‹ Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;Chapitre 9 sur 41 · CONVERSATION ENTRE MM. MELL1NOT ET MAJORIN · texte numérisé non relu

CONVERSATION ENTRE MM. MELL1NOT ET MAJORIN

« La méthode qui consiste à placer devant les yeux de l’élève des modèles graphiques gradués, en commençant par les linéaments les plus simples pour atteindre successivement une tête ou un ornement modelé, cette méthode peut être bonne pour habituer la main de l’élève à copier machinalement ces modèles, mais en quoi excerce-t-elle son intelligence ? En quoi peut-elle même donner la connaissance des objets copiés? L’élève ne voit là qu’une image plane composée de blanc, de noir et de gris qu'il s’agit de reproduire mécaniquement. Se rend-il compte des plans, des reliefs de la forme? Guère plus que la feuille de verre du photographe ne se rend compte de l’effet des rayons solaires sur la substance qui la recouvre.

« Prenez, parmi ces élèves, les plus forts, ceux qui ont obtenu des prix, ceux qui sont arrivés à reproduire un modèle graphique avec une perfection telle qu’on pourrait prendre la copie pour l’original, et demandez-leur, à brûlepourpoint, de dessiner de souvenir une bouteille, un objet des plus simples et des plus vulgaires, ils ne vous donneront qu’un croquis informe.

« Alors, à quoi leur sert ce métier que vous leur avez mis dans la main ? Aussi, leurs études terminées, jamais il ne leur viendra l’idée de prendre un crayon pour rendre compte d’un objet dont ils voudraient décrire la figure, jamais ils ne songeront à tracer un croquis propre à leur rappeler une scène, un lieu, un meuble, un ustensile... Pourquoi ? C’est qu’on ne leur aura jamais appris à voir, et on n’apprend à voir qu’en dessinant, non d’après dès modèles graphiques, mais d’après les objets eux-mêmes, et encore, à la condition d’expliquer ces objets, de décrire leurs propriétés et les relations qu’il y a entre eux.

— Vous exagérez un peu, me semble-t-il; combien comptons-nous dans la science d’observateurs de premier ordre qui sont cependant incapables de dessiner?

— Oui, mais savez-vous au prix de quels efforts d'attention ils sont parvenus à composer un faisceau d’observations ? combien il leur a fallu de temps pour tirer des déductions de ces observations difficilement fixées dans le souvenir, faute de pouvoir les consigner dans un croquis? Et, à l'égard des observateurs dont vous parlez, la photographie n’est-elle pas venue bien à point pour donner un singulier développement à leurs recherches et aux conclusions qu'ils eu ont tirées ? et croyez-vous que la photographie peut dispenser de dessiner , non pour le plaisir d'amasser des images dans des portefeuilles, mais parce que la pratique du dessin habitue les yeux à voir plus vite, plus juste et mieux, en établissant entre l’organe de la vision et le cerveau une sorte de travail en commun qui facilite les déductions ?

« Dix fois nous passons devant un objet et le regardons attentivement parce qu'il nous intéresse; nous croyons le connaître parfaitement dans sa forme générale comme dans ses détails. Un jour, il nous prend l’idée de le dessiner, et nous lui découvrons des qualités que nous ne soupçonnions pas, malgré notre ferme volonté de bien observer.

« Celui qui a pris l'habitude de dessiner sans fatigue, sans être obligé de faire un effort, comme on a pris l’habitude de mettre l'orthographe , dessine tout ce qu'il regarde avec quelque attention, autrement dit, il fait, en regardant, l’opération à laquelle il se livrerait s’il voulait reproduire l'objet sur le papier.

« Vous sentez qu’il ne s’agit pas ici d’art, de composition, de produire des œuvres dignes de Raphaël ou de Léonard de Vinci; il s’agit de contracter une habitude, d’établir entre l’œil, le cerveau et la main une relation intime, de telle sorte que l’un de ces organes ne puisse jamais être impressionné sans que les deux autres soient prêts à le seconder.

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