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Histoire d'un homme du peuple

Lorsque mon père^ Nicolas Clavel, bûcheron ù Saint-Jean-des-Choux, sur la côte de Saverne, mourut au mois de juin iS3y, j'avais neuf ans. Notre voisine^ la veuve Rochardj me prit chez elle quinze jours ou trois semaines, & personne ne savait ce que j'allais devenir. La mère Rochard ne pouvait pas me garder; elle disait que nos meubles^ notre lit & le reite ne payeraient pas les cierges de l'enterrement, & que mon père auraitbien /ait de m'emmener avec lui.

En entendant cela, j'étais effrayé; je pensais :

« Mon Dieu! qui eft-ce qui voudra me prendre? »

Durant ces trois semaines, nous cherchions. des myrtilles & des fraises au bois^ pour les vendre en ville, & je pouvais bien en ramasser cinq ou six chopines par jour; mais la saison des myrtilles passe vite,, la saison des laînes arrive bien plus tard, en automne,, & je n'avais pas encore la force de porter des fagots.

Souvent l'idée me venait que j'aurais été bien heureux de mourir.

A la fin de ces trois semaines, un matin que nous étions sur notre porte., la mère Rochard me dit:

« Tiens, voilà ton cousin Guerlot, le marchand de poisson; qu'eft-ce qu'il vient donc faire dans ce pays? »

Et je vis un gros homme trapu, la figure grasse & grêlée, le nez rond, un grand chapeau plat sur les yeux & des guêtres à ses jambes courtes, qui venait.

« Bonjour, monsieur Guerlot, » lui dit la mère Rochard.

Mais il passa sans répondre, & poussa la porte de la maison de mon père, en criant :

« Personne? »

Ensuite il ouvrit les volets, & presque aussitôt une grande femme rousse, en habit des dimanches.

le nez long & la figure rouge, entra derrière lui dans la maison. La mère Rochard me dit :

« C'eft ta cousine Hoquart, elle vend aussi du poisson; s'ils trouvent quelque chose à pêcher chez vous, ils seront malins. »

Et de minute en minute d'autres arrivaient : M. lé juge de paix Dolomieu,, de Saverne; son secrétaire, M. Latouchej des cousins & des tantes tous bien habillés; & seulement à la fin notre maire, M. Binder, avec son grand tricorne & son gilet rouge. Comme il passait, la mère Rochard lui demanda :

« Qu'eft-ce que tous ces gens-là viennent donc faire chez Nicolas Clavel, monsieur le maire?

— C'eft pour l'enfant, » dit-il en s'arrêtant, & me regardant d'un air trifte.

Et voyant que j'étais honteux à cause d^ ma pauvre vefte déchirée, de mon vieux pantalon, de mes pieds nus, il dit encore :

« Pauvre enfant ! »

Ensuite il entra. Quelques inftants après, la mère Rochard me fit entrer aussi, pour voir ce qui se passait, & j'allai me mettre sous la cheminée, près de Pâtre.

Tous ces gens étaient assis autour de notre vieille table, sur les bancs, se disputant entre eux. reprochant à mon père & à ma mère de s'être mariés, de n'avoir rien amassé, d'avoir été des fai-

néants, & d'autres choses pareilles que je savais bien être fausses, puisque mon pauvre père était mort à la peine. Tantôt l'un, tantôt l'autre se mettait à crier; personne ne voulait me prendre. M . le juge de paix, un homme grave, le front haut, les écoutait; & de temps en temps, quand- ils ' criaient trop, il les reprenait en leur disant : — que je n'étais pas cause de ce malheur... que les reproches contre mon père & ma mère ne servaient à rien... qu'on devait tout pardonneraux malheureux, quand même ils auraient eu des torts... qu'il fallait surtout songer aux enfants, etc.; — mais la fureur chaque fois devenait plus grande. Moi, sous la cheminée, je ne disais rien, j'étais comme un mort. Aucun de ceux qui criaient ne me regardait.

«**ïl faut pourtant s'entendre, dit à la fin M. le juge de paix. Voyons... cet enfant ne peut pas refter à la charge de la commune... Vous êtes tous des gens riches... aisés... ce serait une honte pour la famille. Monsieur Guerlot, parlez. »

Alors le gros marchand de poisson se leva furieux, et dit :

« Je nourris mes enfants, c'eft bien assez !

— Et moi je dis la même chose, cria la grande femme rousse. Je nourris mes enfants ; les autres ne me regardent pas. »

Et tous se levaient, en criant que c'était une

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abomination de leur faire perdre une journée pour des choses qui ne les regardaient pas. Le juge de paix était tout pâle. Il dit encore :

« Cet enfant vous regarde pourtant plus que la commune, je pense; c'eft votre sang! S'il était riche, vous seriez ses héritiers, & je crois que vous ne l'oublieriez pas.

— Riche, lui! criait le marchand de poisson, ha ! ha ! ha ! »

Moi, voyant cela, j'avais fini par sangloter; &, comme le juge de paix se levait, je sortis en fondant en larmes. J'allai m'asseoir dehors, sur le petit banc, à la porte. Les cousins et les cousines sortaient aussi d'un air de ne pas me voir. Mon cousin Guerlot soufflait dans ses joues, en s'allongeantles bretelles sous sa capote avec les pouces, & disait :

'< Il fait chaud... une belle journée! Hé! commère Hoquart?

— Quoi?

— On pêche l'étang de Zeller après-demain; eft-ce que nous serons de moitié? »

Ils s'en allaient tous à la file, le juge de paix, le greffier, le maire, les cousins, les cousines ; & la mère Rochard disait :

a Te voilà bien maintenant... Personne ne te veut! »

Je ne pouvais plus reprendre haleine, à force de pleurer. Et pendant que j'étais là, la figure toute

mouillée, j'entendais les parents s'en aller, & quelqu'un venir par en haut, en descendant la ruelle des vergers au milieu du grand bourdonnement des arbres & de la chaleur.

« Hé ! bonjour, mère Balais, s'écria la mère Rochard. Vous venez donc tous les ans acheter nos cerises ?

— Hé! dit cette personne, mais oui. Je ne fais pas les cerises, j'en vends; il faut que je les achète pour les vendre.

— Sans doute. Et sur les arbres on les cueille plus fraîches. »

Je ne regardais pas, j'étais dans la désolation. Comme cette personne s'était arrêtée, je l'entendis demander :

« Pourquoi donc eft-ce que cet enfant pleure? » Et tout de suite la mère Rochard se mit à lui raconter que mon père était mort, que nous n'avions rien, que les parents ne voulaient pas de moi & que j'allais refter à la charge "de la commune. Alors je sentis la main de cette personne me passer dans les cheveux lentement, pendant qu'elle me disait comme attendrie :

« Allons ! regarde un peu. .. que je te voie. » Je levai la tête. C'était une grande femme maigre, déjà vieille, le nez assez gros, avec une grande bouche, & des dents encore blanches. Elle

mouchoir de soie jaune autour de la tête, & un panier de cerises sous le bras. Elle me regardait en me passant toujours sa longue main dans les cheveux, & disait :

ce Comment, ils ne veulent pas de lui? Mais c'eft un brun superbe... Ils ne veulent pas de lui?

— Non, répondait la mère Rochard.

— Ils sont donc fous?

— Non, mais ils ne veulent pas de cette charge.

— Une charge?... un garçon pareil! Tu n'as rien ?. . . tu n'es pas bossu ?. . . tu n'es pas boiteux ? »

Elle me tournait & et me retournait, & s'écriait comme étonnée :

« Il n'a rien du tout! »

Ensuite elle me disait :

« Eft-ce que tu as besoin de pleurer, nigaud? Oh! les gueux... ils ne veulent pas d'un enfant pareil? »

Notre maire, qui revenait après avoir reconduit M. le juge de paix au bas du village, dit aussi :

« Bonjour, madame Balais. »

Et elle, se retournant, s'écria :

« Eft-ce que c'eft vrai qu'on ne veut pas de ce garçon ?

— Mon Dieu ! oui, c'eft vrai, répondit le maire; il refte à la charge de la commune.

— Eh bien ! moi. je le prends.

— Vous le prenez r dit le maire en ouvrant de grands yeux.

— Oui, je le prends à mon compta si la commune veut, bien entendu.

— Oh ! la commune ne demande pas mieux. » En entendant cela, la vie me revenait. Je glorifiais en quelque sorte le Seigneur, pendant quecette dame m'essuyait la figure & me demandait :

« Tu as mangé? »

La mère Rochard répondit que nous avions mangé notre soupe aux pommes de terre le matin.

Alors elle sortit de sa poche un morceau de pain blanc qu'elle me donna, & dit :

« Prends aussi des cerises dans mon panier, & allons-nous-en.

— Attendez que je lui donne son paquet, s'écria la mère Rochard, en courant chercher dans un mouchoir mes souliers et mes habits des dimanches. — Voilà ! je n'ai plus rien à toi^ » ditelle en me donnant le paquet.

Et nous partîmes.

« Ah ! Ton ne voulait pas de toi ! disait la dame ; faut-il qu'on trouve des gens bêtes dans le monde ! Ça fait suer, parole d'honneur ! ça fait suer. Comment t'appelles-tu ?

— Je m'appelle Jean-Pierre Clavel, madame.

— Eh bien ! Jean-Pierre, je te garde,, & bien

contente encore de f avoir. Prends-moi la main. »

Elle était très-grande, & je marchais près d'elle, la main en l'air.

Devant le petit bouchon de la Pomme de pin, au bout du village, stationnait la charrette du charbonnier Élie, sa petite bique rousse devant, à l'ombre du hangar, &, dans la charrette se trouvaient trois grands paniers de cerises.

Le vieux Éiie, avec son large feutre noir & sa petite verte de toile, regardait du haut de l'escalier en dehors; il s'écria :

« Eft-ce que nous partons, madame Balais?

— Oui, tout de suite. Attendez que je prenne un verre de vim, & mettez l'enfant sur la charrette.

— Mais c'eft le petit de Nicolas Clavel?

— Juftement! Il eft maintenant à moi. » L'aubergifte Baftien, ses deux filles & un hussard regardaient à la fenêtre du bouchon. Madame Balais, en montant l'escalier, racontait que je pleurais comme un pauvre caniche abandonné par ses gueux de maîtres., & qu'elle méprenait. En même temps elle disait, toute réjouie :

« Regardez-le ! On l'aurait fait exprès, avec ses cheveux bruns frisés,, qu'on ne l'aurait pas voulu autrement. Allons, dépêchez-vous d'atteler, Élie, & mettez l'enfant avec les cerises. »

Le hussard, les deux filles & le père Baftien criaient :

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« A la bonne heure, madame Balais ! c'eft bien... ça vous portera bonheur. »

Elle, sans répondre, entra vider sa chopine de vin. Ensuite elle sortit en criant :

« En route! »

Et nous commençâmes à descendre la côte, moi sur la charrette, — : ce qui ne m'était jamais arrivéj — Elie devant, tenant sa vieille bique par la bride, & madame Balais derrière, qui me disait à chaque inftant :

« Mange des cerises, ne te gêne pas; mais prends garde d'avaler trop de noyaux. »

Qu'on se figure ma joie & mon attendrissement d'être sauvé! J'en étais dans l'étonnement. Et, du haut de ma charrette, qui descendait pas à pas le chemin creux bordé de houx, je regardais Saverne au fond de la vallée, avec sa vieille église ' carrée, sa grande rue, ses vieux toits pointus, — où montent des étages de lucarnes en forme d'éteignoirSj — la place & la fontaine : tout cela blanc de soleil.

Cent fois j'avais vu ces choses de la Roche- Creuse, mais alors je ne songeais qu'à garder les vaches, à réunir les chèvres au milieu des bruyères. A cette heure je pensais :

a Tu vas demeurer en ville, dans l'ombre des rues ! »

Près de la belle fontaine entourée d'aunes & ae

grands saules pleureurs, au bord de la route, la bique d'Élie reprit haleine un inftant. Madame Balais but une bonne gorgée d'eau, en se penchant au goulot. Il faisait une grande chaleur, & l'on aurait voulu refter là jusqu'au soir. Mais nous repartîmes ensuite lentement, à l'ombre des peuplierSj jusqu'à l'entrée de Saverne.

En voyant de loin la jolie maison couverte d'ardoises bleues, — un petit balcon & des volets verts autour, — qui s'avance à la montée, je pensais qu'un prince demeurait là pour sûr.

Nous entrâmes donc en ville sur les trois heures, en remontant la grande rue; &, vers le milieu, plus loin que la place du Marché, nous en prîmes une autre à droite, la petite rue des Deux-Clefs^ où le soleil descendait entre les cheminées, le long des balcons vermoulus & des murs décrépits. La mère Balais disait en riant :

« Nous arrivons, Jean-Pierre. »

Moi, j'ouvrais de grands yeux, n'ayant jamais rien vu de pareil. Bientôt là charrette s'arrêta devant une vieille maison étroite,, la fenêtre en bas, — plus large que haute,, — garnie de petites vitres rondes & d'écheveaux de chanvre pendus à l'intérieur.

C'était la maison d'un tisserand. Une femme de trente-cinq à quarante ans, les cheveux bruns roulés en boucles sur les joues, les yeux bleus

& le nez un peu relevé, nous regardait de la petite allée noire.

« Hé! c'eft vous, madame Balais ? s'écria-t-elle.

— : Oui, madame Dubourg, répondit la mère Balais; & je vous amène encore quelqu'un... mon petit Jean-Pierre, que vous ne connaissez pas. Regardez un peu ce pauvre bichon. y>

Elle me prenait dans ses mains, & m'embrassait en me posant à terre.

Ensuite nous entrâmes dans une petite chambre grise, où le vieux métier, le fourneau de fonte, la table, & les écheveaux pendus à des perches au plafond, encombraient tous les coins. Avec les corbeilles de bobines, le vieux fauteuil à crémaillère, & l'horloge au fond, dans son étui de noyer, on ne savait pas comment se retourner. Mais c'était encore bien plus beau que notre pauvre baraque de Saint-Jean-des-Choux; c'était magnifique des écheveaux de chanvre & des rouleaux de toile, quand on n'avait vu que nos quatre murs & notre bûcher derrière, presque toujours vide. Oui, cela me paraissait une grande richesse.

Madame Balais racontait comment elle m'avait pris. L'autre dame ne disait rien, elle me regardait. Je m'étais mis contre le mur, sans oser lever les yeux. Comme la mère Balais venait de sortir, pour aider le voiturier à décharger les cerises> cette dame s'écria :

« Dubourg, arrive donc ! »

Et je vis entrer par une porte à droite,, couverte d'écheveaux , un petit homme maigre & pâle, la tête déjà grisonnante^ & l'air bon, avec une jolie petite fille toute rose, les yeux éveillés, qui mangeait une grosse tartine de fromage blanc.

« Tiens, regarde ce que la mère Balais nous ramène de Saint-Jean-des-Choux, dit la dame; ses parents,, les Hoquart & les Guerlot, ne voulaient pas de lui , elle l'a pris à sa charge.

— Cette mère Balais eft une brave femme, répondit l'homme attendri.

— Oui, mais se mettre une charge pareille sur le dos!

— Mon Dieu ! fit l'homme, elle eft seule... l'enfant l'aimera.

— Mais il n'a rien! s'écria la femme., — qui venait d'ouvrir mon petit paquet sur ses genoux, & qui regardait ma pauvre petite vefte des dimanches, ma chemise & mes souliers, — il n'a rien du tout ! On ne saura pas seulement où le coucher.

— Hé! s'écria la mère Balais, en rentrant & posant au bord du métier son dernier panier de cerises, ne vous inquiétez donc pas tant, madame Madeleine. J'ai mon oncle, le chanoine d'Espagne, vous savez bien... celui de quatre-vingtdix ans & demi, & qui ne peut tarder de passer

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l'arme à gauche... Je vais attraper son héritage..., Ça m'aidera pour élever le petit. »

Elle riait; madame Dubourg, la femme du tisserand, était devenue toute rouge.

« Oh ! dit-elle, votre oncle d'Espagne...

— Hé! pourquoi eft-ce que je n'aurais pas un oncle? répondit la mère Balais. Vous avez bien une tante, vous, une tante à Saint-Witt. Et quand les deux enfants seront grands, nous les marierons ensemble, avec les deux héritages de l'oncle & de la tante. N'eft-ce pas, monsieur Antoine? »

Alors le petit homme dit en riant :

« Oui, madame Balais, oui, vous avez raison, l'héritage de votre oncle eft aussi sûr que celui de notre tante Jacqueline. Mais vous avez bien fait de recueillir cet enfant... C'eft bien!

— Et je ne m'en repens pas, dit la mère Balais. Je ne suis pas embarrassée de lui. J'ai là-haut un vieil uniforme de mon pauvre défunt, nous lui taillerons un habit là-dedans. Et près de ma chambre, j'ai le petit fruitier, pour mettre son lit. Nous trouverons bien un matelas, une couverture, c'eft la moindre des choses; le petit va dormir comme un dieu. — Allons, embrassez-vous, » fit-elle en m'amenant la petite fille, qui me regardait sans rien dire, ses beaux yeux bleus tout grands ouverts, & qui m'embrassa de bon cœur, en me barbouillant le nez.

Tout le monde riait, & je reprenais courage. Madame Rivel,, la femme du vitrier qui demeurait au second, passait dans l'allée; on l'appela. C'était une toute petite femme, avec un gros bonnet piqué, le fichu croisé sur la poitrine & la petite croix d'or au cou.

La mère Balais voulut aussi lui raconter mon hiftoire ; deux ou trois voisins, appuyés sur la fenêtre ouverte, écoutaient ; & ce qui s'élevait de malédictions contre les Hoquart & les Guerlot n'eft pas à dire :' on les traitait de gueux, on leur prédisait la misère. Madame Madeleine avait aussi fini par s'apaiser.

« Puisque c'eft comme cela,, tout ce que je demande^ disait-elle, c'eft qu'il ne fasse pas trop de bruit dans la maison. Mais les garçons...

— Bah! répondait le père Antoine, quand le métier marche, on n'entend rien. Il faut aussi que les enfants' s'amusent, & la petite ne sera pas fâchée d'avoir un camarade. »

Finalement, la mère Balais reprit son panier sur sa tête & me dit :

« Arrive j Jean-Pierre. En attendant l'héritage, nous allons toujours faire une bonne soupe aux choux, & puis nous verrons pour le coucher. »

Elle entra dans l'allée, & je repris sa main, bien content de la suivre.

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Nous avions trois étages à monter : le premier était aux Dubourg, le deuxième" aux Rivel, & le troisième, sous les tuiles, à nous. C'était tout gris, tout vermoulu; les petites fenêtres de l'escalier regardaient dans la cour, où passait une vieille galerie, sur laquelle les Dubourg faisaient sécher leur linge. C'eft là qu'il fallait entendre, en automne, pleurer et batailler les chats pendant la nuit; on ne pouvait presque pas s'endormir.

Au-dessus se trouvait encore le colombier, avec son toit pointu & ses grands clous rouilles autour de la lucarne, pour arrêter les fouines. Mais les ardoises tombaient de jour en jour, & les pigeons n'y venaient plus depuis longtemps.

Voilà ce que je voyais en grimpant chez nous. La mère Balais, qui me donnait la main dans le petit escalier sombre, disait :

« Tiens-toi droit ! efface tes épaules! ne marche pas en dedans! Je te dis que tu seras un bel

homme; mais il faut avoir du cœur, il ne faut pas pleurer. »

Elle ouvrit en haut une porte qui se le/mait au loquet, & nous entrâmes dans une grande chambre blanchie à la chaux, avec deux fenêtres en guérite sur la rue, un petit fourneau de fonte au milieu, — le tuyau en zigzag, — & une grande table de chêne au fond, où la mère Balais hachait sa ciboule, ses oignons, son persil & ses autres légumes pour faire la cuisine.

Au-dessus de la table, sur deux planches, étaient les assiettes peintes, la soupière ronde, & deux ou trois bouteilles avec des verres; dans un tiroir se trouvaient les cuillers & les fourchettes en étain; dans un autre, la-chandelle, les allumettes, le briquet; au-dessous, la grosse cruche à eau.

Avec le grand lit à rideaux jaunes dans un enfoncement, la grande caisse couverte de tapisserie au pied du lit, & trois chaises, cela faisait tout notre bien.

Contre le mur du pignon, au-dessus de la table, le portrait de M. Balais, ancien capitaine au 37e de ligne, le grand chapeau à cornes & ses deux glands d'or en travers des épaules, les yeux gris clair, les moustaches jaunes & les joues brunes, avait Pair de vous regarder en entrant. C'était un homme superbe, avec sa tête toute droite dans son haut collet bleu; la mère Balais disait quelquefois:

« C'eft Balais, mon défunt, mort au champ d'honneur le 21 juin i8i3, à la retraite de Vittoria, dans l'arrière-garde. »

Alors elle serrait les lèvres & continuait à faire son ménage, toute pensive, sans parler durant des heures.

A gauche de la grande chambre s'ouvrait le fruitier j qui n'était que le grenier de la maison; ses lucarnes reftaient ouvertes en été; mais, quand la neige commençait à tomber } sur la fin de novembre, on les fermait avec de la paille. Les fruits, en bon ordre, montaient sur trois rangées de lattes, & la bonne odeur se répandait partout.

A droite se trouvait encore un cabinet, la fenêtre sur le toit de la cour. Dans ce cabinet j'ai dormi des années; il n'avait pas plus de huit pieds de large sur dix à douze de long; mais il y faisait bien bon, à cause de la grande cheminée appliquée contre, où passait toute la chaleur de la maison. Jamais l'eau n'y gelait dans ma cruche en plein hiver.

Combien de fois depuis, songeant à cela, je me suis écrié :

« Jean- Pierre, tu ne trouveras plus de chambre pareille! »

J'aime autant vous raconter ces choses tout de suite, pour vous faire comprendre ma surprise de trouver un si beau logement.

Les paniers de cerises étaient tous rangés à

terre, madame Balais commença par les porter dans le fruitier; ensuite elle revint avec, une belle tête de choux, des poireaux & quelques grosses pommes de terre, qu'elle déposa sur la table d'un air de bonne humeur. Elle sortit du tiroir le pain, le sel, le poivre, avec un morceau de lard; & comme je voyais d'avance ce qir'elle voulait faire, je pris aussitôt la hachette pour tailler du petit bois. Elle me regardait en souriant, & disait :

« Tu es un brave enfant, Jean-Pierre. Nous allons être heureux ensemble. »

Elle battit le briquet, & c'eft moi qui fis le feu, pendant qu'elle épluchait la tête de choux & qu'elle pelait les pommes de terre.

« Oui, disait-elle, tes parents sont des gueux! Mais je suis sûre que tes père et mère étaient de braves gens. »

Ces paroles me forcèrent encore une fois de pleurer. Alors elle se tut. Et, l'eau sur le feu, les légumes dedans, elle ouvrit ma chambre & sortit un matelas de son propre lit, pour faire le mien ; elle prit une couverture piquée & des draps blancs dans la grande caisse, & m'arrangea tout proprement, en disant :

« Tu seras très-bien. »

Je la regardais dans le ravissement. La nuit venait. Cela fait, vers les sept heures & demie, elle coupa le pain & servit la soupe dans deux

grosses assiettes creuses, peintes de fleurs rouges & bleues, que je crois voir encore, en s'écriant joyeusement :

« Allons, Jean-Pierre, assieds-toi & dis-moi si notre soupe eft bonne.

— Oh ! oui, lui dis-je, rien qu'à l'odeur elle eft bien bonne, madame Balais.

— Appelle-moi mère Balais, dit-elle, j'aime mieux ça. Et maintenant souffle, petit, & cou-, rage. »

Nous mangeâmes ; jamais je n'avais goûté d'aussi bonne soupe. La mère Balais m'en donna de nouveau deux grosses cuillerées, & me voyant si content elle disait en riant :

« Tu vas devenir gras comme un chanoine de rEftramadure. »

Ensuite, j'eus encore du lard avec une bonne tranche de pain; de sorte que mon âme bénissait le Seigneur d'avoir empêché les Hoquart & les Guerlot de me prendre; car ces gens avares m'auraient fait garder les vaches & manger des pommes de terre à l'eau jusqu'à la fin de mes jours. Je le disais à la mère Balais, qui riait de bon cœur & me donnait raison.

Il faisait nuit, la chandelle brillait sur la table. Madame Balais, avant levé les couverts, se mit à visiter sa grande caisse, en rangeant sur le lit tous les vieux habits & les chemises qui lui refiaient de

son défunt. Moi,, assis sur la pierre du petit fourneau, les genoux plies entre les mains, je la regardais avec un grand attendrissement, pensant que l'esprit de mon père était en elle pour me sauver. Elle disait de temps en temps :

a Ceci peut encore servir; ça, nous verrons. »

Ensuite elle s'écriait :

« Tu ne parles pas, Jean- Pierre. Qu'eft-ce que tu penses?

— Je pense que je suis bien heureux.

— Eh bien ! disait-elle, ça fait que nous sommes heureux tous les deux. Nous n'avons pas besoin desGuerlot, ni des Dubourg, ni de personne. Nous en avons vu bien d'autres en Allemagne, en Pologne & en Espagne... Voilà que Balais nous porte encore secours... Vois-tu, Jean-Pierre., làbas, comme il nous regarde? »

Ayant tourné la tête, je crus qu'il nous regardait, & cela me fit peur; je me rappelai les prières du village, que je récitai en moi-même.

Finalement, sur les dix heures., la mère Balais s'écria :

« Tout va bien... Allons, arrive, tu dois avoir sommeil.

— Oui, mère Balais.

— Tant mieux! je peux t'en dire autant pour mon compte. »

Nous entrâmes dans ma petite chambre; elle

posa la chandelle à terre & me fît coucher, en me relevant la tête avec un oreiller. Ensuite, me tirant la grande couverture à rieurs jusqu'au menton :

« Dors bien, dit-elle,, il ne faut pas te gêner. Tu n'es pas plus bête que beaucoup d'autres qui ne se gênent jamais. Allons!... »

Puis elle s'en alla.

J'aurais bien voulu penser à mon grand bonheur; mais j'avais si sommeil & j'étais si bieiij que je m'endormis tout de suite.

ni

Jamais je n'ai mieux dormi que cette nuit-là. Quel bonheur de savoir qu'on a trouvé son nid. Ce sont des choses qui vous reviennent même anmilieu du sommeil, & qui vous aident à bien dormir.

Au petit jour, comme le soleil commençait à grisonner la fenêtre,, je m'éveillai doucement." On entendait le bruit du métier dans la vieille maison; le père Antoine Dubourg faisait déjà courir sa navette entre les fils. & ce bruit, je devais l'entendre dix ans! Le tic-tac du vieux métier m'efi toujours relié dans l'oreille & même au fond du cœur.

Comme j'écoutais, voilà que la mère Balais se lève dans sa chambre. Elle bat le briquet, elle ouvre sa fenêtre pour renouveler l'air; elle allume du feu dans son petit poêle & met ses gros sabots,, pour aller chercher notre lait chez madame Srark, la laitière du coin. Je l'entends descendre,, & je penser

<c Qu'età-ce qu'elle va faire ? »

Dehors, dans la cour, un coq chantait comme à Saint-Jean-des-Choux ; des charrettes passaient dans la rue, la ville s'éveillait. Quelques infiants après les sabots remontèrent : la mère Balais rentre, elle prépare son café, elle met le lait au feu; puis ia porte s'ouvre tout doucement, & la bonne femme, qui ne m'entendait pas remuer, regarde; elle me voit les yeux ouverts comme un lièvre, & me dit :

« Ah! ah! voyez-vous... il fait la grasse mati- •née!... Oh! ces hommes, ça ne pense qu'à se dor^ loter... c'eft dans le sang!... Allons, Jean-Pierre, allons, un peu de courage! »

Je m'étais levé bien vite, & j'avais déjà tiré ma culotte. Enfin, elle me fit asseoir sur ses genoux, pour m'aider à mettre mes souliers, & puis, me passant sa grande main dans les cheveux en souriant, elle dit :

« Conduis-toi bien & tu seras beau... oui... tu seras beau... Mais il ne faudra pas être trop fier. Va maintenant te laver à la pompe en bas; lavetoi la figure, le cou, les mains... La propreté eft la première qualité d'un homme. Il ne faut pas avoir peur de gâter l'eau, Jean-Pierre, elle eft faite pour cela.

— Oui, mère Balais, » lui répondis-je en descendant le vieil escalier tout raide.

Elle, en haut, penchée sur la rampe, avec son grand mouchoir jaune autour de la tête & ses boucles d'oreilles en argent, me criait :

« Prends garde de tomber!... prends garde! »

Ensuite elle rentra dans sa chambre. J'aperçus au bas de l'escalier l'entrée de la cour , à gauche au fond de l'allée, & la petite cuisine des Dubourg ouverte adroite; le feu brillait sur l'âtre, éclairant les casseroles & les plats. Madame Madeleine s'y trouvait ; je me dépéchai de lui dire :

« Bonjour, madame Madeleine. »

Et de courir à la pompe, où je me lavai bien. Il faisait déjà chaud, le soleil arrivait dans la cour comme au fond d'un puits. Sur la baluftrade de la galerie; un gros chat gris faisait semblant de dormir au soleil, les poings sous le ventre, pendant que les moineaux, en l'air, s'égosillaient & bataillaient dans les chéneaux.

Je regardais & j'écoutais ces choses nouvelles, en me séchant près de l'auge, quand la petite Anuette Dubourg, du fond de l'allée, se mit à crier :

« Jean-Pier,re, te voilà!

— Oui, lui dis-je, me voilà. »

Nous étions tout joyeux, & nous riions ensemble; mais madame Madeleine cria de la cuisine :

« Annette... Annette... ne fais donc pas la toile.. . laisse Jean- Pierre tranquille ! »

Alors je remontai bien vite. La mère Balais, en me voyant bien propre, bien frais, fut contente.

« C'eft comme cela qu'on doit être, dit-elle. Maintenant prenons le café, & puis nous irons à la halle. »

Les tasses étaient déjà sur la table. Pour la première fois de ma vie je pris le café au lait, ce que je trouvai très-bon, & même meilleur que la soupe. Ensuite il fallut balayer les chambres, laver nos écuelles & mettre tout en ordre.

Vers sept heures nous descendîmes. La mère Balais portait un de nos paniers de cerises sur sa tête, & moi la balance & les poids dans une corbeille. C'eft ainsi que nous sortîmes. Il faisait beau temps.

En remontant la grande rue, le bonnetier, l'épicier & les autres marchands, en bras de chemise sur la porte de leurs boutiques, qu'ils venaient d'ouvrir, nous regardaient passer. Le bruit s'était déjà répandu que la mère Balais avait pris à son compte un enfant de Saint-Jean-des-Choux, & plus d'une ne pouvait le croire. Deux ou trois connaissances du marché, la laitière Stark, la marchande de sabots, lui demandaient :

« Eft-ce vrai que cet enfant eft à vous?

— Oui, c'eft vrai, disait-elle en riant. C'eft rare, à mon âge, d'avoir un enfant qui mange de la soupe en venant au monde. Ça me rend glorieuse. »

Et les gens riaient. Nous arrivâmes bientôt sur la place de l'ancien palais des évêquesde Saverne. Nous avions là notre baraque en planches, près de cinq ou six, autres, — ou l'on vendait de la viande fumée, de la bonneterie & de la poterie, — sous lesacacias. Le soleil nous réjouissait la vue, & nous étions assis à l'ombre, le panier de cerises devant nous. Les servantes, les hussards, venaient acheter de nos cerises, à trois sous la livre; & les enfants venaient aussi nous en demander pour deux liards.

