LA NUIT. — LE PASSAGE DU SAUMON
se heurte et se coudoie sans échanger jamais un sourire. — Mais j'aime nos campagnes tranquilles, la paix du foyer et la voix des amis qui vous caresse. Jusqu'à présent, j*ai toujours vécu en contradiction avec ma nature; mon sang bouillant, ma nature ennemie de l'injustice, le spectacle de misères imméritées m'ont jeté dans une latte dont je ne prévois pas l'issue, lutte dans laquelle je veux rester sans peur et sans réproche jusqu'à la fin, mais qui me brise chaque jour et consume ma vie.
« Jevousdisà VOUS, mon amiebien-aimée, les secrètes misères de mon cœur : non, je n'ai pas à rougir de ce que ma main vient d'écrire, mais mon cœur est malade et souffrant et je te le dis à toi. Je souffre... Je voudrais effacer ces lignes, mais pourquoi ? Pourraient-elles vous offenser? et que contiennent-elles de blessant pour mon amie? Ne connais-je pas votre affection et ne sais-je pas que vous m'aimez? Oui, vous ne m^avez pas trompé, je n'ai pas embrassé une bouche menteuse; lorsque assise sur mes genoux je m'endormais au charme de vos paroles, je vous ai crue. Je voudrais me rattacher à une barre de fer brûlant; l'ennui me ronge et me dévore. J'éprouve comme une fureur de ressaisir la vie. Est-ce Paris qui me produit cet effet? Je voudrais toujours être aux lieux où je ne suis pas. Je vis ici dans une complète solitude. Je vous crois, Marie...
Le carnet de Charpentier ne contenait rien que ce vers qu'il avait écrit dans l'obscurité au pied de la barricade pendant que Denis Dussoubs parlait :
Âdmonct et magna testatur voce pcr umbras. II. Kl
Yvan avait revu Conneau. Il nous confirma le détail précisé dans le billet d'Alexandre Dumas à Bocage. Avec le fait nous eûmes les noms. Le 3 décembre, chez M. Al)batucci, rue Caumartin, n" 31, en présence du docteur Conneau et de Piétri, un Corse, né à Vezzani, nommé Jacques-François Criscelli', homme attacbé au service personnel et secret de Louis Bonaparte, avait reçu de la bouche de Piétri Toffre de vingt-cinq mille francs « pour prendre ou tuer Victor Hugo ». Il avait accepté, et dit : — Cest bon, si je suis seul. Mais si nous sommes deux?...
Piétri avait répondu :
— Ce sera cinquante mille francs.
Cette communication, accompagnée de prières in-
1. Ccst ce môme Griscelli qui, plas tard,à Vaugirard, rue de Trancy, tiia, par mission spéciale du préfet de police, un nommé Kelch, « soupçonne de tramer l'assassinat de i*empBreur n.
stanics, m'avait été faite par Yvaii, rue Sloiillialtar., pendant que nous étions encore chez Dupont Wliile.
Cela dit, je continue !e récit.
Le massacre du h ne produisit tout son efTel quvj» lemieuiain. 5; l'impulsion donni'e par nous à lu n*siitaoce dura encore quelques Iieui'Os, el, A la niiïl loiii' bante. dans le pâté de maisons compris de la rue da Petit-Carreau à la rue du Temple, on se linllit. I.fy Iwrricades l'agevin, Neuve-Saint-Eust.nclu'. MoiilorKucil. Itamltuteau, Beaubourg. Transnonain, fui-eiit raillantp»; il y eut là un enchevêtrement de rues et dp cirrefoiii» impénétrable, barricadé par le peuple, cerné n.ir l'année.
L'assaut fut itiexorable et acharné.
La barricade de la rue Montorgiieil fut une de crllo qui linrenl le plus longtemps. Il f;illul nn hnlailloiirl du canon pour l'emporter. Au dcniiur inn:iient, Hit* n'était plus défendue que par trois liomnifs, «Icui commis de magasin et un limonadier d'une rii« »!•sine. Quand i'assaul fut donné, la nuit éijirl )?u.iis-t'. le.'» trois combattants s'échappèrent. Mais ils étaient cniiié.. Pas d'issue. Pas une porte ouverte, lis cscaladùrenl b grille du passage Verdeau, comme Jeanty Sarre cl Chnrpentier passage du Saumon, sautèrent par dessus H s'enfuirent dans le passage. Mais l'autre grille élnii fermée, el, comme à Jeanty Sarre et h Cliurnciilier. Ii* temps leur manquai! pour l'escalader. D'ailleans il* entendaient les soldais venir des deus cOtés. Il v ,iv.nît dans un recoin à l'entrée du passage quelques planclir> qui servaient A la fermeture d'une échoppe el qtif l'échoppier avait l'habitude de déposer là. Ils se Lbiltirent sous ces planches.
