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CHAPITRE XIX

BATONS DANS LES ROUES

Un matin, M. Majorin vit entrer chez lui un des fabricants de ses amis auxquels il s’était adressé et qui devaient contribuer à l’organisation, en dehors de la routine, des ateliers d’articles de Paris. Ce visiteur matinal était un personnage assez important, président d’un certain nombre de comités ou commissions, notable et décoré à la suite d’une des dernières expositions.

« Ça marche ! dit-il en s’asseyant, ça marche ! nous avons notre école spéciale toute prête et, dans les ateliers de beaucoup de nos confrères, les dispositions prises pour établir des modèles nouveaux. Mais il ne faut pas négliger la clientèle. Vous savez combien le public est réfractaire aux choses]qui sortent de ses habitudes *, or, une haute notabilité dans les arts, ayant su que nous nous occupions de cette affaire, est venue me trouver. Elle a sous la main un jeune homme élève de l’école des Beaux-Arts, des plus dfstingués, qui a failli avoir le prix de Rome comme archi-

tecte, très habile dessinateur, mais qui, ne pouvant s’aventurer, par suite de sa position très précaire, dans la longue filière de la carrière d’architecte, serait disposé à consacrer son talent à l’industrie et....

— • Et quoi ?

— Et ce même haut personnage a bien voulu me dire que, si nous mettions ce jeune homme à la tête de notre entreprise , nous serions assurés , d’ores et déjà , d’une bonne clientèle parmi ses collègues et dans le monde élégant.

— • Mais cela me paraît très bon.... Et ce jeune homme est-il au courant des diverses fabrications avec lesquelles il se trouvera en rapport ?

— Pour cela, je n’en sais rien.

— Et est-il en état, tout bon dessinateur qu’on le veut dire, de donner des modèles propres aux nombreuses branches de cette fabrication ?

— Probablement.

— - Probablement, ce n’est pas une certitude ; a-t-il beaucoup vu?

— Je ne saurais le dire.

— Sait-il de quoi se composent les bronzes? Connaît-il les bois ? Les a-t-il vu employer ? Sait-il comment on forge le fer et comment on le soude à chaud ; comment on argente et comment on dore ; comment on incruste métal sur métal; comment se fait la marqueterie et se travaille l’ivoire? A-t-il quelques principes de mécanique ? Sait-il comment on émaillé la terre ou le métal ; comment se travaille le verre; comment se fait la peinture sur faïence ? A-t-il acquis des connaissances en chimie, en minéralogie, en physique? A-t-il appris tout cela à l’école des Beaux-Arts?

— Vous en demandez beaucoup!

— Je demande ce qu’il nous faut, rien de plus.

— Ce jeune homme, qu’on dit très intelligent, apprendra bien vite tout cela.

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— Ah! c’est à vos dépens, j’imagine.

— Mais du moment qu’il est bon dessinateur !

— Dessinateur de quoi? Des banalités auxquelles vous voulez échapper? Il ne s'agit pas seulement pour vous de manier habilement le crayon ou te pinceau, il s’agit de composer en raison des divers modes de fabrication auxquels il faut donner des modèles.

— Oui, certainement, certainement; mais si, d'un autre côté, nous trouvons l’appui de tous les gens de goût qui occupent de belles positions, si nous sommes certains ainsi d’écouler nos produits (et il paraît que ce jeune homme est assuré de hautes protections), il importe assez peu que nous fassions quelques sacrifices pour initier notre dessinateur aux procédés des métiers. »

M. Majorin aurait jeté volontiers son interlocuteur par la fenêtre. Avoir pendant dix ans préparé un sujet, naturellement doué, avec cette unique pensée de mettre entre ses mains un instrument de précision propre à lui ouvrir une carrière dont il entrevoyait l’importance et l’utilité, avoir caressé cette idée, toucher au but et se trouver arrêté par un.... obstacle vulgaire, une plate question de personne ou de boutique !...

