Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;
Petit André est un enfant de la ville, il a eu pour frère de lait petit Jean qui habite les champs.
Il se trouve que tous deux s’amusent volontiers à crayonner sur les murs avec un morceau de charbon.
Tous deux approchent de leur onzième année.
Est-ce au lait de leur mère nourricière commune qu’ils doivent cette tendance à salir les murailles, ou à une cause fortuite? Je n’essayerai pas de résoudre la question-, ce que je constate, c’est quhls ont chacun cette manie.
Le père du petit André est un professeur distingué qui a eu l’honneur de voir quelques-uns de ses travaux couronnés par l’Académie. Le père du petit Jean est jardinier de son
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
état , treillageur et même un peu charpentier à l’occasion , et cependant, tous ces états réunis lui permettent à peine de nourrir sa famille , qui se compose, il est vrai, de six enfants : quatre garçons et deux filles , sans compter sa mère et sa femme.
Le père du petit André s’appelle Mellinot. Petit André est fils unique, et, en sus de ses appointements comme pro" fesseur, M. Mellinot possède une certaine fortune patrimoniale et donne des répétitions qui lui sont fort bien payées, de sorte que M. Mellinot est dans l’aisance , qu’il reçoit ses amis à dîner une fois par semaine et mène une existence qu’aucun souci ne vient troubler. Il est aimé, considéré, d’humeur douce, homme d’ordre et amplement pourvu d’excellents principes sur toute matière.
Mme Mellinot est la digne compagne de ce digne homme et ne suppose pas qu’il puisse exister au monde une intelligence supérieure à celle de son époux -, aussi, n’est-il pas un jour où elle ne jette un regard d’attendrissement mêlé d’une certaine fierté sur le cadre doré qui entoure les quatre ou cinq médailles et la palme académique décernées à M. Mellinot, auquel il ne manque plus que la croix de chevalier de la Légion d’honneur pour être au comble de ses vœux et pour que Mme Mellinot se considère comme la plus heureuse des femmes.
Quant au père du petit Jean, comme jardinier, il répond au nom de papa Ricin, comme treillageur et charpentier, à celui de Pas-commode • mais son vrai nom est Loupeau , natif de Boissy-Saint-Léger.
Or, Loupeau est un rude travailleur, mais d’humeur assez difficile et qu’il est prudent de ne pas contrarier.
Il n’y a pas grand’chose à dire de sa femme, Euphrasie Loupeau, si ce n’est qu’elle est mère de six enfants, venus à peu près à quinze ou dix-huit mois d'intervalle et nourrice de trois ou quatre nourrissons bien portants*
DEUX FRÈRES DE LAIT ET UN CHAT
Pendant la belle saison, M. et Mmc Mellinot et petit André s’en vont parfois passer la journée du dimanche dans les bois de la Grange, en s’arrêtant chez la mère Euphrasic Loupeau, à laquelle on laisse quelques nippes pour ses enfants, un pâté ou un morceau de viande rôtie et une bonne bouteille de vin en échange d’un goûter de galette et de laitage ; puis les Mellinot s’en vont dîner au joli village d’Yères, d’où l’omnibus les ramène à Villeneuve-Saint-Georges pour prendre le chemin de fer et rentrer chez eux vers onze heures du soir.
Petit André et petit Jean, soit sympathie naturelle, similitude de goût, ou parce qu’ils ont sucé le même lait, sont très bons amis, et souvent petit Jean est emmené par les Mellinot dans les bois de la Grange avec sa sœur aînée, jusqu’à la brune, où le frère et la sœur s’en retournent à Boissy- Saint-Léger.
Dans la tête des enfants , il passe bien des idées dont les parents ne se soucient guère, et ils ont grandement tort.
Donc, les deux frères de lait, dans ces promenades sous bois, ne s’entretiennent d’autre chose, sinon de dessin, de bonshommes, de chevaux, de voitures, de maisons.
Naturellement, André ne manque pas d’apporter les images qu’il a faites pendant la semaine , copies très naïves de méchantes gravures, de soldats, de palais fantastiques, et Jean, émerveillé, demande du papier et un bout de crayon pour en faire autant ; ce qu’ André lui octroyé de bon cœur. A son tour, le dimanche suivant, Jean montre ses essais; mais le petit n’a pas de modèles, et, dans quelque coin de la maison , en cachette de papa Ricin qui n’admettrait pas que son héritier salît une feuille de papier sur laquelle on peut faire un mémoire de travaux, il crayonne quelque chose que veut bien corriger André, car André tient de son père, probablement, le goût du professorat; puis il vit au centre des arts et est parfois conduit aux expositions, le jeudi.