Ces choses m'étonnaient, ne les ayant jamais vues. Deux ou trois fois la mère Balais me dit de sortir sur la place, pour faire connaissance avec des camarades. A la fin je sortis, & tout de suite les autres m'entourèrent, en me demandant :

« D'où eft-ce que tu viens? »

Je leur répondais comme je pouvais. Finalement, un grand roux, le fils du serrurier Materne, me tira la chemise du pantalon par derrière, pour faire rire les gens, &, dans le même inftant, j'entendis la mère Balais me crier de loin :

« Tombe dessus, Jean-Pierre! »

Alors j'empoignai ce grand Materne, méchant

comme un âne rouge, & du premier coup je le roulai parterre. La mère Balais criait :

« Courage, Jean- Pierre !... Donne-lui son compte!... Ah! le gueux! »

Les autres virent en ce jour que j'étais fort, c'eft pourquoi tous en ville disaient :

« Le garçon de la mère Balais eft fort! Il eft de Saint-Jean-des-Choux; il a gardé les chèvres & les vaches; il eft très-fort! »

Et j'avais de la considération partout. Le grand Materne & son frère Jérôme m'en voulaient beaucoup, mais ils n'osaient rien en dire. La mère Balais paraissait toute joyeuse :

« C*eft bien,, disait-elle, je suis contente ! Il ne faut jamais attaquer personne ; mais il ne faut pas non plus se laisser manquer; c'eft à ça qu'on reconnaît les hommes. Celui qui se laisse manquer n'a pas de cœur. »

Elle se réjouissait. Vers cinq heures, ayant vendu nos cerises, nous rentrâmes à la maison faire notre cuisine, souper & dormir.

Ces choses se renouvelaient de la sorte tous les jours. Tantôt nous avions du soleil, tantôt de la pluie. Après les cerises, la mère Balais vendit des petites poires; après les poires, des prunes, etc. Elle ne voulait pas toujours m'a voir dans sa baraque, au contraire, elle me disait :

« Va courir! On ne refte pas assis à ton âge,

Histoire a'un homme du peuple

comme des ermites qui récitent le chapelet, en attendant que les perdrix leur tombent dans le bec; on court, onva, on vient, on se remue. Il faut ça pour grandir & prendre de la force. Va t'amuser ! »

Naturellement je ne demandais pas mieuXj & dans la première quinzaine je connaissais déjà les Materne, les'Gourdier, les Poulet, les Robichon, enfin tous les bons sujets de la ville; car de sept .heures du matin à six heures du soir, on avait le temps de courir les rues, Dieu merci! de regarder le tourneur, le forgeron,, le rémouleur, le ferblantier, le menuisier; on avait le temps de rouler dans les écurieSj dans les granges, dans les greniers à foin &, le long des haies., de grappiller des framboises et des mûres.

Et les batailles allaient toujours leur train! Tous les soirs, en rentrant, j'entendais madame Dubourg crier du fond de l'allée :

«Hé! il profite, Jean-Pierre. Regardez ses coudes... regardez ses genoux... regardez sonnez... regardez ses oreilles... ça va bien ! »

Je ne répondais pas, & je me dépêchais de monter. Mais quand par hasard la mère Balais se trouvait là, ces paroles la fâchaient.

« Madame Dubourg, disait-elle, je l'aime mieux comme cela, déchiré, que s'il se laissait battre. Dieu merci! les caniches qui se sauvent quand on tape dessus ne manquent pas; c'eft la commodité

des cloutiers & des tourne-broches; mais j'aime mieux ceux qui montrent les dents, & qui mordent quand on les attaque. Que voulez-vous ? chacun son goût. Les peureux m'ennuient; came retourne le sang. Et puis, madame Madeleine, chacun doit se mêler de ce qui le regarde. »

Alors elle me prenait la main, & nous montions tout glorieux. Au-dessus, le vieux vitrier Rivel, sa porte toujours ouverte sur l'escalier dans les temps chauds, ses grosses besicles de cuivre jaune sur le nez, & ses vitres qui grinçaient sur la table, ne disait jamais rien, ni sa petite femme non plus, qui cousait du matin au soir. Et quand en passant nous leur souhaitions le bonsoir ou le bonjours-tous deux penchaient la tête en silence.

Ces gens paisibles n'avaient jamais de dispute avec personne; ils ressemblaient en quelque sorte à leurs deux pots de réséda, qui fleurissaient au bord de leur petite fenêtre, dans l'ombre de la cour. Jamais un mot plus haut que l'autre. Quelquefois seulement la femme, appelait leur chat dans l'escalier, le soir; car ils ne pouvaient pas se coucher sans avoir fait rentrer leur chat dans la chambre.

Tout allait donc très-bien, puisque la mère Balais était contente ; mais, au bout de six semaines ou deux mois, un soir que j'avais livré bataille

contre les deux Ma'terne ensemble, derrière le cimetière des Juifs, & qu'ils m'avaient tellement roulé dans les orties que ma figure, mes mains & même mes jambes, sous mon pantalon, en étaient rouges comme des écrevisses, la mère Balais, qui me regardait triftement, dit tout à coup pendant le souper :

« Aujourd'hui, Jean- Pierre, nous n'avons pas remporté la victoire; les autres ont emmené les canons, & nous avons eu de la peine à sauver les drapeaux. »

Alors je fus tout fâché d'entendre ces choses, & je répondis :

« Ils se sont mis à deux contre moil ]

— Juftement, c'eft la manière des kaiserliks, dit-elle, ils sont toujours deux ou trois contre un. Mais ce qui me fait plaisir, c'eft que tu ne te plains jamais, tu supportes tout très-bien. Que voulez- vous? A la guerre comme à la guerre : on gagne, on perd, on se rattrape, on avance, on recule.— Tu ne te*plains pas!... c'eft comme Balais, il ne se plaignait jamais des atouts; même le jour de sa mort, il me regardait comme pour dire : — Ce n'eft rien... nous- en reviendrons! — Voilà ce qui s'appelle un homme... Il aurait pu devenir prince, duc & roi tout comme un autre; ce n'eft pas le courage qui lui manquait, ni la bonne volonté non plus. Mais il n'avait pas une

belle écriture, & il ne connaissait pas les quatre règles; sans ça, Dieu sait ce que nous serions! Je serais peut-être madame la duchesse de Balais, ou quelque chose dans ce genre... Malheureusement ce pauvre Balais ne savait pas les quatre règles I Enfin, que peut-on y faire? Mais au moins je veux que cela. ne t'arrive pas plus tard, & que tu connaisses tout; je veux te voir dans les étatsmajors, tu m'entends?

— Oui, mère Balais.

— Je veux que tu commences tout de suite; & demain je te mènerai chez M. Vassereau, qui t'apprendra tout son école. Après ça, tu pourras choisir dans les états celui qui te plaira le plus. On gagne sa vie de toutes les façons, les uns en dansant sur la corde, les autres en vendant des cerises & des poires comme nous, les autres en rétamant des casseroles, ou bien en se faisant tirer des coups de fusil pour le roi de Prusse, — qui ne veut que des nobles dans -les grades de son armée, de sorte que le courage, le bon sens & l'inftruction ne servent à rien pour passer officier. Oui, Jean- Pierre, on gagne sa vie de cinquante manières, j'ai vu ça ! Mais le plus commode, c'eftde s'asseoir dans un bon fauteuil rembourré, en habit noir, avec une cravate blanche & un jabot, comme j'en ai rencontré plusieurs, & de faire des grâces aux gens qui viennent vous saluer, le chapeau jusqu'à

terre, en disant: — Monsieur l'ambassadeur... monsieur le préfet... monsieur le miniftre, etc. — C'eft très-commodej mais il faut savoir les quatre règles & avoir une belle main. Nous irons donc chez M. Vassereau, Jean-Pierre, C'eft entendu, fit-elle en se levant, demain, nous irons de bonne heure, & s'il faut payer trente sous par mois, ça m'eft égal. »

Ayant parlé de la sorte, nous allâmes nous coucher, &, jusqu'à minuit, je ne fis que rêver à l'école, au père Vassereau, aux quatre règles, & à tout ce que la mère Balais m'avait dit.

Le lendemain, de grand matin, la mère Balais s'habilla d'une manière tout à fait magnifique. Quand je sortis de ma chambre sur les sept heures, jela vis avec une grande robe chamarrée de fleurs vertes; elle s'était fait deux grosses boucles sur les oreilles avec ses cheveux gris touffus, elle avait un gros bonnet blanc, & cela lui donnait une figure très-respectable.

a Assieds-toi, Jean-Pierre, dit- elle, & déjeunons. Nous partons dans une demi-heure. »

Elle me fit mettre ensuite une chemise blanche, mes souliers neufs & ma vefte de velours; elle ouvrit son grand coffre & en tira un châle très-beau, qu'elle s'arrangea sur les épaules, devant notre petit miroir; les franges traînaient presque à terre, au bas de la robe. Et quand tout fût prêt, elle me dit de venir.

Je n'avais jamais vu d'école à Saint-Jean-des- Choux, cela me rendait inquiet; mais comme

madame Balais descendait devant moi^ j'étais bien forcé de la suivre.

En bas, dans la petite allée sombre, madame Dubourg, se penchant à la porte de sa cuisine, nous regarda sortir tout étonnée. DehorSj la mère Balais me prit par la main & me dit :

« Tu commenceras par ôter ton bonnet en entrant. »

Et nous descendîmes la petite rue des Trois- Quilles, derrière le jardin de M. le juge de paix, puis celle du Fossé-des-Tanneurs. Tout à coup^ en face d'une vieille maison qui faisait le coin de deux rues, j'entendis une foule de voix crier ensemble : B-A BA! — B-E BE! — B-I BI! ainsi de suite. Les vitres de la vieille maison en tremblaient; & parmi ces voix d'enfants, une autre voix terrible se mit à crier :

« Materne!... Attends! je me lève! »

C'était M. Vassereau qui prévenait Materne.

Nous arrivions à l'école. Rien que d'entendre cette voiXj un frisson me grimpait le long du dos. En nîême temps nous entrions dans une petite cour, où quelques enfants rattachaient leurs bretelles, & la mère Balais me disait :

« Arrive ! »

Elle s'avançait dans une allée sombre à gauche, où je la suivis. Au bout de l'allée se trouvait une porte, avec un petit carreau dans le milieu; c'eft

Histoire a'un homme du peuple

là qu"on entendait chanter B-A BA! au milieu d'un grand bourdonnement.

La mère Balais ouvrit la porte. Aussitôt tout se tut, & je vis la grande salle : les rangées de tables toutes jaunes & tachées d'encre autour, les bancs où des quantités d'enfants en sabots, en souliers, & même pieds nus, s'usaient les culottes depuis des années; les exemples pendues à des ficelles, le long des fenêtres; le grand fourneau de fonte à droite, derrière la porte; le tableau noir contre le mur, au fond, du même côté; & la chaire à gauche, entre deux fenêtres, où M. Vassereau, son bonnet de soie noire. tiré sur la nuque, était assis, le grand martinet replié sur le pupitre. Il était là, grave, la main bien posée, les deux doigts bien tendus, en train d'écrire une exemple.

Tout fourmillait d'enfants de six à douze ans; les grands assis autour des tables, les petits sur trois rangées de bancs, en face de la chaire. Deux ou trois, debouts, tendaient leur plume au maître d'école, en répétant d'une voix traînante :

« En gros, s'il vous plaît, monsieur 'Vassereau!

— En moyen, s'il vous plaît, monsieur Vassereau! »

Lui ne bougeait pas : il écrivait !

Je découvris ces choses d'un coup d'œil. Toute la salle s'était retournée pour voirqui venait d'entrer;

toutes ces figures grasses, joufflues, blondes, rousses, les cheveux ébouriffés, nous regardaient en se penchant. Comme les petits bancs s'étaient tus d'un coup, M. Vassereau leva les yeux; il aperçut la mère Balais & moi sur la porte, & se leva, ramenant son bonnet de soie noire sur sa tête, comme pour saluer. On aurait alors entendu voler une mouche. La mère Balais dit :

« Reftez couvert, monsieur Vassereau. »

Et tous deux, l'un en face de l'autre, se mirent à causer de moi. Autant la mère Balais était grande & magnifique, autant le père Vassereau, habillé d'une capote marron & d'un large gilet noir, paraissait grave & sévère; il portait encore l'ancienne culotte de ratine & les larges souliers à boucles d'argent. Il avait la figure ferme, un peu pâle, le menton large, le nez droit, bien fait, les yeux bruns, une ride entre les deux sourcils; de sorte qu'avec -son martinet sous le coude, tout cela ne lui donnait pas un air tendre, & que je pensais :

« Si c'eft lui qui doit m'apprendre les quatre règles, il faudra faire bien attention. »

Nous étions donc au milieu de la salle, & toute l'école écoutait. M. Vassereau paraissait avoir un grand respecl pour madame Balais, qui relevait fièrement la tête, & qui lui dit :

« Je vous amène ce garçon, monsieur Vassereau; c'eft un enfant de Saint-Jean-des-Choux,

— que j'ai pris, parce que des parents malhonnêtes l'avaient abandonné^ — & que je veux faire bien élever. Vous aurez soin de lui... vous lui montrerez tout ce qu'un homme doit savoir... Je suis sûre qu'il profitera de vos leçons.

— S'il n'en profite paSj répondit le père Vassereau en me jetant un regard de côté, ce sera sa faute, car j'emploierai tous les moyens. »

Et me regardant en face :

« Comment t'appelles-tu ? me dit-il.

— Jean-Pierre, monsieur.

— Et ton père?

— Mon père s'appelait Nicolas Clavel.

— Eh bien! Clavel, qu'eft-ce que tu sais? Eft-ce que tu connais tes lettres?

— Non, monsieur.

— Alors,, assieds-toi là, sur le petit banc. Gossard, tu lui prêteras ton ABC; vous lirez ensemble dans le même. »

Pendant que cela se passait & que M. Vassereau me parlait de la sorte, cinq ou six grands, au lieu de travailler, riaient entre eux,, & je vis quelque chose en ce moment qui m'affermit beaucoup dans mes bonnes résolutions. Le père Vassereau., en entendant rire, avait tourné la tête, & il avait vu le rouge Materne qui faisait des signes à Gourdier.

' Alors, sans rien dire, il était allé le secouer par

l'oreille, qui s'allongeait & se raccourcissait. Il n'avait pas l'air fâché; mais le fils Materne ouvrait la bouche jusqu'au fond du gosier, avec des yeux tout rondsj & soupirait tellement qu'on l'entendait dans toute la salle,, où chacun se remit bien vite à travailler.

« Eh bien! madame Balais, dit le père Vasse- "reau en revenant d'un air Tranquille, vous pouvez compter sur moi; ce garçon profitera de mes conseils, je réponds de lui. — Clavel, va t'asseoir où je t'ai dit. »

J'allai m'asseoir au bout du petit banc, en pensant :

« Oh! oui,, je profiterai... il faut que je profite!

— Allons, monsieur Vassereau, c'eft entendu, dit la mère Balais. Pour le refte, ça me regarde. »

Ils sortirent ensemble dans la petite allée; &., pendant qu'ils étaient dehorsj tout le monde se retourna, riant, s'appelant, se jetant des boules de papier. Mais à peine le pas lent de M. Vassereau commençait-il à revenir, qu'on se pencha sur les tables en faisant semblant d'écrire ou d'apprendre sa leçon. Lui, jeta les yeux à droite & à gauche & se remit dans sa chaire en disant :

« Commencez l'A B G. — Clavel, tu vas suivre sur l'A B C de Gossard. »

Aussitôt on se mit à chanter ensemble l'A B C,

& je suivis avec une grande attention, sans oser même regarder celui qui me montrait les lettres.

Le père Vassereau taillait les plumes. De temps en temps il faisait le tour de la salle, son martinet sous le bras, & regardait l'ouvrage des grands. Quand les lettres étaient mal formées, il les appelait ânes, & corrigeait lui-même leurs fautes. Une demi-heure avant la fin de l'école, il se rasseyait dans sa chaire & criait aux petits :

« Arrêtez! »

Ensuite commençait la récitation des leçons :

« Qu'eft-ce que la grammaire? — Qu'eft-ce que l'article? — Qu'eft-ce que le verbe? » etc. — 11 prenait aussi quelquefois les petits & leur demandait les lettres. Sur le coup de dix heures le matin, sur le coup de quatre heures le soir, le premier de la première classe récitait la prière, & quand on ^entendait dire : « Ainsi soit-il! » toute l'école dégringolait des bancs, & se sauvait, le sac au dos ou le cahier sous le bras, en criant & se réjouissant jusqu'à la maison.

Cent fois M. Vassereau nous avait défendu de crier, mais dehors on n'avait plus peur, & puis il faut bien que les enfants respirent.

Le premier jour, quand on se mit à réciter la prière & à sortir en disant : « Bonjour, monsieur Vassereau! » je fus si content d'être dehors, que

j'arrivai chez nous d'un trait, & que je grimpai nos trois étages, en criant :

« C'eft fini ! »

Le père Antoine Dubourg ne pouvait s'empêcher de rire; & le vieux vitrier Rivel lui-même me regardait monter l'escalier avec ses grosses besicles, le nez en l'air, & disait à sa femme :

« Tiens, Catherine, voilà le plus beau temps de la vie; on ne pense pas au déjeuner, au dîner ; quand l'école eft finie, on a gagné sa journée. Ce temps-là ne reviendra plus. »

Lanière Balais était aussi bien contente.

Depuis ce jour, je connaissais l'école : je connaissais la manière de chanter en traînant B-A BAj d'observer les plus petits mouvements de M. Vassereau, & d'avoir l'air de suivre avec Gossard,en regardant voler les mouches.

Le matin, aussitôt l'école finie^ j'allais trouver la mère Balais dans notre baraque, sur la place; elle me demandait presque toujours :

« Eh bien! Jean- Pierre, ça marche? »

Et je répondais :

« Ouij mais c'eft dur tout de même.

— Hé! faisait-elle, tout eft dur dans ce monde. Si les pommes & les poires roulaient sur la grande route., on ne planterait pas d'arbres; si le pain venait dans votre poche, on ne retournerait pas la terre, on ne sèmerait pas le grain, on ne demanderait pas la pluie & le soleil,, on ne faucil-lerait pas, on ne mettrait pas en gerbes, on ne' battrait pas en grangej on ne vannerait pas, on ne

porterait pas les sacs au moulin, on ne moudrait pas, on ne traînerait pas la farine chez le boulange^ on ne pétrirait pas, on ne ferait pas cuire; ce serait bien commode, mais ça ne peut pas venir tout seul, il faut que les gens s'en mêlent. Tout ce qui pousse seul n® vaut rien, comme les char- .dons, les orties, les épines, & les herbes tranchantes au fond des marais. Et plus on prend de peine, mieux ça vaut; comme pour la vigne au milieu des pierrailles, sur les hauteurs, où l'on porte du fumier dans des hottes; c'eft aussi bien dur, Jean-Pierre, mais le vin eft aussi bien bon. Si tu voyais^ en Espagne, dans le midi de la France & le long du Rhin, comme on travaille au soleil pour avoir du vin, tu dirais : « C'eft encore bien heureux de refter assis à l'ombre, & d'apprendre quelque chose qui nous profitera toujours! » Maintenant je te fais retourner & ensemencer par le père Vassereau, & plus tard qui eft- ce qui coupera le grain? qui eft-ce qui aura du pain sur la planche? C'eft toi! Je fais cela parce que tu me plais, mais il faut en profiter. Je ne suis peut-être pas là pour longtemps. Profite, profite!... »

Ces choses m'attendrissaient, & je me donnais delà peine; j'aurais voulu tout savoir, pour réjouir la mère Balais.

Il faut dire aussi que M. Vassereau n'était pas mécontent de moi, car au bout d'une semaine je

connaissais mes lettres, & même il disait tout haut :

« Regardez ce Clavel, un garçon de Samt- Jean-des-Choux, il connaît ses lettres dans une semaine, au lieu que ce grand âne rouge de Materne & ce pendard de Gourdier, depuis trois ans n'ont encore appris qu'à dénicher des merles, & à déterrer des carottes dans les jardins après la classe. Ah! les gueux... ah! la mauvaise race! »

Il se fâchait en parlant, & finissait par tomber dessus, de sorte que l'école était remplie de cris terribles. M. Vassereau répétait sans cesse :

« Si vous êtes pendus un jour, on ne pourra pas me faire de reproches; car, Dieu merci! je m'en donne de la peine pour vous redresser. J'use plus de martinets pour ces Gourdier &ces Materne, que pour tous les autres ensemble; & encore ça ne sert à rien, ils deviennent de pire en pire, & tous les jours on vient se plaindre près de moi, comme si c'était ma faute. »

C'eft vers ce temps que M. Vassereau me mit dans la troisième classe des grands, & qu'il me dit :

« Tu préviendras madame Balais de t'acheter une ardoise pour écrire en gros. »

La mère Balais eut une véritable satisfaction d'apprendre que j'avançais.

« Je suis contente de toi, Jean-Pierre, me ditelle; tu me feras honneur. »

Histoire d'an homme du peuple

Tous les gens de la maison^ & madame Madeleine elle-même, avaient fini par s'habituer à me voir; on ne criait plus contre moi. La petite Annette venait à ma rencontre, quand je sortais de l'école, en disant :

« Voici notre Jean-Pierre! »

J'aurais dû me trouver bien heureux , mais j'avais toujours le cœur gros d'être enferme'; je ne pouvais pas m'habituer à reiter assis deux- heures de suite sans bouger. Ah ! la vie eft une chose dure, & l'on n'arrive pas pour son amusement dans ce monde.

Combien de fois., en classe, lorsque le temps était beau, que le soleil brillait entre les exemples pendues aux fenêtres ouvertes,, & que de petites mouches dansaient en rond dans la belle lumière, combien de fois j'oubliais l'ardoise, l'exemple & les parafes, la vieille salle, les camarades & la grammaire, regardant ce beau jour les yeux tout grands ouverts, comme un chat qui rêve, & me représentant la côte de Saint-Jean-des-Choux : les hautes bruyères violettes & les genêts d'or où bourdonnaient les abeilles; les chèvres grimpant à droite & à gauche dans les roches, allongeant leur long cou maigre & leur petite barbe, pour brouter un bouquet de chèvre-feuille dans le ciel pâle; les bœufs couchés à l'ombre d'un vieux hêtre, les yeux à demi fermés, mugissant lentement comme pour

se plaindre de la chaleur. Et nos coups de fouet retentissant dans les échos de Saint- Witt; notre petit feu de ronces déroulant sa fumée vers les nuages; la cendre blanche où rôtissaient nos pommes de terre; puis les grands bois de sapins tout sombres, descendant au fond des vallées ; le bourdonnement'de l'eau, le chant de la haute grive à la nuit, les coups de hache des bûcherons dans le silence,, ébranchant les arbres... Combien de fois... combien de fois je me suis représenté ces choses! Tout à coup une voix me criait :

« Clavel, qu'eft-ce que tu regardes ? » Et je frémissais, en me remettant bien vite à écrire.

Rarement M. Vassereau me frappait. Il faisait une grande différence entre ses élèves, il ne s'indignait que contre les incorrigibles. Je crois qu'il devinait mes pensées, & qu'il en avait de semblables, les jours de beau temps, pour son village.

A ceux qui viennent du grand air, aux enfants qui, durant des années, ont niché comme les oiseaux autour des bois, il faut du temps pour s'habituer à la cage, oui, il faut du temps! l'idée de la verdure leur revient toujours, & la bonne odeur des feuilles^ des prés, des eaux courantes, leur arrive par-dessus les remparts.

Si nous n'avions pas eu les jeudis, je crois que je serais mort de chagrin; car, malgré les bonnes

soupes de la mère Balais, je maigrissais à vue d'œil. Heureusement, nous avions les jeudis : Demain nous irons au Haut-Baar, au Géroldseck, à la Roche-Plate. Nous irons cueillir des noisettes au fond de Fiquet, nous courrons dans l'ombre des sapins, nous grimperons,, nous crierons, nous ferons tout ce que nous voudrons.

Oh! les jeudis... le Seigneur devrait bien en faire deux par semaine.

Les dimanches,, il fallait aller à la messe & aux vêpres, la moitié de la journée était perdue.

Mais les jeudis nous partions de grand matin, & la mère Balais me disait d'avance :

« Demain,, il faut que tu coures., Jean-Pierre; je ne veux pas te voir maigrir comme ça. Cette école, c'eft bon... c'eft très-bon; mais on ne peut pourtant pas s'échiner à refter assis. Les entants ont besoin d'air. Va courir ! Baigne-toi, mais prends garde d'aller dans les endroits dangereux. Avant de savoir bien nager, il faut se tenir sur les bords. Il n'y a que les bêtes qui se noient. Prends garde ! mais amuse-toi bien... Galope, grimpe; la bonne santé passe encore avant les quatre règles : c'eft le principal. »

Elle n'aurait pas eu besoin de me dire tout cela, car j'y pensais deux jours d'avance, & je m'en réjouissais. Nous étions trois : le petit Jean-Paul Latouchej le fils du greffier, Emmanuel Dolomieu»

le fils de notre juge de paix^ & moi. Annette voulait nous suivre; elle pleurait, elle m'embrassait; mais madame Madeleine ne voulait pas; & nous étions déjà bien loin dans la ruej à courir, que nous entendions encore ses grands cris & ses pleurs.

Emmanuel & Jean-Paul avaient toujours quelques sous dans leur poche; moi, je n'avais qu'une croûte de pain, mais je trouvais plus de noisettesj plus de brimbelles, plus de tout, & nous partagions.

Notre première idée était toujours d'aller nous baigner. Ah ! la rivière de la Zorne, derrière la Roche-Plate, avec ses trembles & ses hêtres,, nous connaissait bien, & je pourrais encore vous montrer le bon fond de sable, à droite du vallon de la Cible.

Quel bonheur, mon Dieu ! d'arriver au bord de la roche nue; de voir l'immense vallée au-dessous, pleine de forêts; les grandes prairies en bas,, la rivière qui frissonne sous les trembles; le sentier creux qui descend dans le sable brûlant, entre les petites racines pendantes où filent des centaines de lézards, & de se mettre à galoper dans ce sentier bordé de hautes bruyères sèches!

Quel bonheur d'entrer dans les pâturages au fond, à perte de vue; de bien regarder si l'on ne découvre pas un garde champêtre avec son cha-

peau noir & sa plaque d'étain sur le bras, & d'avancer hardiment dans l'herbe jusqu'au cou, les uns derrière les autres, pour ne laisser qu'une petite trace !

Quel plaisir d'arriver au bord de la rivière, de mettre la main dedans en criant tout bas : ce Elle eft chaude! » de jeter bien vite à terre sa petite blouse, d'ôter ses souliers, son pantalon, ses bas, en se cachant & riant, pendant que l'eau siffle & bouillonne sur les cailloux noirs; puis de se lancer à la file : un... deux... trois... & de descendre le courant comme des grenouilles, sous l'ombre qui tremblote; tandis que les demoiselles vertes vont en zigzag & font sonner leurs ailes sous la voûte de feuillage!

O le bon temps !

Comme on frissonne en se redressant dans l'écume, comme on se tape l'un à l'autre sur le dos, pour tuer les grosses mouches grises qui veulent vous piquer; comme on eft heureux d'aller, de venir, de se jeter des poignées d'eau ; & puis d'écouter, d'avoir peur du garde ! — Comme on espionne !

Et bien plus tard, lorsque vos dents se mettent à claquer & qu'on se dit : « J'ai la chair de poule. .. sortons! » & qu'on s'assied dans le sable brûlant, en grelottant, la figure toute bleue, comme on se sent tout à coup bon appétit; &, si l'on a eu soin

5o Histoire d'un homme du peuple

d'emporter une croûte de pain, comme on mord dedans de bon cœur! Dieu du cieL il y a pourtant de beaux jours dans la vie !

Puis une fois rhabillés, quand on remonte dans le bois, tout frais, tout ragaillardis, en sifflant, & battant les buissons pour dénicher les touffes pâles des noisettes... Parlez-moi d'une existence pareille! Quand l'école ne serait faite que pour avoir des jeudis, je soutiendrais qu'elle eft bonne &. qu'elle montre la sagesse du Seigneur.

Et les jours, les semaines, les mois se suivaient; après le dimanche & le jeudi, l'école; après l'été, l'automne : la saison des poires & des pommes qu'on range dans le fruitier, la saison où les bois se dépouillent, où de grands coups de vent traînent les feuilles mortes dans les sentiers.

Alors les noisettes, les myrtilles, les faînes sont passées. On croirait que tout va finir. — Et le froid, les premières gelées blanches, l'hiver, les portes fermées, le vieux métier qui va son train, la pluie que le vent chasse dans notre baraque sur la place : tout marche, les ennuis comptent comme le refte.

L'hiver était donc venu, l'hiver avec ses gros flocons, ses longues pluies qui s'égouttent des toits durant des semaines, l'hiver avec la chaufferette & les gros sabots fourrés de la mère Balais,.

Histoire d'un homme dit peuple

avec les balayadesàw. matin, lorsque les femmes, le jupon relevé, poussent la boue d'une porte à l'autre, que les pelotes de neige se croisent dans l'air^ qu'on crie, qu'on bataille, qu'on a les oreilles rouges & les mains brûlantes. Une vitre tombe chez M. Réboc, l'avocat, ou chez M. Hilarius, le président... On se sauve... la servante sort... Personne n'a fait le coup !

Ensuite, les grands jeudis tout gris de l'hiver, au coin du feu, quand la flamme pétille,, que la marmite chante,, qu'on se réunit en bas chez les Dubourg, en filant; que madame Madeleine parle de la fortune de sa tante Jacqueline de Saint- Witt; que la mère Balais raconte l'hiftoire des écluses de la Hollande., où Balais avait des souliers en paille tressée, pendant qu'il gelait à pierre fendre!... & les rencontres de Torres-Vedras., de BadajoZj des ArapileSj où l'on suait sang & eau.

Et les coups de vent, la nuit, qui s'engouffrent dans la cour, en enlevant les ardoises du colom- •bier! Alors on raccourcit ses jambes sous la couverture^ on se tire l'édredon sur le nez, on écoute: la mère Balais tousse à côté, le coucou des RiveL, en bas,, sonne une heure; on se rendort lentement.

Qui, voilà l'hiver! Il eft bien long au pied des montagnes, & pourtant avec quel bonheur on se

rappelle le coin du feu, les bonnes fignres empaquetées des voisins, les moufles tirées jusqu'aux coudeSj les sabots remplis de peau de lapin, & jusqu'au grand fourneau de l'école, lorsqu'on arrivait un des premiers, au petit jour, avant M. Vassereau,& qu'on se réchauffait encercle, le petit sac au dos, pendant que la pluie coulait à flots sur les vitres !

Comme ou se dit plus tard : « Quand donc ce bon temps reviendra-t-il? quand serons-nous jeunes encore une fois? »

Avec tout cela, j'avançais dans mes classes, & M. Vassereau m'avait choisi pour apprendre les répons de la messe, avec trois ou quatre autres bons sujets. Il nous faisait mettre à genoux au milieu de l'école, & nous répondions tous ensemble; l'un aidait l'autre. Il disait :

« Clavel, je te préviens que tu seras enfant de chœur; tu prendras la chemise rouge & la toque de Blanchotj tu chanteras avec Georges Cloutier. Tu viendras tous les dimanches. »

Il me faisait chanter le solfège après dix heures, ■ & cela me remplissait d'orgueil. Les Materne disaient que je flattais M. Vassereau; Madame Madeleine me prenait en considération; le père Antoine me donnait deux liards pour passer à l'offrande, & la mère Balais se réjouissait de ma bonne conduite.

