieille femme poussa la portede^ rière nous, et noas nous trouvâmes dans la me. Noos franchîmes la barricade et nous nous en éloignâmes t grands pas. Nous passâmes près du Tieillard mort. D

était toujours là, gisant sur le pavé, vaguement éclairé parla lueur incertaine des fenêtres; il semblait dormir. Gomme nous atteignions la seconde barricade, nous entendîmes derrière nous les soldats qui revenaient.

Nous parvînmes à rentrer dans les terrains en démolition. Là nous étions en sûreté. Un bruit de mousqueterie arrivait toujours jusqu'à nous. Le formier disait : — On se bat du côté de la rue de Cléry. Sortis des démolitions, nous fîmes le tour de3 Halles, non sans péril de tomber dans des patrouilles^, par une foule de circuits, et de petite rue on petite rue. Nous gagnâmes la rue Saint-Honoré.

Au coin de la rue de TArbre-Sec, nous nous séparâmes, le formier et moi; — car en effet, me dit-il, deux courent plus de danger qu'un. — Et je regagnai mon numéro 19 de la rue Richelieu.

En traversant la rue des Bourdonnais, nous avions aperçu le bjvouac de la place Saint-Eustache. Les troupes parties pour l'attaque n'y étaient pas encore rentrées. Quelques compagnies seulement le gardaient. On entendait des éclats de rire. Les soldats se chauffaient à de larges feux allumés çà et là. Dans le feu qui était le plus près de nous on distinguait au milieu du brasier des roues de voitures qui avaient servi aux barricades. De quelques-unes, il ne restait qu'un grand cercle de fer rouge.

LES FAITS DE LA NUIT

Dans cette même nuit, presque au même moment, à quelques pas de là, un fait sinistre s'accomplissait.

Après la prise de la barricade où Pierre Tissié avait été tué, soixante-dix ou quatreringts combattants s'étaient retirés en bon ordre par la rue Saint-Sauyeur. Ils étaient arrivés rue Hontorgueil et s'étaient ralliés au point de jonction des rues du Petit-Carreau et du Cadran. La rue monte en cet endroit. Il y avait là, au point où la rue du Pètit-Carreau touche à la rue de Cléry, une barricade abandonnée, assez haute et bien bâtie. On s'y était battu dans la matinée. Les soldats Tavaient prise et ne l'avaient pas démolie. Pourquoi? Il y a eu, nous l'avons dit, plusieurs énigmes de ce genre dans jcette journée.

Le groupe armé qui venait de la rue Saint-Denis

s'était arrête là et avait attendu. Ces hommes s'étonnaient de n'avoir pas été poursuivis. La troupe avait-elle craint de s'engager à leur suite dans ces petites rues étroites cil chaque angle de maison peut cacher une embuscade? Un contre-ordre avait-il été donné? Us faisaient force conjectures. Du reste, ils entendaient tout à côté d'eux, sur le boulevard évidemment, un bruit effrayant de mousqueterie et une canonnade qui ressemblait à on tonnerre continu. N'ayant plus de munitions, ils étaient réduits à écouter. S'ils avaient su ce qui se passait là, ils auraient compris pourquoi on ne les avait pas poursuivis. C'était la boucherie du boulevard qui commençait Les généraux employés au massacre avaient laissé là la bataille.

Les fuyards du boulevard affluaient de leur côté, mais quand ils apercevaient la barricade, ils rebroussaient chemin. Quelques-uns pourtant vinrent les joindre, indignés et criant vengeance. Un qui demeurait de ce côté courut chez lui et en rapporta un petit baril de ferblanc plein de cartouches.

C'était de quoi se battre une heure. Us se mirent à construire une barricade à l'angle de la rue du Cadran. De cette façon, la rue du Petit-Carreau, fermée de deui barricades, Tune vers la rue de Cléry, Faulre au coin de la rue du Cadran, dominait toute la rue iMontorgueil. Ils étaient entre les deux barricades comme dans une citadelle. La seconde barricade était plus forte que la première.

Ces hommes avaient presque tous des habits. Quelques-uns remuaient les pavés avec des gants.

