‹ Histoire d'un crimeChapitre 33 sur 63 · LA NUIT.— LE PASSAGE DG SAUMON · texte numérisé non relu

LA NUIT.— LE PASSAGE DG SAUMON

II n*entenddit plus aucun bruit; il se hasarda à sortir. Il n'y avait plus de sentinelle. Le détachement avait rejoint le bataillon.

Un de ses amis anciens, un homme auquel il avait rendu de ces services qu'on n'oublie pas, demeurait précisément dans le passage du Saumon. Jeanty Sarre chercha le numéro, éveilla le portier, lui dit le nom de son ami, se ût ouvrir, monta l'escalier et frappa à la porte. La porte s'ouvrit, Tami parut, en chemise, une chandelle à la main. Il reconnut Jeanty Sarre et s'écria : — C'est toi! Gomme te voilà fait! D'où viens-tu? De quelque émeute? de quelque folie? Et tu viens nous compromettre tous ici? nous faire égorger? nous faire fusiller? Ah ça! qu'est-ce que tu veux de moi?

— Que tu me donnes un coup de brosse, dit Jeanty Sarre.

L'ami prit une brosse, et le brossa, et Jeanty Sarre s'en alla.

De l'escalier, en redescendant, Jeanly Sarre cria à son ami : merci!

C'est là un genre d'hospitalité que nous avons retrouvé depuis, en Belgique, en Suisse, et même en Angleterre.

Le lendemain, quand on releva les cadavres, on trouva sur Charpentier un carnet et un crayon, et sur Denis Dussoubs une lettre. Lettre à une femme. Cela aime, ces cœui*s stoïques.

Le 1" décembre, Denis Dussoubs commençait cetle lettre. 11 ne l'a pas achevée. La voici :

(( Ma chère Marie,

« Avez-vous éprouvé ce doux mal d'avoir le regret de ce qui vous regrette? Pour moi, depuis que je vous ai

■juittée, je n'ai pas eu d'autre peine que de pensera rous. Ma peine elle-mi^me avail quelque chose de dons el de lendre, et quoique j'en fusse troublé, j'<?lais liyurem ^pendant de ressentir au fond de mon cœur combico je vous aimais par le regi-ct que vous me couliez. Pourquoi sommes-nous sépares? Pourquoi ai-jc i^té forcé de TOUS fuir? Nous étions si heureux poiirlauti Lorsque je songe à DOS petites soirées si pleines d'abaDdon. h nos (jais entretiens de campagne avec vos sœurs, je me sens pris dun amer . regret. N'est-ce. pas que nous nous aimions bien, mon amie? Nous n'avions pas de secret les uns pour les autres parce que nous n'avions pas le besoin d'en avoir, et de nos lèvres sortait la peusée.de . nos cœui's sans que nous songeassions à en rien retenir, '

« Dieu nous a ravi tous ces biens, mais rîeu ne me consolera de les avoir perdus; ne déplorez-vous pas comme moi les maux de l'absence?

<i Combien peu souvent nous voyons ceux que nous aimons! Les circonstances nous éloignent d'eux et notre Ame tourmentée et attirée en dehors de nous vit dans un perpétuel déchirement. J'éprouve ce mal de l'absence. Je me transporte dans les lieux oti vous êtes, je suis des yeux votre travail, ou j'écoule vos paroles, assis aoprès de vous et cherchant â deviner le mot que tobs allei dire; vos sœure cousent & nos côtés. SoDfçes vaiDs... illusions d'un moment... Ma main cherche Totre main ; 011 étes-vous, ma bieu-aimée?

<c Ma vie est un exil. Loin de ceux que j'aime et dont je suis aimé, mon cœur les appelle et se consume dans ses regrets. Non, je n'aime pas les grandes villes et leur bruit, villes peuplées d'étran^çiTs. oi'i [nMsunne m.' \.iiii connaît et où vous ne connitissez personne, ou chacun

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