COMMENT M. MAJORIN PRIT UNE GRANDE RÉSOLUTION
Incontestablement M. Majorin passait à bon droit pour un original, car non seulement il n’aimait pas les sentiers battus, mais il préférait chercher son chemin tout à travers champs sans prendre garde aux ronces et aux fondrières. Aussi n’avait-il jamais été bien loin; mais il connaissait parfaitement le pays parcouru. Pour parler sans métaphore, M. Majorin n’était ni préfet, ni sénateur, ni député, ni magistrat assis ou debout, ni conseiller d’Etat, ni membre d’aucune académie; il était simplement directeur d’une usine des environs de Paris, et il consacrait ses heures de loisir à l’étude des sciences et des arts. Personne, mieux que lui, n’était au courant des connaissances modernes. Dessinateur habile, il passait les dimanches à courir les champs , à herboriser, à observer les terrains et à faire des croquis. Dans sa jeunesse, il avait beaucoup voyagé et possédait quantité de dessins qu’il ne montrait jamais, mais qui composaient au total une très intéressante
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collection sur les monuments, sur la géologie et les diverses branches de l’histoire naturelle.
C’était un philosophe que l’on eût pu croire disposé à la misanthropie, bien qu’il eût le cœur chaud*, mais il avait une telle horreur de la banalité que ses façons d’être semblaient souvent résulter d’un sentiment d’hostilité envers le genre humain.
Donc, quelques jours après la petite scène que nous avons racontée dans le chapitre précédent, de grand matin, M. Majorin, monté sur sa jument, se dirigeait vers la maison habitée par le père Loupeau à Boissy-Saint-Léger. Le jardinier -treillageur- charpentier mangeait la soupe, entouré de ses enfants, pendant que dame Euphrasie vaquait aux soins du ménage.
Après avoir attaché son cheval au dossier du banc de bois planté à côté de la porte, M. Majorin entra dans la salle, à la fois cuisine et chambre à coucher, et, s’asseyant sans plus de façons sur une chaise, dit au père Loupeau :
« Me reconnaissez- vous ?
— Ma fi, j’crois! vous n’êtes t’y pas le monsieur qui êtes venu avec not'bourgeois, M. Mellinot, dimanche passé?
— Parfaitement, je me nomme Majorin, et c’est moi qui dirige l’usine de l’Hay.
— Ah! oui.
— Je viens vous demander si vous voulez me confier votre garçon, le petit Jean?
— A vous dire vrai, monsieur, j’aime mieux que le garçon travaille avec moi que dans les usines. C'est pas sain, et le petit, plus il grandit et plus il peut m'aider, et puis, un enfant..., vous comprenez.... ça ne se prête pas comme un outil ; la mère n’aimerait pas ça.
— Il ne s’agit pas de tout cela; je ne prétends pas faire travailler le petit Jean dans l’usine, où nous n’admettons pas les enfants, mais l’avoir avec moi et l’instruire.... Je
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suis garçon, et je traiterai votre petit comme mon fils. Si, au bout de six mois , je reconnais que j’en puis faire quelque chose, je continuerai à me charger de son éducation; sinon, je vous le ramène. Ça vous va-t-il?
— Dame, monsieur, vous sentez, c’est tout de même pas ben prouvé , tout ce que vous me dites là. C’est pas la manière, sauf votre respect, de traiter les affaires; qu’est-ce que vous en voulez faire du petit?
— Eh! parbleu, l’instruire.
— Y s’instruira quasi bien assez à l’école.
— Allons donc! je vous offre de me charger d'élever Jean jusqu’à sa majorité, à mes frais, si, au bout de six mois, je reconnais qu’il peut profiter de cette éducation. En admettant que je meure avant sa majorité, eh bien! je m’engagerai, les six mûis d’épreuve révolus, à lui laisser * huit cents francs en rente sur l’État, soit un capital de vingt mille francs placés sur sa tête. Si je vis jusqu’à sa majorité, je lui aurai donné un état qui lui fera gagner largement sa vie. assez pour vous venir en aide dans votre vieillesse.... Qu’avez-vous à objecter à ceia?
— J’objecte rien, mais faut-y que je consulte!
— Et qui diable voulez- vous consulter?
— Dame! monsieur le maire, le notaire de Villeneuve’ Saint-Georges.
— Bêtises que tout cela! si vous voulez consulter quelqu’un, que ce soit un homme qui me connaît; consultez donc mon ami Mellinot, si vous voulez, mais ne fourrez pas là dedans des maires et des tabellions, ou prenez que je n’ai rien dit.
— Tout de même, monsieur, tout de même, M. Mellinot est un brave homme, et j’ai confiance; mais...
— Il n’y a pas de mais; je vous laisse cinq jours pleins pour réfléchir et consulter, ça vous regarde. Nous sommes le 1 1 juin, je vous attends le 16 avant dîner, à l’Hay, avec
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le petit Jean; vous me l’amènerez en carriole, je vous payerai le voyage et votre journée; si vous n’êtes pas avant six heures à l’Hay, eh bien! rien n’est fait. Allons, mon brave, bonjour.... »
Et M. Majorin se dirigeait vers la porte.