Il y avait parmi eux peu d'ouvriers, mais ceux qui s'y trouvaient étaient intelligents et énergiques. Ces

ouvriers étaient ce qu'on pourrait nommer Félite de la

foule.

Jeanty Sarre les avait rejoints,; il fut tout de suite le

chef.

Charpentier l'accompagnait, trop brave pour renoncer, mais trop rêveur pour commander.

Deux barricades enfermant de la même manière une quarantaine de mètres de la rue Montorgueil venaient d'être construites à la hauteur de la rue Mauconseii.

Trois autres barricades, mais très-faibles, coupaient encore la rue Montorgueil dans l'intervalle qui sépare la rue Mauconseii de la pointe Saint-Eustache.

Le soir approchait. La fusillade s'éteignait sur le boulevard. Une surprise était possible. Ils établirent un poste au coin de la rue du Cadran et envoyèrent une grand'garde du côté de la rue Montmartre. Leurs éclaireurs revinrent leur donner quelques renseignements. Un régiment semblait s'apprêter à bivouaquer place des Victoires.

Leur position, forte en apparence, ne l'était pas en réalité. Ils étaient trop peu nombreux pour défendre à la fois sur la rue de Cléry et sur la rue Montorgueil les deux barricades, et la troupe arrivant par leurs derrières, couverte par la seconde barricade, eût été sur eux avant même d'être aperçue. Ceci les détermina à installer un poste rue de Cléry. Ils se mirent en communication avec les barricades de la rue du Cadran et avec les deux barricades Mauconseii. Ces deux dernières barricades n'étaient séparées d'eux que par un espace d'environ cent cinquante pas. Elles étaient hautes de plus de six pieds, assez solides, mais gardées par six ouvriers seulement qui les avaient construites.

Vers quatre heures et demie, aa crépuscale, — le crépuscule arrhe de bonne heure en décembre, — Jeanty Sarre prit avec lui quatre hommes et alla faire une reconnaissance. Il songeait aussi à élever une bai^ ricade avancée dans quelqu'une des petites mes voisines. Chemin faisant, ils en rencontrèrent une qui était abandonnée et qu'on avait construite avec des tonneaux. Mais les tonneaux étaient vides, un seul contenait quelques pavés, et Ton n'eût pu tenir là deux minutes. Gomme ils sortaient de cette barricade, une brusque décharge les assaillit. Un peloton d'infanterie, à peine visible dans le petit jour qu'il faisait, était là tout près. Ils se replièrent précipitamment ; mais Tun d'eox, qui était un cordonnier du faubourg du Temple, avait été atteint et était resté sur le pavé. Ils revinrent sur leurs pas et remportèrent. Il avait le pouce de la main droite cassé. — Dieu merci, dit Jeanty Sarre, ils ne l'ont pas tué. — Non, dit le pauvre homme, c'est mon pain qu'ils ont tué.

Et il ajouta : — Je ne pourrai plus travailler. Qui est-ce qui nourrira mes enfants?

Ils rentrèrent, remportant le blessé. Un des leurs, étudiant en médecine, le pansa.

Les vedettes qu'il fallait poster partout, et qui étaient choisies parmi les hommes les plus sûrs, épuisaient et ruinaient la petite troupe centrale. Ils n'étaient plus guère qu'une trentaine dans la barricade.

Là, comme dans le quartier du Temple, tous les réverbères étaient éteints, les tuyaux de gaz coupés, les fenêtres fermées et noires, pas de lune, pas môme d'étoiles. La nuit était profonde.

On entendait des fusillades lointaines. La troupe

tiraillait de la pointe Saint-Eustache, et leur envoyait de ce côté une balle toutes les trois minutes comme pour dire : Je suis là. Pourtant ils ne pensaient pas être attaqués avant le matin.

Il y avait parmi eux des dialogues comme celui-ci :

— Je voudrais bien une botte de paille, disait Charpentier. J'ai dans ridée que nous coucherons ici cette nuit.

— Est-ce que tu pourras t'endormir? lui demanda Jeanty Sarre.