Mais M. Majorin était depuis longtemps habitué à ces déboires- il ne jeta donc pas l’honorable visiteur par la fenêtre et se contenta de lui dire :

« Mais, cher monsieur, il me semblait que nous nous étions entendus sur un point principal, sur une question de principe qui devait dominer toute autre considération-, savoir : que notre organisation tendrait à sortir des voies où nous sommes depuis longtemps engagés, et que vous et tous nos confrères consultés considèrent comme devant aboutir à la décadence de notre industrie plus spécialement attachée aux arts, si nous n’apportons un remède énergique à la situation présente. Or, que venez-vous me pro-

HISTOIRE D’UN DESSINATEUR

poser ? de remettre nos essais de réformes entre les mains de ceux-là mêmes qui n’ont cessé de les repousser et qui ne tiennent pas du tout à ce que l'art industriel , comme ils l’appellent, prenne place à côté de l’art.... du grand art; puisqu’il est convenu qu’il y a un grand art et un petit art.

— D’accord ; mais, si nous nous aliénons tout d’abord les personnages qui possèdent l’influence en matière d’art et dont le jugement est sans appel, ne risquons-nous pas de perdre tous nos efforts, de produire des œuvres qu’on laissera dans nos magasins? car vous savez mieux que moi combien il importe d’être soutenu dans une entreprise qui tend à modifier des habitudes prises par le public.

— C’est incontestable -, mais, si on prétend réformer ces habitudes, ce n’est pas à ceux qui ont intérêt à les conserver qu’il convient de s’adresser. Ce que vous proposez, loin d’améliorer l’état présent, tendrait au contraire à l’empirer, car aujourd’hui, du moins, si nous marchons au hasard, ce hasard peut nous servir et nous sert quelquefois*, mais, si vous vous mettez sous la direction d’artistes qui ont des principes diamétralement opposés à ceux que nous voudrions faire prévaloir, autant continuer comme par le passé, c’est-à-dire en dehors de tout principe, à faire des pastiches plus ou moins réussis et à satisfaire aux fantaisies de la mode avec plus ou moins de bonheur. »

Toutes ces raisons ne paraissant pas convaincre l’ami de M. Majorin, on se sépara sans rien conclure.

Cependant Jean, qui travaillait dans une pièce voisine, se présenta devant son maître.

« Je dois, bon ami, vous avouer que, bien malgré moi, j’ai entendu toutes les paroles prononcées par M... et vous, et, autant que j’ai pu comprendre, il vous serait bien difficile, après cela, de m’imposer contre la volonté de ces messieurs.

« Si vous le permettez, j’entrerai donc simplement dans un atelier très modeste dont le patron m’a offert de prendre la

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direction, sans viser plus haut. Là, je travaillerai et je crois pouvoir me rendre utile. Si je réussis, comme j’en ai l’espoir, en utilisant ce que vous m’avez enseigné, eh bien,

j’arriverai à quelque chose Vous m’avez toujours parlé

de difficultés, d’obstacles à vaincre. Mais jusqu’à ce jour, vous m’avez épargné ces épreuves. C’est à mon tour à vous montrer que je suis en état, grâce à vous, de les subir sans laiblesse. Donc, permettez-moi d’entrer dans cet atelier !

— Tu es un brave garçon, Jean, mon ami . et c’est peutêtre ce qu’il y a de mieux à faire ; mais ne te presse pas, je réglerai les conditions de ton concours En effet, ce fa-

bricant est jeune, très intelligent; il a commencé petitement; c’était un simple ouvrier, et sa maison n’a cessé de s’accroître par le soin qu’il apporte à ne rien laisser sortir de chez elle qui ne soit bon.

« C’est un chercheur ; il ne lui manque que les connaissances premières; tu peux les lui apporter... J’irai le voir dès demain... Mais, ajouta M. Majorin, comme se parlant à lui-même, quand je pense qu’il en est partout et toujours ainsi! Faut-il que notre pays ait le tempérament robuste pour produire encore quelque chose de passable en dépit des bâtons que l’on jette sans cesse dans ses jambes ! Voilà les hommes auxquels nous devons recourir, car ils sont les maîtres. Ils dédaignent cet art industriel; non seulement ils le dédaignent, mais ils ne lui accordent pas une place à côté de ce qu’ils appellent l’art , ils l’excluent des expositions périodiques (comme si un meuble ou un vase bien composé et d’une bonne exécution ne valait pas un méchant tableau ou une mauvaise statuette). Puis, si, par aventure, il arrive que des particuliers s’entendent pour relever cet art industriel, source de prospérité pour le pays et dont ces dédaigneux n’ont jamais étudié les ressources, les moyens d’exécution : « L’affaire peut être bonne ! disent ils; c’est à nous à en être les maîtres. . . » Allons ! n’y pensons plus; aussi, étais-

je trop naïf de supposer que dans l’état présent nous pourrions tenter quelque chose ! »