« Ah! au fait, dit-il, en revenant, il est entendu que, si vous me laissez le garçon, je vous ramènerai ou vous le ferai conduire deux fois par mois pour voir sa mère, ses frères et sœurs; il passera la journée avec vous; mais il devra toujours rentrer le soir à l’Hay. Bonjour! »
Pendant ce dialogue, la mère Euphrasie était restée les bras pendants, ne soufflant mot, mais de grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Quant à petit Jean, se faufilant vers la porte et regardant fixement M. Majorin pendant qu’il enfourchait sa bête :
« M’sieu, lui dit-il, moi, j’veux bien aller avec vous!
— Sois tranquille, mon garçon, mais si tu veux venir avec moi, ne parle pas, entends-tu bien, ne parle pas! »
Sitôt M. Majorin parti, la mère Euphrasie se mit à sangloter.
Nous avons dit que Loupeau n’était pas patient. Les propositions de M. Majorin le laissaient assez perplexe, mais les gémissements et les sanglots de sa femme, loin d’accroître ses incertitudes, semblèrent, au contraire, provoquer chez lui une détermination.
« Eh! la mère, dit-il à sa femme, qu’as -tu à braire comme ça? Est-ce qu’on veut le manger, ton petit? Si ce monsieur lui fait un sort, y a pas d’quoi se désoler. C’est pas un rien du tout, c’est pas un loup-garou, ce monsieur. Si c’est sa fantaisie, lui qui n’a pas d’enfants, d’en élever un pour lui donner un état, autant qu’ça tombe sur nous que sur d’autres.... J’irai à Paris voir demain M. Mellinot,
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et si m’dit que son ami est un brave homme, j’lui mènerai le p’tit, le jour dit. N’ie garderait-il que six mois, y a pas d’mal, il ne nous coûtera rien pendant c’temps-là , et il apprendra toujours queuque chose. »
Et là-dessus Loupeau s’en alla au travail.
Quand, le lendemain, en effet, Loupeau eut fait part à M. Mellinot de la proposition de M. Majorin, le professeur demeura pensif un bout de temps et laissa le jardinier se perdre dans des phrases sans fin.
« Pour vous donner un avis, père Loupeau, dit enfin M. Mellinot, il faut que j’écrive à mon ami et que j’aie de lui une réponse. Si je ne vous fais rien savoir, gardez votre petit Jean chez vous*, si je vous écris ou si je puis aller vous voir, ce ne sera que pour vous engager à vous rendre au désir de M. Majorin* bien entendu, dans l’un ou l’autre cas, vous agirez comme bon vous semblera. Je ne puis que vous donner un avis} vous êtes libre de le suivre ou de ne pas le suivre. »
En effet, sitôt Loupeau parti, M. Mellinot écrivit à M. Majorin la lettre suivante:
Cher ami ,
Le père Loupeau sort d'ici et m'a fait part de vos propositions , relativement à son fils , le petit Jean. Il me demande conseil ; mais pour lui donner un conseil , il faudrait savoir vos intentions au sujet de cet enfant; si donc vous ne me trouve^ pas indiscret , dites-moi en deux mots ce que vous en compte^ faire, ou plutôt vene% dîner demain avec nous , et nous en causerons.
Tout à vous.t
J. MF-LLINOYk
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Le lendemain, M. Mellinot recevait la réponse suivante :
L’Hay, 13 juin 18....
Je suis retenu ici , mon cher ami , et ne puis me rendre à votre cordiale invitation. Vous croye% peut-être à une lubie? Ce n' est pas cela. J'entends faire une expérience utile. La mine éveillée du petit Jean , -ses réponses et , puisqu'il faut tout dire , son croquis du chat , sur V authenticité duquel vous ave% émis des doutes , mais qui à mes yeux est sincère , m'ont mis dans la tête une idée que votre sagesse officielle vous fera probablement considérer comme folle , mais que je crois excellente.
Ce petit est doué , évidemment , d'une faculté d'observation peu commune; il regarde et se souvient. Eh bien , en dehors de cet enseignement dont je ne veux pas dire de mal , puisque vous êtes un de ses soutiens fie veux voir ce qu'on peut obtenir d'un jeune cerveau en le mettant à même d'observer et de tirer parti de ses observations à chaque moment. N'en ferais je qu'un bon ouvrier , je ne saurais compromettre son avenir. Puis , je deviens triste , je n'ai personne auprès de moi , et cette petite tête blonde prendra peut-être une place vide dans le cœur de votre vieil ami. Qui sait ?
A vous ,
Majorin.
Cette réponse reçue, M. Mellinot fit savoir au père Loupeau qu’il irait le voir à Boissy-Saint- Léger , le 1 5, et qu'il considérait la proposition de son ami comme très acceptable.
Ainsi fut-il fait; M. et Mme Mellinot, pourvus d’un vêtement tout frais pour petit Jean, arrivaient chez Loupeau, à l’heure de son dîner, vers midi, afin de trouver la famille