Souvent M. Vassereau répétait en classe que je marchais sur les traces de Robichonj capitaine au 27e de ligne, — son meilleur élève, — & que je n'avais qu'à continuer.

Cela dura trois ans. J'étais alors l'un des premiers de l'école; je savais mon catéchisme, j'avais une belle écriture, je connaissais un peu d'orthographe & les quatre règles. Il était temps de faire ma première communion & d'apprendre un état.

La mère Balais me répétait souvent :

« De mon temps, Jean-Pierre, où le courage et la chance faisaient tout, je t'aurais dit d'attendre tes dix-huit ans & de t'engager; mais je vois bien aujourd'hui ce qui se passe : la vie militaire n'eft plus rien; on traîiïe ses guêtres de garnison en garnison, on va quelques années en Afrique pour apprendre à boire de l'absinthe, & puis on revient dans les vétérans. »

Emmanuel Dolomieu, le petit Jean- Paul & plusieurs autres de mes camarades étudiaient depuis quelques mois le latin au collège de Phalsbourg, pour devenir juges, avocats, notaires, officiers^ etc..

M. Vassereau soutenait que j'avais plus de moyens qu'eux, & que c'était dommage de me laisser en route ; mais à quoi servent les moyens quand oneft pauvre? Il faut gagner sa vie !

Une grande triftesse m'entrait dans le cœur; mais je ne voulais pas chagriner la mère Balais & je lui cachais mes peines, lorsque vers la fin du printemps il arriva quelque chose d'extraordinaire que je n'oublierai jamais. Ce matin, huit jours avant ma première communion, on savait déjà que je serais à la tête des autres, que je réciterais Y Acte de foi, & que je ferais les réponses. M. le curé Jacob lui-même était venu le dire à la maison, & le bruit en courait parmi toutes les bonnes femmes de la vill.

C'était un grand honneur pour nous, mais la dépense était aussi très-grande. On parlait de cela tous les jours. Madame Madeleine, qui se mêlait de tout, comptait tant pour l'habit, tant pour le gilet & la cravate blanche, tant pour le pantalon, les souliers & le chapeau; cela faisait une bien grosse somme, & la mère Balais disait :

« Eh bien ! il faudra faire un petit effort. Jean- Pierre va maintenant apprendre un état; c'eft le dernier grand jour de sa jeunesse. »

Annette, devenue plus grande, s'écriait :

« Puisqu'il eft le premier, il doit être aussi le plus beau. »

Moi, qui commençais à comprendre la vie, je me taisais.

Et ce matin-là^ comme on venait encore de causer en bas,, dans la chambre des Dubourg, de cette grosse affaire, pendant que la mère Balais était sortie, sur le coup de huit heures, voilà que la porte s'ouvre, & qu'une grande femme rousse entre avec un panier sous le bras.

Il faisait obscur dans la petite chambre & je ne reconnus pas d'abord cette femme. Ce n'eft qu'au moment où, d'une voix criarde comme à la halle, elle se mit à dire : « Bonjour la compagnie^ bonjour! Je viens voir notre garçon! » que je reconnus madame Hocquart, ma cousine, celle qui m'avait repoussé trois ans avant à Saint-Jeandes-Choux, en disant que mon père était un gueux.

Elle regardait de tous les côtés. Je n'avais plus une goutte de sang; j'étais saisi.

« Eh bien ! cri a- 1- elle en me voyant, eh bien ! Jean-Pierre, il paraît que tu te conduis bien?... Ça nous fait plaisir à tous, à tous les parents, à ce pauvre Guerlot : il en avait les larmes aux yeux... Et la Paesel... & le Kôniam!... »

Je ne répondais pas, je me sentais bouleversé.

« Asseyez-vous donc, madame Hocquart, dit madame Madeleine en avançant une chaise, asseyez-vous. Mon Dieu, oui ! on ne peut pas se

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plaindre. Mais voilà cette première communion... quelle dépense!

— Juftement, s'écria la grande Hocquart, nous y avons pensé; nous avons dit : « Cette brave mère Balais, elle ne peut pourtant pas tout faire; c'eft pourtant notre sang... c'eft notre parent ! » Alors, tenez... »

Elle leva,la couverture de son panier & en tira un habit neuf, une paire de souliers, un pantalon et un gilet.

Madame Madeleine & Annette poussaient des cris d'admiration :

« Oh ! madame Hocquart !

— Oui, oui, nous pensons que ça lui ira bien! » Et comme je reftais sombre derrière la table,

madame Madeleine me dit :

« Mais avance donc, Jean-Pierre^ viens donc remercier ta cousine., cette bonne madame Hocquart. »

Alors je sentis quelque chose se retourner en moi, quelque chose de terrible, &, sans y penser, je répondis :

« Je ne veux pas !

— Comment, tu ne veux pas?

— Nen^ je ne veux rien; je ne veux pas d'habits! »

La mère Hocquart s'était redressée tout étonnée.

« Qu'eft-ce qu'il a donc? fit-elle de sa voix traînarde, qu'eft-ce qu'il a donc, notre Jean- Pierre?

— Ah! cria madame Madeleine, il effc fier; la tête lui tourne à cause des honneurs.

— Hé ! fit la marchande de poisson, c'eft dans la famille^ cette fierté-là ! Cette fierté-là, c'eft ce qui fait les gens riches. »

En ce moment le bon père Antoine me dit :

« Jean- Pierre, comment, tu ne remercies pas ta cousine! Tu n'as donc pas de reconnaissance ? »

Et comme il parlait, je ne pus m'empêcher d'éclater en sanglots. J'allai me mettre le front contre le mur, en fondant en larmes.

Tout le monde s'étonnait. Le père Antoine, se levant, vint près de moi :

« Qu'eft-ce que tu as ? me dit-il tout bas.

— Rien.

— Tu n'as rien ?

— Non... je ne veux rien d'eux! lui dis-je au milieu de mes sanglots.

— Pourquoi?

— Ils m'ont chassé; ils ont dit que mon père & ma mère étaient des gueux! »

Le père Antoine, en m'entendant parler ainsi, devint tout pâle; et comme madame Madeleine recommençait ses reproches, pour la première fois il lui dit brusquement :

« Tais-toij Madeleine! tais-toi! »

Il se promenait de long en large dans la chambre, la tête penchée. Madame Madeleine ne disait plus rien. Moi, je refrais le front au mur, les joues couvertes de larmes. La petite Annette, derrière moi, disait :

« Oh ! ils sont pourtant bien beaux^ les habits... Regarde seulement^ Jean-Pierre. »

Et comme la mère Hocquart, poussant un éclat de rire aigre, rempaquetait les habits & s'écriait : « Tu n'en veux pas, garçon? Oh! il ne faut pas pleurer pour ça... bien d'autres en voudront. Ah ! c'eft comme ça que tu remercies les gens ! » comme elle disait cela, riant tout haut & refermant son panier, la porte se rouvrit, & j'entendis la mère Balais s'écrier :

« Eh bieiij qu'eft-ce qui se passe? Pourquoi donc eft-ce que Jean-Pierre pleure?

— Hé ! répondit madame Madeleine, figurezvous qu'il ne veut pas accepter des habits magnifiques pour sa première communion, des habits que sa cousine Hocquart apporte tout exprès de son village.

— Ah! dit la mère Balais en se redressant; pourquoi donc n'en veux-tu pas, Jean- Pierre?

— C'eft qu'il se rappelle qu'on a traité son père de gueux à Saint-Jean-des-Choux, répondit brusquement le père Antoine.

— Ah! ah ! il se rappelle ça... Et c'eft pour ça qu'il ne veut pas- de leurs habits ! s'écria la brave femme. Eh bien! il a raison. .. il montre du cœur. »

Et regardant la mère Hocquart :

« Allez-vous-en, dit-elle, on s'eft passé de vous jusqu'à présent, on s'en passera bien encore. C'eft moi, Marie-Anne Balais, qui veux donner des habits à cet enfant. Allez-vous-en au diable, entendez-vous ? »

La grande Hocquart voulait crier, mais la mère Balais avait une voix bien autrement forte que la sienne, une véritable voix de tempête qui couvrait tout, criant :

« Allez- vous-en, canaille!... vous avez renié votre sang... vous méritez tous d'être pendus!...»

En même temps Rivel & sa femme, & deux ou trois voisines attirées par le bruit, entraient; de sorte que la marchande de poisson, voyant cela, n'eut que le temps de reprendre son panier & de se sauver, en disant d'un air désolé :

« Ayez donc l'idée de faire le bien... c'eft encourageant... c'eft encourageant! »

La mère Balais alors vint me toucher l'épaule :

« C'eft moi, Jean-Pierre, qui te donnerai des habits, me dit-elle.

-■ Oh! m'écriai-je en l'embrassant, de vous... rien qu'une blouse... ce sera bien assez.

— Tu n'auras pas seulement une blouse, fit-

elle attendrie, tu auras tout plus beau que les autres. Ne vous inquiétez donc pas tant, madame Madeleine,, cet enfant a du cœur; avec du cœur on fait son chemin. »

Ainsi parla cette brave femme, que je regarderai toujours comme ma mère. Et huit jours après, j'avais de beaux habits pour ma première communion, des habits un peu grandsj pour servir longtemps. Toute la maison était dans la joie.

Ces choses lointaines me sont revenues tout à l'heure, & j'en ai pleuré! — C'étaient les derniers beaux jours de l'école; maintenant une autre vie, d'autres soins allaient commencer : la vie d'apprentissage; où l'on ne travaille pas seulement pour soi, mais pour un maître, où l'on eft forcé de s'appliquer toujours & de songer à l'avenir.

Deux ou trois jours après ma première communion, la mère Balais me demanda si j'aimais plus un métier qu'un autre. Nous étions juftement à déjeuner. Je lui répondis que celui qui me plaisait le plus, c'était l'état de menuisier, parce que rien ne me faisait plus de plaisir à voir que de beaux meubles, de grandes commodes, des armoires bien polies, des cadres en vieux noyer, & d'autres objets pareils.

Cela lui plut.

« Je suis contente, me dit-elle,, que tu choisisses, car ceux qui prennent le premier métier venu montrent qu'ils n'ont d'idée pour aucun. Et quand on eft décidé, — fit-elle en se levant, — autant partir tout de suite. Mets ton habit, Jean- Pierre, je vais te conduire chez le maître menuisier Nivoi, près de la fontaine. Tu ne pourrais jamais être en meilleures mains. Nivoi connaît la menuiserie mieux que pas un autre de la ville*.

C'eft un homme de bon sens ; il a fait son tour de France, il eft même refté cinq ou six ans à Paris, Je suis sûre que, pour me faire plaisir, il te recevra d'emblée. »

Je connaissais le père Nivoi depuis longtemps, avec sa vefte de drap gris à larges poches carrées^ où se trouvaient d'un côté le mètre & le tire-ligne, & de l'autre la grande tabatière en carton. Sa figure franche, ouverte, ses petits yeux malins me plaisaient. Je n'aurais pas choisi d'autre maître, & je m'habillai bien vite, pendant que la mère Balais mettait son châle.

Nous sortîmes quelques inftants après, sans autres réflexions, & nous arrivâmes bientôt chez M. Nivoi,, qui possédait une petite auberge à côté de son atelier, en face du magasin de bois & de la fontaine.

L'auberge avait pour enseigne deux chopes de bière mousseuse; elle était toujours pleine de hussards, qui chantaient pendant que la scie & le rabot allaient en cadence.

Nous entrâmes dans l'atelier vers neuf heures.. M. Nivoi, en train de tracer de grandes lignes à la craie rouge sur une planche, fut tout étonné de nous voir.

« Hé ! c'eft la mère Balais! dit-il. Eft-ceque la baraque tombe ensemble? En avant les chevilles!

— Non , la baraque eft encore solide; répondit la

mère Balais en riant. Je viens vous demander un autre service.

— Tout ce qui vous plaira, dans les choses possibleSj bien entendu.

— Je le savais^ dit la mère Balais; je comptais sur vous. Voici Jean-Pierre que vous connaissez... le fils de Nicolas Clavel, de Saint-Jean-des-Choux, que je regarde comme mon propre enfant. Eh bien! il voudrait apprendre votre état ; il eft plein de bonne volonté, de courage, &, si vous le recevez, je suis sûre qu'il fera son possible pour vous contenter.

— Ah ! ah! dit le père Nivoi d'un air grave & pourtant de bonne humeur, eft-ce vrai, Jean- Pierre ?

— Oui, monsieur Nivoi., je promets de vous contenter, si c'efl possible...

— Avec moij c'efl toujours possible, dit le vieux menuisier en déposant sa grande règle sur l'établi, & criant à la porte du cabaret :

— Marguerite! Marguerite! »

Aussitôt la femme de M. Nivoi, une femme assez grande^ de bonne mine; .habillée à la mode des paysanSj ouvrit la porte & demanda :

« Qu'eft-ce que c'eft, Nivoi ?

— Tu vas tirer une bonne bouteille de rouge, & tu la porteras dans la chambre, là-haut, avec deux verres. Madame Balais & moi nous sommes en affaire., nous avons besoin de causer. »

La femme descendit à la cave ; & comme l'ouvrier dé M. Nivoi, Michel Jâry, sec, maigre, décharné, la figure longue & pâle, cessait de raboter pour nous écouter, M. Nivoi lui dit :

« Hé! Michel, ce n'eft pas pour toi que je fais monter la bouteille; tu peux continuer sans gêne, madame Balais ne t'en voudra pas à cause du bruit, ni moi non plus. »

Il dit cela d'un air sérieux, en prenant une bonne prise; & sa femme étant alors devant la porte, sur le petit escalier de bois, avec les deux verres & la bouteille :

« Mère Balais, fit-il, je vous montre le chemin. »

Ils montèrent ensemble dans la chambre qui se trouvait à côté de l'atelier, au-dessus, en forme de colombier. Elle avait une lucarne, & le vieux menuisier, de cette lucarne, en vidant sa bouteille le coude sur la table, voyait tout ce qui se passait en bas. C'eft là qu'il reftait une partie des matinées, avec son ami, le vieux géomètre Panard, causant de différentes choses qui leur faisaient du bon sens. Ils s'aimaient comme des frères ! Et lorsqu'ils avaient vidé leur bouteille chez Nivoi, vers onze heures, ils allaient vider une autre bouteille chez Panard, qui possédait aussi une auberge sur la grande route.

Chez Nivoi, Panard payait la bouteille devant la femme, & Nivoi mettait les douze sous dans sa

poche, & chez Panard,, Nivoi payait la bouteille, & Panard mettait les douze sous dans sa poche ; par ce moyen, les femmes étaient toujours contentes en pensant : « C'eft l'autre qui payej nous avons les douze sous! » Avec ces douze sous,, ils vidaient leurs caves à tous les deux, sans avoir de trouble dans leur ménage. Et cela montre bien que l'argent n'eft pas aussi nécessaire qu'on pense, & qu'avec une trentaine de sous on pourrait faire rouler le commerce.

Mais tout cela n'empêchait pas M. Nivoi d'être un excellent menuisier, un homme d'esprit & de bon sens, qui ne se souciait pas de devenir riche, parce qu'il savait bien que nous finissons tous par aller derrière la bascule^ les pieds en avant. Son ami Panard avait les mêmes idées. Je les ai toujours regardés comme des gens très-respeclables, amateurs de bon vin. "

La mère Balais et M. Nivoi étaient donc montés dans la chambre; moi je reftais en bas avec Jâry, qui continuait à raboter, allongeant ses grands bras maigres d'un air de mauvaise humeur.

Je vis tout de suite que nous rie serions pas bons camarades, car au bout d'un inftant, s'étant arrêté pour rajufter le rabot, il me dit en donnant de petits coups sur la tête du tranchet :

« Allons, apprenti, commence par ramasser les copeaux & mets-les dans ce panier. »

Je devins tout rouge,, & je lui répondis au bout d'un inftant :

« Si monsieur Nivoi veut de moi, je reviendrai cette après-midi, & je ramasserai les copeaux.

— Ah 1 tu as peur de salir tes beaux habits, fît— ii en riant. C'eft tout simple; quand on s'appelle monsieur Jean-Pierre, qu'on eft le premier a l'école , qu'on connaît l'orthographe , & qu'on porte chapeau , de se baisser, ça fait mal aux reins. »

Il me dit encore plusieurs autres choses dans le même genre; comme je ne répondais pas,, tout à coup la voix du père Nivoi se mit à crier de la lucarne :

ce Hé! dis donc., Jâry, méle-toi de ce qui te regarde. Je ne te donne pas cinquante sous par jour pour observer si l'on a des chapeaux ou des casquettes. Tu devrais être honteux d'ennuyer un enfant qui ne te dit rien. Eft-ce que c'eft sa faute,, s'il n'eft pas aussi bête que toi? »

Aussitôt Jâry se remit à raboter -avec fureur; & quelques inftants après la mère Balais & M. Nivoi redescendirent l'escalier.

ce Eh bien ! c'eft entendu, disait M. Nivoi ; Jean- Pierre viendra tout de suite après dîner, & son apprentissage commencera. Je le prends pour quatre ans. Les deux premières années, il ne me

servira pas beaucoup^ mais les deux autres seront pour les frais d'apprentissage.

— Si vous voulez un écrit? dit la mère Balais.

— Allons donc! entre nous un écrit, s'écria le vieux menuisier. Eft-ce que je ne vous connais pas? »

Ils traversaient alors l'atelier.

« Arrive^ Jean-Pierre, » me dit la mère Balais.

Et nous sortîmes ensemble.

Dans la rue, M. Nivoi fit quelques pas avec nous, en expliquant que je devais arriver chaque matin à six heures en été, à sept en hiver; — que j'aurais une heure à midi pour aller dîner, & que le soir à sept heures je serais libre, ainsi que toutes les journées des dimanches & grandes fêtes.

Ces choses étant bien entendueSj il rentra dans l'atelier, & nous retournâmes chez nous.

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Durant six ans, je reftaî chez le père Nivoi. Que de travail, que de triftesse, & pourtant que de bonheur aussi pendant ces longues années d'apprentissage! Tout revit en moi, tout se réveille! J'entends le rabot courir, la scie crier, le marteau résonner sous le grand toit de l'atelier; j'entends les verres tinter au cabaret voisin, les hussards chanter « En avant, Fanfan la Tulipe! » je vois les copeaux rouler sous l'établi; je les repousse du pied, les joues & le front couverte de sueur.

Et le grand Jâry, cet être pâle, maigre, les cheveux ébouriffés, je le vois aussi, je l'entends me donner des ordres : « Apprenti, le rabot! — Apprenti, les clous ! — Enlève-moi cette sciure, apprenti, & plus vite que ça. — Qu'eft-ce que c'eft? tu te mêles d'ajufter... Ha! ha! de bel ouvrage! Comme c'eft raboté!... Comme c'eft scié!... Le patron va gagner gros avec toi... Il n'a qu'à faire venir du vieux chêne, pour t'apprendre à massacrer ! »

Ainsi de suite. Et toujours de la mauvaise humeur, toujours des coups de coude en passant.

« Ote-toi de là, tu ne fais rien de bon ! »

Quelle patience., mon Dieu ! quelle bonne volonté d'apprendre il faut avoir, pour vivre avec des gueux pareils, sans foi ni loi, sans cœur ni honneur! Plus l'ouvrage eft bon,, plus ils le trouvent mauvais, plus l'envie leur aigrit le sang, plus ils verdissent & jaunissent. S'ils osaient vous attaquer!... Mais le courage leur manque. Pauvres diables!... pauvres diables!...

Voilà pourtant la vie,, voilà le soutien qu'il faut attendre dans ce bas monde.

Le père Nivoi voyait la jalousie de ce mauvais gueuXj & quelquefois il s'écriait :

« Hé! Michel, tâche donc d'être plus honnête avec Jean-Pierre. Tu n'as pas toujours été malin pour raboter une planche & pour enfoncer un clou; ça ne t'eft pas venu tout seul... il t'a fallu des années & des années. Et malgré tout, tu n'es pas encore le grand chambellan du rabot & de l'équerre, comme on disait sous l'autre; tu n'as pas encore deux clefs dans le dos, qui marquent ta grandeur. S'il avait fallu attendre sur toi pour inventer les chevilles, on aurait attendu longtemps. Jeté défends d'être grossier avec l'apprenti; je ne veux pas de ça... Tu m'entends? »

Malheureusement le brave homme n'était pas

toujours à l'atelier; il avait des entreprises en ville, - & Jâry le voyait à peine dehors, qu'il se vengeait sur moi d'avoir été forcé d'entendre ses plaisanteries.

Au milieu de ces misères , j'avais pourtant quelques inftants de bonheur, & mon attachement pour la mère Balais augmentait toujours.

Il ne s'était pas .encore passé six mois, que M. Nivoi m'avait permis d'emporter des copeaux à la maison. J'en mettais dans mon tablier tant qu'il pouvait en entrer. Avec quelle joie je criais sous la porte :

« Mère Balais, voici des copeaux! nous pouvons faire bon feu, le bois ne va plus manquer ! » Elle, voyant la joie de mon cœur, faisait semblant de regarder ces copeaux comme grand'chose :

<c Je n'ai jamais vu d'aussi belle flamme, disait-elle. Et puis, ça chauffe, Jean- Pierre, que c'eft un véritable plaisir. »

Un peu plus tard, au bout de l'année, connaissant un peu l'état, j'avais arrangé le fruitier d'une manière admirable, par couches de lattes bien solides. C'eft à cela que je passais mes dimanches. Et, plus tard- encore, la famille Dubourg ayant loué dans les environs de la ville un petit jardin, c'eft moi qui construisis leur gloriette; c'eft moi qui posai la petite charpente & qui garnis Tinté-

rieur de paillassons, en croisant dehors le treillage pour les plantes grimpantes.

La petite Annette venait me voir et trouvait tout très-beau; madame Madeleine elle-même me faisait des compliments, & la mère Balais disait sans gêne :

« Jean- Pierre sera le meilleur ouvrier de Saverne; il sera même trop bon pour ce pays. C'eft dans les capitales que les maîtres ouvriers doivent aller; c'eft là qu'ils s'élèvent & qu'ils finissent même par épouser la fille d'un riche fabricant, soit en clavecins, soit en meubles rares de toute sorte : armoires, commodes, volières. J'ai vu cela cent fois, particulièrement à Vienne en Autriche, & à Berlin, où les gens riches ont l'usage de marier leurs filles avec des ouvriers de bon sens. »

Elle voyait tout en beau, parce qu'elle m'aimait.

Les Dubourg, contents de leur gloriette, ne répondaient rien; mais je voyais pourtant aux yeux de madame Madeleine qu'elle trouvait ces éloges trop grands, & qu'elle aurait bien voulu pouvoir en rabattre.

Ce qui fâchait le plus Jàry contre moi, c'étaient les copeaux ; car jusqu'alors lui seul les avait pris, pour les donnera l'une de ses connaissances de la ruelle des Aveugles. — Enfin on ne peut pas contenter tout le monde.

Cela dura bien un an de la sorte Je n*étais pas

encore bien adroit dans notre métier, mais assez souvent M. Nivoi m'avait chargé de faire de petits meubles, comme les cassines qu'on nous commandait au collège, et toujours il avait paru content.

« C'eft bien, Jean-Pierre, disait-il, cela peut aller; il manque encore la dernière main. Voici des jointures qui ne sont pas assez serrées, cette charnière eft trop lâche... la serrure a pris trop de bois... Mais, pour un apprenti, cela marche très-bien. »

Naturellement Jâry, ces jours-là, se montrait encore plus mauvais qu'à l'ordinaire; aussitôt le maître sorti de l'atelier, il tournait en moquerie ses compliments & traitait mon ouvrage de savate. S'il avait pu tout casser et détraquer, il l'aurait fait volontiers; mais il n'osait pas, & regardait seulement en levant ses deux épaules maigres, & disait :

« Ah! le beau chef-d'œuvre! Écoutez comme .ça s'ouvre, comme ça se ferme ! »

Il faisait aller le couvercle en répétant :

« Cric! crac! c'eft un meuble à musique... Ça crie... ça chante... ça possède tous les agréments ensemble. On peut mettre des livres dans la cassine, & jouer en même temps de la musique au professeur... Continue, Jean-Pierre, tu promets, î-u promets ! »

Il soufflait dans ses joues, & se tenait les deux mains sur les côtes, comme pour s'empêcher de rire.

On pense si j'étais indigné; je voyais sa méchanceté. Si je n'avais pas eu tant d'égards pour M. Nivoi, pour la mère Balais & tout le monde,, j'aurais dit à ce gueux ce que je pensais de lui.

J'avais bien delà peine à me contenir, mais un beau matin la coupe fut pleine,, & je vais vous raconter les choses en détail, parce qu"il faut tout expliquer, pour que les honnêtes gens voient clairement de quel côté se trouvent les torts, & qu'ils se disent en eux-mêmes : « C'était trop...cela ne pouvait pas durer... nous en aurions fait autant. »

Voici donc comment la chose finit.

Au commencement de ma troisième année d'apprentissage, quelques jours avant la Sainte-Anne, qui tombe le 27 juillet, un soir, au moment de partir, M. Nivoi me dit, après avoir regardé mon travail ':

ce Jean-Pierre, je suis content de toi, tu m'as rendu, déjà de véritables services, & je veux te montrer ma satisfaction. Dis-moi ce qui peut te faire plaisir. »

En entendant ces paroles,, je sentis mon cœur battre. Jâry, qui pendait son tablier & sa vefte de travail au clou, se retourna pour écouter. J'au-

rais bien su quoi répondre, mais je n'osais pas. Et comme j'étais là tout troublé, le père Nivoi me dit encore :

« Hé! tu n*as jamais rien reçu de moi, Jean- Pierre ! »

En même temps il tirait de sa poche une grosse pièce de cinq francs, qu'il faisait sauter dans sa main, en disant :

« Eft-ce qu'une pièce de cinq francs ne t'irait pas, pour faire le garçon? Réponds-moi hardiment ; qu'eft-ce que tu penses d'une pièce de cinq francs dans la poche de Jean-Pierre? »

Mon trouble augmentait, parce que depuis longtemps j'avais une autre idée, une idée qui me paraissait magnifique, mais qui devait coûter cher. Je n'osais pas la dire, & pourtant, à la fin, ramassant tout mon courage, je répondis :

« Monsieur Nivoi, mon plus grand bonheur eft d'abord de savoir que vous êtes content de moi; oui, c'eft une grande joie, principalement à cause de la mère Balais...

— Sans doute, sans doute, fit-il attendri; mais toi, qu'eft-ce que tu voudrais, qu'eft-ce que tu pourrais désirer?

— Eh bien! monsieur Nivoi... Mais je n'ose pas!

— Quoi ?

— Eh bien, ce qui me ferait le plus de plaisir,

ce serait de montrer de mon travail à la mère Balais. »

Et comme M. Nivoi écoutait toujours :

« Nous avons à la maison une vieille table qui boite, lui dis-je, une table ronde & pliante; il faut mettre quelque chose sous un pied, pour l'empêcher de boiter. Et si c'était un effet de votre bonté de m'en laisser faire une autre, elle arriverait jufte pour la Sainte-Anne.

— Oh ! oh ! s'écria le père Nivoi d'un air à moitié de bonne humeur, à moitié fâché, sais-tu bien ce que tu me demandes? Une table, une table ronde; du vieux noyer encore, bien sûr?

— Oh non! en chêne.

— En chêne... c'eft bon... en chêne... mais... & ton travail pendant huit jours, dix jours, tu comptes ça pour rien!

— Oh ! je travaillerais le soir, monsieur Nivoi, je reviendrais après la journée deux ou trois heures. »

Alors il parut réfléchir & toussa deux ou trois fois dans sa main sans répondre,, & seulement ensuite il dit :

« C'eft pour la fête de la mère Balais?

— Oui.

— Et cette idée t'eft venue comme ça ? ■

— Oui, ce serait mon plus grand bonheur.

— Eh bien! soit, fit-il, j'y consens; tu tra-

vailleras le soir,, & je te laisse le choix du bois. Arrive^ il ne fait pas encore nuit, entrons au magasin. »

Aussitôt Jâry sortit, & nous entrâmes au magasin. Il y avait de belles planches, & je regardais du vieux poirier qui m'aurait bien convenu, mais c'était trop cher. Je venais de prendre du chêne, quand M. Nivoi s'écria :

« Bah! puisque nous sommes en train défaire de la dépense,, autant que ce soit tout à fait bien. Moij Jean-Pierre^ à ta place/je choisirais ce poirier. »

Cela me fit une joie si grande, que je ne pus seulement pas répondre; je pris la planche sur mon épaule, & nous rentrâmes dans l'atelier, où je la posai contre le mur. Tout ce que j'avais souhaité depuis deux ans arrivait. Je me représentais le bonheur de la mère Balais.

Je voyais déjà dans cette planche les quatre pieds, le dessus, le tour; je voyais que ce serait très-beau, que j'en aurais même de reffe, & tout cela me serrait le cœur à force de contentement & d'attendrissement. Il ne m'était jamais rien arrivé de pareil; & dans le moment où je sortais en refermant l'atelier, M. Nivoi, qui voyait sur ma figure tout ce que je pensais, me demanda :

ce Eft-ce que tu reviendras travailler ce soir?

— Oh! oui, monsieur Nivoi, si vousvoulez bien.

yS Histoire d'un homme du peuple

— Boit, bon, on mettra de l'huile dans la lampe. »

Je retournai chez nous tellement heureux, que j'arrivai dans notre petite^ allée sans le savoir. Je ne pensais plus qu'à ma table, &, tout de suite après le souper, j'allai prendre mes mesures & me mettre au travail.

Le plan de cette table étajfsi bien dans ma tête que, au bout du troisième jour, toutes les pièces se trouvaient découpées & dégrossies ; il ne fallait plus que les assembler, les raboter & les polir. M. Nivoi, deux ou trois fois le soir, vint me voir à l'œuvre; il examinait chaque pièce l'une après l'autre sur toutes les faces, en fermant un oeil, & finalement il me dit :

a Eh bien ! Jean-Pierre, maintenant que l'ouvrage avance, je dois te dire que tu as joliment profité de tes deux ans d'apprentissage, & que, pour être jufte, au lieu de recevoir du vieux poirier, c'eft toi qui me devrais encore du retour. »

Je pétillais de joie, cela m'entrait jusque dans les cheveux.

« Enfin, dit-il, j'espère que tu me récompenseras par ton travail.

— Monsieur Nivoi, je serai votre ouvrier tant que vous voudrez! rnécriai-je; je ne mérite pas vos bontés.

— Tu les mérites cent fois, dit-il; tu es un bon

Histoire d'un homme dit peuple 79

■ouvrier, un brave cœur, &, si tu continues, tu -seras un honnête homme. Va, mon enfant, la mère Balais sera contente, & je le suis aussi. »

Il sortit alors, & cette nuit j'avançai tellement l'ouvrage, que toutes les pièces étaient jointes vers les dix heures, excepté le dessus. Le lendemain je fis le dessus; je repassai tout à la couronne de prêle, & j'appliquai le vernis pour commencer à polir la nuit suivante.

Personne ne savait rien de tout cela chez nous; la surprise & la joie devaient en être d'autant plus grandes. Mon cœur nageait de bonheur. Je n'avais qu'une crainte, c'était qu'on apprît quelque chose par hasard; & plus le moment approchait, plus mon inquiétude & ma satisfaction augmentaient.

Jâry, durant ces huit jours, n'avait rien dit ; •seulement il serrait les dents & me regardait d'un mauvais œil. Moi, je ne disais rien non plus.