— Moi, certainement je m'endormirai.

II s'endormit en effet, quelques instants plus tard.

Dans* ce réseau ténébreux de petites rues coupées de barricades , et] bloquées par les troupes, deux marchands de vin étaient restés ouverts. On y faisait plus de charpie qu'on n'y buvait de vin, l'ordre des chefs était de ne boire que de Teau rougie.

La porte d'un de ces marchands de vin s'ouvrait précisément entre les deux barricades du Petit-Carreau. Il y avait là une pendule sur laquelle on se réglait pour relever les postes. On avait enfermé dans l'arriëre-boutique deux individus suspects qui étaient venus se mêler aux combattants. L'un de ces hommes au moment où on l'avait arrêté disait : — Je viens me battre pour Henri V. — On les tenait sous clef, un factionnaire à la porte.

Une ambulance avait été établie dans une salle voisine. C'est là que gisait, sur un matelas jeté à terre, le cordonnier blessé.

On avait installé en cas une autre ambulance rue du Cadran. Une coupure avait été ménagée de ce côté à l'angle de la barricade afin qu'on pût emporter facilement les blessés.

Vers neuf heures et demie du soir un homme anÎTa à la barricade. ^

Jeanty Sarre le reconnut.

— Bonjour, Denis, lui dit-il.

— Appelle-moi Gaston, dit l'homme qui arrivait.

— Pourquoi ça ? .

— Parce que.

— Est-ce que tu es ton frère ?

— Oui, je suis mon frère. Aujourd'hui.

— Soit. Bonjour, Gaston.

Ils se serrèrent la main.

C'était Denis Dussoubs.

Il était pâle, tranquille et sanglant, il s'était déjà battu le matin. Une balle, à une barricade du faubourg Saint-Martin , lui avait labouré la poitrine, avait glissé sur quelque argent qu'il avait dans son gilet et n'avait arraché que la peau. Il avait eu ce bonheur rare d'être égratigné par une balle. C'était comme un premier coup de griffe de la mort. Il portait une casquette, son chapeau étant resté dans la barricade où il avait combattu; et il avait remplacé par un caban acheté chez un fripier son paletot troué par la balle, qui était fait de drap de Bellisle.

Comment élail-il parvenu à la barricade du Petit- Carreau? 11 n'eût pu le dire. Il avait marché devant lui. Il s'était glissé de rue en rue. Le sort prend les prédestinés par la main et les conduit droit au but dans les ténèbres.

Au moment où il entrait dans la barricade on lui cria : — Qui vive? Il répondit — La République !

On vit Jeanty Sarre lui serrer la main. Ou demanda à Jeanty Sarre :

— Qui est-ce ?

Jeanty Sarre répondit :

— C'est quelqu'un.

Et il ajouta :

— Nous n'étions que soixante tout à l'heure, nous sommes cent maintenant.

Tous se pressèrent autour du nouveau venu. Jeanty Sarre lui offrit le commandement.

— Non, dit-il, il y a une tactique de barricade que je ne sais pas. Je serais mauvais chef, mais je suis bon soldat. Donnez-moi un fusil.

On s'assit sur les pavés. On échangea le récit de ce qu'on avait fait. Denis leur raconta les combats du faubourg Saint-Martin, Jeanty Sarre dit à Denis les combats de la rue Saint-Denis.

Pendant ce temps-là, les généraux préparaient la dernière attaque, ce que le marquis de Clermont-Tonnerre, en 1822, appelait le cowp de collier, et ce que, en 1789, le prince de Lambesc appelait « le coup de bas ».

Il n'y avait plus dans tout Paris que ce point résistant. Ce nœud de barricades, ce réseau de rues crénelé comme une redoute, c'était là la dernière citadelle du peuple et du droit. Les généraux l'investissaient lentement, pas à pas, et de toutes parts. On concentrait les forces. Eux, ces combattants de l'heure fatale, ne savaient rien de ce qui se faisait. Seulement ils interrompaient de temps en temps leurs récits, et ils écoutaient. De la droite, de la gauche, de Tavant, de l'arrière, de tous les côtés à la fois, un bruit clair, à chaque instant plus sonore et plus distinct, rauque, éclatant, formidable, leur arrivait à travers la nuit. C'étaient les bataillons qui marchaient et chargeaient au clairon dans toutes

158 fllSTOlRE D'UN CRIME.

les mes Toisines. Os reprenaient lemr Tafllante caoserie, pals an bout d*an instant, ils s^arrttaieDt encore et prêtaient l^oreille à cette espèce de chant sinistre chaaté par la mort qui s'approchait.

