LES FAMILIERS
Vieillard était un narrateur. Il racontait en souriant ceci : Vers la fin de 1807, la reine Hortense qui habitait volontiers Paris, écrivit au roi Louis qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans le voir, qu'elle ne pouvait se passer de lui, et qu'elle allait arriver à la Haye. Le roi dit : « Elle est grosse. » 11 fit venir son ministre Van Maanen, lui montra la lettre de la reine, et ajouta : « Elle va arriver. C'est bien . Nos deux tîhambres communiquent par une porte; la reine la trouvera murée.» Louis prenait son manteau royal au sérieux, car il s'écria : « Le manteau d'un roi ne sera pas la couverture d'une catin. » Le minisire Van Maanen, terrifié, manda la chose à l'empereur. L'empereur se mit en colère, non contre Hortense, mais contre Louis. Nonobstant Louis tint bon; la porte ne fut pas murée, mais Sa Majesté le fut; et quand la reine vint, il lui tourna le dos. Cela n'empêcha pas Napoléon III de naître.
Un nombre convenable de coups de canon salua cette naissance.
Telle était l'histoire que, dans l'été de 1840, à Saint- Leu-Taverny, dans la maison dite la Terrasse, devant témoins, dont était Ferdinand B., marquis de la L., camarade d'enfance de l'auteur de ce livre, racontait M. Vieillard, bonapartiste ironique, dévoué sceptique.
Outre Vieillard, il y avait Vaudrey, que Louis Bonaparte fit général en même temps qu'Espinasse. En cas. Un colonel de complots peut être un général de guetapens.
Il y avait Fialin, le caporal duc.
Il y avait Fleury, destiné à la gloire de voyager à côté du czar « sur une fesse ».
Il y avait Lacrosse, libéral passé clérical, un de ces
conservateurs qui poussent Tordre jusqu'à rembaumement et la conservation jusqu'à la momie. Plus tard sénateur.
Il y avait Larabit, ami de Lacrosse, tout aussi domestique et non moins sénateur.
Il y avait le chanoine Coquereau, Tabbé de la Belle- Poule, On sait la réponse qu'il fit à une princesse lui demandant : Qu'est-ce que ceslque rÉlyséefllpdiVSiiiqu*on peut dire à une princesse ce qu'on ne dirait pas à une femme.
Il y avait Hippolyte Fortoul ; de l'espèce des grimpeurs, ayant la valeur d*un Gustave Planche ou d'un Philarète Chasles quelconque, grimaud littéraire devena ministre de la marine, ce qui ût dire à Déranger : Ce Fortoul connaU tous les mâts, y compris le mât de cocagne.
11 y avait des Auvergnats. Deux. Ils se haïssaient. L'un avait surnommé l'autre « le Chaudronnier mélancolique ».
Il y avait Sainte-Beuve, homme distingué et inférieur, ayant Tenvie pardonnable à la laideur. Un grand critique comme Cousin est un grand philosophe.
Il y avait Troplong, qui a eu Dupin pour procureur elque Dupin a eu pour président. Dupin, Troplong; les deux profils du masque posé sur le front de la loi.
11 y avait Abbatucci; une conscience qui laissait tout passer. Aujourd'hui une rue.
Il y avait Ta bbé M., plus tard évoque de Nancy, lequel soulignait d'un sourire les serments de Louis Bonaparte.
Il y avait les habitués d'une loge fameuse de l'Opéra, Montg***et Sept***, mettant au service d'un prince sans scrupule le côté profond des hommes légers.
LES FAMILIERS. iO
II y avait Romieu. Silhouette d'ivrogne derrière un spectre rouge.
II y avait Malitourne, pas mauvais ami, obscène et sincère.
Il y avait Cuch***, dont le nom faisait hésiter les huissiers à la porte des salons.
Il y avait Suin, homme de bon conseil pour les mauvaises actions.
Il y avait le docteur Yéron, lequel avait à la joue ce que les autres hommes de TÉIysée avaient au cœur.
II y avait Mocquart, ancien joli homme à la cour de Hollande. Mocquart avait des romances dans ses souvenirs. Il pouvait, parràge,et peut-être autrement, être le père de Louis Bonaparte. II était avocat. Il avait eu de l'esprit vers 1829, en môme temps que Romieu. Plus tard il avait publié quelque chose, je ne sais plus quoi, qui était solennel et in-quarto, et qu'il m'avait envoyé. C'était lui qui, en mai 18/i7, était venu, avec le prince de la Mobkowa, m'apporter la pétition du roi Jérôme à la Chambre des pairs. Cette pétition demandait la rentrée en France de la famille Bonaparte bannie; je Tai appuyée : bonne action et faute que je referais encore.
Il y avait Billault; une ressemblance d'orateur, divaguant avec facilité et se trompant avec autorité, réputé homme d'État. Ce qui constitue l'homme d'État, c'est une certaine médiocrité supérieure.
Il y avait Lavalelte, complétant Morny et Walewski.
11 y avait Bacciochi...
D'autres encore.
C'est sous l'inspiration de cet entourage intime que, pendant sa présidence, Louis Bonaparte, sorte de
30 HISÏOIRK D'UN CRIME.
Machiavel hollandais, s'en allait ici et là, à la Chambre et ailleurs, à Tours, à Ham, à Dijon, nasillant d'un air endormi des discours pleins de trahison.
L'Elysée, si misérable qu'il soit, tient de la place dans le siècle. L'Elysée a engendré des catastrophes et des ridicules.
On ne peut le passer sous silence.
L'Elysée fut dans Paris le coin inquiétant et noiri Dans ce lieu mauvais on était petit et redoutable. On était en famille, entre nains. On avait cette maxime : jouir. On vivait de la mort publique. Là on respirait de la honte, et Ton se nourrissait de ce qui tue les autres. C'est là que se construisait avec art, intention, industrie et volonté, l'amoindrissement de la France. Là travaillaient, vendus, repus et complaisants, des hommes publics, lisez : prostitués. On y faisait, nous Tavons indiqué, jusqu'à de la littérature : Vieillard était un classique de 1830 , Moruy créait Choufleury , Louis Bonaparte était candidat à l'Académie. Lieu étrange. L'hôtel de Rambouillet s'y mêlait à la maison Bancal. L'Elysée a été le laboratoire, le comptoir, le confessionnal, l'alcôve, l'antre du règne. L'Elysée prétendait gouverner tout, même les mœurs, surtout les mœurs. 11 a mis le fard sur le sein des femmes en même temps que la rougeur sur la face des hommes, il donnait le ton à la toilette et à la musique. Il a inventé la crinoline et Topcrelte. A TÉIysée, une certaine laideur était considérée comme élégance ; ce qui fait le visage ûer y était raillé comme ce qui fait l'àme grande; c'est à rÉlysée qu'a été conspué l'os Iwm'mi sublime dedU; c'est là qu'ont été, pendant vingt ans, mises à la mode toutes les bassesses, y compris la bassesse du front.