Ma table déjà conftruite se trouvait d^ins un coin éloigné de l'établi. En entrant, le matin du jour où je devais commencer à polir, je regarde pour voir si le vernis avait séché, & qu'eft-ce que je vois? un trou gros comme les deux poings dans la planche du milieu, sur le bord. — Je devins tout pâle, & je tournai la tête. Jâry riait en dessous.

« Qu'eft-ce qui a fait ça? lui dis-je.

— C'eft le gros rabot, répondit-il en éclatant de

8o Histoire d'an homme du peuple

rire; il ne faut pas mettre les beaux ouvrages sous la planche aux rabots, parce que, quand les rabots tombent, ils font des trous.

— Et qu'eft-ce qui a fait tomber le gros rabot?

— C'eft moi, dit-il en riant plus fort; j'en avais besoin. »

A peine avait-il répondu : « C'est moi! » que je tombai sur le gueux comme un loup. J'avais la tête de moins que lui, ses mains étaient larges deux fois comme les miennes, mais du premier coup il fut culbuté, les jambes par-dessus la tête, & je lui posai les genoux sur la poitrine, pendant qu'il me serrait en criant :

« Ah! brigand... ah! tu oses!..

— Oui, j'ose., lui dis-je, » en écumant et lui donnant des coups terribles sur la figure.

Nous roulions dans les copeaux, il allongeait ses larges mains calleuses pour m'étrangler; mais ma fureur était si grande, que malgré sa force j'avais presque fini par l'assommer, lorsque le père Nivoi & trois hussards accoururent à nos cris, & m'arrachèrent de dessus lui, comme un de ces dogues qu'il faut mordre pour les faire lâcher. Ils me tenaient en l'air par les bras & les jambes, j'avais des tremblements & des frémissements.

Le grand Jàry se leva en criant :

« Je te rattraperai ! »

Mais à peine avait-il dit : « Je te rattraperai ! » que je me lâchai d'une secousse, & que je le bousculai sous la table comme une plume. Il criait :

« A l'assassin!... à l'assassin!... »

Il fallut m'arracher encore une fois, & m'entraîner dans la chambre voisine. Le père Nivoi demandait :

« Qu'eft-ce que c'eft ? »

Alors, fondant en larmes, je lui dis :

« Il a cassé ma table exprès.

— Ah! il a cassé ta table ! fit-il; le gueux... le lâche !... Ah ! il a cassé ta table exprès... Eh bien! tu as bien fait, Jean- Pierre. Mais il peut se vanter d'en avoir reçu... Voilà pourtant la colère d'un honnête homme qu'on vole. »

Les hussards me regardaient tout surpris & se disaient entre eux :

ce Tonnerre ! c'eft pire qu'un chat sauvage ! »

La femme de M. Nivoi venait de porter dans l'atelier un baquet d'eau fraîche, où Jâry se lavait la figure. Je l'entendais gémir; il disait :

« Je ne travaillerai plus avec ce brigand, il a voulu m'assassiner. »

En même temps il sanglotait comme un lâche, & M. Nivoi étant retourné le voir, lui dit :

« Tu as reçu ton compte... c'eft bien fait. Tu ne veux plus travailler avec cet enfant, tant mieux !

G'eft une bonne occasion pour moi d'être débarrassé d'un envieux, d'un imbécile. Va te faire panser chez M. Harvig. Tu pourras revenir ce soir ou demain, si tu veux^ pour recevoir ton arriéré. Mais tu ne rentreras pas dans l'atelier; tu viendras dans cette chambre, car si Jean- Pierre te voyait, il te déchirerait.

— Lui ! cria Jâry.

— Oui, lui! Ne crie pas si haut, il eft encore là; les hussards le retiennent, mais il pourrait s'échapper. »

Nous n'entendîmes plus rien! Quelques inftants après, M. Nivoi revint en disant :

« Le gueux eft parti. J'ai regardé le trou de la table; nous allons changer tout de suite la planche du milieu, Jean-Pierre, & demain tout sera prêt pour la fête de-la mère Balais. Ainsi console-toi, sois content, tout peut être réparé ce soir. »

Je me remis alors, & je fus bien étonné de voir que j'avais battu le grand Jâry. Je pensai en moimême : « Ah ! si j'avais su cela plus tôt, tu ne m'aurais pas tant ennuyé depuis deux ans,, mauvais gueux! J'aurais commencé par où j'ai fini; mais il vaut mieux tard que jamais. »

Tout marche. .Ma grande bataille contre Jàry était passée depuis quelques mois; un autre compagnon, un joyeux Picard, qui riait, chantait & rabotait ensemble; avait remplacé le gueux; nous vivions comme des frères.

M. Nivoi me donnait alors la moitié de la journée d'un ouvrier, sept francs cinquante centimes par semaine^ que je remettais le samedi soir à la mère BalaiSj avec quel bonheur, je n'ai pas besoin de le' dire; mais elle me forçait toujours de garder quelques sous pour le dimanche :

« Un ouvrier doit avoir quelque chose dans sa poche., disait-elle ; il ne doit pas être comme un enfant. Si l'occasion se présente d'accepter un verre de vin, il doit pouvoir le rendre. »

Je comprenais qu'elle avait raison, & je ne restais en arrière avec personne. Il m'arrivait même d'aller danser les dimanches hors de la ville, au Panier- Fleuri, Nous prenions du bon temps; les

filles de Saint- Witt, de Dosenheim ou d'ailleurs, en rentrant des vêpres, ne manquaient jamais de s'arrêter là; quelques filles de Saverne y venaient aussi; la clarinette, le trombone, le fifre, les éclats de rire & le bruit des canettes retentissaient sous les pommiers en fleurs.

Que voulez-vous? C'eft la jeunesse! Ceux qui veulent qu'on ait toujours été majeftueux, ne se souviennent de rien. Moi, j'aimais à danser, & puis, en rentrant le soir, à rêver tantôt à Marguerite, tantôt à Chriftine.

Une chose qui m'étonne, c'eft que dans ce temps je ne songeais plus à la petite Annette; nous étions devenus en quelque sorte étrangers l'un à l'autre; je la regardais comme une demoiselle; elle me regardait peut-être comme un simple ouvrier, je n'en sais rien. C'était une personne un peu fière, attachée à ses devoirs, & rieuse tout de même. De temps en temps, par exemple le soir, en me voyant revenir du travail, elle me criait :

« Hé ! Jean-Pierre, arrive donc, nous avons des beignets... Arrive! »

Elle m'en apportait de tout chauds, en disant d'un air joyeux :

« Ouvre la bouche. »

C'était comme au premier temps de la jeunesse. Mais les dimanches elle se mettait bien; elle ne faisait plus attention à Jean-Pierre en bras de

chemisej & semblait se considérer comme au-dessus d'un menuisier, d'un charpentier, ou de tous autres gens de métier. — Jamais elle ne venait au Panier-Fleuri.

Moi, je m'imaginais avoir de l'amour pour la

fille du garde champêtre Passauf, la grande Lisa,

que-j'avais difhnguée, Dieu sait pourquoi! Je la

promenais même autour du jardin après chaque

. valse, en me disant :

« C'eft mon amoureuse ! »

Voilà pourtant comme on se forge des idées ! Et deux ou trois mois aprèSj quand Lisa Passauf partit pour aller en condition à Paris avec sa sœur, je me regardai comme un être désespéré. Je m'écriais en moi-même :

« Jean-Pierre, tu ne connais pas ton désespoir^ c'eft le bonheur de ta vie qui vient de partir! »

Mais huit jours après j'avais une autre danseuse, Charlotte Mériau, la fille du jardinier, & huit jours après encore une autre.

Au commencement de l'été suivant, mes années d'apprentissage étant finies, je reçus la journée entière de l'ouvrier; l'aisance entra dans notre petite chambre du troisième. La mère Balais disait que nous achèterions notre blé nous-mêmes à la halle, que nous ferions cuire notre pain chez le boulanger Chanoine, & que nous aurions une petite règle pour marquer les miches.

Elle voulait aussi faire ses provisions de légu-, mes secs, avoir des pommes de terre à la cave & du bois au grenier; car de tout acheter en détail, cela revient trop cher.

J'étais heureux de voir que, au lieu de refter à la charge de cette brave femme, ma seconde mère,, j'allais enfin lui devenir utile & soutenir ses vieux jours. Oui, cette satisfaction dépassait toutes les autres.

Deux ans se passèrent de la sorte, sans rien amener de nouveau; mais en 1847^ les changements , les grands changements arrivèrent. On rencontre des années pareilles dans la vie. Tout ce qu'on avait senti n'était rien. Cela ressemble à ces graines abandonnées sous la terre; on ne les voit pas, elles sont comme mortes; mais tout à coup le printemps arrive, & les voilà qui s'étendent vers le ciel.

Je me souviens que, jufte au commencement du printemps, un matin que je travaillais avec le Picard en chantant & rabotant, nos trois fenêtres ouvertes sur la petite place de la Fontaine; je me souviens que de temps en temps nous regardions les servantes arriver en petite jupe;, la cruche ou le cuveau sous le bras, & se mettre à causer entre elles, en attendant leur tour. Le temps était trèsbeau, la fontaine- brillait au soleil comme un miroir; des files de vaches & de bœufs venaient

s'abreuver, & puis levaient leurs mufles roses, d'où l'eau tombait goutte à goutte comme de véritables diamants, ou bien ils se sauvaient en dansant & levant les jambes de derrière, ce qui faisait pousser des cris aux servantes. Des enfants venaient aussi faire boire des chevaux & galopaient au milieu de tout cela ; les fouets claquaient, les filles caquetaient & le Picard disait de bonne humeur :

« Voici la grosse Rosalie, la servante du cafetier, avec sa cruche. Ha! ha! ha! la gaillarde! Regarde ces bras, Jean- Pierre ; voilà ce qu'on peut appeler une belle femme! Et l'autre donc, la fille du cordonnier j celle-là connaît toutes les hiftoires de la ville, elle en a pour deux heures avant de remplir sa cruche. »

Ensuite, tout en chantant, nous nous remettions à travailler. Le spectacle, les coups de fouet, les beuglements, les éclats de rire & les cris allaient leur train.

Et dans un de ces moments où nous regardions en reprenant haleine, de bien loin, du côté de la halle, je vois venir une jeune elle que je ne connaissais pas; elle avait une robe lilas, elle était en cheveux, elle s'avançait d'un bon petit pas, & longtemps d'avance je me disais' :

« Quelle jolie fille ! qu'elle eft bien mise, & comme elle eft bien faite! comme elle marche bien! »

J'ouvrais les yeux, pensant : « Je ne l'ai jamais vue, elle n'eft pas de Saverne;.mais c'eft pourtant une ouvrière. Ce n'eft: pas une dame. »

Plus je la regardais, moins je la reconnaissais, quand tout à coup je vis que c'était Annette. Elle portait de l'ouvrage dans notre rue, à la dame de M. le commandant Tardieu; & je m'aperçus alors pour la première fois qu'elle était belle, qu'elle avait de beaux yeux bleus, des cheveux noirs trèsbeaux, des joues fraîches & riantes , enfin qu'elle était tout ce que j'avais vu de plus agréable. Cela me surprit tellement, que je recommençai tout de suite à pousser le rabot, dans un grand trouble, pour n'avoir pas l'air de l'avoir vue.

Et comme j'étais là, penché sur mon ouvrage, Annette en passant, — ce qui n'était jamais arrivé, — regarda dans notre atelier, en criant d'une voix gaie :

« Hé! bonjour, monsieur Jean-Pierre! Vous travaillez donc toujours, monsieur Jean-Pierre? »

Elle disait cela par plaisanterie. J'aurais dû répondre : « Eh! ouï, mademoiselle Annette. Vous allez porter de l'ouvrage quelque part? » Nous aurions ri ensemble; mais alors je devins tout rouge & je me mis à bégayer je ne sais plus quoi, de sorte qu'Annette me regardait étonnée, & que le Picard se mit k dire :

« Il ne faut pas vous étonner, mademoiselle

Dubourg, ce garçon eft amoureux, mais tellement amoureux qu'il en perd la tête. »

Elle, alors, se dépêcha de partir en criant :

« Ah ! pauvre Jean-Pierre ! » & riant comme une folle.

J'étais presque tombé de mon haut, en entendant ce que disait le Picard; & quand elle fut partie, je criai :

« Picard, vous êtes une vraie bête de dire des choses pareilles; vous allez me rendre malheureux pour toute ma vie. »

Et même je m'assis sur le banc, la tête entre les mains, avec des envies de pleurer. J'étais désolé, j'aurais voulu me sauver. Le Picard., après m'avoir regardé quelques inftants, dit :

« Écoute, Jean-Pierre, je n'ai voulu faire qu'une plaisanterie; mais je vois maintenant que j'avais raison.

— Non^ ce n'eft pas vrai !

— Si ce n'eft pas vrai, pourquoi donc te fâches-tu ?

— C'eft que je suis honteux de ta bêtise.

— Ah ! fit-il, tu n'as pas besoin de te désoler pour moi; je serais dix fois plus bête, que je ne m'en porterais pas plus mal. »

Avec un imbécile pareil,, on ne pouvait pas raisonner, & je me remis à l'ouvrage en pensant :

« Mon Dieu! maintenant je n'oserai jamais rentrer chez nous! »

go Histoire d'un homme du peuple

II me semblait que tout était peint sur ma figure, & que madame Madeleine, en me" rencontrant par hasard dans l'allée, allait tout voir d'un coup d'œil. J'avais bien tort; le soir, Annette ne pensait plus à rien. Qu'est-ce que cela pouvait lui faire? Quelle fille n'a pas entendu dire : « Ce garçon eft amoureux ! »

Tout se passa comme à l'ordinaire. Je montai chez nous sans rencontrer personne. Vers huit heures , les Dubourg ouvrirent leur fenêtre en bas sur la rue, pour renouveler l'air. La mère Balai s, après souper, descendit leur raconter les hiftoires du marché. Deux autres voisines vinrent s'asseoir sur le banc à notre portej causant de la Pâques & de la Trinité, du tronc des pauvres, de la vieille Rosalie, qui recevait tant du bureau de bienfaisance,, etc.

Madame Madeleine balaya la chambre, Annette monta travailler pour elle, &, comme je descendais tout craintif, elle me cria :

« Bonsoir, Jean- Pierre! »

Je fus tranquillisé, je bénis le Seigneur de l'aveuglement des autres.

Mais le lendemain, le surlendemain & tout le refte de la semaine, voyant qu'Annette ne faisait pas attention à moi, qu'elle cousait, qu'elle allait & venait, montait & descendait sans tourner la tête lorsque je la regardais; qu'elle me disait tou-

Histoire dun homme du peuple

jours : « Bonjour, Jean-Pierre ! » — « Bonsoir, Jean- Pierre! y> ni plus ni moins qu'avant, alors je m'écriai dans le fond de mon cœur :

« Qu'eft-ce que ça signifie? Elle ne m'aime pas du tout ! Elle me parle comme l'année dernière ! »

J'étais désolé, j'aurais voulu la voir changer. Heureusement l'idée me vint que six ou huit mois avant, je n'avais de plaisir qu'à manger des châtaignes avec la grosse Julie Kermann,en me figurant que j'étais amoureux d'elle.

« C'eit juftement comme Annette, me dis-je, elle ne sait rien, c'eft encore une véritable enfant. Mais plus tard, dans six mois, un an, elle verra que je suis un bon ouvrier, que je mérite l'eftime d'une honnête fille, & que nous serions heureux d'être mariés ensemble. Le père Antoine a toujours eu de la considération pour moi; & qu'eftce que madame Madeleine peut souhaiter de mieux que de m'avoir pour gendre ? Je ne suis pas riche, mais je gagne mes cinquante sous par jour. M. Nivoi m'eftime de plus en plus ; il m'augmentera l'année prochaine, &, qui sait? le bonhomme se fait vieux; il n'a plus la vivacité de sa jeunesse^ il peut avoir besoin de quelqu'un qui le remplace pour aller acheter ses madriers dans les scieries, & pour ses autres affaires autour de la ville. Il lui faudra tôt ou tard un honnête ouvrier, un homme de confiance, capable de mesurer, de calculer,

d'établir un devis & de conclure un marché. Si ce n'efï pas maintenant, ce sera dans quelques années; il pourra d'abord me donner un intérêt, ensuite m'associer à ses affaires; c'eft tout simple, c'eft tout naturel. Alors, Jean-Pierre, avec ta petite femme, gentille, économe, ton vieux père Antoine, ta belle-mère, madame Madeleine, qui sera devenue raisonnable, & ta bonne vieille mère Balais, qui vous aimera tous & que vous respecterez de plus en plus, alors, au milieu de cette famille, quel homme pourra se glorifier d'être plus heureux que toi sur la terre? Sans parler des enfants, que nous élèverons dans le travail &le bon exemple, & qui feront la joie de tout le monde. »

Je me disais ces choses en rabotant, en sciant, en clouant. Je voyais tout d'avance sous mes yeux; cela vivait, cela marchait comme sur des roulettes ; &, dans ma joie intérieure j'enlevais des étèles larges comme la main, je serrais les lèvres, je n'entendais plus seulement chanter le Picard, je ne rêvais qu'à mon idée durant des heures & des heures. La voix joyeuse du père Nivoi pouvait seule m'éveiller :

« Hé! Jean-Pierre, s'écriait-il, halte!... halte!... Tu vas tout déraciner avec ton rabot; le plancher & le toit en tremblent. En voilà un gaillard qui vous abat de la besogne!... C'eft comme une scierie... ca ne s'arrête jamais. »

Alors je riais en m'essuyant le front, & je le regardais tout attendri.

«Oui, disait-il, en prenant une grosse prise selon son habitude, je suis content de toi, Jean- Pierre; on trouve rarement un ouvrier aussi courageux. »

Ensuite il voyait le travail, & trouvait tout bien; j'étais sûr d'avoir une augmentation à la fin de l'hiver, & je sentais aussi qu'elle serait méritée, ce qui doublait mon plaisir.

La mère Balais seule avait deviné quelque chose. Souvent, le matin, en me voyant devant mon petit miroir à m'arranger les cheveux, à me faire un joli nœud de cravate, à retrousser mes petites mouftaches, à me brosser du haut en bas, plutôt deux fois qu'une, — ce que je n'avais jamais fait avant, — elle me regardait en clignant de l'œil d'un air malin, &disait :

« Tu deviens coquet, Jean-Pierre. Hé! hé! je voudrais bien savoir pourquoi ça t'a pris tout d'un coup. Oh! tu es beau, va... Tu n'as pas besoin de tant te regarder... On te trouvera gentil... sois tranquille. »

Et comme je devenais rouge :

« Il n'y a pas de mal à ça, faisait-elle, au contraire;.il ne faut pas rougir... c'eft naturel... ça montre que l'esprit vous vient & qu'on respecte les gens. Moi, j'ai toujours aimé les respects. Un

jeune homme qui vous respecle, c^eft bien, ça vous flatte; on pense : « Il eft timide, il eft tout à fait bien. »

Quand elle me disait des choses pareilles, j'aurais voulu sauter par la fenêtre; je devinais sa malice, & ca me donnait des fourmis dans le dos.

Mais une seule chose m'inquiétait véritablement, c'était la conscription, qui devait venir un an après. Par bonheur, sous Iiouis-Philippe , en 1847, on avait la paix; les remplaçants ne coûtaient pas plus de mille à douze cents francs en Alsace, & d'ailleurs un grand nombre de numéros étaient bons.

Je pouvais gagner, & même en perdant, avec l'aide du vieux maître, en m'engageant à refter, j'aurais trouvé du crédit. Cela pouvait retarder le mariage; mais lorsqu'on a des chances de gagner, & que même en perdant il vous refte de l'espoir., lorsqu'on eft amoureux & qu'on voit tout en beau,, rien ne vous gêne, rien ne vous arrête; ce qui vous ennuie, on n'y pense pas, & ce qui pourrait tout renverser d'un coup, vous paraît contraire au bon sens.

Histoire d'un homme du peuple c,5

Un soir, après le travail^ je rentrais chez nous; ii faisait encore un peu jour, le soleil s'étendait sur les toits; la ruelle des Deux-Clefs était sombre., & de loin nos petites fenêtres au rez-dechaussée brillaient comme une lanterne. Il devait se passer quelque chose d'extraordinaire à la maison, car madame Madeleine n'avait pas l'habitude de brûler sa chandelle par les deux bouts.

Comme je m'approchais , me demandant :

«. Qu'eft-ce que cela peut être? » la mère Balais sort de l'allée en criant d'un air joyeux :

«Dépêche-toi, Jean- Pierre, c'eft grande fête ce soir. »

Et presque aussitôt, Annette, sur le pas de la porte, me dit :

« Ah! Jean- Pierre, si tu savais... la tante Jacqueline vient de mourir. »

Alors j'entre tout surpris; des choses pareilles vous étonnent, on ne voit pas tout de suite les

g6 Histoire d'un homme du peuple

grands changements que cela fait. J'entre donc dans la petite chambre basse, & je vois à gauche le vieux métier, qu'on a reculé contre le mur, — les écheveaux, les pièces de toile, & même les perches à crochets par-dessus, pêle-mêle, pour faire de la place; — & à droite, près du poêle, la table déjà mise, avec une belle nappe blanche, sept ou huit couverts autour, & trois chandelles qui brillent, garnies de fraises en papier dans la bobèche. La cuisine était en feu. La mère Rivel, qui passait pour.une bonne cuisinière, & qui même avait cuisiné douze ans chez Bischof, à l'hôtel de l'Aigle, avant son mariage, la mère Rivel aidait madame Madeleine. Elles avaient un grand plat de saucisses au bord de l'armoire, une dinde farcie à la broche, & quelques bouteilles de vin cacheté sur le buffet.

Enfin c'était une véritable noce, comme je n'en avais jamais vu. Le père Antoine, assis sur son banc, les jambes croisées, me tendait les bras en s'éeriant :

« Jean- Pierre, cette pauvre vieille tante Jacqueline eft partie; elle n'a pas eu le temps de rien donner à l'église. Quelle chance ! »

Voilà pourtant ce qu'un honnête homme, un homme de cœur, eft capable de penser quand la richesse arrive. — Il m'embrassait, & quelques secondes après, il me dit :

« Va t'habiller! Je vais aussi mettre mon bel habit marron. Le capitaine Florentin & sa femme,, madame Frentzel, la mère Balais, & mon vieux camarade Villon, l'armurier, sont invités ce soir. Si nous avions su,, j'aurais fait aussi prévenir NivoL, mais la nouvelle n'eft arrivée que sur les trois heures. »

Alors il ne put s'empêcher de rire, en disant :

« Dieu merci, j'en ai tissé des aunes de toile, j'en ai fait ma bonne part, j'en avais assez! »

11 levait les mains. Annette, déjà tout habillée, disait :

«Ah! maintenant je puis dire aussi : J'avais assez de couture. »

Et madame Madeleine, de la cuisine criait :

« Oui, ou^ il était temps! Mais nous allons pouvoir nous donner nos aises. — Madame Rivel, mettez du beurre dans la casserole. Voici le sel & le poivre. Il ne faut plus rien épargner. »

Je sortis au milieu de tous ces propos, bien content de savoir que la mère Balais était invitée. Je me réjouissais du bonheur des Dubourg, & je me fis la barbe, en rêvant à tout cela, me figurant bien que madame Madeleine allait devenir plus fière, mais sans voir jusqu'où pouvait s'étendre sa folie.

Enfin, après avoir mis une chemise blanche & mes beaux habits, je descendis. La chambre était

déjà pleine d'invités. Le capitaine Florentin riait tout haut :

« Ha! ha! ha! disait-il, quelle bonne idée cette vieille tante a eue d'amasser pour vous ! Vous méritiez bien ça, monsieur Dubourg. »

Et le père Antoine expliquait comment la chose s'était faite. 11 avait mis sa grande capote marron, sa grosse cravate noire; le col de sa chemise lui remontait jusqu'au haut des oreilles, & de temps en temps il s'écriait, en prenant un air grave :

« C'était une bonne femme!... Oui, nous la plaignons bien... Mais voyez pourtant la juftice, monsieur Florentin; elle en voulait à Madeleine à cause de son mariage avec un simple ouvrier; elle amassait pour l'église, &, dans les plus mauvais jours, jamais l'idée ne lui serait venue de nous donner un liard. Mais il faut que tout finisse par être jufte; maintenant tout va nous revenir. La juftice dans ce monde eft pourtant quelque chose d'admirable.

— Oh ! oui, criait madame Madeleine de la cuisine, & nous ferons dire des messes. Le Seigneur eft jufte à la fin des fins. »

Annette avait pensé tout de suite qu'il faudrait des habits de deuil.

La mère Balais descendit dans sa belle robe à grandes fleurs vertes. Madame Frentzel, petite & ronde comme un œuf, était la plus maligne; elle

faisait semblant de croire à la désolation de madame Madeleine,, & disait :

« Il faut se consoler... il faut se consoler... nous sommes tous mortels ! . . . »

Le père Villon arriva le dernier. C'était un fin renard, & qui paraissait grave en entrant; mais quand il s'aperçut qu'on ne pleurait pas la tante, alors il rit & dit au père Antoine :

« Mon pauvre vieux Dubourg, je me souhaiterais un petit malheur comme le vôtre : un oncle ou bien une tante de quatre-vingt-dix-neuf ans & trois quarts,. avec des arpents^ des houblonnières, des vignes, n'importe ! La plantation ne me ferait rien; j'accepterais tout en grossies yeux fermés. »

Ils prirent ensemble une bonne prise., en souriant.

Madame Madeleine, étant allée s'habiller, revint au moment où la mère Rivel servait, les saucisses, & l'on se mit à table.

Tout le monde avait bon appétit. Tantôt on parlait des vertus de la tante, tantôt des prés, des vergers, de la houblonnière. Et puis on plaignait le malheureux sort des gens^ qui sont forcés de tout abandonner à la fin de leurs jours.

Le capitaine Florentin disait qu'on héritait aussi dans les régiments, après chaque bataille, & qu'on vendait les effets des morts à l'encan. Mais le principal, c'étaient toujours les prés^ les vergers, & l'argent placé sur bonne hypothèque.

« Nous irons voir tout cela demain, disait le père Antoine. On aura posé les scellés... mais nous sommes les plus proches parents... Madeleine était la seule nièce.

— Oui, disait madame Madeleine, ma mère n'avait qu'une sœur, la pauvre tante Jacqueline de Saint-Witt; & moi je n'avais ni frère ni sœur, j'étais unique. »

Alors on admirait cela.

Moi j'écoutais. Jamais cette tante Jacqueline n'était venue voir les Dubourg, je ne la connaissais pas, je ne pouvais donc pas beaucoup la plaindre; & la suite de l'héritage ne me venait pas non plus à l'esprit, j'étais content.

Mais vers la fin du souper, quand madame Madeleine se mit à dire : — que maintenant, Dieu merci, la famille des Dubourg allait avoir son véritable rang; que mademoiselle Annette, leur fille unique, n'aurait plus besoin d'aller habiller des personnes qui valaient moins qu'elle; que plus d'un ingénieur, plus d'un avocat, plus d'un notaire serait heureux de l'obtenir en mariage; qu'elle serait une dame, aussi bien que madame une telle, qui n'avait pas le quart de leurs biens; que ce n'était pas difficile d'apprendre à porter chapeau, à mettre des châles & des dentelles; qu' Annette le saurait bien vite!... — quand j'entendis cela, & que je vis que c'était la pure vérité,

tout à coup je regardai Annetté, qui riait en entendant ces belles choses, &, malgré le vin que j'avais bu, je me sentis froid. Au même inftant la nière Balais me jetait un coup d'osil si trille, que j'aurais voulu pousser un cri & me sauver de là.

Ce qui m'étonne, c'eft d'avoir eu la force de cacher mon trouble. Mais on trinquait, on buvait à la santé des braves gens; on regardait le père Villon découper la dinde & sortir les châtaignes, de sorte que pour les autres ma pâleur & mon désespoir n'étaient rien. La mère Balais, seule, avait tout compris. Elle ne répondit qu'un mot à madame Madeleine en souriant :

« Oui, dit-elle, vous avez bien raison, madame Dubourg, il eft mille fois plus facile d'apprendre à mettre des châles & des chapeaux, que d'apprendre à s'en passer, quand on en a porté longtemps. »

Les autres riaient.

Je buvais coup sur coup. J'avais besoin de cela pour me soutenir.

Ce souper dura jusque vers onze heures. Alors tout le monde partit. Le père Antoine, sur la porte, avec la chandelle allumée, criait :

« Bonne nuit! Bonne nuit! »

Et le capitaine Florentin, appuyé sur madame Frentzel, s'en allait dans la ruelle sombre, répondant par des éclats de rire & des : « Bonsoir, la

Moi, je montai dans ma chambre. La mère Balais me suivait sans dire un mot. Maintenant je voyais clair, je savais que toutes mes espérances étaient perdues.

En haut, je battis le briquet, j'allumai nos deux lampes & je dis :

«'Bonsoir, mère Balais.

— Bonne nuit, mon enfant, » répondit-elle.

J'entrai dans mon cabinet en refermant la porte. Ensuite, seul, assis sur mon lit, en face de ma lampe, je fis des réflexions terribles qui ne finissaient plus. Je me rappelai tout ce qui m'était arrivé depuis le commencement de ma vie... Je maudis mon sort!... Je me rappelai ce qu'avait dit la veuve Rochard : « qu'il aurait mieux valu pour moi suivre mon père! » & je trouvai qu'elle avait raison.

Ce qui m'avait paru si heureux, lorsque la mère Balais, était venue me prendre, me parut le plus grand malheur : a Elle n'avait qu'à me laisser, m'éçri'ai-je en moi-même, je serais mort de faim... Tant mieux! Ou, si j'avais résisté, je serais bûcheron, s égare,, hardier, schlitteur; je couperais des troncs,, je mangerais de la viande une fois l'an, je serais à moitié nu, je souffrirais le froid, la neige, lèvent, la pluie... qu'eft-ce que cela fait? Je ne connaîtrais rien d'autre; je ne serais pas si misérable! Maintenant tout eft fini.

J'étais bien fou de croire qu'Annette pourrait m'aimer; elle ne pense qu'à devenir une dame; madame Madeleine ne rêve que d'ingénieurs, d'avocats, de notaires; M. Dubourg n'a pas de courage,, il fait ce qu'on veut ! »

Toutes ces idées me passaient par la tête comme une rivière débordée. Les heures sonnaient, je ne bougeais pas; j'aurais voulu pleurer, mais le temps des pleurs était passé; je sentais un poids sur ma poitrine, qui m'écrasait le cœur; c'était mille fois pire que de sangloter.

Au petit jour, je me levai pour sortir. En passant, la mère Balais, qui venait de mettre un jupon, me cria :

« Jean-Pierre, tu sors?

— Oui, lui répondis-je, l'ouvrage eft pressé; M. Nivoi m'a dit de revenir aussitôt le jour... Je déjeunerai là-bas.

— C'eft bien, » lit-elle.

Je descendis & je me mis à courir la ville au hasard. Les portes & les volets étaient encore fermés; les ouvriers des champs partaient, la pioche sur l'épaule.

« Bonjour, Jean-Pierre.

— Bonjour, » leur disais-je.

J'avais besoin de fraîcheur, cela me faisait du bien.

A six heures, j'allai comme à l'ordinaire me

remettre à mon travail. M. Nivoi vint à l'atelier. Je lui racontai l'héritage des Dubourg. Il trouva que c'était heureux, & dit que ces braves gens méritaient un pareil bonheur, surtout le père Antoine. Je ne répondis pas, le chagrin m'accablait.