Qaelqaes-ans pourtant pensaient encore n'être attaqués qae le lendemain matin. Les combats de nnltsoiit rares dans la guerre des rues. Plus que tons les autres combats, ils sont des « hasards ». Peu de généraux s'y aventurent. Mais, parmi les anciens de la barricade, à de certains signes qui ne trompent jamais, on croyait à un assaut immédiat.

En effet, à dix heures et demie du soir — et non à hait heures, comme le dit le général Magnan dans le méprisable document qu'il appelle son rapport — un mourement particulier s'entendit du côté des Halles. C'était la troupe qui s'ébranlait . Le colonel de Lourmel s^était déte^ miné à attaquer. Le 51* de ligne, posté à la pointe Saint- Eustacbc, entrait dans la rue Montorgueil. Le 2* bataillon formait l'avant-garde. Les grenadiers et les voltigeurs lancés au pas de course emportèrent rapidement les trois petites barricades qui étaient au delà de l'espèce de rideau de la rue Mauconseil, et les barricades peu défendues des rues voisines. C'est dans ce moment-là que fut forcée celle près de laquelle je me trouvais.

De la barricade du Pelit-Carreau on entendait le combat de nuit s'approcher dans l'obscurité avec un bruit iulermitlent, étrange et terrible. C'étaient de grandes clameui^s, puis des feux de peloton, puis le silence, et cela recommençait. L'éclair des fusillades faisant apparaître brusquement dans Fombre les façades des maisons qui avaient quelque chose d'effaré.

Lo moment suprême arrivait.

Les vedettes s'étaient repliées dans la barricade. Les postes avancés de la rue de Gléry et de la rue du Cadran étaient rentrés. On se compta. De ceux du matin pas un ne manquait.

On était, nous l'avons dit, environ soixante combattants, et non cent, comme Taffirme le rapport Magnan.

De cette extrémité supérieure de la rue où ils étaient placés, il était difficile de se rendre bien compte de ce qui se passait. Ils ne savaient pas au juste combien il y avait de barricades dans la rue Montorgueil entre la leur et la pointe Saint-Eustache d'où la troupe s'élançait. Ils savaient seulement que le point de résistance le plus rapproché d'eux c'était la double barricade Mauconseil, et que, quand tout serait uni là, ce serait leur tour.

Denis s'était posté sur le revers intérieur de la barricade, de façon à en dépasser la crête de la moitié du corps, et de là il observait. La lueur qui sortait de la porte du marchand de vin permettait de distinguer ses gestes.

Tout à coup il lit un signe. L'attaque commençait à

la redoute Mauconseil.

Les soldats, en effet, après avoir hésité quelque temps devant cette double muraille de pavés, assez haute, bien bâtie, et qu'ils supposaient bien défendue, avaient fini par s'y lancer et l'abordaient à coups de fusil.

Ils ne se trompaient pas, elle fut bien défendue. Nous l'avons dit, il n'y avait dans cette barricade que six hommes, six ouvriers qui l'avaient construite. Des six un seul avait trois cartouches , les autres n'avaient que deux coups à tirer. Ces six hommes entendirent venir le bataillon et rouler la batterie qui le

HISTOIRE D'L:N CItIME.

suivail et ue bougèrent pas. Chacun resta silendeax. son poste de combat, le canon du fusil entre deux pavés- Quand la troupe fut ci dislance. Us firent Tea. le bataillon riposta.

— C'est bon, ragez, pioupîons! dit en riant celui qui avait trois coups à tirer.

