DE PLUSIEURS NOTABLES DÉCOUVERTES QUE FIT PETIT JEAN
Bien entendu, M. Majorin, occupé la plus grande partie du jour dans l’usine de l’Hay, ne pouvait prendre souci de petit Jean, aussi le mit-il à l’école du pays ; mais le soir, s’il faisait beau, tous deux s’en allaient dans les champs, ou s’il pleuvait, on restait à la maison; on visitait les ateliers, et M, I.Iajorin avait toujours quelque chose d’intéressant à montrer à son protégé. Il le faisait raisonner, provoquait ses questions, occupait sans cesse son esprit et ses yeux en lui faisant prendre l’habitude de se rendre compte de toute chose.
Une semaine écoulée, M. Majorin et petit Jean étaient les meilleurs amis du monde, et Mmc Orphise, vieille bonne attachée à M. Majorin, prenait soin de l’enfant, le couchait, le réveillait, lui donnait la soupe, remplissait soigneusement son panier avant d’aller à l'école et l’eût gâté à l’excès, si le maître n’y avait mis bon ordre.
« Maintenant que tu connais la maison et ceux qui l’habitent, dit un soir M. Majorin, les chiens, les chats et les poules, le jardin et un peu les environs, il faut que nous procédions avec méthode... Sais-tu ce que c’est que la méthode ?
— Non, bon ami (c’est ainsi que M. Majorin avait entendu être désigné par Jean).
— Eh bien, la méthode, petit, c’est... de mettre chaque chose à sa place et de faire chaque chose à propos. Quand Mme Orphise fait ta soupe, comment s’y prend-elle ?
— Elle met chauffer du bouillon, et puis... elle met du pain dedans.
— Et puis tu la manges ? et c’est tout ?
— Dame... Il y a aussi des carottes et des choux...
— Et ce bouillon, d’où vient-il ? Va-t-elle le chercher à la fontaine ?
— Oh non ! M’ame Orphise l’a fait... par avance.
— Ah ! et avec quoi ?
— Avec du bœuf, et puis des légumes.
— Et du sel.
— Oui, et du sel.
— Donc, pour faire ta soupe, il a fallu penser par avance, comme tu dis, à tout ce qui la compose. Savoir : acheter un morceau de viande, avoir dans sa poche l’argent pour le payer, au bras le panier pour le mettre, aller au jardin arracher des carottes ou couper un chou, à la fontaine chercher de l’eau avec un vase bien net, mettre cette eau sur le feu-, donc avoir du charbon prêt, éplucher les légumes et, quand l’eau est encore froide, mettre viande et carottes dedans, veiller à ce que l’eau, bouillant, ne s’échappe pas-, écumer les ordures qui viennent à la surface de cette eau, saler le tout et, par conséquent, avoir une provision de sel. Puis, quand la viande a bouilli assez pour avoir transformé l’eau pure en bouillon, faire passer ce bouillon dans une
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soupière, où, au préalable, on a jeté du pain coupé en morceaux, et encore, mettre de côté une partie de ce bouillon pour la soupe du lendemain matin. La méthode consiste donc à faire au moment convenable chacune de ces opérations. Pas de méthode, pas de soupe, mon bonhomme. Eh bien, tout ce qu’on fait dans la vie, si on veut que la chose réussisse, doit être fait avec méthode.... Comprends-tu ?
— Oui, bon ami.
— Eh bien, répète-moi comment on fait la soupe. »
Et petit Jean de commencer- mais il oubliait ou ceci ou cela, et M. Majorin l’arrêtait et les deux amis riaient de bon cœur.
Quand les diverses opérations, par lesquelles doit passer une soupe pour être mangeable, furent exactement relatées dans leur ordre par petit Jean, M. Majorin reprit ainsi :
« Quand tu vois une chose, un meuble, un outil, une maison, il faut te demander comment cette chose s’est faite, avec quoi et pourquoi , et tâcher par toi-même de le deviner, ou, si tu ne peux le deviner, demander à ceux qui le savent. Quand tu vois une bête, petite ou grosse, un insecte, un oiseau, un mouton, un cheval, il faut te demander comment ces animaux s’y prennent pour marcher, pour se défendre, pour se nourrir, pour voler. Quand tu vois une plante , il faut te demander comment elle sort de terre , comment elle pousse, bien regarder comme s’attachent les feuilles, les fleurs et les fruits.
« Mais avant tout et pour procéder avec méthode il faut que tu saches un peu de géométrie.... Fais-tu à l’école du dessin géométrique?