Si Ton s’assied sur l’herbe. M. Mellinot daigne entre temps jeter un coup d’œil sur les œuvres d’André et de Jean*, mais, quoique M . Mellinot ne soit rien moins qu’artiste , il constate avec une satisfaction bien naturelle que le talent précoce de son fils est évidemment supérieur à celui de son frère de lait.
Un de ces dimanches cependant, un ami du professeur s’était joint aux promeneurs. Nous devons avant tout faire connaître ce nouveau personnage en peu de mots.
M. Majorin est un homme grand, sec, à la barbe grisonnante, vêtu toujours de la même façon *, savoir: d’un ample paletot noir qui semble suspendu à un portemanteau, d’un pantalon étroit et de guêtres de couleur claire. En hiver, son chef est coiffé d’un chapeau melon à larges bords et, en été, d’un feutre mou, gris. Son linge est toujours immaculé, et sous son col rabattu , est nouée une cravate de foulard blanc. M. Majorin a l’apparence d’un homme distrait et ne prend part à la conversation qu’autant qu’elle sort des banalités.
D’ailleurs, s’il parle, il a la déplorable habitude d’exprimer librement sa pensée sans ménagements, sans se préoccuper de savoir s’il froisse la susceptibilité de ses auditeurs. Aussi le craint-on un peu, et si M. Mellinot le considère comme un ami précieux parce que, dans sa carrière de professeur, ses avis lui ont été fort utiles, Mrae Mellinot le redoute comme un de ces originaux gênants qui, sans crier gare, jettent un caillou dans une mare et vous éclaboussent.
Donc, ce dimanche, en prenant le frais sous un beau chêne, M. Mellinot, assis sur la fougère, écoutait Mrae Mellinot qui lui faisait part de difficultés survenues entre sa cuisinière et elle le matin, avant le départ. M. Majorin, étendu tout de son long, regardait le ciel bleu à travers la feuillée dorée par le soleil, ce qui est toujours un spectacle nouveau, — tandis que la sœur de Jean cherchait des frai
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ses et que les deux frères de lait parlaient avec vivacité à quelques pas.
« Ce n’est pas comme ça que ça se fait, disait André.
— Mais je l’ai vu ! répondait Jean qui semblait sortir de son rôle d’élève et entrer en pleine rébellion.
— Voyons, dit enfin André, — qui ne pouvait évidemment convaincre Jean, — papa! n’est-ce pas qu’on ne fait pas un chat comme ça ?
— Montrez-moi cela, » dit le père; et André remit à M. Mellinot un morceau de papier chiffonné sur lequel était tracé le croquis ci-dessous (fig. i).
« C’est un chat à deux pattes, si on veut que ce soit un chat. Et qu’est-ce donc qui lui pousse sur la tête ?
— C’est sa queue, répondit Jean, timidement.
— Oh! dit M. Majorin sortant de sa rêverie, voyons cela? »
M. Majorin regarda attentivement et le chat et petit Jean, si bien que celui-ci rougissait, baissait la tête et ne savait absolument que faire de ses mains qui l’embarrassaient prodigieusement.
Fig. 1. — Dessin de petit Jean.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
« Quel âge as- tu ? fit M. Majorin.
— Onze ans à la Toussaint, m’sieu !
— Vas-tu à l’école?
— Oui, m’sieu, quand papa ne m’emmène pas pour ramasser les mauvaises herbes dans les jardins des bourgeois.
— T’apprend-on à dessiner à l’école ?
— Non, m’sieu, on nous fait faire tant seulement des ronds et des carrés.... pas souvent.
— Et cela t’amuse-t-il de faire des ronds et des carrés ?
— Pas beaucoup.
— Tu aimes mie-ux dessiner des chats ?
— Oui, m’sieu.
— Où as-tu dessiné celui-là ?
— A la porte de la maison où j’étais assis.
— Et que faisait-il là, ce chat ?
— Il tournait comme ça, cherchant queuque chose.
— Et tu l’as prié de s’arrêter devant toi pour faire son portrait ?
— Oh non, m’sieu, y n’aurait pas voulu.
— Alors comment as-tu fait pour le dessiner ?
— J’ai regardé: y venait devers moi tout doucement, comme pour me demander à manger, parce que j’étais en train de goûter ; et il avait l’air si drôle , si drôle , comme une personne naturelle. J’ai bien regardé sans rire, parce que les chats, ça n’aime pas qu’on rie d’eux. J’ai bien regardé et y m’regardait aussi, lui; alors, j’ai pris un papier dans ma poche et le crayon que m’a donné André. Mais quand le chat a vu ça, y s’en est allé. Alors, je me suis bien rappelé comme il avait l’air drôle et j’ai dessiné sur le papier.