A midi, je sortis; mais au lieu d'aller dîner à la maison, j'entrai dans le cabaret des Trois-Rois, boire une bouteille de vin, sans envie de manger. Je retournai prendre la scie & le rabot vers une heure; la fièvre me consumait.

Le soir, il fallut pourtant aller souper. J'avais ramassé tout mon courage; par bonheur, en arrivant devant chez nous, la mère Rivel me dit que les Dubourg étaient partis pour Saint-Witt, en voiture. Cela me soulagea; j'aurais eu de la

peine à voir ces gens!

Histoire d'un homme du peuple io5

Je montais notre escalier marche par marche, appuyé sur la rampe, en pensant :

« Pourquoi n'es-tu pas seul au monde? ce serait bientôt fini ! »

Et comme j'arrivais en haut lentement, j'entendis quelqu'un me dire :

« C'eft toi, Jean-Pierre, je t'attends depuis une heure. »

Alors, levant les yeux, je vis la mère Balais, son vieux mouchoir -jaune autour de la tête, & son grand bras maigre qui tenait la lampe pour m'cclairer.

« Tu ne montes pas vite, fit-elle.

; — Non, lui dis- je, je suis bien las! »

Nous étions entrés dans la mansarde, où quelques braises brillaient encore sous la cendre dans lepcêle; la petite table m'attendait aussi, la soupière au milieu, recouverte d'une assiette. La mère

Balais m'avança sa chaise & s'assit sur le banc en face. Elle me regardait.

« Je n'ai pas faim, lui dis-je.

— C'eft égal, mange un peu. »

Mais c'était au-dessus de mes forces. Je reftais là, les bras pendants, sans avoir le courage de lever ma cuiller. Cela dura, bien quelques minutes, & tout à coup la mère Balais me dit avec douceur :

« Tu l'aimes donc bien., mon pauvre enfant? »

Ces paroles me déchirèrent le cœur. Je me penchai le front sur la table en sanglotant.

u Tu l'aimes depuis longtemps? fit-elle. »

— Depuis toujours, mère Balais, lui répondis-je, depuis toujours ; mais principalement depuis le commencement du printemps. »

Et je lui racontai ma surprise, le jour où le Picard & moi nous l'avions vue passer dans la rue de la Fontaine; comme je l'avais trouvée belle d'un coup, tellement belle que ma vue en était éblouie^ & que je frissonnais en moi-même sans oser lever les yeux; comme elle s'était penchée à la fenêtre de l'atelier, en criant : « Hé ! vous travaillez donc toujours, monsieur Jean- Pierre? » & mon grand trouble, mes craintes en rentrant le soir; puis mes espérances... l'idée qu'elle pourrait m'aimer un jour. . . que c'était presque sûr. . . & qu'alors j'enverrais la bonne mère Balais, un matin, faire ma déclaration^ & que...

Mais je ne pus continuer. Ces pensées m'étouffaient, & je me remis à pleurer comme un enfant.

La mère Balais, pendant que je parlais, m'écoutait & disait tout bas :

« Oui... oui... c'eftça... c'eft toujours comme ça!.. Et l'on eft heureux... bien heureux !... Et tout serait arrivé comme tu dis, Jean-Pierre; Annette t-'aurait aimé, elle aurait vu que tu méritais son amour, elle aurait vu que pas un autre^ àSaverne, n'était un aussi brave garçon que toi... Je dis brave & beau ! car c'eft la vérité! Tout serait arrivé dans l'ordre, & nous aurions tous été réunis dans la joie; la vieille Balais aurait bercé les enfants, elle se serait promenée toute hère., le petit poupon sur le bras... Ah! quel malheur! »

Et, m'entendant pleurer, elle s'écriait :

« Et c'eft ce gueux d'argent qui fait tout le mal... Ah! gueux d'argent, quand tu viens par une porte, le bonheur s'en va par l'autre. — Ce matin ils sont partis pour voir leur argent. Ils avaient avec eux ce grand pendard de Breslau, cette espèce d'avocat de deux liards,, ses gros favoris bien peignés & sa mouftàche cirée comme un tambour-major. Ils l'emmènent pour eftimer les biens; & lui, le gueux, il eft déjà sur la pifte de la dot!... Quels imbéciles^ ces Dubourg! »

io8 Histoire d'un homme du peuple

En entendant cela, je regardais la mère Balais toute pâle; mais elle ne faisait plus attention qu'à sa propre désolation, & s'écriait, ses deux grands bras maigres en l'air :

« Ah! les imbéciles, ils se croient riches maintenant... Ils pensent qu'ils ne verront jamais le fond du sac! Madeleine & la petite Annette m'ont aussi invitée ce matin... Elles voulaient me faire voir leur argenterie, leurs bijoux., mais je n'ai pas voulu... Tout cela n'eft pas assez riche pour mes yeux... J'en ai vu bien d'autres!... Qu'eft-ce que leur héritage? De la misère auprès de ce que Marie- Anne Balais peut se vanter d'avoir eu dans son temps!... Ah!... nous en avons hérité en Espagne... nous en avons hérité des colliers de perles & de diamants, des chapelets de sequins, des piaftres doubles et quadruples, or fin, vert & rouge; et des voitures de meubles, d'habits, de chasubles qui reluisaient comme le soleil, de saints ciboires, de vieux tableaux qui valaient des mille & des mille francs!... Et qu'eft-ce que nous en avons fait? Nous avons fait comme ces Dubourg ont l'air de vouloir faire : nous avons tout avalé, tout dépensé, tout jeté par les fenêtres... Oui!... Et la mère Balais que tu vois, Jean-Pierre, sans se glorifier , était encore une autre femme que mademoiselle Annette; elle avait d'autres cheveux, d'autres yeux, d'autres dents; elle était

grande & belle; Balais en était fier, il pouvait en être fier devant toute l'armée. — Eh bien ! de tout ça, qu'eft-ce qui refte? Excepté quelques vieux filous qui prêchaient la discipline & l'ordre, en emplissant les fourgons de leur corps d'armée, — & qui sont devenus plus tard des calotins, — excepté ceux-là, tous les autres, la belle Marie- Anne en tête, ont fini par scier du bois, rétamer des casseroles, récurer des chaudrons, ou vendre des pommes & des poires sous la halle, bien heureux encore d'avoir un peu de braise dans la chaufferette en hiver! Et celui qui méprisait l'argent, qui ne voulait que des royaumes, des palais, des empires, a fini par avoir un rocher au milieu de la mer, & une baraque en papier goudronné ! Voilà, Jean-Pierre, ce qui montre qu'un sou gagné par le travail vaut mieux qu'un sac de louis trouvé dans la fosse d'un mort. Ça devrait faire ouvrir les yeux aux gens; on devrait comprendre qu'un honnête ouvrier comme toi, un brave garçon, vaut bien un chenapan comme ce Breslau. »

Elle parlait bien, mais je savais ces choses. Combien de fois elle m'avait raconté ses malheurs, & puis le mal des autres ne guérit pas le nôtre.

L'idée de ce Breslau m'avait retourné le sang; je reftais la tête sur la table, songeant à ce que j'avais déjà souffert sans juftice. & me disant :

a Pourquoi , malheureux , es -tu dans ce monde ?»

Elle avait aussi fini par se taire ; & le silence durait depuis quelque temps, quand je sentis qu'elle se penchait en me prenant la tête dans ses mains, & qu'elle m'embrassait.

« Tu ne parles pas, Jean- Pierre, disait-elle tout bas. Tu souffres trop, n'eft-ce pas, mon pauvre enfant? Il faut pourtant savoir à cette heure ce que nous allons faire.

; — Il faut que je parte, lui dis-je sans bouger, il faut que je m'en aille !

— Que tu t'en ailles! dit-elle tremblante; où donc?

— Loin... bien loin!...

— Oh ! non, s'écria la brave femme, tu ne peux pas t'en aller... c'eft trop, Jean-Pierre... Et moi, je ne peux pourtant pas te suivre... je suis trop vieille maintenant. »

Alors je levai la tête en la regardant comme un désespéré. Les cheveux me dressaient sur le front, & je lui dis :

« Si vous voulez, je refterai... Mais s'il arrive, l'autre... si je le vois... malheur!... tout sera fini! »

Et comme elle me regardait dans Pétonnement de l'épouvante, je lui tendis les bras en m'écriant :

« Oh! mère Balais^ pardonnez-moi... Je vous aime,, je vous aime plus que ma vie!... Je vous dois tout. Je voulais relter... soutenir votre vieillesse... C'était mon bonheur de penser à cela. Mais si je vois l'autre, je le tuerai!... »

Il faut que ma figure ait eu quelque chose de bien désolé, car cette pauvre vieille mère se mit à fondre en larmes. En même temps elle criait :

« Tu as raison, Jean-Pierre;, oui, tuas raison... Je te connais!... A quoi donc eft-ce que je pensais? mon Dieu ! Si ce n'était pas celui-là^ ce serait un autre. Tu partiras... oui, Jean-Pierre, tu as raison! Et ne crains rien, vaj nous nous reverrons... je ne suis pas si vieille qu'on pense • je conserve encore de la force pour dix, quinze ans... Nous serons encore une fois ensemble... plus tard... plus tard!... C'eft moi qui veux te choisir une femme,, une brave femme; & les petits enfants nous les aurons tout de même.... Seulement il faut du courage... il faut du temps! »

Nous nous tenions embrassés, & nous sanglotions tous les deux.

« Vous êtes ma mère ! lui disais-je.

— Oui, je suis ta bonne vieille mère Balais, faisait-elle. Je n'ai plus que toi, toute ma joie eft en toi. Tu vas partir... c'eft dur!... Tu iras à Paris... tu deviendras un bon ouvrier; & qui sait... j'irai peut-être... oui^ j'irai si c'eft possible...,

un jour!... Nivoi m'a déjà dit que tu devrais aller à Paris; je ne voulais pas, j'avais d'autres idées; • maintenant je suis contente. J'irai voir Nivoi, tu n'as pas besoin de t'en mêler. »

D'entendre cette brave femme, si ferme;. si courageuse, sangloter, cela m'arrachait le cœur. Jamais je n'aurais cru pouvoir supporter une chose pareille.

A la fin elle ne disait plus rien; &, ses deux longues mains sur la figure, les coudes sur la table, elle rêvait à ses misères depuis trente ans ; les larmes lui coulaient lentement sur les joues, sans un seul soupir.

Moi, voyant cela^ j'aurais tout voulu détruire. Je prenais le genre humain en horreur, & moimême, & tous ceux que je connaissais. Des mille & mille pensées me traversaient l'esprit; je trouvais tout abominable.

Onze heures sonnèrent au milieu de ce grand silence; alors la pauvre vieille fit un soupir, & sortit son mouchoir de sa poche pour s'essuyer la figure, en disant :

« Eh bien! Jean-Pierre... bonsoir, mon enfant. »

Je ne pus. retenir un cri, & je tombai de nouveau dans ses bras en répétant :

« Pardonnez - moi , mère Balais, pardonnezmoi !

Histoire d'un homme du peuple n3

— Mais tu n'as rien fait, disait-elle, tu n'es cause de rien, mon pauvre enfant, je te pardonne de bon cœur. C'eft le mauvais sort! Si je pouvais t'en donner un meilleur que Je mien, va, ça me serait bien égal de souffrir un peu plus... Mais il eft temps d'aller nous coucher. Embrasse-moi encore une fois & allons nous coucher. »

Alors, l'ayant embrassée longtemps, je rentrai dans ma chambre & je m'étendis sur mon lit, dans la désolation. Quelques inftants après, je vis aux fentes de la porte que la mère Balais venait de souffler la lampe.

Ces choses se passaient au mois de juin 1847 : je ne les oublierai jamais!

J'ai souvent pensé que les femmes ont plus de courage que nous, dans les grands chagrins de la vie; au lieu de se laisser abattre, elles soutiennent encore nos forces & nous relèvent le cœur. Mais c'eft égal; les femmes comme la mère Balais sont rares. Le lendemain elle paraissait déjà plus ferme, & pendant le déjeuner elle me dit :

« Écoute, Jean-Pierre, j'ai beaucoup réfléchi cette nuit, & maintenant tout cela me paraît trèsbien. Dans le premier moment, l'idée de te voir partir m'a porté un coup; mais tôt ou tard il aurait fallu prendre la même résolution. Qu'eft-ce que tu peux apprendre ici? Ce n 'eft pas à Saverne qu'on peut devenir un bon ouvrier; il faut voir le monde, il faut regarder l'ouvrage des maîtres. Et puis la conscription nous aurait gênés; c'était un moment bien difficile à passer. »

Elle parlait de la sorte d'un air tranquille, & moi je faisais semblant de la croire; mais je voyais

bien, à ses yeux pleins de larmes & à sa voix tremblante, qu'elle disait cela pour me consoler.

Enfin elle mit son châle & sortit en me disant;

« Je vais chez Nivoi. »

C'était un dimanche. Longtemps j'attendis son retour, songeant à nos misères. On sonnait à l'église pour la messe, & les souvenirs du bon temps, quand j'étais assis devant le chœur, à côté de la petite Annette, me revenaient : le chant des orgues, notre sortie au milieu de la foule,, le contentement de la famille en rentrant pour dresser la table; la mère Balais, qui me disait dans l'allée : «Arrive, nous avons quelque chose de bon!»& la petite Annette qui criait : « Nous avons aussi quelque chose de bon ! » Ah ! c'était encore la veille... Que le bonheur passe vite, mon Dieu! qu'il passe vite & qu'on souffre en y pensant plus tard !

Vers onze heures, la mère Balais rentra.

« J'ai tout arrangé^ dit-elle. Nivoi trouve tout bien. Il aurait voulu te garder jusqu'à la fin du moisj pour avoir le temps de chercher un autre ouvrier; mais il eft si content de te voir suivre ses conseils, que le refte ne lui fait rien. Voici ton arriéré, qu'il m'a remis tout de suite, ce sera pour la route; & j'ai retenu ta place à la diligence en passant, pour demain soir à cinq heures'; voici le billet. Tout va bien. Maintenant je vais chercher

ce qu'il te faut : des chemises neuves, deux bonnes paires de souliers, c'eft le principal.

— Ah! mère. Balais, lui dis-je, quel courage vous avez!

— Bah! fit-elle, quand on eft décidé, Jean- Pierre, il vaut mieux aller vite. J'ai voyagé. Dieu merci! je sais ce qu'il faut. »

Elle avait l'air de me sourire; moi, tout ce que je pouvais faire, c'était de ne pas sangloter. Il fallut pourtant se mettre à table, & se donner l'air de dîner comme tous les jours. Nous n'osions pas nous regarder l'un l'autre, & pour chaque parole il fallait se raffermir d'avance, de peur d'éclater d'un coup.

A la fin elle me dit :

« Eft-ce que tu n'iras pas voir M. Vassereau, Jean- Pierre? Tu sais qu'il t'aime bien. » Et je lui répondis tout de suite :

«J'y vais. Oui, mère Balais, j'aurais été capable de l'oublier. »

En même temps je pris mon chapeau & je descendis. J'étais content de sortir, car de refter là, sans pouvoir crier, c'était trop terrible. A la porte des Dubourg, la mauvaise idée me vint de tout casser. Ce n'eft pas seulement à cause de moi, c'eft principalement à cause de cette bonne, de cette brave mère Balais, que je leur en voulais. Mais aussitôt, pensant qu'ils se moquaient bien à cette

heure de leur vieille baraque, je sortis; & me rappelant que j'allais voir M. Vassereau, un des hommes que je respectais le plus en ville, cela me rendit un peu de calme.

Il faisait très-chaud. Dans la ruelle des Orties, derrière les jardins, tout bourdonnait le long des haies touffues. Ces choses sont encore sous mes yeux !

. Quelques inftants après j'arrivais dans la petite cour, et, en haut, sur le palier, je voyais au fond de la chambre à gauche, — par la porte ouverte au large, — mon vieux maître d'école encore à table, au milieu de sa famille. L'office divin, le temps d'ôter la robe de chantre et la toque, de les suspendre dans la sacriflie et de revenir à la maison, avaient retardé son dîner, comme tous les jours de fête.

Il était là tout autre que dans la salle d*école, en bonnet de coton noir & bras de chemise, à cause de la grande chaleur; il tenait sa petite fille sur un de ses genoux, & lui pelait gravement une pomme.

« Hé! c'eft Clavel , dit-il en nr'apercevant au haut de l'escalier.

— Oui, monsieur Vassereau; je viens prendre congé de vous.

— Ah! tu t'en vas?

— Je vais à Paris, monsieur Vassereau; un ouvrier doit voir Paris au moins une fois. »

Il m'avait fait asseoir. La femme & les enfants écoutaient. Lui m'approuvait, disant qu'il avait toujours été content de moi., & que ma visite lui faisait plaisir.

« Conduis-toi bien, disait-il, conserve le respect de la religion/ n'oublie pas tes devoirs de bon chrétien, & tu réussiras. »

Enfin, au bout d'une demi-heure j comme je me levais, il me conduisit jusqu'à la porte, en m'embrassant ; ce qui me soulagea le cœur, car l'eftime et l'amitié des ^honnêtes gens vous font toujours du bien.

« Bon voyage, Çlavel! dit-il encore du haut de l'escalier; bon voyage et bonne santé!

— Merci, monsieur Vassereau. »

Et je remontai la ruelle, heureux d'avoir reçu les bons souhaits d'un si brave homme.

Il pouvait être alors deux heures. Je voulus profiter du reftant de la journée pour aller voir aussi M. Nivoi. Je redescendis donc la ruelle jusqu'à la place delà Fontaine ;& le vieux menuisier, qui se trouvait avec son ami Panard dans la chambre au-dessus de notre atelier, — pendant que les hussards, en bas, chantaient, riaient, buvaient, & jouaient aux quilles le long du magasin de bois, — le vieux menuisier, qui me voyait venir de loin, comme je passais sous sa fenêtre, me cria :

a Jean- Pierre, par ici ! »

Je traversai l'atelier & je montai. La bouteille était là comme toujours, entre les deux verres à moitié pleins.

« Un verre, Marguerite! » criait M. Nivoi dans l'escalier.

Et, me voyant entrer :

ce Eh bien! tu pars! s'écria-t-il; à la bonne heure! »

Je saluai M. Panard, qui me dit aussi que j'avais raison. Ensuite, madame Marguerite ayant apporté un verre, on le remplit et nous bûmes à notre santé.

« Vois-tu, Jean-Pierre', me disait M. Nivoi, c'eft à Paris qu'un bon ouvrier doit aller; c'eft là qu'il peut apprendre son état à fond. Les plus malins gn province, ceux qui se croient uniques, sont étonnés, en arrivant là-bas, d'en trouver par douzaines de leur espèce, & beaucoup d'autres encore capables de leur en remontrer pour enfoncer les chevilles & détacher les étèles.

— Ou^ disait M. Panard, c'eft là qu'on peut s'élever. Les étrangers le savent bien, car la ville eft pleine d'Allemands,, d'Anglais, de Russes, d'Italiens & d'Espagnols qui s'en vont, au bout de quelques années, faire parade chez eux de ce qu'ils ont appris chez nous. »

C'étaient deux bons vieux camarades, qui s'en-

tendaient sur tout; ce que l'un disait, l'autre l'approuvait tout de suite; & les dimanches ils avaient le nez tout rouge, à force de s'entendre.

Je reftai là jusqu'à sept heures. Le père Nivoi voulait me retenir à souper. Quand il apprit que je partais le lendemain à cinq heures, il me promit d'arriver au bureau des messageries, avec une lettre de recommandation pour son ancien patron, M. Braconneau, rue de la Harpe, n° 70.

En me reconduisant, il me serra encore un écu de cinq francs dans la main; & comme je ne voulais pas le recevoir, ayant déjà mon compte :

« Ton compte, c'eft bon, dit-il; mais cet écu, c'eft pour mon plaisir à moi que tu vas le prendre; c'eft pour boire un coup à la santé du père Nivoi sur la route. Tu ne peux pas me refuser ça. »

J'acceptai donc; puis, étant rentré chez nous, je racontai mes visites à la mère Balais, qui parut contente. Elle avait déjà vidé sa grande malle pour y mettre mes effets ; & ceux qui nous auraient vus pendant le souper, ne se seraient jamais figuré que le plus grand chagrin nous accablait tous les deux, parce que nous parlions de mon voyage comme d'une chose naturelle & qui devait arriver tôt ou tard; seulement, nous avions espéré le retarder, & le moment était venu plus tôt que nous ne pensions.

Oui, voilà ce que nous disions ! Mais cette

nuit-là, sachant qu'il faudrait partir le lendemain, que ma place était retenue, que je ne reverrais peut-être jamais Annette, ni celle qui m'avait recueilli, qui m'avait nourri de son travail, élevé, aimé comme son propre enfantj ni la vieille maison où j'avais passé mon enfance, ni la vieille ville, ni la côte, ni les bois, je versai des larmes bien amères j & j'entendais la brave femme, ma seconde mère, tousser de temps en temps tout bas, comme quand quelque chose vous étouffe, puis se lever doucement, aller à l'armoire, écouter du côté de ma chambre. J'aurais voulu lui faire croire que je dormais, mais ce n'était pas possible!

Le matin, au petit jour, lorsque j'ouvris ma porte, elle était déjà là devant ma malle, assise, les mains croisées sur ses genoux. Rien que de nous regarder, nous aurions voulu recommencer nos cris. Mais elle avait pourtant plus de courage que moi, car elle me souriait toujours.

« Tu ne m'oublieras pas, Jean-Pierre, » fit-elle.

Quand j'entendis cela, je me sauvai de nouveau dans ma chambre, éclatant en sanglots comme un malheureux. De se quitter quand on eft riche, ce n'eft rien; mais pauvre, lorsqu'on ne sait pas ce qu'on deviendra, voilà ce qui vous déchire. Ah! quelle mauvaise idée elle avait eue de me prendre à Saint -Jean-des-Choux, pour le bonheur qu'elle méritait! Des gueux, en faisant leurs mauvais

coups,, ont quelquefois plus de chance que les honnêtes gens en faisant le bien,, & c'eft à cause de cela que, à moins d'être un véritable bandit, il faut absolument croire en Dieu. Où donc serait la consolation sans cela ? Les brigands auraient raison d'être des brigands,, on ne pourrait rien leur répondre; tous les honnêtes gens seraient des bêtes !

Enfin , ces retards ne peuvent pas toujours durer; il faut pourtant que je raconte mon départ de Saverne,, & c'eft le plus pénible. Il faut tout dire, il faut se rappeler les grandes misères aussi bien que les bonheurs : c'eft la vie.

A quatre heures, la mère Balais avait fait ma malle; elle était fermée. Moi, je l'avais regardée en l'aidant. Elle m'expliquait tout & je l'écoutais : c'était comme la voix de ma propre mère. Elle devait aussi bien voir dans mes yeux ce que je pensais; elle paraissait plus contente, de temps en temps elle disait :

« Sois tranquille, Jean-Pierre,, sois tranquille, nous nous reverrons dans le. bonheur. Tout cela n'a qu'un temps. »

Et je lui répondais « Oui! » tout bas.

« Tout finit par bien aller, disait-elle, pourvu qu'on ait du courage. Maintenant, moi, je suis tout à fait remise. Mais le moment approche, Jean- Pierre, il ne faut pas être en retard. Tiens, mets

ça dans fa poche, mon enfant; prends garde de le perdre.

— Qu'eft-ce que c'eft? lui demandai-je étonné.

— Tu n'auras pas de l'ouvrage tout de suite en arrivant à Paris, fit-elle; il te faut un peu d'argent pour attendre. J'avais mis ça de côté, dans la crainte d'une maladie... et puis l'idée de la conscription... C'efc soixante francs.

. — Et vous?

— Oh! moi, tiens, regarde... l'argent ne me manque pas. »

Elle me montrait notre petite boîte, avec cinq ou six pièces de cinq francs.

« Oh! je ne m'oublie pas! » fit-elle.

J'étais comme étourdi. Je l'embrassai, & puis j'enlevai la malle sur mon épaule, & nous sortîmes. Dans la rue nous marchions l'un près de l'autre sans rien nous dire.

En arrivant près des messageries, nous vîmes de loin le père Nivoi, qui nous attendait sous la porte cochère. Il fit quelques pas à notre rencontre, en s'écriant :

« Vous arrivez jufte, ça ne peut plus tarder. »

Il me remiten même temps la lettre pour M . Braconneau, & je la serrai dans la poche de ma vefte.

Un grand trouble me possédait : je voyais ma malle sur cinq ou six autres; les gens entrer & sortir; j'entendais le père Nivoi répéter que

c'était bierij que tout irait bien, que je montrais du caractère; mais, comme la voiture ne venait pas, la mère Balais & moi nous étions là tous les deux à demi morts.

De temps en temps,, en nous regardant, nous nous faisions de la peine l'un à l'autre, à cause de notre épouvante. Elle ne pouvait plus rien dire. Et comme nous étions ainsi, voilà qu'on entend tout au loin la trompette du conducteur, & que la grosse voiture, avec ses paquets, sa large bâche, ses quatre chevaux gris-pommelés, &ses conscrits à calotte rouge sur l'impériale, paraît au haut de la grande rue. Tout le monde crie :

« La voilà !

— Allons, Jean- Pierre, embrassons-nous, » me dit le père Nivoi.

Moi, je jetai les yeux sur la mère Balais; elle me tendait les bras & voulait parler, mais elle ne disait rien. Alors je la pris, je la serrai... c'était comme un étranglement.

Le bruit sourd de la diligence approchait, ensuite il se tut; les grelots des chevaux tintaient à la porte. J'entendais les cris des voyageurs, je sentais la main du père Nivoi sur mon épaule, qui me tirait en parlant; mais je ne comprenais rien, je ne pensais plus à rien, je serrais toujours ma pauvre vieille mère Balais.

A la fin, je ne sais pas comment nous étions

Histoire d'un homme du peuple 12b

séparés,, & moi dans la diligence, avec six ou sept conscrits qui chantaient en buvant de l'eau-de-vie. Je me retournai en criant :

« Mère Balais! »

Elle était appuyée contre la porte. Nivoi essayait de l'entraîner, mais elle ne voulait pas. Moi, je rouvrais pour .descendre, quand tout à coup la grosse voiture se balança lourdement & partit avec un bruit terrible : le conducteur sonnait de la trompette, les toits en équerre déniaient, quelques passants se retournaient, en se serrant contre les murs; puis le ciel parut, le bouquet de vieux sapins verts se montra sur notre droite., avec un petit carré de vigne; nous étions hors de Saverne, nous grimpions la côte, la voiture se ralentissait; & bien loin par-dessus les forêts, je voyais Saint-Jean-des-Choux,, mon premier nid abandonné. Le souvenir de mon pèrej le pauvre bûcheron, me revint, & malgré les conscrits qui riaient & chantaient, je courbai la tête sur les genoux & je pleurai. .

Ah! que de choses me revenaient!...

Plus haut, à mi-côte, près de la belle fontaine., où descend le sentier de Saint-Jean-des-Choux, la petite porte derrière s'ouvrit, & le conducteur s'écria :

« Ceux qui veulent monter avec moi par la traverse,, pour se dégourdir les jambes? »

Les conscrits descendirent; je reftai seul dans la diligence, montant au pas la grande route tournante. Les chevaux soufflaient. Quelques voyageurs traversaient les bruyères à droite, avec le conducteur; moi, penché sur le bord de la petite lucarne, je regardais à gauche le beau vallon de la Schlittenbach, la maison de M. Leclerc au fond, son pavillon sur le rocher, les grands bois, les ruines du Haut-Barr & du Géroldseck dans les nuages; & puis au loin l'immense plaine d'Alsace, toute bleue, 8c le vieux Saverne au pied de la côte, ce vieux Saverne où j'avais passé tant de beaux jours!

Je me disais :

« Te voilà donc encore une fois seul au monde. Les autres penseront encore à toi dans un mois, dans six mois, dans un an peut-être; ensuite ils auront leurs affaires, ils se souviendront de Jean- Rkrre par hasard, & puis ce sera fini... La mère Balais seule ne t'oubliera pas ! Et les arbres, les rochers, les vieilles maisons, la côte, les ruines que tu regardes depuis ton enfance, qui te faisaient rêver & que tu vois encore, en ce moment, seront toujours les mêmes; d'autres les verront, d'autres penseront ce que tu as pensé, & tu ne seras plus là pour les voir! Annette sera riche... elle sera mariée... Mon Dieu!... mon Dieu ! qu'eft-ce que la vie ? »

Ces pensées et mille autres pareilles traversaient mon esprit, et m'accablaient de triftesse.

On était arrivé devant le bouchon du père Faller, les conscrits étaient remontés dans la voiture, &le condu&eur, sur son siège, sonnait de la trompette. Les chevaux galopaient en cadence, la poussière s'élevait, couvrant les peupliers de la route, les broussailles, les herbes; la forêt passait, on était sur le plateau.

Au bout d'une heure., le fond du Holderloch et le village des Quatre -Vents avaient défilé. Puis, après avoir changé de chevaux à la grande pofte de Guise, on était arrivé Phalsbourg, avec ses avancées, ses ponts, ses portes sombres garnies de herses, sa grande place d'armes, & l'on avait traversé tout au galop.

Quel rêve & quelle triftesse! Plus loin, lorsque les bois étaient finis, quand on ne voyait plus que ce grand'pays plat au-dessus de Mittelbronn, & de loin en loin les Vosges bleues, qui s'effaçaient dans le ciel déjà gris, quelle triftesse de se dire :

« Maintenant, tu ne verras plus les vieilles montagnes, tu ne verras plus que des carrés de blé ou d'avoine, de chanvre ou de navette, de petits arbres fruitiers, des bouts de haie; Seigneur Dieu ! »

Et plus tard la nuit qui vient, les grandes lignes d'or qui s'effilent sur cette plaine nue, les fermes, les petits villages à droite et à gauche; & finale-

ment l'obscurité, les conscrits qui chantent, qui mangent, qui boivent, la voiture qui roule toujours; & les pieds des chevaux qui vont comme une horloge : à chaque pas on eft plus loin, toujours plus loin !

Je m'étais mis dans un coin, le coude dans la bretelle; mes yeux cuisaient à force d'avoir regardé. J'aurais voulu dormir & je ne pouvais pas. A chaque relais les conscrits allaient remplir leur gourde. Ils parlaient & riaient de leurs amoureuses qu'ils abandonnaient. L'un avait reçu douze cents francs du juif, l'autre quatorze centSj l'autre plus. Ils allaient à Lille en Flandre pour la révision.

Voilà ce qu'ils disaient! Pas un n'avait de chagrin à quitter le pays., la maison, le vieux père^ la vieille mère... Et qu'eft-ce que leur faisait de voir d'autres arbres ? Les hommes ne sont pourtant pas tous les mêmes. C'eft un grand malheur quelquefois de ne pas ressembler à des bûches qui ne sentent rien, oui, c'eft un grand malheur.

Je songeais à ces choses le cœur gonflé. Les relais n'en finissaient plus; les étoiles & la lune brillaient dehors* ensuite des nuages couvrirent le ciel. Les conscrits ronflaient, moi je regardais la terre sombre courir. Cela dura bien longtemps.

Nous arrivâmes à Lunéville, où des dragons se

promenaient sous les lanternes, devant un corps de garde. Un gendarme, avec son grand chapeau,, vint regarder dans la voiture pour remplir sa consigne, mais il n'éveilla personne. Lé conducteur lui dit :

« Ce sont des vendus. »

Ensuite nous repartîmes; &, sur les trois heures du matin, nous arrivâmes dans une grande ville, les rues larges bien pavées,, les maisons superbes : c'était Nancy.

