‹ Histoire d'un crimeChapitre 6 sur 63 · LE DEDANS DE L'ELYSÉE · texte numérisé non relu

LE DEDANS DE L'ELYSÉE

Puis Morny avait parlé de Mazas ; — qu'il y avait six cents hommes de garde républicaine dans la cour; tous hommes choisis, et qui, attaqués, se défendraient jusqu'à la dernière extrémité; — que les soldats accueillaient les représentants arrêtés avec des éclats de rire, et qu'ils étaient venus regarder Thiers « sous le nez » ;

— que les officiers éloignaient les soldats, mais avec ménagement et « une sorte de respect»; — que trois prisonniers étaient « au grand secret » : Greppo, Nadaud et un membre du Comité socialiste, Arsène Meunier. Celui-ci occupait le n<» 32 de la sixième division. A côté, au n» 30, il y avait un représentant de la droite, qui ne faisait que crier et gémir; ce qui faisait rire Arsène Meunier; — et ce qui fit rire Louis Bonaparte.

Autre détail. Quand le fiacre amenant M. Baze était entré dans la cour de Mazas, il y avait eu un choc contre la porte, et la lanterne du fiacre était tombée à terre et s'était brisée. Le cocher, consterné de l'avarie, se lamentait. Qui paiera cela? criait-il. Un des agents qui étaient dans la voiture avec le questeur prisonnier, avait dit au cocher : — Soyez tranquille. Parlez au brigadier. Dans les affaires comme celle-ci, quand il y a de la casse, c'est le gouvernement qui paie.

Et Bonaparte avait souri et dit dans sa moustache :

— C'est juste.

Un autre récit de Morny l'amusa encore. C'était la colère de Cavaignac en entrant dans la cellule de Mazas. Il y a, à la porte de chaque cellule, un trou appelé lunette, par où les prisonniers sont guettés à leur insu. Les gardiens avaient observé Cavaignac. Il avait commencé par se promener les bras croisés; puis, l'espace étant trop restreint, il s'était assis sur l'escabeau de 1 a

cellule. Ces escalieaui sont d'élroi tes planclietles portées sur trois pieds convergents qui percent le platena au centre, et y font une saillie; de sorte qu'on y est mal assis. Cavaignac s'était dresst! et avait d'un coup de pied envoya l'oscabeau à l'autre bout de la cellule. Puis, furieux et jurant, il avait cassé d'un coup de poing la petite table de quinze pouces sur douze qui est, avec l'escabeau, le seul raouble du cachot.

Ce coup do pied et ce coup de poing égayaient Louis Bonaparte.

— Et Maupas a toujours peur, dit Morny. Ceci fît rire encore Bonaparte.

Morny, son rapport fait, s'en alla. Louis Donaparle entra dans une chambre voisine; une femme l'y attendait. Il parait qu'elle venait supplier pour quelqu'un. Le docteur Couneau entendit ces paroles expressives : — Madame, je vous passe vos amours; passez-moi mes haines.

M.Mérimée était naturellement vil; lui en vouloir.

Quant à M. de Morny, c'est autre chose, il valait mieux; il y avait en lui du brigand.

M. de Morny était courageux. Brigandage oblige.

M. Alériuiée s'est douné ùtortpouruu des confidents du coup d'État, il n'y avait pourtant pas de quoi se vanter.

Mais la vérité c'est que M. Mérimée n'était confident de rien. Louis Bonaparte n'avait pas de confiance inutile.

Ajoutons qu'il est peu probable, malgré quelques indices contraires, que M. Mérimée fût à l'époque du 2 décembre en relation directe avec Louis Bonaparte.

1 ne vint que plus tard. Mérimée d'abord ne connut [ac Morny.

Uoiny et Mérimée furent tous deux de l'intimité de S différemment. On peut croire Morny, et

non Mérimée. Morny était dans les grands secrets, Mérimée dans les petits. Les cours d*amour étaient sa Tocation.

Les familiers de l'ÉIysée étaient de deux sortes : les affidés et les courtisans.

Le premier des affidés, c'était Morny; le premier — ou le dernier — des courtisans, c'était Mérimée.

Voici ce qui fit la « fortune » de M. Mérimée.

Les crimes ne sont beaux que dans le premier moment; ils se fanent vite. Ce genre de succès manque de durée; il importe d'y ajouter promptement quelque chose.

Il fallait à l'Élysée un ornement littéraire. Un peu d'académie ne messied pas à une caverne. M. Mérîmc^ était disponible. 11 était dans sa destinée de signer : h Fou de rimpèratrice. Madame de Montijo le présenta h Louis Bonaparte qui l'agréa, et qui compléta sa cour par ce plat écrivain de talent.

Cetie cour était une collection; étagère de bassesses; ménagerie de reptiles ; herbier de poisons.

Outre les affidés, qui étaient pour le service, et les courlisans, qui étaient pour Tornement, il y avait les auxiliaires.

Certaines occasions voulaient du renfort; quelquefois c'étaient des femmes : l'escadron volant.

Quelquefois des hommes : Saint-Arnaud, Espinasse« Saint-Georges, Maupas.

Quelquefois ni hommes ni femmes: le marquis de G.

Cet entourage était remarquable.

Disons-en quelques mots.

il y avait Vieillard le précepteur, athée de la nuance catholique, bon joueur de billard.

Page 1