— Oui, bon ami.
— C’est ce que tu appelles des ronds, des carrés?
— Oui, bon ami, et des bâtons aussi, et des triangles, et des lignes.
— Qu’est-ce que te dit tout cela?
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
— Je n’sais pas.
— Tu ne sais pas à quoi cela peut te servir te le
dit-on?
— Non, bon ami, on ne me dit rien.
— Mais à quoi penses-tu en traçant ces figures (car cela s’appelle des figures) sur l’ardoise ou le papier ?
— Je pense que c’est un carré ou un rond.
— Un cercle, veux-tu dire?
— Oui, un cercle.
— Ces figures ne te rappellent rien?
— Si.... une chose ronde, une chose carrée.
— Eh' bien, le dessus de cette table est-il rond ou carré?
— Il est carré.
— Non, il n’est pas carré, puisque un carré a ses quatre côtés égaux et que ce dessus de table, comme tu le peux voir, a deux côtés sensiblement plus longs que les deux autres. C’est un rectangle, c’est-à-dire une figure possédant quatre angles droits.... Sais-tu ce que c’est qu’un angle droit?
— Oui, c’est un angle.... comme le coin de la table.
— Et comment sais-tu qu’il est droit, ce coin.
— Je le vois bien.
— Es-tu sûr? Va chercher là, au clou, la petite
équerre de fer. »
Et M. Majorin, approchant cette équerre de l’angle de la table, fit voir à Jean qu’il s’en fallait de quelque chose que l’un des deux côtés de la tablette ne touchât la branche de l’équerre dans toute sa longueur.
« Vois, continua le maître, cette équerre est un angle droit, j’en suis certain, parce que je m’en suis assuré. Eh bien, l’un des côtés de la tablette s’éloigne d’une des branches de cette équerre, tandis que l’autre est exactement collé contre l’autre branche; dohc cet angle de la table n’est pas droit, il est aigu, si peu que ce soit, il est aigu et tu t’es trompé (fîg. 2).
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« Je vais te montrer maintenant comment on peut s’assurer qu’une équerre donne un angle droit.
« Passe-moi ce morceau de blanc. »
Et M. Majorin traça sur la tablette une ligne droite*, puis, à l’aide de son équerre, une autre ligne tombant sur la première, puis, retournant l’équerre , ses deux branches touchèrent exactement les deux lignes dans un sens comme dans l’autre (fig. 3).
Puis encore, traçant une ligne oblique tombant sur une droite, il fit voir à petit Jean que, si l’une des branches de l’équerre touchait la ligne de base, l’autre s’éloignait d’un côté de la ligne oblique ou la coupait si l’on retournait l’instrument.
« La ligne À B s’appelle perpendiculaire , et sa propriété est de donner à droite et à gauche deux angles droits avec la ligne droite sur laquelle elle tombe, tandis qu’on donne à l’angle G D E le nom d’obtus, à l’angle G D F le nom d’aigu et au point D le nom de sommet de ces deux angles.
« La perpendiculaire abaissée d’un point sur une ligne droite donne donc deux angles égaux entre eux, qui sont des angles droits.
« Maintenant, traçons un cercle avec un compas; ainsi :
cA
(fig. 4), puis faisons passer une ligne droite par le centre O de ce cercle; cette ligne est le diamètre du cercle. De ce centre, élevons une perpendiculaire sur ce diamètre audessus comme au-dessous, nous avons quatre angles droits. Divisons chacun des quatre fragments de cercle en 90 parties ; ces 90 parties sont des degrés, lesquels donnent
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180 degrés pour la moitié de la circonférence du cercle, et 36o degrés pour sa totalité. Si du centre nous menons une ligne passant par l’une de ces divisions du cercle, nous
aurons un angle qu’on désignera par le chiffre du degré. Ainsi le chiffre 45 divisant en deux le segment de 90 degrés qui donne le quart du cercle, si nous faisons passer une ligne du centre par ce degré n° 45, nous aurons avec les deux diamètres se coupant à angle droit deux angles qu’on désignera par le nom de ce chiffre. Ces deux angles seront
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des angles de 45 degrés. Quand on s’est bien mis cela dans l’esprit, en voyant un angle quelconque, l’œil exercé peut permettre de dire : C’est un angle de 3o degrés ou de 60 degrés. Mais en voilà bien assez pour ce soir. Réfléchis sur ce que je viens de te dire, et demain nous essayerons d’appliquer cette première leçon de géométrie. »