La voiture s'arrêta devant une cour entourée de hangars., à V Hôtel de l'Europe, comme on le voyait écrit en grosses lettres sur la façade. Le conducteur vint nous ouvrir, et dit que nous avions une demi-heure. Tout le monde sortit. Qu'eft-ce que je pouvais faire au milieu de la nuit, dans cette ville que je ne connaissais pas ? Un monsieur, avec une serviette sur le bras, demanda si l'on voulait prendre quelque chose; deux ou trois le suivirent dans le grand hôtel, les autres se dispersèrent àK droite & à gauche. Moi j'allai m'asseoir dehors sur un banc, au clair de lune. Je voyais une grande rue qui descendait, au bout de la rue une grille magnifique^en fer massif & doré, plus loin une place; & devant une sorte de palais, une sentinelle qui se promenait sur le trottoir.

Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi grand que cette rue,, cette grille & cette place. Je

descendis jusqu'à la grille & je regardai. Tout dormait; on entendait, bien loin derrière, les gens de notre diligence parler, les domeftiques emmener les chevaux; & devant le palais, où la lune brillait sur les grandes vitres^ les pas de la sentinelle. On trouve pourtant du monde bien riche sur la terre !

J'aurais voulu voir plus loin à gauche deux fontaines couvertes d'arbres., dont l'eau tombait dans l'ombre, & une ftatue très-grande au milieu de la place, mais j'avais peur de revenir trop tard, & je vins me rasseoir sur mon banc, pour être là quand notre voiture repartirait.

Un petit cabaretier avait ouvert sa porte en facej pour attirer les voyageurs,, mais les conscrits étaient seuls entrés; ils chantaient des airs du pays.

Toutes ces choses me reviennent, parce que j'étais pour la première fois dans une grande ville. Je pensais : « Puisque Nancy n'eft qu'une ville ordinaire, qu'eft-ce que doit donc être Paris? Comment se reconnaître au milieu de toutes ces rues?» Je me représentais Paris tantôt magnifique & tantôt terrible.

A trois heures & demie, le conducteur & les domeftiques revinrent avec d'autres chevaux ; des quantités de mendiants, hommes & femmes, arrivèrent aussi, demandant la charité.

Il faisait alors petit jour. Comme nous allions

remonter en voiture, le conducteur, un bon gros homme, les joues pleines, le nez rouge, une petite casquette en peau de lièvre liée sous le menton, & de grosses bottes en peau de mouton remontant jusqu'aux genoux, me demanda :

« Vous êtes à la rotonde avec' les vendus?

— Oui, monsieur, lui dis-je.

— Eh bien, si vous voulez monter à l'impériale, vous serez mieux. »

Je profitai de la permission & je m'assis à côté de lui, dans un large fauteuil en cuir. La moitié des conscrits reftaient à Nancy, de sorte que nous étions seuls, le portillon devant nous.

C'eft ainsi que nous repartîmes. Et comme ma figure plaisait à ce conducteur, tout en serrant & lâchant sa manivelle, il me demanda pourquoi j'avais l'air malheureux... si j'étais tombé au sort? Je lui dis que non, mais que j'avais du chagrin de quitter mon pays, que j'étais un simple ouvrier menuisier, & que je ne connaissais pas la ville de Paris, où j'allais essayer de gagner ma vie.

Alors cet homme, plein de bon sens, me dit que j'avais tort de me chagriner, que tôt ou tard il fallait quitter son village, à moins de vouloir s'encroûter dans les vieilles idées, manger des pommes de terre toute sa vie, & tomber au-dessous de rien.

i32 Histoire d'un homme du peuple

Il me raconta l'hiftoire de trois ou quatre ouvriers de sa connaissance, qui par le travail avaient fait fortune à Paris; il les nommait, disant : « Dans telle rue, à tel numéro. » Je m'étonnais de sa mémoire, & je prenais confiance dans ses paroles.

Nous traversâmes ainsi la ville de Toul, qui possède une belle église.

Le grand air de l'impériale, la vue de ces gros chevaux qui galopaient, la tête sous le poitrail; le passage des champs, des prés, des vignes; les rivières, les bouquets d'arbres, les pauvres masures, comme il s'en trouve en Champagne, toutes ces choses nouvelles, & surtout l'idée que nous approchions de Paris, m'empêchaient de songer toujours à mes chagrins.

Le conducteur avait dans le banc une grosse bouteille de vin ; il en buvait & me la repassait chaque fois, en s'écriant :

« Allons, jeune homme! »

Après Toul, nous avions dépassé Commercy, Bar-le-Duc & Vitry-le- François. A Vitry, les voyageurs étaient descendus pour dîner. Moi, j'avais tiré de ma poche une grosse pomme de la mère Balais, un morceau de saucisson & du pain.

Tout ce qui me revient, c'eft que, après avoir roulé tout le jour, il fallut encore passer la nuit

en voiture. Mais la fatigue d'être assis depuis si longtemps, & de n'avoir pas fermé l'œil la nuit précédente, m'endormit profondément. Lorsque je m'éveillai, j'avais une peau de mouton sur les jambes, la rosée coulait sur le tablier de l'impériale , tout le pays était couvert de brouillard blanc, le conducteur dormait aussi dans son coin; le cocher seul, devant, avec son chapeau de toile cirée & son manteau à triple collet, était droit, le fouet dans la main; & dessous, les gros chevaux fumants galopaient la croupe en l'air.

Il pouvait être trois heures. J'ai su par la suite que nous avions dépassé Coulommiers. Alors, à moitié dormant, à moitié éveillé, je vis passer de petits villages, des toits de chaume & d'autres. De deux heures en deux heures on faisait halte, le portillon criait, les chevaux hennissaient, le conducteur s'éveillait & descendait. La voiture dormait bien fermée, des gouttes d'eau sur les vitres. Tout cela, je le voyais comme en rêve. Une fois seulement je descendis; & ce n'eft qu'au grand jour, en sentant le conducteur me secouer par le bras & me dire : « Nous n'avons donc pas envie de vider la bouteille? » que je m'éveillai tout à fait & que je bus un bon coup.

Le soleil était déjà haut, il pouvait être sept heures. Nous traversâmes un grand bois sur une route magnifique; je me rappelle que mon éton-

nement était grand de voir tous les arbres numérotés le long de cette route Le conducteur me dit :

« Nous approchons de Paris, nous sommes dans la forêt de Vincennes; dans une heure nous ferons notre entrée dans la capitale. » ■

Ces paroles me rendirent grave & même craintif, car les joyeux propos d'un conducteur ne vous empêchent pas de réfléchir, lorsqu'on arrive pour gagner son pain dans une ville où des milliers d'autres entrent tous les jours avec la même idée.

A mesure que «ous approchions de Paris, tout changeait, tout prenait un autre air : les villages devenaient plus grands, les maisons plus hautes,, les fenêtres plus serrées, les enseignes, — qu'on ne met jamais chez nous que sur la porte, — montaient au premier, au second, au troisième étage, rouges,, bleues, jaunes^ de toutes les couleurs^, jusque sous les toits. Au-dessous^ les cafés^ les auberges, les boutiques se rapprochaient; devant les maisons s'avançaient des espèces de toits en toile,, pour abriter le monde de la pluie et du soleil. Une foule de gens en blouse, en habit, en vefte, en casquette, en chapeau,, allaient et venaient, couraient, se dépêchaient comme de véritables fourmilières.

A droite & à gauche, de hautes cheminées en briques, carrées ou rondes, lançaient leur fumée jusque dans le ciel. On sentait venir quelque chose de grand, d'extraordinaire^ de magnifique & de terrible. Et derrière nous, à gauche, s'éloignait

i36 Histoire d'un homme du peuple

déjà une haute fortification carrée ; le conducteur m'avait dit en passant :

« C 'eft Vincennes. »

Moi, j'ouvrais les yeux, je ne respirais plus, je pensais :

« Me voilà donc près de Paris; je vais entrer dans cette grande ville dont j'entends parler depuis que je suis au monde, d'où reviennent tous les bons ouvriers, tous les gros bourgeois'; tous les gens riches, disant : « Ah! ce n*eft pas comme à Paris! »

Et ce mouvement du monde, ces voitures toujours plus nombreuses, me faisaient dire en moimême :

« Oui, ils avaient raison, Paris eft quelque chose de nouveau pour les hommes. Bienheureux ceux qui peuvent vivre de leur travail à Paris, où les ouvriers ne sont que des apprentis, & les maîtres des ouvriers ! »

La grande route était devenue beaucoup plus large; elle était bien arrondie, pavée au milieu. On voyait de loin, bien loin, tout au bout, deux hauts échafaudages qui s'élevaient jusqu'aux nues.

En ce moment le conducteur donnait un pourboire au poftillon, la voiture roulait comme le tonnerre. Bien d'autres voitures passaient près de nous toutes pleines de monde, des espèces de dili-

gences ouvertes derrière, avec deux marches pour monter & descendre. Le conducteur me dit :

K Voilà les omnibus... Nous approchons, jeune homme, nous approchons. Voyez ces deux hauts échafaudages & les grilles en travers,, c'eft la barrière du Trône, rappelez-vous ça. Plus loin arrive le faubourg Saint-Antoine. Cette grande voûte bleue à gauche,, c'eft le Panthéon, & ces deux hautes tours, c'eft Notre-Dame. Ça^ c'eft Saint- Sulpice... ça, la tour Saint-Jacques, & tout là-bas, ce carré gris-clair, c'eft l'Arc de triomphe. »

Plus il parlait, plus on en voyait ; & de tous les côtés, dans les champs, des centaines de maisons s'avançaient & se répandaient à plus de deux lieues. Nous n'étions pourtant pas encore à Paris : les deux grands échafaudages, à force d'être loin,, n'avaient pas l'air de se rapprocher, & seulement vers^neuf heures, je vis les grilles que le conducteur appelait la barrière du Trône.

Alors les voitures de toute sorte, grandes., petites, carréesj rondes, étaient si nombreuses qu'elles arrivaient par files de sept, huit, dix, en suivant le revers de la route pour nous laisser passer, car nous arrivions ventre à terre, brûlant le pavé ; les chevaux sautaient, le cou & les jambes arrondis ; c'était un bruit terrible & grandiose. Le conducteur commençait à plier ses habits, à boucler son manteau ; il disait : *»

« Nous y voilà! »

Et nous entrions entre les grilles. On s'arrêtait une seconde pour laisser monter le douanier avec son habit vert; Sa} pendant qu'il se glissait derrière, grimpant sous la bâche & regardant les paquetSj nous entrions enfin dans la grande ville,, dans ce faubourg Saint-Antoinej que le Picard m'avait représenté comme un véritable paradis : — nous étions à Paris !

Ah ! ceux qui n'arrivent pas de la province; ne se figureront jamais ce que c'eft de voir Paris pour la première fois; non,, ils ne peuvent se le figurer; ces grandes lignes de maisons hautes de six & sept étages, avec leurs fenêtres innombrables, leurs cheminées qui se dressent par milliers au-dessus des vieux quartiers, leurs trottoirs, & la foule qui passe., qui passe toujours^ comme la navette du père Antoine; ces voitures aussi^ ces pavés gras,, cet air sombre; ces odeurs de toute sorte qu'on n'a jamais senties : les fritures^ les épices, la marée^ la boucherie; les gros camions pleins de balayures; le hou-hoiij les cris des marchands^ les coups de fouet, le grincement des roues... enfin, qu'eft-ce que je peux dire ?

J'étais comme abasourdi^ comme confondu d'entendre tout cela, & de voir notre grosse voiture s'enfoncer, s'enfoncer toujours en ville ; & le même spectacle continuer, s'étendre à droite & à gauche

dans des rues innombrables, — longues, droites, obliques, — avec le même fourmillement.

A travers cette confusion, nous arrivâmes sur une grande place; au milieu de la place s'élançait à la cime des airs une colonne en bronze; & dans le roulement j'entendis le conducteur me crier :

« Place de la Baftille ! »

Cela ne dura qu'une seconde : la grande colonne, toute couverte de lettres d'or, un ange au haut qui se jette dans le ciel, la colonne était passée ! & des milliers d'hommes allaient & venaient; j'en voyais de toutes sortes : des marchandes de rieurs en chapeau de paille, avec des vannes pleines de roses; des hommes avec de petites fontaines à clochettes sur le dos, — les robinets sous le coude, — qui versaient à boire aux passants. Je voyais tant de choses que les trois quarts me sont sorties de l'esprit.

Au moment où nous traversions la place, le conducteur, après avoir arrangé tous ses paquets, venait de se rasseoir; il me cria :

« Les boulevards ! »

Ah! je suis revenu depuis à Paris, mais jamais je n'ai senti mon admiration & mon étonnement comme alors. Qu'on se figure une rue quatre ou cinq fois plus large que les autres, bordée de maisons magnifiques, avec des rangées de balcons qui n'en finissent plus, une rue tellement grande qu'on n'en voyait- pas le bout; &, à mesure qu'on avan-

Histoire d'un homme du ptuplé

çait, — comme les boulevards tournent, — de nouvelles maisons, de nouveaux baicons^ de nouvelles enseignes à perte de vue! Le conducteur criait :

«Boulevard Beaumarchais!... Boulevard du Calvaire!... Boulevard du Temple!... Place du Château-d'Eau !... Boulevard Saint-Martin! »

Il me montrait aussi, à droite, des théâtres, des baraques, des affiches, & me disait :

ce La Gaîté!... L'Ambigu!... La Porte-Saint- Martin ! »

Enfin, je n'avais pas le temps de regarder; tout passait comme un éclair. C'eft ce que j'ai vu de plus étonnant. Et toujours ce monde innombrable qui courait, toujours ces voitures, ces dames, ces messieurs, cette presse de gens, ces cris des marchands & le refte.

Tout à coup la diligence tourna & descendit ventre à terre une rue plus étroite.

« La rue Saint-Martin ! me cria le conducteur; apprêtez- vous, nous approchons des messageries. »

Nous filions dans la rue. Les maisons, hautes & sombres, salles & grises, avec leurs milliers d'enseignes de toutes les couleurs, avaient l'air de se pencher. La diligence faisait un bruit terrible, les gens se serraient sur le trottoir, en continuant de courir. Ensuite la voiture prit à droite une autre rue un peu plus large.

En ce ornent toutes les lucarnes de notre dili-

gence étaient pleines de calottes rouges, qui se penchaient dehors pour voir.

« Voici la halle au blé ! » me dit encore le conducteur.

Quelques inftants après nous entrions au pas, sous une voûte, dans la grande cour des messageries'de la rue Saint-Honoré, & des centaines de gens entouraient notre diligence.

: Dans cette cour, un grand nombre d'autres diligences se trouvaient en ligne. A chaque infiant il en arrivait.

A mesure que nous sortions de la voiture, ou que nous descendions de l'impériale, des gens de toute espèce nous criaient :

« A l'hôtel d'Allemagne !

« A l'hôtel de Normandie ! »

Ils nous présentaient des cartes. D'autres, en blouse, avec de petites hottes, nous demandaient :

« Où allez- vous? »

Je ne savais plus de quel côté me tourner. Je regardais mon conducteur, il entrait dans le bureau et s'arrêtait devant le trou d'un grillage, son portefeuille de cuir sous le bras. Il se mit à compter avec l'homme du bureau.

Derrière nous les parents : femmes, hommes, enfants, tous en chapeaux, venaient recevoir leurs frères, leurs sœurs, leurs cousins. Or v'embras-

i42 Histoire d'un homme du peuple

sait, on envoyait quelqu'un chercher une voiture, on riait.

Moi, j'étais seul, on voyait bien que je ne devais pas être riche, on allait d'abord aider les autres. Je regardais descendre les paquets & les malles de la voiture; au milieu de tous ces gens, dont plusieurs avaient de mauvaises figures^ j'étais bouleversé : si l'on m'avait pris ma malle, qu'eftce que je serais devenu?

Et comme je reliais là, dans un grand trouble, — parmi ce monde qui s'en allait & venait, entrait & sortait, réglait ses comptes, — ne sachant où descendre,, enfin comme tombé du ciel, voilà qu'une figure s'approche & me dit :

« Hé l'c'eft toi, Jean-Pierre? »

Alors je regarde, & je reconnais le fils Montborne^ un de mes anciens camarades chez le père Vassereau; il était en petite blouse serrée aux reinsj & tenait sous le bras une de ces hottes à deux branches que j'avais déjà vues. En reconnaissant Montborne, un vieux camarade d'école, je ne pus m'empêcher de lui sauter au cou & de crier :

« C'en- toi, Michel?

— Oui, dit-il de bonne humeur.

— Et qu'eft-ce que tu fais donc ici?

— Hé! je porte des paquets; je suis porteur depuis deux ans. »

Histoire d'un homme du peuple i p

Il était petit & maigre, il louchait; mais cela ne l'empêchait pas d'être fort. Je crus que le bon Dieu me l'envoyait. Après nous" être embrassés bien contents, il me demanda :

« Et toi, Jean-Pierre, tu viens du pays...qu'eit- <ce que tu veux faire ?

— Je viens travailler en menuiserie; j'ai une lettre de M. Nivoi.

■ — Et ou eft-ce que tu descends ?

— Rue de la Harpe.

— Ah! lit-il, c'eftloin, mais,, attendsj j'ai quelque chose à porter près d'ici ; je vais revenir & je te porterai ta malle. Seulement, ça coûtera trentedeux sous... Je suis marié, vois-tu,., un autre te ferait payer plus cher.

— C'elt bien,, lui dis-je, va, dépêche-toi, je t'attends. »

Il partit. J'avais un grand poids de moins sur le cœur. Je reftai près de ma malle, qu'on avait mise avec beaucoup d'autres dans le bureau. Je la voyais & je ne m'en écartais pas.

Tout continuait à s'agiter dans la cour, sous la voûte & dans la rue. En écoutant ce grand bruit, je ne pouvais pas me figurer que cela durait toujours , & j'ai pourtant vu depuis que le mouvement ne cessait ni jour ni nuit dans cette ville.

Ce n'eft qu'au bout d'une heure^ & quand fin-

quiétude commençait à me gagner, que Montborne revint.

« Eh bien! dit-il, c'eft fini, montre-moi ta malle.

— La voici.

— Et.lebjllet?

— Le voilà.

— C'eft bien. »

En même temps il tira ma malle de dessous les autres, il la posa d'abord debout sur sa petite hotte, passa la corde autour & l'enleva d'un coup d'épaule.

« En route, fit-il, suis-moi. »

Nous sortîmes. Je le suivais pas à pas. Nous passions dans la foule comme à travers une procession. Tout en marchant, il me demanda :

« Ta lettre eft pour un maître menuisier, rue de la Harpe?

— Oui.

— Mais tu n'es pas encore embauché?

— Non.

— ■ Tu ne vas pas demeurer dans sa maison ?

— Non.

— Eh bien! il faut aller te loger aux environs, dit-il; laisse-moi faire, je connais rue des Mathurins-Saint-Jacques un endroit où Ton passe la nuit à dix sous. Ceux qui louent au mois payent sept, huit, dix francs; ça dépend de la chambre. Tu verras. Mais on paye d'avance.

— C'eft bien, lui répondis-je, conduis-moi dans cette auberge, & si tu connais un endroit où l'on mange à bon marché, tu me le montreras avant de partir.

— Juftement, fit-il, à côté se trouve le reftaurant de Flicoteau, un des bons endroits de Paris.

— Mais ça coûte cher, peut-être?

— Non, pas trop... ça dépend des plats & du vin. En mangeant du bœuf & buvant de l'eau, on paye de huit à dix sous. Mais si l'on demande du poulet & du vin, ça monte tout de suite à seize ou dix-huit sous, & même plus. •»

Je pensai naturellement qu'avec un bon morceau de bœuf, du pain & de bonne eau, je n'aurais pas besoin de vin ni de poulet.

Nous passions alors auprès d'une grande bâtisse entourée de grilles & toute couverte de sculptures. Notre rue donnait sous la voûte de cette bâtisse magnifique, mais nous prîmes à gauche pour en faire le tour. Montborne me dit que c'était le Louvre. Comme nous tournions au coin de la grille à droite, je vis pour la première fois les quais qui suivent la Seinejle Pont-Neuf qui la traverse, & la statue de Henri IV, à cheval, au milieu du pont.

C'eft là qu'on peut voir la grandeur de Paris, principalement sur le Pont-Neuf, lorsqu'on reà droite, le Louvre^ qui s'étend aussi loin

qu'il eft possible de regarder, l'Arc de triomphe, à plus d'une lieue, au bout d'une grande avenue d'arbres; &, de l'autre côté, le Palais de juftice,. la cathédrale de Notre- Dame, & l'île de la Cité pleine de vieilles maisons qui se regardent dans l'eau .

Ces choseSj je ne les ai connues que plus tard ; alors j'en étais ébloui d'admiration. Les files de ponts toujours couverts de monde, qui s'étendent sur le fleuve, n'étaient pas une des choses qui m' étonnaient le moins. Cela me paraissait aussi grand que toute l'Alsace, & si je n'avais pas été forcé de suivre Montborne, qui marchait toujours, je me serais arrêté là quelques inftants.

Le Pont-Neuf était bordé de baraques où l'on faisait de la friture, mais je me suis laissé dire qu'on les a toutes abattues depuis.

Après avoir traversé ce pont & regardé la ftatue en courant, nous tournâmes sur l'autre côté du quai, bordé de rampes en pierres; & plus loin nous arrivâmes à droite, dans la vieille rue de la Harpe. Cette rue avait l'air de descendre sous terre, & s'étendait en remontant plus loin, jusqu'à la vieille place Saint-Michel. J'avais vu tant de palais, tant de cathédrales, tant d'arcs de triomphe, tant déniaisons magnifiques, tant de richards roulant en voiture; j'étais tellement ébloui de ces choses, qu'en remontant la vieille rue de la

Harpe, toute grise, toute décrépite, pleine de gens en manches de chemise, en verte,, en petite robe, en camisole, qui couraient d'une porte à l'autre, qui fumaient des pipes aux fenêtres, qui portaient de l'eau sur les épaules, qui faisaient de la friture à" leur- porte, & qui semblaient vivre là chez eux de père en fils, que j'en eus le cœur soulagé.

Je trouvai même à cette rue un air de vieux Saverne; c'était vieux... vieux ! On y voyait des marchands de ferraille, comme chez nous, & de vieilles portes rondes toutes noires, où se tenaient des marchands de livres, de bretelles & de savates. Enfin je pensai :

« Maintenant, nous ne sommes plus avec des millionnaires. »

Je m'attendrissais de voir des gens de la même espèce que moi, qui vendaient, achetaient & travaillaient pour vivre. Montborne me dit que cela s'appelait le quartier Latin. Il prit ensuite une autre rue à gauche, & finit par s'arrêter devant une maison étroite, haute de six étages au moins,. & me dit :

« Nous y sommes, Jean-Pierre. »

C'était près d'une vieille bâtisse en arrière de l'alignement; un mur assez bas suivait la rue, & par-dessus ce mur on voyait le toit de ce vieux nid^ & ses petites fenêtres comme au couvent de Marmoutier. J 'ai su plus tard que cela s'appelait l'hôtel

de Cluny, & qu'on y mettait toutes les vieilleries de la France.

Mon auberge se dressait un peu plus. loin. Je crois encore la voir avec son pignon décrépit, où s'avançaient des pierres d'attente jusque dans le ciel. Montborne était entré dans l'allée, tellement étroite que sa hotte raclait les murs des deux côtés, & tellement noire qu'on n'y voyait plus au bout de quatre pas.' En même temps, une odeur de cuir, & d'une quantité d'autres choses, vous remplissait le nez; des bruits de toutes sortes vous faisaient tinter les oreilles : un marteau toquait un tour bourdonnait^ quelqu'un chantait, pendant que dehors tout continuait à rouler, à crier, à passer.

Nous arrivâmes enfin dans une cour d'environ six à sept pieds; &, voyant le ciel tout en haut, je crus être au fond d'un puits. Comme je regardais, quelqu'un ouvrit le châssis d'une croisée au rezde-chaussée, en criant :

« Qu'eft-ce que c'eft ?

— Un voyageur, » répondit Montborne.

Aussitôt la porte au fond de l'allée s'ouvrit, & un homme trapu, les joues grasses & jaunes, un bonnet de coton crasseux sur la tête, les manches de chemise retroussées, un tire-pied dans la main, sortit en me regardant.

Derrière cet homme; que je reconnus pour être

lin cordonnier, s'avançait une petite femme sèche, déjà grisej le nez pointu, qui me regardait d'un œil de pie.

« Vous voulez passer la nuit? me demanda le cordonnier.

— Non, monsieur., je voudrais louer une chambre au mois.

— Ah! bon, fit-il; Jacqueline va vous montrer les chambres.

— C'eftun ouvrier menuisier, » ditMontborne. Et la femme, qui m'avait bien regardé, prit un

air riant.

« Il arrive du pays ? dit-elle. Venez^ monsieur. »

Elle avait décroché des clefs dans leur cassine & grimpait devant moi. Montborne suivait lentement.

« Vous serez bien, » disait-elle.

Nous montions, nous montions; les 'fenêtres s'élevaient, la cour descendait. A la fin je n'osais plus regarder par ces fenêtres , je croyais tomber la tête en avant.

« Nous avons des chambres à tout prix, disait la vieille; mais la jeunesse aime le bon marché.

— Oui, si vous pouviez m'avoir une chambre à six ou sept francs,, y> lui dis-^e.

A peine avais-je dit cela,*qu'elle se retourna comme indignéej en s'écriant :

« A six francs? Ce n'eft pas la peine de monter. »

Nous étions tout au haut de l'escalier, presque sous les tuiles, & cette vieille., dont la figure était devenue de bois, me voyant étonné, dit :

« Redescendons; notre meilleur marché c'eft huit francs... payés d'avance. »

Alors, me remettant un peu, je répondis :

a Eh bien ! madame, montrez-moi la chambre à huit francs. »

Elle grimpa les dernières marches, & poussa dans les combles une petite porte coupée en équerre. Je regardai, c'était un coin du toit. Dans ce coin, sur un petit bois de lit vermoulu, s'étendaient un matelas & sa couverture, minces comme une galette. Tout contre se trouvaient la table de nuit, la cruche à eau; & dans le toit s'ouvrait une fenêtre à quatre vitres, en tabatière.

Cela me parut bien tri fie de loger là.

« DécMez-vous, » me disait la vieille.

Et moi, songeant que je n'étais pas sûr de trouver tout de suite de l'ouvrage, que je n'avais personne pour me prêter de l'argent, et que dans cette ville, où tout le monde ne songe qu'à soi, ma seule ressource était de ménager, je lui répondis :

« Eh bien ! puisque c'eft le meilleur marché, je prends cette chambre.

— Vous faites bien, dit-elle, car les locataires ne manquent pas. »

En descendant, elle me montra dans un coin une espèce de fpntaine, en me disant :

« Voici Peau. »

Montborne montait encore, je revins avec lui. ïl trouva ma chambre très-belle, d'autant plus qu'il reftait de la place ptour la malle. Ensuite, comme il était pressé, je lui payai ses trente-deux sous; il me dit que deux maisons plus haut, à droite, près de l'hôtel de Çluny, je verrais le restaurant, & puis il s'en alla.

Je refermai la porte & je m'assis sur le lit, la tête entre les mains, tellement accablé d'être seul, au milieu d'une ville pareille, loin de tout secours, de toute connaissance, que pour la première fois •de ma vie j'eus l'idée de m'engager.

« Qu'eft-ce que je fais au monde? me disais-je. Les autres sont heureux, les autres ont leur maison, leur femme, leurs enfants, ou bien ils ont leurs père & mère, leurs frères & sœurs... Moi, je n'ai rien que ma pauvre vieille mère Balais. Eh bien! si je m'engage, je ferai l'exercice, j'aurai la nourriture, le logement, l'habillement, et rien à soigner. Je défendrai l'ordre. Si les ouvriers se remuent, s'ils se révoltent, je ferai comme le régiment. Le père Nivoi m'en voudra, mais je ne puis pas vivre tout seul... Non, c'eft trop terrible d'être seul, avec des gens qui ne pensent qu'à vous tirer .de l'argent, qui vous sourient pour avoir votre

bourse, & qui vous tournent le dos quand vous n'avez plus rien. »

J'étais découragé. Je n'avais personne pour me relever le cœur; l'idée du pays me faisait mal.

Pendant que ces idées tournaient dans ma tête, je me rappelai que le père d'Emmanuel m'avait dit d'aller voir son filsj mon ancien camarade, qui faisait son droit au quartier Latin. Ah! si j'avaispu le voir seulement une heure, comme cela m'aurait fait du bien! J'y songeais en me rappelant qu'il demeurait dans la rue des Grès, numéro 7.. Mais allez donc trouver la rue des Grès en arrivant à Paris? Malgré cela, je voulus essayer.

Quelques inftants après, la vieille revint, elle mit une serviette sur la cruche en disant :

« On vous changera de draps tous les mois. Vous savez, c'eft huit francs par mois, payés d'avance. »

Alors je compris pourquoi là serviette était venue si vite. L'ayant donc payée-j je demandai si par hasard la rue des Grès ne se trouvait pas aux environs.

« Ce n'eft pas loin, répondit-elle; eft-ce que vous connaissez quelqu'un à la rue des Grès?

— Oui, un étudiant en droit... un camarade d'enfance.

— Ah! fit-elle d'un air de considération, mon mari vous dira mieux où c'eft. Si vous avez besoin dJautre chose, il ne faut pas vous gêner.

— Je n'ai besoin maintenant que d'être seul, » lui répondis-je.

Elle sortit. J'allai remplir ma cruche; j'ouvris ma malle, je me lavai, je changeai de chemise et d'habits. Le grand bruit du dehors m'arrivait jusque par-dessus les toits, le soleil brillait sur mes vitres.

Après avoir bien refermé ma malle & la porte, jedescendis en suppliant le Seigneur de me faire la grâce, dans cette extrémité, de trouver Emmanuel, qui seul pouvait me donner de bons conseils & raffermir mon courage.

i54 Histoire d'un homme du peuple

C'eft en descendant que je vis [encore mieux l'air misérable de la maison : l'escalier plein de boue, la corde qui servait de rampe en haut, toute luisante de graisse; les petites portes numérotéeSj avec de vieux paillassons à droite & à gauche; les malheureux pots de fleurs tout moisis, au bord des six étages de fenêtres, -dans l'ombre delà cour; les corps pendants & les chéneaux rouilles qui descendaient au fond du gouffre, en laissant couler l'eau comme des écumoires; les tailleurs, les ferblantiers, les tourneurs, les couturières,, toutes ces familles qui vivotaient là-dedans, qui tapaient, qui chantaient, qui sifflaient, qui faisaient aller leur roue, & qui tiraient leur aiguille sans se regarder les uns les autres... Oui, c'eft encore là que je me fis une idée de Paris & que je pensai : f< S'il exifte dans cette ville des palais, des hôtels magnifiques et des balcons dorés d'une lieue, on trouve aussi des endroits où le soleil ne luit

jamais, où l'on travaille des années & des années sans espérer que cela finisse. » Je ne croyais plus, comme le Picard , que la capitale était un paradis terreftre. Et plus je descendais, plus l'escalier devenait obscur; en bas, il était noir. Je m'avançais à tâtons pour retrouver l'allée, quand le portier me cria :

« Hé! jeune homme? »

Je me retournai.

« Vous allez rue des Grès, numéro 7 ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! prenez notre rue à droite, ensuite la première à gauche. Vous trouverez la place de la Sorbonne, et, plus loin, la rue des Grès. Vous avez un ami étudiant?

— Oui, un ancien camarade d'école.