Les soldats, qui avaient pris la barricade, après avoir fouillé les rues, songèrent à* fouiller lé passage, ils escaladèrent les grilles, eux aussi, cherchèrent partout avec des lanternes, et ne trouvèrent rien. Ils s*en allaient, quand Fun d'eux aperçut sous les planches le pied d'un des trois malheureux qui dépassait le bord.
On les tua tous trois sur pince à coups de bayonnettes.
Ils criaient : — Tuez-nous tout de suite! Fusilleznous! Ne nous faites pas languir.
Les marchands des boutiques voisines entendaient ces cris, mais n'osaient ouvrir leurs portes ni leurs fenêtres, de peur, disait l'un d'eux le lendemain, qiCon ne leur en fU autant.
L'exécution terminée, les bourreaux laissèrent les trois victimes gisantes dans une mare de sang sur le pavé du passage. L'un de ces malheureux n'expira que le lendemain à huit heures du matin.
Personne n'avait osé demander grâce; personne n'osa porter secours. On le laissa mourir là.
Un des combattants de la barricade de la rue Beaubourg eut moins de malheur.
On le poursuivait. Il se jeta dans un escalier, gagna un toit, et de là un couloir qui se trouva être le corridor d'en haut d'un hôtel garni. Une clef était à une porte. Il ouvrit hardiment et se trouva face à face avec un homme qui allait se coucher. C'était un voyageur fatigué qui était arrivé le soir même à cet hôtel. Le fugitif dit au voyageur : — Je suis perdu, sauvez-moi! et lui expliqua la chose en trois mots. Le voyageur lui dit : — Déshabillez-vous et couchez-vous dans mon lit. Puis
18Ï HISTOIRE DIN CIIIME.
il ailuma un ciëfiicel se mit à fumer paisîWpi Comme l'homme de la barricada v(>nait de se cou OD fiappn à la porte. C'fïtaiciit les soldnls (jui fotiiUaîenl la maison. Aux qacstions qu'ils lui Qrenl, le Toyageor montr.i le lit et dit : — Nous ne sommes que dem >cL , Noussoiiimcs arriffis tantôt. Je funtG mon cigare, et nioa , fr^re dort. Le gnrçon d'IiOtel, queslioiiii^. confirma lis dires du voyageur, les soldats s'en all^i*ent, el personne ne fut fusillt!.
Disou9-li?, lesanldnls victorieux tui>rent moins que II' veille. On ne massacra |iiis tonl dans les banicad» prises. L'ordre aviitt l'IiÎ donné ce jour-là de faired» prisonniers. Un pnt croire mf'me à une certnrne huui»nilé. QuVtail celte liumanlEci? Nous Talions voir.
A onze heures du soir, tout élail fini.
On arrùla tous ceux qu'on trouva dnns les rue^ «rn(!cs, comliallants ou non, on flt ouvrir les cabarets ri les cafés, on touilla force maisons ; ou pril tous ta liommes qu'on y trouva, np laissant qtie les femniMft les enfants. Deux régiments formés en cari'é emmenèrent pôle mêle tous ces prisonniers. On les condaisil aux Tuileries, et on les enferma dans In vaste cave sitoêo sous la terrasse du bord de l'eau.
Kn entrant dans cette cave, les prisonniers se seolireiil rassures. Ils se rappeli5rent qu'en juin 1818 les insurgés avaient élé renfermés là en gi-aml nombre ei plus tard transportés. Ils se dirent qu'eux aussi, saos doute, ils seraient Iraiispoilés ou traduits devant les conseils de guerre, et qu'ils avaient du temps devaul eux.
Ils avaient soif. Beaucoup d'entre eux se batlaieol depuis le malin, et rien ne rend la bouche aride commf
de déchirer des cartouches. Ils demandèrent à boire. On leur apporta trois cruches d'eau.
Une sorte de sécurité leur vint tout à coup. II y avait parmi eux d'anciens transportés de juin qui avaient déjà été dans cette cave et qui leur dirent : — En juin on n'a pas eu tant d'humanité. On nous a laissés trois jours et trois nuits sans boire ni manger.
Quelques-uns s'enveloppèrent dans leurs paletots ou leurs cabans, se couchèrent et s'endormirent. A une heure après minuit un grand bruit se fit au dehors, des soldats portant des torches parurent dans les caves, les prisonniers qui dormaient se réveillèrenten sursaut, un officier leur cria de se lever.