Eu arrière d'eux, ceux du Petit-Carreau s'étaieot groupés autour de Denis et de Jeauty Sarre, et, accoudés sur la crCte de leur baixicade, le cou tendu vers la redoute Mauconseil, ils regardaient, comme les gladiateurs de l'heure prochaine.

Les six hommes de cette redoute Mauconseil résistèrent au choc du bataillon près d'un quart d'heure. Ils ne tiraient pas ensemble, afin, comme disait l'uo d'eux, de faire durer le plaisir longtemps. Plaisir de se faire tuer pour le devoir; grande parole dans celte bouche d'ouvrier. Ils ne se replICircnt dans les rues Tûisines qu'après avoir épuisé leurs munitions. Le dernier, celui qui acait trois coups de fusil, ne Ifccha prise qu'au moment où les soldats escaladaient le sommet de la barricade.

Dans la barricade du Pettt-Carreau il ne se prononçait pas une parole, on suivait toutes les phases de cette lutte et l'on se serrait la main.

Tout à coup le bruit cessa, le dernier coup de fusil était tiré. Un moment après on vit des chandelles allumées se poser sur toutes les fenêtres qui donnaient sur la redoute Uauconseil. Les hayonneltes et les plaques des shakos y étincelaient. La barricade était prise.

Le commandant du bataillon avait, ce qui est toujours usité en pareil cas, envoyé l'ordre aux maisons TOisiocs d'éclairer toutes les croisées.

LA NITIT.-LE PETIT-CARREAf. Itil

C'en élaitfnitde la redoute Mauconseil.

Kn voyant que leur heure étaîl Tenue, les soîxanic i:oiubatla[its de la barricade du Petit-Carreau niontërcnl sur leur monceau de pavés et jetèrent d'une seule voiï au milieu delà nuit ce cri éclatant : Vive la République!

Hien ne leur répondit.

Ils entendirent seulement le bataillon charger les armes.

Il se fit parmi eux une sorte de branle-bas <i(> conjbat. Ils étaient tous écrasés de fatigue, sur pied depuis la veille, portant des pavés ou cbn)l>allanl. ta plupart n'ayant ni tuange ni dormi.

Cliarpentier dit à Jeanty Sarre :

— Nous allons être tous tués.

— Parbleu! dit Jeanly Sarre.

Jeanty Sarre fit fermer la porte du marchand de vin, afin que leur barricade, entièrement plongée dans l'obscurité, leur laissAt quelque avantage sur la barri- «ide occupée par les soldats et éclairée.

Cependant le 51" fouillait les rues, porUiit les blessés aux ambulances, et prenait position dans la double barlicudc Mauconseil. Une demi-heure s'écoula ainsi.

Maintenant, pour "bien se faire une-idce de ce qui va suivre, il faut se représenter, dans cette rue silencieuse, dans cette noirceur de la nuit, à soixante ou quatrevingts mètres d'inlervalle, à portée de la voix, ces deux redoutes se faisant face et pouvant, comme dans une Iliade, s'adresser la parole.

D'un côté l'armée, de l'autre le peuple; les ténèbres sur tout.

L'espèce de irôve qui précède toujoura les cbocs déiinitifs tiraità sa fin. Les préparatifs étaient terminés

de part eld'aulrc. On enteodait les soldaU se rn^neW elles cajiilaines donner des ordres. Il elnît évideiil <]ur la lutlc allait s'eugager.

— Commençons, dit Charpentier; et il arinn sa carabine.

Denis lui retint le liras. — Attendez, dit-il.

On vit alors une chose épique.

Denis gravit lentement les pavés de la barricade, monta jusqu'au sommet, et s'y dressa debout, ^iii^ armes, tôle nue.

De là il éleva la voîi, et faisant Tacc aux soldats, il leur cria : — Citoyens 1

Il y eut à ce mot une sorte de tressa illement électrique qu'on sentit d'une barricade à l'autre. Tous les bruits cessÈi-ent, toutes les voix se turent, il se lit des deux cOtés un silence profond, religieux, solennel, .lia lueur lointaine des quelques fenêtres illuminées, les soldats entrevoyaient vaguement un homme debout audessus d'un amas d'ombre, comme un fantOiiie qui leur parlait dans la nuit.