— Ah ! b fit-il' en regardant sa femme. J'avais fini par les voir dans leur petite chambre,

au fond de l'allée, mais il m'avait fallu du temps.

« Eh bien! n'oubliez pas de prendre à droite, ensuite à gauche, & puis de traverser la place de la Sorbonne, » dit-il en se remettant à l'ouvrage.

Alors je ressortis, au milieu de la foule innombrable des marchands d'habits, des porteurs d'eau, des charbonniers auvergnats & des voitures, qui passaient toujours comme un torrent. Je n'oubliai pas ce que le portier m'avait dit, & malgré le va-

i 56 Histoire d'un homme du 'peuple

carme des gros camions chargés de pavéSj malgré les cris des cochers : « Gare! » & mille autres cris que je n'avais jamais entendus, je trouvai bientôt la rue des Grès, à droite de la rue Saint- Jacques. Elle descendait jusqu'au coin de l'ancienne fontaine Saint-Michel, & l'on ne voyait tout du long que des magasins de livres, le café des étudiants en haut, & le corps-de-garde des municipaux vers le milieu. Tout cela, je l'ai devant les yeux.

Je descendais lentement, cherchaj.it le numéro 7; je le vis enfin au-dessus d'une enseigne : « Froment Pernett, libraire. »

En ce moment j'eus presque des battements de cœur. « Comment Emmanuel va-t-il me recevoir? — voilà l'idée qui me venait, — lui, il sera juge un jour, procureur du roi, quelque chose de grand; moi je ne suis & je ne serai jamais qu'un simple ouvrier. »

En pensant à cela, j'entrai dans l'allée. Il me semble voir encore au bout une ftatue en plâtre, qui représentait un jeune homme avec des fleurs sur la tête, & tenant dans la main une boule de verre. Auprès de cette ftatue, dans l'ombre, était une porte vitrée; je n'osais pour ainsi dire pas l'ouvrir, lorsqu'une grosse femme, la figure bourgeonnée, sortit en me demandant :

« Vous voulez voir quelqu'un ?

Histoire d'an homme du peuple

— Oui, madame, je voudrais voir M. Emmanuel Dolomieu.

— Au deuxième, numéro i i,à droite » dit-elle en rentrant.'

Je montai l'escalier bien propre, & je vis au deuxième le numéro 1 1 . La clef était sur la porte. On chantait dans cet hôtel, on riait, on se faisait du bon temps; ce n'était pas comme à la rue des Mathurins-Saint-Jacques, où l'on travaillait sans reprendre haleine.

Après avoir écouté quelques inftants des femmes qui riaient, je frappai doucement; la voix d'Emmanuel cria :

« Entrez ! »

Alors j'ouvris. Emmanuel était assis, dans une belle robe bleu-de-ciel, entre deux hautes fenêtres bien claires; il écrivait au milieu d'un tas de vieux livres ; à gauche étaient son lit, entouré de rideaux blancs, & sa cheminée en marbre noir, une belle horloge dessus & un miroir derrière.

Il avait tourné la tête, & se mit à crier, les bras étendus :

« C'eft toi, Jean- Pierre! »

Rien que de l'entendre, je fus soulagé. Nous nous embrassions comme en sortant de la rivière, dans le vallon de la Roche- Plate.

« Comment, c'eft toi! dit-il; ah! tant mieux,

tu me rapportes un bon air du pays... Nous

allons dîner ensemble. »

Il riait, & je sentais que j'e'tais tout pâle,

« Qu'eft-ce que tu as,, Jean- Pierre? me dit-il.

— Je n'ai rien. C'eft le contentement de te voir & d'être si bien reçu.

— Si bien reçu! s'écria-t-il; eft-ce que je ne serais pas un gueux de te recevoir autrement? Allons... allons... assieds-toi là, dans le fauteuil. Tiens, j'ai reçu hier cette lettre de mon père; il m'annonce le grand héritage de M. Dubourg. — Et d'ailleurs rien de neuf! »

Je voyais sa joie,, son contentement, cela me faisait du bien. Pendant qu'il ôtait sa belle robe, qu'il se lavait les mains & la figure, qu'il se passait le peigne dans les cheveux & dans sa petite barbe blonde,, pendant qu'il allait & venait, qu'il me regardait & criait de temps en temps :

ce Quelle chance ! Je viens de finir mon travail. Nous allons courir, Jean-Pierre; sois tranquille, tu vas voir Paris. »

Pendant qu'il parlait de la sorte,, moi je lui racontais l'héritage en détail, sans pourtant rien lui dire de mon amour pour Annette. Il m'approuvait de vouloir me perfectionner dans mon état; & comme je ne pouvais lui cacher ma crainte de ne pas trouver tout de suite de l'ouvrage :

« Bah! bah! dit-il en mettant sa redingote &

Histoire d'un homme du peuple i5g

son chapeau gris, un brave ouvrier comme toi ne refte pas sur le pavé. Ne t'inquiète de rien; & puisque M. Nivoi t'a remis une lettre de recommandation , commençons par tirer la chose au clair. »

Il regarda l'adresse & s'écria :

« C'eft à quatre pas... Arrive... nous allons voir ! »

Toutes mes craintes étaient passées. Emmanuel, avec sa redingote^ sa cravate de soie bleue, son large chapeau, sa petite barbe pointue^ ses paroles claires & son bon cœur, me paraissait' comme un dieu. Voilà pourtant la différence de faire des études, ou de travailler pour gagner sa vie! Enfin, quand Pinftruction est bien placée^ tout le monde doit s'en réjouir.

Nous étions sortis, & nous descendions la rue des Grès, bras dessus, bras dessous^ en nous balançant comme les autres, & regardant en l'ailles filles qui fumaient aux fenêtres de petits cigares; car dans cette rue vivaient les étudiants : — ils avaient de gros bonnets rouges ou bleus sur l'oreille, & la plupart avaient aussi des femmes, qui venaient les voir sans respecl d'elles-mêmes, en considération de leur jeunesse. J'aime autant vous dire cela tout de suite; c'eft la vérité. — Ces femmes donc allaient avec eux comme en état de mariage légitime; elles les suivaient à la danse, &

1 6o Histoire d'un homme du peuple

même j'en ai vu qui fumaient pour leur faire plaisir.

J'aurais encore bien des choses à vous dire; mais si je voulais seulement vous donner une idée de la vieille rue en pente^ des vieux livres dressés contre les vitres; des devantures en dehors , remplies de bouquins que les étudiants ouvrent & lisent; des femmes & des filles qui se promènent sans gêne, le nez en l'air, en riant & saluant de loin leurs camarades., comme de véritables garçons : « Hé! Jacques! Hé! Jules! ça va bien... Je monte... » ainsi de suite. Si je voulais vous représenter la vieille fontaine Saint-Michel au bas, avec son auge ronde^ sa niche, ses deux goulots en fer, entourée des ménagères du quartier, les bras nus, de marchands d'eau avec leurs tonnes sur des voitures; & cette vieille place Saint-Michel, que j'ai vue tant de fois, — qui s'étendait, humide & grise, au milieu de bâtisses décrépites, — toujours pleine de gens criards, de voitures innombrables; si je voulais vous les peindre, il me faudrait des semaines & des mois : la vieille place Saint- Michel, la rue des Grès, la place de la Sorbonne, la rue de l'École-de-Médecine., la rue des Mathurins-Saint-Jacques, la rue du Foin, la rue Serpente, tout cela se ressemblait pour la vieillesse, & descendait dans la rue de la HarpejOÙ les bou tiques, les marchands de vins, les petits hôtels,

Histoire d'un homme du peuple iCs

les garnis, les brasseries se touchaient jusqu'au vieux pont, en face de la Cité.

Au milieu de toute cette confusion, se dressaient dans l'ombre,, entre les toits, les cheminées & les vieux pignons, la Sorbonne, l'hôtel de Cluny, les Thermes de Julien, — qui sont des ruines encore pires que le Géroldseck, — l'Ecole de méde cine, etc., etc. Que peut-on raconter? J'ai vu ces choses, et c'eft fini !

C'eft à travers tout cela que nous descendions. Emmanuel, à force d'en avoir vu, ne faisait plus attention à rien; moi, je m'écriais dans mon cœur:

« Maintenant, si je trouve de l'ouvrage, tour sera bien. Quelle différence pourtant d'être à Paris, ou dans un endroit comme Saverne, où le sergent de ville passe en quelque sorte pour un maréchal de France, & le sous-préfet pour le roi. Oui, celaxhange terriblement les idées! »

Et, songeant à cela, nous descendions la rue de la Harpe, lorsque Emmanuel s'arrêta devant une porte cochère en regardant, & dit :

« Numéro 70, Braconneau, menuisier entrepreneur. C'eft ici, Jean-Pierre. »

La peur me revint aussitôt.

D'un côté de la porte montait un large escalier, de l'autre s'étendait un mur couvert d'affiches -T plus loin venait une cour bien éclairée, & au fond de la cour, une sorte de halle soutenue par des

piliers. J'entendais déjà le bruit du marteau, de la scie & du rabot; les grandes idées s'envolaient.

Emmanuel marchait devant moi, aussi tranquille que dans sa chambre. Ent traversant la cour, nous vîmes trois ou quatre ouvriers en train de clouer des caisses. A droite se trouvait un petit bureau; une jeune fille écrivait près de la fenêtre.

C'eft tout ce que je vis, car alors, Emmanuel ayant demandé M. Braconneau, un vieux menuisier, grand, maigre, la tête grise, les yeux encore vifs, en vefte, tablier & bras de chemise, sortit de la halle au même in fiant et répondit :

« C'eft moi, monsieur.

— Eh bien! monsieur Braconneau, dit Emmanuel sans gêne, je vous présente un brave garçon, un honnête ouvrier, qui voudrait travailler chez vous, si c'eft possible. Il arrive de la province, & vous savez, dans les premiers jours, l'assurance vous manque; on se fait recommander par le premier venu.

— Vous êtes étudiant? dit le vieux menuisier, qui souriait de bonne humeur.

— Étudiant en droit , répondit Emmanuel. C'eft un ancien camarade d'école que je vous recommande. »

Les ouvriers continuaient de travailler, mais la jeune personne regardait par la fenêtre du bu-

reau. Elle était brune, un peu pâle, avec de grands yeux noirs.

« Vous avez votre livret en règle? me demanda M. Braconneau.

— Oui, monsieur, & j'ai une lettre de M. Nivoi pour vous.

— Ah! c'eftvous que Nivoi m'annonce, s'écriat— il. Nous n'avons guère d'ouvrage en ce moment, mais c'eft égal, nous allons voir. Et ce bon Nivoi, il eft toujours solide... ses affaires vont bien?

— Oui, monsieur.

— Allons, tant mieux. »

Il avait ouvert la lettre, en entrant dans le petit bureau. Nous le suivîmes.

« Asseyez-vous, dit-il. — Tiens , Claudine, regarde cela. »

C'était sa fille. J'ai su plus tard que bien souvent M. Nivoi l'avait fait sauter dans ses mains. Elle lut la lettre, & le vieux maître répétait :

« Les affaires vont tout doucement... J'ai les ouvriers qu'il me faut... Malgré cela, nous ne pouvons pas laisser la lettre d'un vieil ami en souffrance. N'eft-ce pas, Claudine?

— Non, dit-elle. Les ouvriers, en arrivant à Paris , sont toujours embarrassés ; au bout de quelques semaines, ils se retournent, ils apprennent à connaître la place.

— Eh bien! dit M. Braconneau, coupons court.

Je ne vous donnerai pas journée entière; vous aurez trois francs en attendant, &, si l'un ou l'autre de mes ouvriers me quitte, vous prendrez sa place. Cela vous convient-il? »

J'acceptai bien vite,, comme on pense, en le remerciant ; j'aurais pris la moitié moins dans les premiers temps.

« Eh bien ! vous viendrez demain lundi à six heures, » dit-il, en ressortant pour aller se remettre au travail.

C'était un homme rond, simple, naturel, plein de bon sens. Emmanuel voulut aussi le remercier, ainsi que mademoiselle Claudine, qui rougissait. Ensuite nous ressortîmes heureux comme des rois. Moi, j'aurais voulu danser & crier victoire. Emmanuel me disait :

« Sais-tu que mademoiselle Claudine eft une jolie brune? »

Mais je ne pensais pas à cela; j'étais comme un conscrit qui vient de tirer un bon numéro, je ne voyais plus clair.

Une fois dehors, Emmanuel me dit :

« Tu dois être content ?

— Si je suis content? m'écriai-je, tu m'as sauvé la vie ! »

Il riait.

Nous étions revenus sur la place de la Sorbonne, & nous descendions la petite rue qui longe les

vieilles bâtisses & les hautes fenêtres grillées. En passant à côté de deux grandes portes en voûte,, Emmanuel me fit entrer dans une vieille cour pavée, entourée de bâtiments comme une caserne, la grande ruche de la Sorbonne au-dessus, à droite dans le ciel.

a Tiens, regarde ces deux portes en face, me dit-il j c'eft là que du matin au soir des professeurs parlent sur le grec, le latin, l'hiftoire, les mathématiques & tout ce qu'il eft possible de se figurer. Ce sont les premiers de France, & chacun peut aller les écouter. Dans une autre bâtisse, derrière nous, rue de l'École-de-Médecine, on ne parle que de médecine; dans une autre, place du Panthéon, on ne parle que de droit; dans une autre, rue Saint-Jacques, on parle d'hiftoire et de politique. Enfin ceux qui veulent s'inftruire n'ont qu'à vouloir. »

J'étais dans l'admiration, d'autant plus qu'il me disait que cela ne coûtait rien, qu'on entretenait partout un bon feu l'hiver, & que notre pays payait ces savants pour l'inftruction de la jeunesse.

Un grand nombre d'étudiants sortaient, avec des portefeuilles remplis de cahiers sous le bras. Ceux-là n'avaient pas de bonnets rouges, mais de vieux chapeaux râpés & des redingotes noires usées aux coudes. Ils étaient pâles, & s'en

i66 Histoire d'un homme du peuple

allaient en arrondissant le dos, sans rien voir.

« Ces pauvres diables seront peut-être un jour les premiers hommes de la France,, me dit Emmanuel., & les autres, si magnifiques, avec leurs femmes, leurs bonnets, leurs grands pantalons à carreaux & leurs pipes longues, viendront leur demander audience, le chapeau bas, pour avoir une place de contrôleur ou de juge de paix dans, un village. »

Moi je pensais :

« G'eft bien possible ! — Quel bonheur d'avoir cent francs par mois de ses père & mère, pour profiter de l'inftruclion. Malheureusement la bonne volonté ne sert à rien; d'abord il faut les cent francs ! »

La vieille Sorbonne sonnait alors cinq heures; comme je restais là tout pensif, Emmanuel me dit :

ce Allons, Jean-Pierre, voici l'heure de dîner. Après cela nous ferons un tour. Pendant la semaine,, nous n'aurons pas beaucoup le temps de nous voir; profitons au moins du premier jour. »

Il m'avait repris le bras. Quelques pas plus loin nous entrions dans une allée étroite, moisie,. vieille comme les rues, qui filait derrière d'anciennes masures & menait au cloître Saint-Benoît. C'eft un des endroits de Paris qui ressemblent le plus à la cour de la vieille synagogue de Saverne.

■ Histoire d'un homme du peupi

De mon temps, on n'y voyait que des lucarnes, des fenêtres longues, étroites, où pendait du vieux linge, des toits à perte de. vue avec des tuyaux de poêle innombrables, de grands pans de murs, des enfoncements, des recoins gris, humides & pleins de balayures.

Rien n'était pavé dans ce trou, qui s'ouvrait sur la rue Saint-Jacques, par une espèce de poterne, — un poteau de bois au milieu, pour empêcher les voitures d'entrer dans le cul-de-sac, — & par une ruelle, sur la rue des Mathurins-Saint- Jacques.

Combien de fois je suis venu déjeuner & dîner avec Emmanuel chez M. Ober, au cloître Saint- Benoît !

Le reftaurant Ober était la seule maison propre & peinte, en face de la vieille poterne. Elle avait une rangée de fenêtres au rez-de-chaussée, un petit toit en gouttière au-dessus, & trois salles bien aérées de plain-pied. Dans la petite salle du milieu, à gauche de la porte vitrée, M. Ober, un Alsacien, le nez long & pointu, les yeux vifs, en petite casquette plate, cravate noire & collet droit, était assis derrière son comptoir. Dans le moment où nous entrions, comme il était encore de bonne heure, M. Ober dit :

« Vous êtes un des premiers aujourd'hui , monsieur Emmanuel. »

i68 Histoire d'un homme du peuple

En même temps il lui tendait sa tabatière.

Les trois salles qui s'ouvraient l'une dans l'autre, par deux portes carrées, étaient encore presque vides. On voyait seulement à droite & à gauche, devant les petites tables, quelques jeunes gens en train de manger, & là, pour la première fois, je vis des gens lire en mangeant.

Une bonne odeur de cuisine arrivait par la salle à gauche, & tout de suite je sentis que l'appétit me venait.

« Allons, une prise, répétait M. Ober.

— Merci, répondit Emmanuel, je n'en use pas.

— Oui, vous êtes un garçon rangé,» dit M. Ober. Il me regardait.

« C'eft un camarade de Saverne, dit Emmanuel, o

— Ah! tant mieux, j'aime toujours à voir des pays. »

Après cela nous entrâmes dans la salle à droite. Emmanuel accrocha ma casquette & son chapeau à la muraille, & me fit asseoir en face de lui, près d'une fenêtre ouverte, en me disant :

« Qu'eft-ce que nous allons prendre? D'abord une bonne bouteille de vin, avec de l'eau de Seltz, car il fait chaud; ensuite deux juliennes, deux biftecks, & puis nous verrons, n'eft-ce pas ?

— Écoute, Emmanuel, lui dis-je, il ne faut pas faire de dépense à cause de moi. Du pain, un

morceau de bœuf & de l'eau,, c'eft tout ce que je demande. »

Mais il se fâcha presque en entendant cela.

« De l'eau, du bœuf, quand j'invite un vieux camarade! dit-il, eft-ce que tu me prends pour un avare? »

Et sans m'écouter il cria :

ce Garçon, deux juliennes, du vin, de l'eau de Seltz. »

Je vis bien alors qu'il ne fallait plus rien dire. Un garçon bien frisé, qui s'appelait Jean, nous apporta deux bonnes soupes aux carottes, la bouteille de vin & l'eau de Seltz; & nous commençâmes à dîner de bon cœur.

C'eft le premier dîner que j'ai fait à Paris, & je m'en souviendrai toujours non- seulement à cause du vin, des viandes & de la salade, mais principalement à cause de l'amitié que me fit voir Emmanuel, & même d'autres jeunes gens qui vinrent ensuite s'asseoir à notre table, & qui me traitaient tous comme un camarade, lorsqu'il leur eut dit que nous avions été à l'école ensemble. — Oui, je n'oublierai jamais cela; c'étaient des hommes d'esprit, qui parlaient de tout entre eux : de droit, de juftice, de médecine, d'hiftoire, de gouvernement, enfin de tout sans se gêner.

Moi je ne comprenais rien, je ne savais rien, & j'avais aussi le bon sens de me taire.

Un grand sec & maigre,, qui s'appelait Sillery, disputait contre un autre qui s'appelait Coquille. Deux ou trois amis d'Emmanuel se mêlaient de la dispute, ils riaient, ils criaient. — A chaque seconde il en arrivait par bandes de trois, quatre, six ; au bout d'une heure, les trois salles étaient pleines ; autour de chaque table on entendait des disputes pareilles.

L'air bourdonnait, les assiettes, les bouteilles tintaient, les domeftiques, en manches de chemise, couraient. Ils criaient aussi à la porte de la cuisine :

« Un bœuf!

— Deux asperges !

— Un rognon sauté !

— Un bifteck!

— Une bouteille à seize ! » etc.

Ils tenaient dans leurs mains, en courant, trois, quatre, cinq assiettes à la fois, des bouteilles sous les coudes, & rien ne tombait. Chacun recevait ce qu'il venait de demander. Je n'avais jamais rien vu de pareil. Ces domeftiques avec leurs cris, leur mémoire & leur adresse extraordinaire, m'étonnaient encore plus que les disputes sur le gouvernement, parce que je reconnaissais mieux la rareté de leur talent, & que je commençais à comprendre les paroles de M. Nivoi, lorsqu'il me disait qu'à Paris les gens travaillaient & se remuaient

pius dans une heure, que chez nous pendant une journée.

C'eft aussi là, pour la première fois, que j'ai vu le gaz; car, le soir étant venu,, tout à coup de belles lumières blanches & bleu-de-ciel en forme de tulipe, se mirent à briller au-dessus des tables. Les garçons couraient à tous les quinquets avec un bout de cire allumée, comme les bedeaux à l'église, & le gaz prenait feu tout de suite.

Depuis, je me suis souvent étonné qu'on n'ait pas encore de ces lumières dans les cathédrales; elles sont bien plus belles que la lumière jaune des cierges, & seraient plus agréables au Seigneur.

Enfin, ce dîner, ce bon vin, ces disputes continuèrent de la sorte jusqu'à la nuit close. Alors on se leva. Tous les étudiants assis à notre table se serrèrent la main. Emmanuel paya trois francs au comptoir, & nous sortîmes dans la joie & le contentement de notre âme.

Nous avions aussi mangé des choux-fleurs à l'huile, & le vin nous avait mis de bonne humeur.

C'eft après être sortis du vieux cloître Saint- Benoît, par la rue des Mathurins-Saint-Jacques, en voyant les rues qui descendent sur les quais encore plus encombrées de monde qu'en plein jour, que je fus émerveillé de ce spectacle.

Tous ces gens pendant la journée travaillent

chez un maître ou chez eux ; à la nuit ils descendent de leurs six étages & vont respirer l'air. Voilà ce que j'ai compris plus tard ; mais alors ce mouvement m'étonnait.

Deux ou trois fois des femmes nous arrêtèrent dans les petites ruelles; quand j'appris ce que c'était, une grande triftesse me serra le cœur. Je regardais Emmanuel , ne pouvant presque pas croire à d'aussi grands malheurs ; & seulement plus loin, à la vue du vieux pont Saint-Michel & de tous ces milliers de lumières le long du fleuve, qui tremblotent dans l'eau sous les arches noires, & de toutes ces façades sombres des quais, qui se découpent sur le ciel, seulement à cette vue j'oubliai mes pensées terribles, & je m'écriai :

« Mon Dieu! que c'eft beau! Mon' Dieu! que Paris eft grand ! »

Nous suivions les quais sur les trottoirs. Ces longues files de voitures alignées, qui toujours attendent qu'on les prenne; ces livres rangés sur les rampes dans de petites caisses, où chacun peut chercher ce qui lui plaît; ces grandes maisons dans le fleuve couvertes de toile, où l'on peut se baigner; ces bateaux de charbon qui ressemblent à des carrières, enfin tous ces mille & mille spectacles qui montrent l'esprit des hommes, leur sagesse, leur bon sens, leur idée des'enrichir, m'étonnaient, & je criais toujours :

« C'eft plus beau qu'on ne peut le penser! »

Emmanuel me répondait :

« Oui, mais tu vas voir, tu vas voir! »

Il m'avait déjà conduit plus loin, à travers le Pont-Neuf & cette cour du Louvre sombre — où se dressait la ftatue du duc d'Orléans; — à travers la rue Saint- Honoré., à travers dix autres rues, & je ne sentais pas la fatigue, je me disais :

« Il faut pourtant que cela finisse, ces choses nouvelles doivent avoir une fin. »

Et songeant à cela, nous traversions une belle cour entourée de colonnes, fermée devant par une grille., & gardée par des municipaux., lorsque tout à coup nous arrivâmes sous une voûte de glaces, large comme une rue, éclairée intérieurement comme par le soleil, & bordée de magasins où l'or, l'argent, le criftaL les diamants, la soie, enfin tout se trouvait réuni.

C'était la galerie d'Orléans.

Quand on n'a pas vu cette galerie^ on ne connaît ni les richesses, ni les magnificences de la terre.

Mais c'eft plus loin, en arrivant dans le jardin du Palais-Royal, entouré d'arcades innombrables., — éclairées au gaz, — où sont abrités de la pluie., du vent, du soleil, des centaines de magasins tous plus beaux les uns que les autres, c'eft en arrivant dans cette cour, sans cesse arrosée dans sort inté-

rieur par des jets d'eau, qui rafraîchissent la foule des enfants & des richards assis autour des petits prés de verdure,, c'eften arrivant là que les bras me tombèrent.

Emmanuel me parlait, il me montrait tout en détail ; mais je ne l'écoutais plus, j'avais tant de choses à voir que la tête m'en tournait.

Je me rappelle pourtant qu'au bout d'une de ces galeries pleines de lumières & bordées de magasins qui se ferment avec des devantures d'une seule glace, — tellement claires qu'on croirait toucher les montres d'or, les chapelets de perles, les bagues de diamants,, les horloges en bronze et en marbre., représentant des fleurs, des figures, des chevaux, des cerfs, tous finement travaillés dans la dernière perfection, & qu'on devrait regarder des semaines pour en voir toutes les beautés — je me rappelle qu'au bout d'une de ces galeries, il me dit:

a Tiens, regarde, c'eft ici Véfour! »

Alors, regardant, je vis derrière la glace un petit bassin de marbre blanc, plein de tortues, où tombait un jet d'eau, &, tout autour de ce bassin, des poires, des pommes & d'autres fruits rouges, verts, jaunis, avec leurs grandes feuilles, que mon camarade m'expliquait être des ananas, des grenades, des amandes vertes & d'autres raretés venues des cinq parties du monde. Plus loin, derrière une

Histoire d'un homme du peuple i~5

autre glace, se trouvait du poisson & du gibier de toutes sortes,, tellement frais, tellement beau, qu'on aurait cru qu'il venait d'ëtré tué au bois, ou tiré de la rivière.

Emmanuel me dit que les petites tortues étaient pour faire de la soupe, & que le moindre .dîner en cet endroit coûtait vingt francs.

J'étais dans l'étonnement. J'aurais pu là manger mes soixante francs dans un jour. Qu'on juge de ce que cela pouvait être !

A l'un des autres bouts de la galerie., nous- vîmes un théâtre,, le théâtre du Palais-Royal. Les gens attendaient à la file pour entrer, un municipal en grande tenue surveillait le bon ordre.

Enfin ce Palais-Royal était ce que j'avais admiré le plusj pour ses grandes richesses,, ses arcadeSj son jardin, ses jets d'eaUj & généralement pour tout.

Durant plus de deux heures, nous ne fîmes que d'aller & venir. L'ébénifterie était sous une voûte, au bout de la galerie d'Orléans. Longtemps je regardai ces objets, les admirant & n'espérant jamais pouvoir rien faire d'aussi beau; cela me paraissait au-dessus de mes moyenSj & je reconnaissais que M. Nivoi avait eu raison de médire qu'à Paris seul se trouvaient les premiers ouvriers du monde.

Nous montâmes ensuite sur les boulevards,

dont le speftacle, avec son église de la Madeleine, ses promeneurs innombrables,, & ses deux arcs de triomphe, eft encore plus magnifique la nuit que le jour. Les lignes de gaz ne finissent plus; personne ne peut vous donner une idée de cette grandeur.

En face d'une rue très-large, Emmanuel me dit en m'arrêtant :

« La colonne Vendôme ! »

Je vis au loin, sur une place profonde, cette colonne sombre. Napoléon au haut. Il était au moins onze heures, nous avions du chemin à faire pour rentrer chez nous, & nous repartîmes enfin d'un bon pas.

Emmanuel connaissait les passages aussi bien qu'à Saverne. Nous traversâmes bien d'autres arcades, bien d'autres ruelles, nous vîmes bien d'autres magasins : mais j'en avais tant & tant vu, que rien ne pouvait plus me toucher.

Vers minuit, je fus heureux d'arriver à ma porte. Au-dessus pendait une pauvre lanterne, à sa tringle de fer. Emmanuel me montra la manière de sonner, & quand le portier eut tiré son cordon :

« Allons, bonne nuit, Jean-Pierre, dit-il en me serrant la main. Au premier dimanche !

— Oui, » lui répondis-je attendri.

Il monta la rue Sorbonne, moi j'entrai dans la petite allée sombre. Le portier regarda p«r son

châssis sans rien dire, & je grimpai l'escalier, bien content d'avoir trouvé de l'ouvrage le premier jour.

En ouvrant ma porte, je vis la lune briller sur ma petite fenêtre en tabatière. Je me déshabillai, rêvant à tout ce que je venais de voir, & puis, m'étant couché, je m'endormis aussitôt.

Le lendemain, à cinq heures & demie, je descendais déjà l'escalier, & j'entendais crier en bas :

« Cordon, s'il vous plaît ! »

D'autres ouvriers de la maison se rendaient au travail. Le portier tira son cordon, & nous sortîmes tous ensemble sans nous regarder.

On se lève tard à Paris; excepté les ouvriers & les petits marchands, qui donnent de l'air à leurs boutiques, qui balayent, qui regardent en bras de chemise, ou qui versent sur leur comptoir de zinc un petit verre aux vieux ivrognes, les plus matineux des gens, tout dort encore à cinq heures.

Les laitières arrivent ensuite, leurs grandes cruches de fer-blanc sous le bras, & s'asseyent sous les portes cochères; les ménagères & les bonnes descendent, & les balayeurs de la ville rentrent chez eux par bandes, leur balai sur l'épaule.

Je voyais ces choses en passant. Les rues étaient

grises, humides ; mais en haut le soleil, ce beau soleil d'été qui dore les champs, les prés, les arbres couverts de rieurs & de fruits, ce beau soleillà brillait sur les cheminées décrépites & les grands toits moisis; il descendait tout doucement le long des murs.

Combien de fois, en le voyant ainsi venir, je me le suis représenté là-bas, sur les herbes blanches de rosée, parmi les villages, les vergers & les bois. Combien de fois ne m'a-t-il pas fait songer à Saverne, à Annette, à la mère Balais!

« Maintenant, ils sortent aussi, me disais-je, ils regardent & pensent: — Voilà du beau temps! »

Oui, du beau temps pour ceux qui ne sont pas dans les rues de Paris, profondes comme des cheminées ! Enfin, que voulez-vous? à chacun son sort; on doit être encore bien content d'avoir de l'ouvrage.

J'arrivai sur le coup de six heures dans notre cour; deux ou trois camarades étaient déjà sous la halle, en train d'ôter leur vefte, & de prendre leur rabot. On avait un quart d'heure de grâce le matin. Ils me regardaient sans rien dire; comme je les saluais, un vieux de quarante-cinq à cinquante ans, la longue barbe rousse grisonnante, le front haut, les .yeux petits, la peau brune & le nez un peu camard, — un vrai maître. — le père Perrignon, s'écria d'un air joyeux :

i8o Histoire d'un homme du peuple

« On se lève de bonne heure, Alsacien, dans ton pays?

— Oui, maître, lui répondis-je, on fait son devoir.

— Son devoir! son devoir!" dit-il, on tâche de gagner ses cinquante sous & d'avoir à dîner; c'eft tout simple. »

Alors les autres se mirent à rire, & moi je devins tout rouge; j'aurais voulu répondre, mais je ne savais pas quoi.

Le père Perrignon, qui dirigeait l'ouvrage, trouvait à redire sur tout ; les ouvriers l'écoutaient & lui donnaient toujours raison. J'ai su par la suite qu'il avait été dans les prisons, pour ses idées sur la politique, & qu'il avait même frisé les galères. C'eft à cause de cela qu'il jouissait d'une grande considération dans le quartier.

Enfin, on se mit au travail.