— Mais tu sais bien que les chats ont quatre pattes ? »
Jean ne répondait pas.
« Pourquoi n’en as-tu dessiné que deux ?
DEUX FRÈRES DE LAIT ET UN CHAT
— Dame, m’sieu , j’ai pas fait attention, j’ai pas vu les autres.
— Viens m’embrasser !... »
Si cette brusque conclusion surprit Jean , elle étonna bien davantage M. et Mme Mellinot.
« Veux-tu me donner ton chat? reprit M. Majorin.
— Oh! oui, m’sieu, j’en frai d’autres. »
M. Majorin était visiblement ému. On reprit la promenade, et les enfants s’en allèrent courir sous bois.
et Si j’avais eu un garçon comme ce petit! dit presque involontairement M. Majorin après un long silence.
— Est-ce parce qu’il a dessiné un chat à deux pattes avec un plumet sur la tête, que vous formulez ce souhait? riposta M. Mellinot.
— Non, mais parce qu’il est né observateur, et que cette qualité ou cette faculté , si vous voulez , permet d’aller loin et surtout d’éviter bien des sottises.
— Je ne vois pas, à vous dire vrai, en quoi dessiner un chat à deux pattes...
— Non, vous ne voyez pas, ou plutôt, vous, comme tant d’autres, n’avez jamais vu. . . que par les yeux de gens qui ne savent pas voir.
« Pour vous, un chat est un félin à quatre pattes, muni d’une queue , de deux oreilles saillantes et mobiles et de moustaches. Si on omet de vous montrer partie de cet inventaire, vous n’admettez pas que ce soit un chat. Le petit ne se soucie guère de cela} il n’a pas vu un tas de mauvaises images prétendant représenter des chats complets , il voit un chat dans une certaine attitude qui le frappe, il saisit les linéaments principaux qui caractérisent cette attitude. Ce petit, assis, ne voit pas le dos de la bête, que lui cache la tête, et cette queue lui apparaît, sans plans intermédiaires. Son attention n’est pas attirée sur les pattes de derrière que lui cachent presque entièrement celles de devant, il ne voit
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ni le ventre , ni les flancs. Son œil a saisi en quelques secondes les traits généraux, la physionomie de l’animal, et sa main malhabile a rendu ce que ses yeux avaient communiqué à son entendement.
« Ah ! petit Jean pourrait être un grand artiste !
— Peut-être ! si le bonhomme Loupeau pouvait consacrer une vingtaine de mille francs à lui enseigner le dessin et à l’entretenir à l’École des Beaux-Arts.
— Oui, reprit en s’animant M. Majorin, s’il pouvait consacrer une vingtaine de mille francs à faire perdre à cet enfant ses qualités naturelles, le don précieux qu’il possède sans le savoir, mais à la condition d’en consacrer quarante autres pour lui donner le temps de désapprendre ce que l’on enseigne dans vos écoles et de voir par lui-même.
— - Alors, il n’y a qu’à laisser faire, et petit Jean deviendra tout seul un grand artiste.
— Eh non !... c’est là le malheur. Il faut une instruction très complète, très étendue pour développer les qualités intellectuelles quelles qu’elles soient • il faut beaucoup travailler, mais non en tournant le dos au but final pour arriver dans les environs de vingt ou vingt-cinq ans à végéter dans la médiocrité ou à reconnaître que tout est à recommencer.
— Mon cher ami, la France possède assez d’artistes distingués et jeunes pour croire que ceux qui ont « reçu du ciel l’influence secrète » arrivent au but et ne lui tournent pas le dos comme vous le prétendez. D’ailleurs ce n’est pas de la pénurie d’artistes que nous souffrons ; il n’y en a que trop, et il n’est besoin d’encourager à le devenir tous ceux que certaines dispositions précoces font supposer, parfois à tort, aptes à s’ouvrir une brillante carrière. Je me défie des petits prodiges et, dans l’enseignement, je les ai trop souvent vus avorter pour ne pas faire toutes réserves à leur sujet. Voilà que vous prenez feu à propos d’un chat dessiné
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d’une certaine manière par un gamin de dix ans. N’est-ce pas un hasard qui l’a servi ce jour-là ? Est-il bien véridique dans son histoire d’observation ? N’a-t-il pas plutôt fait ce croquis d’après quelque charge d’artiste, crayonnée sur un mur ?
— Peut-être, » se contenta de répondre M. Majorin^ et en passa le reste de la soirée sans qu’il fût plus question de petit Jean et de son chat.