Denis continua :

~ Citoyens de l'armée! écoutez-moi.

Le silence redoubta.

11 reprit :

— Qu'est-ce que vous veneï faire ici ? Vous et dous. uous tous qui sommes dans cette rue, à cette heure, le fusil ou le sabre en main, qu'est-ce que nous allons faire? Nous enlre-tuer! Nous entre-tuer, citoyeasl Ponrquoi? Parce (ju'on jette entre nous un malenteodu ! Parce que nous obéissons, vous, à votre discipline, et dous. à notre droit! Vous croyez eiécuter votre coQsigoe; dods savons, nous, que nous faisons notre devoir. Oui,^t^esl

le suffrage universel, c'est le droit de la République, c'est notre droit que nous défendons, et notre droit, soldats, c'est le vôtre I L'armée est peuple, copime le peuple est armée. Nous sommes la même nation, le même pays, les mêmes hommes, mon Dieul Voyons, est-ce qu'il y a du sang russe dans mes veines, à moi qui vous parle? Est-ce qu'il y a du sang prussien dans vos veines, à vous qui m'écoutez? Non! Pourquoi nous battons-nous alors? Il est toujours malheureux qu'un homme tire sur un homme. Pourtant, un coup de fusil, d'un Français à un Anglais, cela se comprend, mais d'un Français à un Français, ah! cela blesse la raison, cela blesse la France, cela blesse notre mère!

On récoutait avec anxiété. En ce moment, de la barricade opposée, une voix lui cria : — Rentrez chez vous, alora!

A cette interruption brutale, il y eut parmi les com-

. pagnons de Denis un frémissement irrité et Ton entendit quelques fusils qui s'armaient. Denis les contint d'un geste.

Ce geste avait une autorité étrange. — Qu'est-ce que c'est que cet homme? se demandaient les combattants de la barricade. Tout à coup ils s'écrièrent :

— C'est un représentant du peuple.

Denis, en effet, avait subitement revêtu i'écharpe de son frère Gaston .

Ce qu'il avait prémédité allait s'accomplir, l'heure du mensonge héroïque était venue, il s'écria :

— Soldats, savez-vous quel est l'homme qui vous parle en ce moment? Ce n'est pas seulement un citoyen, c'est un législateur! C'est un élu du suffrage universel! Je me nomme Dussoubs et je suis représentant du

peuple. C'est au nooi de l'Asseoiblée natioiialn, c'ci nu nom de l'Assemblée souveraine, c'est au nom du pen- J pic, c'est au nom de la loi que je tous somme de ni'cn- j tendre. Soldats, tous êtes la force. Eh bien : quand li^ loi parle, la force écoute.

Celte fois le silence ne fut plus trouble.

Nous reproduisons ce^ parole.^ à peu près textuellement, telles qu'elles sont et qu'elles restent gravites { dans la niëmoire de cenï qui les ont entendues ; ce que nous ne pouvons rendre, ce qu'il faeit ajoutera a ces paroles pour en bien comprendre l'effet, c'est l'atlllude, c'est l'accent, c'est le tress-iilleiiieut ému. c'est li<| vibration des mots sortant de cette noble poitrine, c'est l'autoritt! de l'heure et du lieu terrible.

Denis Dussoubs continua : « Il parla environ vîugt ntinnles », nous a dit un teinuiii, Un autre uous disait : <i 1! parlait d'une vois forte, toute la rue entendait. • Il l'ut ardent, éloquent, profond, un juRcpour Itonaparte. un ami pour les soldats. 11 chercha à les remuer par tout ce qui pouvait encore vibrer en eux; il leur rappela les vraies guerres, les vraies victoires, la gloire nationale, le vieil honneur militaire, le drapeau, il leur dît que c'<îtait tout cela que les balles de leurs fusils allaient tuer. H les adjura, il leur ordonna de se joindre aux défenseurs du peuple et de la loi; puis, tout à coup, revenant aux premières paroles qu'il avait prononcées, emporté par cette fraternité qui débordait de toute son Ame il s'interrompit au milieu d'une phrase commencée et s'écria :