Il fut fait ainsi qu’il vient d’être dit. Jean (que nous ne pouvons plus appeler petitJean) fut mis à la tête de l’atelier de ce modeste fabricant de meubles. Celui-ci, qui était adroit et connu déjà dans une clientèle restreinte pour sa probité et sa régularité en affaires, trouva des fonds. Jean fit installer des machines qui permettaient d’économiser du temps et de la matière-, il s’appliqua spécialement à fabriquer des meubles en fer et en bois qui joignaient l’élégance à une grande solidité, sachant donner à ces matières les formes propres à leurs qualités. Des brevets furent pris. Quelques amateurs de goût, séduits par la nouveauté et l’originalité des modèles, firent des commandes importantes. A une exposition particulière aux Champs-Elysées, plusieurs de ces meubles furent très appréciés. La maison eut bientôt des commandes au delà de ce qu’elle pouvait fabriquer-, on l’augmenta. L’emploi du bronze fut ajouté à cette industrie, puis l’application des métaux incrustés. Tous les clients de la maison tenaient à se mettre en rapport avec Jean, qui comprenait facilement les projets et qui savait trouver les moyens de satisfaire à leurs désirs, en allant au devant même de ce qu’ils attendaient, et résolvant les difficultés. La facilité avec laquelle il s’exprimait dans un croquis, les connaissances qu’il avait acquises et qu’il étendait chaque jour par l’habitude d’observer, de préciser toute chose, attirèrent sur lui l’attention de quelques savants et des esprits libéraux. On le consultait en maintes circonstances, et il trouvait habituellement une solution simple, dictée par le bon sens et la pratique. Dans ses moments perdus, il ne cessait d’étudier et perfectionnait son goût.

Jean était d’ailleurs en état, par la nature de ses études, de bâtir une maison, de la décorer et de la meubler.

Cela convenait à beaucoup de gens, et spécialement à des

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étrangers qui, ne pouvant résider en France, y venaient seulement passer quelques mois.

Exact, scrupuleux, précis, on lui confiait des entreprises, avec la certitude qu’elles seraient menées à bonne fin dans les délais convenus.

M. Majorin jouissait pleinement des succès de son élève, qui commençait à se faire, dans le monde industriel, une situation fort belle et auquel les offres brillantes ne manquaient pas.

L’affaire de l’organisation d’enseignement et d’ateliers d’art industriel était tombée dans l’eau, comme on le peut penser.

« Eh ! pourquoi, dit un jour à M. Majorin l’honorable fabricant dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, ne nous avez- vous pas dit que M. Jean Loupeau était si bien en état de se mettre à la tête de l’organisation que nous projetions ?

— Moi? Vous présenter un jeune homme inconnu quand vous arriviez avec un quasi-lauréat de l’Institut! Allons donc !....

— Cependant vous pouviez nous en dire quelques mots.

— Jamais! vous eussiez pu me répondre : « Vous êtes orfèvre ! » Ce jeune homme est mon œuvre, je ne pouvais vous le jeter à la tête..,. Mais, qu’avez-vous fait de votre quasi-lauréat de l’Institut?

— Rien !

— Rien? c’est peu.

— Il n’entendait nullement la fabrication et nous fournissait des modèles très beaux peut-être sur le papier, mais absolument inexécutables.

— Vous disiez qu’après quelques essais, il comprendrait bientôt le côté pratique de vos industries.

— Point; à nos observations, il n’a jamais eu que cette réponse : « Ce n’est pas à l’art à se soumettre aux

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« moyens matériels, mais aux moyens matériels à se plier « à Fart. »

« 11 n’y a pas eu à le faire démordre de cette maxime.

— Si bien?...

— Si bien qu’après avoir dépensé pas mal d’argent, sans fabriquer un tabouret ou un bougeoir, nous avons liquidé l'opération.

— Et ces appuis, cette clientèle qu’on vous promettait?

— Eh ! puisque nous ne pouvions rien fabriquer avec ce que ce monsieur nous donnait!....

— C’est dommage.... au revoir! »

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