CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJOR 1 N
« Et, pour en revenir à ces savants observateurs dont vous me parliez à l’instant, il m’est arrivé fréquemment d’être en relation avec plusieurs d’entre eux; eh bien, moi qui n’ai la prétention d’être ni un savant, ni un artiste, combien de fois ne m’est-il pas arrivé de leur signaler des faits qu'ils ne soupçonnaient pas, uniquement parce que, ayant pris l’habitude du dessin, j’avais regardé certains végétaux, animaux ou minéraux comme s’il m’eût fallu les dessiner. De ce que la plupart dé nos savants distingués sont arrivés à de hautes positions, quoi qu’ils ne dessinent pas généralement, il ne faut pas conclure que le dessin ne leur eût pas facilité bien des recherches et fait gagner bien du temps.
« Je ne sache guère de carrière dans laquelle le dessin ne soit utile, sinon absolument nécessaire, par cette raison bien simple que le dessin apprend à voir juste, à se souvenir de ce qu’on a vu et à donner un corps à la pensée.
« Je ne prétends pas faire de petit Jean un artiste, il le deviendra s’il en a l’étoffe; je prétends seulement lui enseigner à voir juste, à se rendre compte de ce qu’il voit, à le consigner, de telle sorte que ses observations lui servent, quelle que soit la carrière qu’il embrasse, ouvrier ou militaire, négociant ou avocat, artiste ou ingénieur. C’est un essai qui, de toutes façons, ne saurait nuire à son avenir ; mais j’entends développer son esprit, nourrir son intelligence, lui donner le goût d’apprendre, en prenant pour véhicule le dessin, comme je l’entends, c’est-à-dire l’habitude d’observer, de comparer et de réfléchir avant d’avancer une opinion. »
M. Mellinot était-il convaincu de l’efficacité de la méthode adoptée par son ami? Certes non. A part lui, il pensait que toutes ces idées n’étaient que confusion et fantaisie d’un cerveau bizarre. Cette façon d’éducation par 1 habitude d'observer , suivant l’expression de M. Majorin, lui sem-
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
blait l’aberration d’un esprit plus généreux que clairvoyant ; aussi hasarda-t-il cette seule objection :
« Ne pensez-vous pas, mon ami, qu’avant de mettre le jugement d’un enfant en face de ce que vous appelez l’observation, il faudrait d’abord former le jugement. Pour bien observer, puisque observer il y a, il faut de bons instruments. Quels sont les instruments d’un enfant? Ne sont-ils pas imparfaits, à peine dégrossis ? Etes-vous assuré que l’enfant auquel vous expliquez des faits ou des phénomènes le plus simplement possible, comprend ce que vous lui dites?
— J’y tâche, mais j’admets que les entants sont beaucoup plus aptes à comprendre qu’on ne le croit généralement, non des abstractions, mais les laits et les causes qui engendrent les faits- puis il s'agit dans bien des cas de jeter dans l’esprit de l’enfant une semence saine et viable. Elle met parfois longtemps à germer. Rarement elle se perd. Vous me dites que pour bien observer il faut un jugement formé. Je n’en disconviens pas; mais, pour tormer le jugement, il faut beaucoup observer; nous tournons ainsi dans un cercle. Vous! vous prétendez former le jugement de l’enfant en bourrant son esprit d’un tas de choses qui n’ont que des rapports éloignés avec ce qu’il voit chaque jour. Vous lui enseignez une ou deux langues qu’on ne parle plus, vous lui mettez sous les yeux des auteurs appartenant à une civilisation qui n’existe plus et qui nous entretiennent de choses absolument étrangères à nos habitudes et à nos mœurs.
« Il sait un peu ce qu’était le gouvernement de la République romaine, médiocrement les causes qui ont amené l’empire des Césars ou la chute de la République d’Athènes; mais il ne sait pas et ne saura pas jusqu’à vingt ans, quelle est la forme du gouvernement qui lui fournit l’instruction.
CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. f>0
« A cela, je ne verrais aucun mal et je trouverais même beaucoup de bon, si en même temps on faisait connaître à cet enfant les civilisations au milieu desquelles ces faits anciens se sont passés et comment ces faits sont la conséquence logique de l’état civilisé où ils se sont produits; si, en même temps, on rattachait ces jeunes esprits à la réalité des choses présentes, avec lesquelles ils vont être brusquement en contact, demain ; mais, est-ce ainsi que l’on procède? Est-ce former le jugement de la jeunesse que de l’isoler intellectuellement au milieu de l’État où elle sera appelée à vivre? Je suis loin de m’élever contre notre enseignement universitaire ; sous certains rapports je le trouve même trop complet ou trop chargé; les élèves sont à l’état de tubes percés des deux bouts et dans lesquels passe un courant rapide d’études qui entre par un orifice pour sortir par l’autre*, mais, dans ce courant, je ne vois pas trop ce qui est de nature à former le jugement, puisqu’à mon sens, l’observation seule peut donner pareil résultat.
« Ce que je ferai de petit Jean quand il sera grandelet, je ne sais, j’y songerai; mais je crois, quoi qu’il advienne, que l’habitude d’observer et de raisonner que j’aurai pu lui donner étant encore enfant, ne pourra que lui être très profitable, même si je l’envoie au lycée. »
Sur ce dernier propos, les deux amis allèrent rejoindre Mrae Mellinot. On appela les deux enfants, qui semblaient de leur côté fort occupés de leurs affaires, et on alla dans la campagne jusqu’au moment du dîner.
Le soir, en revenant à Paris, André dit à M. Mellinot :
« Père, je voudrais bien apprendre à dessiner comme Jean; ça doit être bien amusant; on voit toutes sortes de choses.... partout. Il sait le nom des arbres et des fleurs et aussi des outils, et à quoi ça sert; il a fait en carton des solides , comme il les appelle, très gentils, qu’il arrange, et
des petites cabanes. Il m’a montré tout ça, plein un grand tiroir
— C’est bon, c’est bon, répondit M. Mellinot, nous verrons cela quand tu seras plus grand.
— Mais Jean n’est pas plus grand que moi.
— Jean n’a pas à faire les mêmes études que toi *, pour entrer dans un atelier ou travailler aux champs, il en saura assez de ce qu’il apprend à l'école et de ce que lui enseigne M. Majorin.
— C’est égal, j’aimerais apprendre comme lui • il m’a dit que ça l’amusait toujours quand M. Majorin lui apprenait quelque chose... — Et moi, pensa André à part lui, sans oser le dire, ça ne m’amuse pas toujours ce qu’on m’apprend à la pension. »
Quelques semaines passées, M. Mellinot , s'étant rencontré avec le professeur de dessin de l’institution où André était placé, lui demanda s’il était toujours content de son élève.
« Moins, répondit le professeur $ André est moins appliqué en classe, il dessine sur les marges de son papier des riens, ce qu’il voit autour de lui. L’autre jour, nel’ai-jepas surpris essayant de croquer le camarade placé sur le banc en face de lui ! Tout cela indique des dispositions naturelles peut-être, mais pourrait lui gâter la main ; ses copies, d’après le modèle, sont négligées, il ne prend pas la peine de les achever.
— Lui en avez- vous fait l’observation?
— Certainement.
— Qu’a-t-il répondu?
— Autant que j’ai pu le comprendre, il voudrait dessiner d’après nature. Cela viendra, lui ai-je dit; mais il faut d’abord dessiner d’après des modèles graphiques, pour savoir comment on doit s’y prendre. Vous voyez que, dans la classe du soir, ai-je ajouté, des adultes dessinent d’après