— Mais à quoi bon toutes ces paroles? Ce n'est pas tout cela qu'il faut, c'est une poignée de main entre frères! Soldats, vous Ctes là en face, à cent pas de noos,

dans une barricnde, le sabre nu, les fusils braqués, vous me tenez couché en joue, eh bien, nous tous qui sommes ici, nous vous aimonsi II n'y a pas un de nous qui ne donnât sa vie pour un de vous. Vous êtes les paysans des campagnes de France, nous sommes les ouvriers de Paris. De quoi s'agil-il donc? Tout bonnement de se voir, de se parler, de ne pas s'égorger î Si nous essayions, dites? Ahl quant à moi, dans cet affreux champ de bataille de la guerre civile, j'aime mieux mourir que tuer. Tenez, je vais descendre de celte barricade et aller à vous, je n'ai pas d'armes, je sais seulement que TOUS êtes mes frères, je suis fort, je suis tranquille, et si l'un de vous me présente la bayonnette, je lui tendrai la main.

Il se tut.

Une voix cria de la barricade opposée : — Avance à Tordre !

Alors on le vit descendre lentement, pavé à pavé, de la crête vaguement éclairée de la barricade et s'enfoncer la tête haute dans la rue ténébreuse.

De la barricade on le suivit des yeux avec une anxiété inexprimable. Les cœurs ne battaient plus, les bouches ne respiraient plus.

Personne n'essaya de retenir Denis Dussoubs. Chacun sentit qu'il allait où il fallait qu'il allât. Charpentier voulut l'accompagner. — Veux-tu que j'aille avec toi? lui cria-t-il. Dussoubs refusa d'un signe de tête.

Dussoubs, seul et grave, s'avança vers la barricade Mauconseil. La nuit était si obscure qu'on le perdit de vue presque tout de suite. On put distinguer, pendant quelques secondes seulement, son attitude intrépide et paisible. Puis il disparut. On ne vit plus rien. Ce fut

un momenl sinistre. La nuit élait noire et moetle. entendait senlement dans celle ombre un pa» mesuré cl ferme qui s'éloignait.

Au bout d'un certain temps, que personne n"a pu apprécier, tant l'éuiotion ôlail la pensée aux téuioinsde cette scène extraordinaire, une lueur apparut dans la larricade des soldats; c'était probablement une lanterne qu'on apportait ou qu'on replarnit. On revit Dussoubsâ cette clarté, il était tout près de la barricade, il allait > atteindre, il y marcbait les bras ouverts comntc le Ctirisl. Tout à coup le coniuiandeineut ; — Feu ! se fit pn- Icndre. Une fusillade éclata.

Us avaient tiré sur Dussoubs à iMut portant. Dussoubs tomba.

Puis il se releva et cria : — Vive la Répultliqui?! Lue nouvelle balle le frappa, il retomba. Puis on le vit se relever encore une fuis, et on l'enlenilit crier d'une voix forte : — Je meurs avec la République. Ce fut sa <iernière parole.

Ainsi mourut Denis Dussoubs.

Ce n'était pas en vain qu'il avait dit A son frère: Ton écharpe y sera,

II voulut que celte écbarpe fil son devoir. 11 décréta au fond de sa grande ame que celle écharpe triompherait, soit par la loi, soit par la mort.

C'est-à-dire que, dans le premier cas, elle sauverait le droit, et dans le second cas, l'honneur. Il put en expirant se dire : J'ai réussi. Des deux triomphes possibles qu'il avait rêvés, le triomphe sombre n'est pas le moins beau.

L'insurgé de l'Elysée crut avoir tué un représenUllt du peuple, et s'en vanla. L'unique journal publié par

le coup d'État sous ces titres divers. Pairie, Univers, Mont' leur parisien, etc., annonça le lendemRin, vendredi 5, que (1 l' ex-représentant Dussoubs (Gaston) » avait été tué à la barricade de la rue Neuve-Saint-Eustache, et qu'il portait « up drapeau rouge & la main ii.

LES FAITS DE LA NUIT

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