On les fit sortir pêle-mêle comme ils étaient entrés. A mesure qu'ils sortaient, on les accouplait deux prir deux au hasard, et un sergent les comptait à haute voix. On ne leur demandait ni leurs noms, ni leuj^ professions, ni leurs familles, ni qui ils étaient, ni d'où ils venaient; on se conlenlaitdu chiffre. Le chiffre suffisait pour ce qu'on allait faire.
On en compta ainsi trois cent trente-sept.' Une fois comptés, on les fit ranger en colonne serrée, toujours deux par deux et se tenant par le bras. Ils n'étaient pas liés, mais des deux côtés de la colonne, à droite et à gauche, ils avaient trois files de soldats emboîtant le pas, et fusils chargés, un bataillon en têle, un bataillon en queue. Ils se mirent en marche serrés et enveloppés par cet encadrement mouvant de bavonnettes.
Au moment où la colonne s'ébranla, un jeune étudiant en droit, un blond et pâle Alsacien de vingt ans, qui était dans leurs rangs, demanda à un capitaine qui marchait près de lui l'épée nue :
— Où alioiis-iious?
L'officier ne répondit pas.
Soitis (les Tuileries, ils tournèrent â droite et suivirent le quai jusqu'au pont de la Concorde. Ils traversèrent le ponf de la Concorde et prirciiL encore â droite. Ils passfTSDt ainsi devant l'esplanadt; dc:>> liivaliJtfjd atlelgnirent le «juaî désert du Gros-Caillou.
Ils «liaient, nous venons de le dire, Irois cent Ireiilfsept, et, comme ils allaient deui par deux, il y en avait un, le dernier, qui marchait seul. C'titait tin des plut liardis combatlauts île la rue Pa^evin, ami de Lccorol« miner. Le hasard fit que le sergent qui était placé en serre-file à cdlë de lui était » son pays •■. Bn pastaiit devant un réverbère ils se reconnurent. Ils écliongèrcni rapidement quelques paroles à toix basse.
— Où allons-nous? dit le prisonnier.
— A l'École inililairc.rc^ponditle sergent. Et iUjotiL-i; — Ah! mon pauvi'e garçon 1
l'uis il se tint à distiince du prisonnier.
Connne la colonne unissait là, il y avait un cerlain intervalle entre le dernier rang des soldats qui faisaieiil la haie et le premier rang du pelotoo qui fermait le cortège.
Comme ils arrivaient à ce boulevard désert du Gros- Caillou dont nous venons de pai-Ier, le sei^ent se rapprocha vivement du prisonnier et lui dit vile el
— On n'y voit pas clair. C'est un endroit noir A gauche il y a des arbres, (iagne au large I
— Mais, dit le prisonnier, on va tirer sur moi.
— On te manquera.
— Mais si l'on me lue?
— Ce ne sera pas pire que ce qui t attend.
Le prisonnier comprit, serra la main du sergent, et, profitant de l'intervalle entre la haie et Tarriëre-garde, d'un bond il se jeta hors de la colonne et se perdit dans l'obscurité sous les arbres.
— Un qui se sauve! cria TofQcier qui commandait le dernier peloton. Halle! Feu!
La colonne s'arrêta. Le peloton d'arrière-garde ûtfeu au hasard dans la direction que le fuyard avait prise, et, comme le sergent Tavait prévu, le manqua. En quelques instants Tévadé avait atteint les rues qui avoisinent la manufacture des tabacs et s*y était enfoncé. On ne le poursuivit pas. On avait une besogne plus pressée.
Et d'ailleurs, le débandage eût pu se mettre dans les rangs, et pour en reprendre un, on risquait de faire échapper les trois cent trente-six.
La colonne continua son chemin. Arrivés au pont dMéna, on tourna à gauche, et Ton entra dans le Champdc-.Mars.
Là on les fusilla tous.
Ces trois cent trente-six cadavres furent du nombie de ceux qu'on porta au cimetière Montmartre, et qu'on y enterra la tête dehors.
De cette façon leurs familles purent les reconnaître. On sut qui ils étaient, après les avoir tués.
Il y avait dans ces trois cent trente-six victimes beaucoup de combattants des barricades des rues Pagevin et liambuteau, de la rue Neuve-Snint-Eustache et de la porte Saint-Denis. Il y avait aussi une centaine de passants qu*on avait pris là parce qu'ils y étaient et sans savoir pourquoi.
Au reste, disons-le tout de suite, les exécutions en
masse, fi partir du 'A, se renouvelèrent presque toutes les nuits. Celait parfois au Champ-de Mai-s, parrois i la préfecture de police, (itieUiiiefois tlan.s les deai endroits à la fois.
Quand les prisons «■[aient pleines, M. de Maiipas (lisait : — Fusillez! Les fusillades de la préfecture se l'alsnîent tantôt dans la cour, UinlOl rue de Jérnsnlem. Les malbeureui f]u'on fusillait élaienl adossés au uiur qui porte les ,'ifl1ches de spectacle. On avait choisi ci-t endroit parce qu'il touclie à l't^gout et que le san^f coulait tout de suite, et iaissiiit moins de traces. Le tcudrcdi 3, on fusilla prùs de cet (^;i;out de la rue de i^nissleui cenlcimiunnle prisonniers. Quelqu'un' me disaih — Le loudemaiu malin, j'ai passé là, on in"a montré l'endroit, j'ai fouillt; eiitre les pavésavec )>i pointe de ma l)0tlc et j'ai remue' la boue. J'ai trouvé le sang.
Ce mot est toute l'histoire du coup d'Ëtat et sera toiilc l'hisloire de Louis Bounpnrle. Remuer ccllo boue. vous trouverez le sang.
Que ceci donc soil acquis ù l'histoire:
Le massacre du boulevard eut ce prolongement iufAme, les exécutions secrètes. Le coup d'État, après avoir été sauvage, redevint mystérieux. Il passa ilu meurtre effronté eu plein jour au meurtre masqué, la nuit.
Les lémoigjiages abondent.
Esquiros, caché au Gros-Caillou, entendait toutes les nuits les fusillades du Champ-de- Mars.
Chambollc, à Mazas, la deuxième nuit de son arrivée, entendit, de minuit à cinq heures du malin, de lelles décharges qu'il crut ta prison alLiquéc.
1. 1.C m.irquis S:iri'aiin de MotitroiTior, psn'iit ilo mon fiirc *ln^
Comme Montferrier, Desmoulins conslata le sang enlre les pavés dans la rue de Jérusalem.
Le lieutenant-colonel Gaillaud, de l'ancienne garde républicaine, passe sur le Pont-Neuf, il voit des sergents de ville, le mousqueton à Tépaule, viser les passants; il leur dit : — Vous déshonorez Tuniforme. On Tarrête. On le fouille. Un sergent de ville lui dît : — Si nous trouvons une cartouche sur vous, nous vous fusillons. On ne trouve rien. On le mène à la préfecture de police, on l'enferme au dépôt. Le directeur du dépôt vient et lui dit: — Colonel, je vous connais bien. Ne vous plaignez pas d'être ici. Vous êtes confiée ma garde. Félicitez-vous-en. Voyez vous, je suis de la maison, je vais et je viens, je vois, j'entends, je sais ce qui se passe, je sais ce qui se dit, je devine ce qui ne se dit pas. J'entends de certains bruits la nuit, je vois de certaines traces le malin. Moi, je ne suis pas méchanL Je vous garde, je vous escamote. Dans ce moment-ci, soyez content d'être avec moi. Si vous n'étiez pas ici, vous seriez sous terre.
Ln ancien magistrat, le beau-frère du général Le FIO), cause, sur le pont de la Concorde, devant le perron de la Cbambre, avec des officiers; des gens de police
l'accostent : — Vous embauchez l'armée. 11 se récrie, on le jette dans un liacre et on le mène à la préfecture de police. Au moment d'arriver, il voit passer sur le quai un homme en blouse et en casquette, jeune, poussé à coups de crosse par trois gardes municipaux. A la coupure du parapet, un garde lui crie : — Entre là. L'homme entre. Deux gardes le fusillent dans le dos. Il tombe. Le troisième garde l'achève d'un coup de fusil dans l'oreille.
e 13, les massacres n'étaient pas eiicoi-e flnîs. I.C Il de ce jour-là, au crépuscule, un passant solitaire ijui ongeait la rue Saint-Honoré tit cheminer enirc deux haies de cavnliers trois Tourgoiis pesamment ctiargiSs. On pouvait suivre ces fourgons à la trace tlu sang n tombait. Ils venaient du Cbamp-de-Marset allaienl uu cimetière Montmai-lre. lis éiaicut pleins de cadavres.
Tout danger étant passé, tout scrupule disparut. Les gens prudents et sages purent avouer le coup d'Élat, on se laissa afficher.
Voici l'affiche :