Les caisses que j'avais vu clouer la veille étaient pour enfermer des consoles, des commodes, des buffets déjà prêts au fond du magasin. Il reliait encore plusieurs caisses à clouer, & c'eft par là que je commençai.

M . Braconneau descendit unedemi-heure après. Il fallut enfermer les meubles dans les caisses avec de la paille, ensuite les charger sur trois voitures. Cet ouvrage aurait pris un jour chez nous. A neuf heures, c'était fini, les voitures étaient en route.

On sortit pour aller déjeuner. J'avais fait connaissance avec deux camarades : un nommé Valsy, grand, pâle, très-bon ouvrier, mais presque toujours malade, & un autre qui s'appelait Quentin, la casquette sur l'oreille, la bouche bien fendue, & que le père Perrignon seul forçait à se taire en lui disant :

«.Tu nous étourdis les oreilles! »

Enfin, toute la bande, en vefte, descendit la rue lentement. Le père Perrignon venait le dernier. Dehors, on l'appelait monsieur Perrignon. Il avait une grande capote brune & portait un chapeau ; sa grande barbe grisonnante lui donnait un air respectable.

On s'arrêta chez le premier boulanger à droite. Chacun acheta son pain-, & plus bas, au coin de la rue Serpente, nous entrâmes dans une espèce de gargote, qu'on appelait le caboulot.

Mais il faut que je vous donne une idée de cette gargote, car il n'en manque pas de semblables à Paris; on en trouve dans toutes les rues, & c'eft là que les ouvriers de tous états : charpentiers, menuisiers, bijoutiers, maçons, enfin tous, vont faire leurs repas.

Notre caboulot, de plain-pied avec la rue Serpente, avait deux chambres séparées par une cloison vitrée garnie de petits rideaux. D'un côté se trouvait la table des peintres, des graveurs, des

ournaliftes, — qui sont les états distingués, où on gagne des sept, huit, & même dix francs par our, — de l'autre côté, celle des maçons, des boulangers, des menuisiers, etc.

Naturellement, à gauche, on payait tout le double plus cher qu'à droite, parce que les tables avaient des nappes, & qu'il faut proportionner le prix à la bourse de chacun.

Voilà pourquoi nous n'allions jamais avec les peintres & les journaliftes. Nous avions notre bouillon, notre tranche de bœuf, notre plat de légumes, notre demi-setier de vin pour quinze sous, & les autres pour trente.

Il faut dire aussi que leur chambre était peinte en vert, & que la nôtre n'avait pas de peinture ; mais cela nous était bien égal.

La cuisine, au fond, toute noire, sans autre lumière qu'une chandelle 'en plein jour, donnait de notre côté, jufte en face de la porte, & le tout ensemble ne mesurait pas plus de vingt pieds carrés. C'eft là que nous mangions, coude à coude, pendant que madame Graindorge, une bonne grosse mère des Vosges, les joues pleines, les yeux petits & vifs, les dents blanches, le menton rond, allait & venait, versait le bouillon sur notre pain, riait tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, & jetait de temps en temps un coup d'œil dans la chambre des journaliftes, en levant un coin des rideaux.

Histoire d'un homme du peuple i83

Madame Graindorge avait une servante pour l'aider. Un brave garçon, ciseleur de son état, nommé Armand, trapu, carré, la barbe brune, le nez un peu rouge, rude dans ses manières, mais plein de cœur tout de même, lui donnait aussi parfois un coup de main.

Nous mangions en silence, pendant que les peintres, les journaliftes & les autres se disputaient & criaient comme des geais pris à la glu. Nous entendions toutes leurs paroles sur le roi, sur les miniftres, sur les Chambres, sur les gueux de toute espèce, — comme ils appelaient le gouvernement, — depuis le garde champêtre jusqu'à M. Guizot.

C'était principalement à M. Guizot qu'ils en voulaient. Cela nous inftruisait touchant la politique, nous n'avions pas besoin de lire le journal, nous savions tout d'avance; & quelquefois', quand un journalifte criait qu'on -avait enlevé la caisse, ou qu'on avait insulté la nation, le père Perrignon clignait de l'œil & disait tout bas :

« Écoutez! celui-là raisonne bien... il voit clair... c'eft le plus fort... il a du bon sens. »

Nous aurions voulu refter jusqu'au soir, poulies entendre se chamailler entre eux. Mais à dix heures moins un quart il fallait retourner à l'ouvrage. Heureusement, en revenant dîner, nous en retrouvions presque toujours quelques-uns, tel-

lement enroués , que madame Graindorge avait soin de laisser leur porte entr'ouverte; sans cela, nous n'aurions plus rien entendu.

J'ai souvent pensé qu'avec des députés pareils les affaires auraient marché bien autrement.

Pour en revenir à ce jour, comme nous finissions de déjeuner, le père Perrignon, qui me regardait, dit tout à coup :

« Alsacien, qu'eft-ce que tu payes?

— Tout ce qui vous plaira, monsieur Perrignon, » lui répondis-je un peu surpris.

Alors il sourit & dit :

« Ce n'eft pas seulement à moi, c'eft à tous les camarades qu'il faut payer la bienvenue.

— Et c'eft aussi comme cela que je le comprends, monsieur Perrignon, selon mes moyens, bien entendu, car je ne suis pas riche.

— On eft toujours assez riche quand on a de la bonne volonté, » dit-il.

Et se tournant, vers les autres :

« Eh bien ! qu'eft-ce qu'on demande? Il ne faut pas éco relier, le petit, c'eft un bon garçon, vous voyez. »

L'un voulait de l'eau-de-vie, l'autre du curaçao; mais le vieux Perrignon dit :

« Non, il faut trinquer ensemble. Madame Graindorge, deux bouteilles à seize! »

On apporta les deux bouteilles & je remplis les verres. Les camarades burent tous à ma santé, je bus à la santé de tous; puis, ayant payé, nous sortîmes.

M. Perrignon paraissait content. Au lieu de m'appeler l'Alsacien,, il ne m'appelait plus que le petit.

Les autres me traitaient tous depuis en bons camarades, mais cela ne les empêchait pas d'en savoir plus que moi sur le métier, parce qu'ils avaient travaillé deux, trois ou quatre ans à Paris, & que j'arrivais de Saverne. C'était même un de mes grands chagrins, non par envie, Dieu m'en préserve, mais parce que je me disais :

« Eft-ce que tu gagnes trois francs par jour.? Eft-ce que ton maître peut te garder? »

Et j'étais bien forcé de répondre non ! j'avais beau suer, me donner de la peine, je reftais toujours en retard sur les camarades. J'en étais désolé, la nuit je ne dormais pas, ou je m'éveillais en pensant :

« Mon Dieu ! si le patron te donne congé, ce sera tout naturel; mais qu'eft-ce que tu pourras faire?»

J'avais peur de voir arriver le jour de la paye, car c'eft ce jour-là qu'on remercie ceux dont on ne veut plus. Oui, j'en avais peur, & pourtant mon argent diminuait vite; j'aurais eu bien besoin de remonter un peu ma bourse.

Enfin le samedi soir de la quinzaine arriva. C'eft le père Perrignon que M. Braconneau consultait. Je les regardais plein de soucis. Quand ce fut mon tour, le patron me compta les vingt-sept francs sans aucune observation, & malgré cela je sortis avec une crainte de m'entendre rappeler & dire : « Écoutez, le travail diminue, » etc., etc. Ce n'eft qu'après avoir traversé la cour que je me dis en respirant : « On ne t'a pas remercié, quel bonheur ! »

J'étais déjà loin dans la rue, quand j'entendis derrière moi le père Perrignon crier :

ce Hé ! petit, ne cours pas si vite. »

Je me retournai inquiet. Le bonhomme arrivait avec sa grande capote brune, en souriant :

« Tu vas... -tu vas..., dit-il; on croirait que tu te sauves. »

Son air joyeux me rassura, je me misa rire.

« Tu n'as pas l'air de mauvaise humeur, ce soir, fit-il en me prenant le bras.

— Jamais, monsieur Perrignon, jamais.

— Ah! jamais! Quand tu rabotes comme un dératé pour rattraper les autres, quand la sueur te coule dans la raie du dos & que tu serres les dents... »

Alors je fus honteux : on avait vu ma peine, ce Ouij dit-il, c'eft comme cela^ petit; quand on n'a pas de confiance dans les anciens, quand on

veut tout savoir, sans rien apprendre de personne, quand on est trop fier pour demander un conseil, il faut s'échiner du matin au soir. C'eft beau cette fierté... ça montre du caractère... mais ce n'eft pas malin tout de même.

— Oh ! lui dis-je, monsieur Perrignon, si j'avais osé vous consulter...

-r- Comment, tu n'osais pas! Eft-ce que j'ai la figure d'un loup? »

Il paraissait un peu fâché; mais, se remettant aussitôt :

« Tu m'as offert une bouteille l'autre jour, dit-il, eh bien ! tu vas en accepter une de moi ce soir. J'ava'is l'idée d'aller souper avec ma femme & mes enfants, rue Clovis, comme à l'ordinaire; mais j'ai de petits comptes à régler dans le quartier, & puis il faut que 'nous causions.

— Si vous voulez que je fasse vos commissions?

— Non, je les ferai moi-même. Je tiens à te donner quelques bons avis, dont tu puisses profiert tout de suite. »

J'étais attendri de cette marque d'amitié. Quand on eft seul, loin du pays, on aime bien vite ceux qui vous tendent la main.

Nous arrivions alors devant la porte du caboulot & nous entrâmes. Il pouvait être sept heures & demie. M. Armand, debout sur une chaise, net-

toyait le quinquet, des garçons boulangers soupaientj avant d'aller brasser la pâte jusqu'à deux heures après minuit.

M. Perrignon et moi nous nous assîmes près du vitrage, après avoir demandé une bouteille, & là, le coude allongé sur la petite table, il me parla longuement de notre état, me représentant d'abord que chaque ville, chaque village a sa manière de travailler.

« A Paris, dit-il, tout marche, tout change, tout avance. Je veux bien croire que dans son temps le père Nivoi était un maître ouvrier; mais depuis quinze ans le travail s'eft bien simplifié, bien perfectionné. Tous les jours cette masse d'ouvriers trouvent, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelque chose pour arriver à faire plus vite ou mieux, & chacun profite de l'invention. Toi, naturellement, tu suis la routine de Saverne; ainsi, tu mesures à la ficelle au lieu du compas; ça marche tout de même, mais il faut regarder à deux fois au lieu d'une, & chaque fois tu perds quelques inftants; à la fin de la journée cela fait des heures, sans parler de la peine, des soucis & du chagrin de voir qu'on refte en retard.

— Ah ! que vous avez raison; voilà le pire, » lui dis-je.

Il rit.

« Eh bien^ petit, tout-cela n'eft qu'une habi-

Histoire d'un homme du peuple iSg

tude. Commence par abandonner la ficelle, &, si quelque chose t'embarrasse, fais-moi signe.

— Oh ! monsieur Perrignon ! m'écriai-je, si je pouvais seulement aussi vous rendre un service!

— On ne peut pas savoir, dit-il, nous sommes ici pour nous aider. Cela viendra peut-être. Mais, dans tous les cas, fais pour les autres, plus tard, ce que -je fais pour toi maintenant; nous serons quittes. »

Là-dessus, ce brave homme se- leva, décrocha son chapeau, & nous sortîmes. La nuit était venue, nous nous serrâmes la main ; il prit la rue Serpente, & moi la rue de la Harpe. Rien que pour ce service, je n'oublierai jamais M. Perrignon. Les hommes de ce caractère ne se rencontrent pas souvent, ils regardent leurs semblables comme des frères; & Leur seul défaut, c'eft de vouloir forcer les autres d'être juftes comme eux. Voilà pourquoi les gueux sans cœur les appellent des fous.

Mais une grande joie m'attendait encore ce samedi soir. On pense bien qu'à mon premier jour de travail je m'étais dépêché d'acheter de l'encre, des plumes & du papier pour annoncer à la mère Balais que tout allait bien, que la lettre du père Nivoi m'avait joliment servi, qu'Emmanuel s'était montré pour moi le même bon camarade qu'à Saverne, & que maintenant je serais tout à fait heureux si je recevais de ses bonnes nouvelles.

igo Histoire d'un homme du peuple

Eh bien ! en arrivant au bout de notre petite allée sombre,, comme j'allais monter, j'entendis le portier ouvrir son châssis & me crier :

« Monsieur Jean-Pierre Clavel?

— Qu'eft-ce que c'eft? monsieur Trubère.

— Une lettre pour vous. »

Je reçus cette lettre dans un grand trouble; mais, en passant près de la vieille lanterne crasseuse, ayant reconnu d'abord l'écriture de la mère Balais, cela me fit déjà du bien, & je montai tellement vite^ que deux minute saprès j'étais assis sur ma paillasse, à côté de la veilleuse,, pleurant à chaudes larmes de tout ce que cette brave femme me disait de sa santé; sur le courage qu'elle avait pris de surmonter ses chagrins après mon 'départ; sur la satisfaction qu'elle avait d'apprendre que j'étais en place, & sur l'espérance qu'elle conservait encore de nous voir réunis plus tard.

Elle me disait aussi que les Dubourg étaient revenus avec l'argenterie & les bijoux de la tante Jacqueline, & que leur héritage dépassait même ce qu'on avait raconté d'abord. Mais ces choses me devenaient égales, j'en détournais mon esprit & je pensais :

« Tu ne dois rien qu'à la mère Balais, c'eft elle qui t'a nourri,, c'eft elle qui t'a soutenu toujours, c'eft elle seule qui t'aime & qu'il faut aimer I Qu'eft-ce que te font ces Dubourg ? Quand ils se-

Histoire d'an homme du -peuple

raient deux fois plus riches, ce serait une raison de plus qui leur ferait oublier leurs anciens amis. Mais ceux qui t'ont fait du bien, Jean-Pierre^ à ceux-là tu dois ton travail & ta vie. Tâche de t'élever, de faire venir ta vieille mère Balais, & de lui rendre autant que possible tout le bien qu'elle t'a fait. Voilà ton devoir & ton bonheur. Le refte. . . il faut l'oublier!....

Dans ces pensées attendrissantes,, m'étant couché, je m'endormis à la grâce de Dieu.

Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas eu le temps de revoir Emmanuel; l'ouvrage était pressé dans cette quinzaine^ il avait fallu travailler le premier dimanche & le lundi jusqu'au soir. Mais, le samedi suivant, en nous faisant la paye, M. Braconneau nous ayant prévenus que le lendemain serait libre, je m'habillai de bonne heure & je courus à l'hôtel de la rue des Grès.

Cela tombait bien, car en me voyant Emmanuel s'écria :

« Je pensais à toi, Jean- Pierre : voici les vacances, les examens sont commencés; je passe à la fin de cette semaine & je m'en retourne deux mois au pays. J'aurais eu de la peine à partir sans t'embrasser. »

Il me serrait la main. Pendant qu'il ôtait sa belle robe de chambre, je lui racontai ce qui m'avait empêché de venir.

Histoire d'un homme du peuple ig3

« Eh bien ! nous allons faire un tour, dit-il, nous déjeunerons au Palais- Royal. »

En l'entendant dire que nous allions déjeuner au Palais-Royal, je crus qu'il plaisantait; il vit ce que je pensais, & s'écria :

« Pas chez Véfour, bien entendu! Il faut attendre d'avoir notre part dans la pension de Louis-Philippe. Nous irons chez Tavernier, tu verras. »

Il riait, & nous sortîmes, comme la première fois, en descendant la rue de la Harpe. Mais il voulut me faire voir alors le Palais-de-Justice, fermé devant par une grille très-belle. Derrière cette grille se trouve une cour, et au bout de la cour, un escalier qui monte dans le veftibule, où les avocats accrochent leurs robes entre des colonnes. Sur la droite, un autre escalier mène dans une grande salle, la plus grande salle de France, & qu'on appelle la salle des Pas- Perdus.

Tout autour de cette salle, très-haute, trèslarge, & dallée comme une cathédrale, s'en ouvrent d'autres où sont les tribunaux de toute sorte pour juger les voleurs, les filous, les banqueroutiers, les incendiaires, les assassins, & les amateurs de politique qui trouvent que tout n'eft pas bien dans J •ce monde, & qui voudraient essayer de changer quelque chose.

C'eft ceque m'expliquait Emmanuel, & je pen-

ig4 Histoire d'an homme du peuple

sais que l'idée d'entrer dans la politique ne me viendrait jamais.

Après cela, nous descendîmes derrière, par un petit escalier qui mène sur une place ouverte à l'autre bout, au milieu du Pont-Neuf. Quand nous eûmes traversé cette place, assez sombre, nous vîmes à la sortie la ftatue de Henri IV tout près de nous,, &, plus loin, cette magnifique vue du Louvre que j'avais tant admirée la première fois. Elle me parut encore plus belle, & même aujourd'hui je me figure que rien ne peut être plus beau sur la terre : cette file de ponts,, ces palais du Louvre & des Tuileries , ces grilles, ces jardins, à gauche; ces autres palais, & tout au fond l'Arc-de-Triomphe! Non, rien ne peut vous donner une idée plus grande des hommes!

Je le disais à Emmanuel, qui me prévint que le plus beau n'était pas encore ce que nous voyions, mais l'intérieur des palais, où sont réuniestoutes les richesses du monde. Cela me paraissait impossible.

Comme nous continuions de marcher, étant arrivés dans la cour du Louvre, ce fut une véritable satisfaction pour moi de contempler ces magnifiques ftatues dans les airs, autour de l'horloge^ représentant des femmes accomplies en beauté , qui se tiennent toutes droites , deux à deux, les bras entrelacés comme des sœurs , & qui doivent avoir au moins trente pieds de haut.

Rien ne manque à ce spectacle. Seulement, plus loin, après avoir passé la voûte dû côté des Tuileries, nous arrivâmes sur une vieille place encombrée de baraques, dans le genre du cloître Saint-Benoît, ce qui ne me réjouit pas la vue. Elle était pleine de marchands d'images^ de guenilles, de ferrailles, & d'autres gens de cette espèce. Deux ou -trois vendaient même des perroquets, des pigeons, des singes, & de petites fouines, qui ne faisaient que crier, siffler, en répandant la mauvaise odeur.

On ne pouvait pas comprendre de pareilles ordures entre deux si magnifiques palais. Emmanuel me dit que ces gens ne voulaient pas vendre leurs baraques à la ville , & que chacun eft libre de vivre dans la crasse, si c'eft son plaisir.

Naturellement, je trouvai que c'était jufte,, mais tout de même honteux.

Ayant donc regardé cette place,, qui ressemblait aux foires de village j Emmanuel me prit par le brasr en disant :

« Arrive! »

En dehors de la cour du Louvre, à gauche^ s'é tendait la continuation de la bâtissej & dans la cour se trouvait une porte assez haute, où des gens bien mis entraient.

« Avant d'aller déjeuner, il faut que tu voies

ig6 Histoire d'un homme du peuple

le musée de peinture, me dit-il - nous en avons pour une heure. »

J'étais bien content de voir un musée; j'avais seulement entendu parler de musée, sans savoir ce que cela pouvait être.

Dans le veftibule commençait une voûte, qui se partageait en plusieurs autres, fermées par de grandes portes en châssis tendues de drap vert. Contre une de ces portes, à gauche, était assis un suisse, que je pris d'abord pour quelque chose de considérable dans le gouvernement, à cause de son magnifique chapeau à cornes, de son habit carré, de sa culotte de velours rouge, de ses bas blancs & de son air grave; mais c'était un suisse ! J'en ai vu d'autres habillés de la même façon. Ils reftent assis, ou se promènent de long en large pour se dégourdir les jambes : — c'eft leur état.

Une dame recevait les cannes & les parapluies dans un coin, moyennant deux sous.

A droite s'élevait un escalier, large d'au moins cinq mètres, avec des peintures dans les voûtes. On avait du respect pour soi-même en montant un escalier pareil; on pensait: » Je monte... personne n'a rien à me dire !... »

Mais tout cela n'était rien encore. C'eft en haut qu'il fallait voir! D'abord, ce grand salon éclairé par un vitrage blanc comme la neige, d'où descendait la lumière sur des peintures innom-

brables, tellement belles , tellement naturelles, qu'en les regardant vous auriez cru que c'étaient les choses elles-mêmes : les arbres,, la terre, les hommes, au printemps, en automne, en hiver, dans toutes les saisons, selon ce que le peintre avait voulu représenter.

Voilà ce qui s'appelle y^ue véritable magnificence I Oui, quand on pense qu'avec de la toile & de la couleur, les hommes sont arrivés à vous figurer tous les temps, tous les pays, tous les êtres, au lever & au coucher du soleil, à la lune, sur terre & sur mer, dans les moindres détails, c'eil alors qu'on reconnaît le génie de notre espèce & qu'on s'écrie : « Heureux ceux qui reçoivent de l'inftruclion, pour laisser dépareilles œuvres après leur mort, & nous enorgueillir tous!... »

Nous nous promenions dans ce grand salon, en silence comme dans une église; nous entendions nos pas sur les parquets, qui sont de vieux chêne. Emmanuel m'expliquait tout bas ce que nous voyions; il me disait le nom des peintres, & je pensais : « Quels génies!... quelles idées grandioses ils avaient, & comme ils les peignaient vivantes!... »

Je me rappelle que, dans ce salon, l'empereur Napoléon, à cheval, en hiver, au milieu de la neige, du sang & des morts, levait les yeux au ciel. Rien que de le voir, on avait froid.

C'eft une des choses qui me sont reftées. Mais ces terribles tableauXj qui sont faits pour donner aux hommes l'épouvante de la guerre, me plaisaient beaucoup moins que les champs, les prés, les bœufs, les petites maisons où l'on buvait à l'ombre devant la porte. On voyait que c'étaient tous d'honnêtes gens^& cela vous réjouissait le cœur; on aurait voulu se mettre avec eux.

La représentation de Notre-Seigneur Jésus- Chrift, de la sainte Vierge,, des apôtres, des saintes femmes & des anges^ avec tous les chagrins qu'ils ont eus, les injuftices d'Hérode & de Ponce-Pilate^ vous rendaient trop trifte. Enfin chacun trouve là ce qui lui plaît; chacun peut se rendre trifte ou joyeux, selon ce qu'il regarde.

Après le grand salon carré, nous entrâmes dans une autre salle, longue d'au moins un quart de lieue, & puis encore dans une autre; cela n'en finissait plus. Emmanuel me parlait, mais tant de choses me troublaient l'esprit ! Et comme il venait toujours plus de monde, tout à coup il me dit:

« Écoute , Jean-Pierre , c'eft l'heure du déjeuner. »

Nous eûmes encore un bon quart d'heure pour remonter les salles, &j si vous voulez savoir la vérité, je fus bien content d'être dehors, au grand air. C'était trop à la fois. Et puis j'avais faim,,

j'étais pressé de m'asseoir devant autre chose que devant des peintures.

Nous n'étions pas loin du Palais-Royal, où nous arrivâmes en gagnant la rue Saint-Honoré. Nous revîmes^ en passant, la galerie d'Orléans, le jardin, les jets d'eau, les arcades; mais ce qui me réjouit le plus, ce fut d'apercevoir l'écriteau de Tavernier, qu'Emmanuel me montra dans l'intérieur d'une de ces arcades.

Nous montâmeSj &, malgré le bon dîner que nous avions fait chez Ober, je reconnus pourtant une grande différence. C'était là véritablement un reftaurant parisien, bien éclairé, riche en dorures; les petites tables couvertes de nappes blanches à la file entre les hautes fenêtres, les carafes, les verres étincelants, enfin, tout vous annonçait la manière agréable de vivre en cette ville, quand on a de l'argent.

Nous étant donc assis, les domeftiques arrivèrent: Emmanuel voulut avoir de l'eau de Seltz, du vin, du melon, des viandes, du dessert; &, si je n'avais pas lu les prix à mesure sur la carte, j'aurais cru que nous étions ruinés de fond en comble. Eh bien! tout cela ne montait pas à plus de trois ou quatre francs pour nous deux. C'eft quelque chose d'étonnant !

Après le déjeuner ^ nous descendîmes prendre le café sur une petite table de tôle, au milieu du

monde, dans le jardin. Emmanuel avait acheté des cigares, & nous fumions comme des propriétaires, en regardant à droite & à gauche les jolies femmes qui passaient. C'était bon pour un étudiant en droit; mais moi, j'avais tout de même un peu honte de jouer un si grand rôle. Enfin voilà l'existence de Paris. Peut-être, dans le nombre de ces messieurs & de ces dames qui m'entouraient, appelant les garçons & se faisant servir, s'en trouvait-il qui ne me valaient pas?

Il faisait très-chaud, tout était blanc de poussière, même les arbres. Vers deux heures, quelques gouttes de pluie s'étant mises à tomber, tout le monde se sauva sous les arcades. Il fallut aussi nous retirer; mais Emmanuel me dit que cela ne durerait pas, & que nous allions monter en omnibus pour nous rendre à l'Arc-de-Triomphe.

C'eft ce que nous fîmes dans la rue Saint-Honoré, au coin de la place du Château-d'Eau, où se trouvait un corps-de-garde.

Les omnibus traversent tout Paris par centaines, & l'on peut aller d'un bout à l'autre de la ville pour six sous. Au milieu de la rue, vous n'avez qu'à faire signe, la voiture s'arrête ; le conducteur vous donne la main, vous montez, & vous êtes assis sur un banc rembourré de crin, à côté de messieurs & de dames, pendant que la pluie coule sur les vitres & que les chevaux galopent.

De pareilles inventions montrent que rien ne manque dans notre pays.

Nous courions depuis dix minutes, & le soleil commençait à revenir, lorsque Emmanuel leva la main .pour dire : « Halte! » Nous descendîmes sur une place grande comme deux fois Saverne, entourée de palais, de jardins & de promenades : la place de la Concorde. Je voudrais bien vous la peindre^ avec ses deux fontaines en bronze, son obélisque, — une pierre en forme d'aiguille, d'au moins cent pieds, revenue d'Egypte, & couverte de sculptures, — & ses ftatues rangées tout autour représentant les villes principales de la France, sous la figure de femmes assises sur des canons, des boulets, des vaisseaux... Oui, je voudrais vous peindre tout cela : — le jardin des Tuileries d'un côté, les Champs-Elysées & l'Arc-de-Triomphe de l'autre, l'église de la Madeleine à droite, la Seine couverte de bateaux & la Chambre des députés à gauche; mais aucune parole ne peut vous donner l'idée de cette place immense. Autant dire tout de suite que c'eft une merveille du monde, & que, dans cette merveille, tout ce qu'il y a de riche en voitures, en cavaliers, en dames, vont, viennent, se promènent & se regardent pour voir lesquels ont les plus beaux chevaux, les plus beaux plumets & les plus belles robes.

Le long de l'avenue des Champs-Elysées vous

découvrez, à travers le feuillage, des centaines de maisons où les millionnaires demeurent, & plus loin, sur l'autre rive du fleuve, à gauche, l'hôtel des Invalides, son dôme dans les nues.

Sous les arbres, on voit aussi de petits théâtres pour les enfants, des chevaux de bois, des jeux de toutes sortes, des hercules, des ménageries; enfin c'eft une fête depuis le premier de l'an jusqu'à la Saint-Sylveftre.

Nous allions à travers tout cela. Nous voyions des ftatues en marbre de tous les côtés, dont je me rappelle principalement deux à l'entrée de la grande avenue, représentant deux hommes superbes & nus, qui tiennent par la bride des chevaux sauvages dressés sur les pieds de derrière, les jarrets plies, la crinière droite, prêts à s'échapper.-

Emmanuel me prévint que c'étaient des- chefsd'œuvre, & je n'eus pas de peine à le croire.

Mais le plus beau, c'eft l'Arc-de-Triomphe qui s'élève au bout de l'avenue, tout grisa force d'être loin, & pourtant superbe, avec ses lignes pâles dans le ciel, & ses voûtes, où des maisons pour raient passer.

Tout eft beau, tout eft grand dans cet Arc -de- Triomphe : nos vicloires, qui y sont écrites partout^ qui font des liftes de cinquante mètres; la beauté de l'idée, la beauté des pierres, la beauté

Histoire d'an homme du peuple 2o3

du travail, la beauté de la grandeur & la beauté des sculptures. Quatre de ces sculptures sont en dehors, sur des socles, appuyées contre les arches, &, d'après ce qu'Emmanuel me dit, elles représentent, du côté de Paris, la Guerre 3 sous la figure d'une femme que les soldats français portent dans leurs bras, & qui crie : « Aux armes! «Cela vous fait dresser les cheveux sur la tête. En regardant cette femme, on l'entend, on croit que les Russes & les Prussiens arrivent; on voudrait courir dessus & tout massacrer.

Cette femme, je la vois toujours; elle ressemble à celles du Dagsberg, qui vont aider leurs hommes à déraciner des tocs. C'eft terrible !

Contre l'autre arche, & séparée par la voûte^ c'eft la Gloire. L'empereur Napoléon figure la Gloire. Un'ange lui met des couronnes sur la tête pour le bénir. C'eft aussi très-beau.

Sur l'autre face, c'eft l'Horreur de l'invasion,, représentée par un cavalier qui écrase tqjit, & la Joie de la paix, représentée par des gens heureux qui rentrent leurs récoltes.

Voilà ce qu'Emmanuel m'expliqua , car je n'avais pas assez d'inftruclion pour deviner tout seul.

Le bœuf, le cheval & les gens sont tout^e qu'il eft possible de voir d'admirable.

Je pourrais en dire beaucoup plus^ mais ces

choses refteront là pendant des siècles; & je pense, comme M. Nivoi, qu'il faut voir Paris pour connaître la grandeur de notre nation, sa gloire & sa force.

Ayant repris le chemin de notre quartier vers cinq heures, nous repassâmes dans le jardin des Tuileries, où les plus belles ftatues en marbre blanc se trouvent. Quant à vous dire les personnes qu'elles représentent, j'en serais bien embarrassé. Mais c'eft achevé dans toutes ses parties, c'eft entouré d'arbres & de petites allées bien unies. Les enfants jouent dans ces allées, les dames s'y promènent , &, malgré la foule, des ramiers volent aux environs; ils descendent même sur le gazon, pour manger les mies de pain qu'on leur jette.

Ces ramiers vous rappellent le pays, les grands bois, les champs, & l'on pense : « Ah ! si nous pouvions vivre comme vous de quelques petites grainesj»& si nous avions vos ailes, malgré les marbres, les palais & les colonnes, ce n'eft pas ici que nous refterions. »

Je ne pouvais m'empêcher de le dire à mon camarade Emmanuel , lui rappelant comment le soir, au vallon, sous la Roche-Plate, en sortant de la rivière, — lorsque l'ombre des forêts s'allongeait dans les prairies, — on entendait les ramiers roucouler sous bois. Ils étaient par couples; mais en

Histoire d'un homme du peuple 2o5

ce temps nous ne savions pas ce qu'ils se racontaient entre eux; je le savais maintenant, & je les trouvais bien heureux de pouvoir roucouler par couples, en se sauvant dans les ombres.

Emmanuel m'écoutait la tête penchée. J'aurais bien voulu lui parler un peu d'Annette; mais je n'osais pas... J'avais tant... tant de choses sur le cœur!

Nous étions sortis du jardin ; il me conduisait à travers une grande place, où se dressait une haute maison en forme de tour, couverte d'affiches, & de loin je reconnaissais le Louvre.

Alors tout me paraissait sombre, j'avais toujours le nom d'Annette sur la langue; je regardais mon camarade, qui semblait rêver, & nous marchions dans de petites ruelles sales. Les marchands d'eau passaient; les marchands d'habits, la bouche tordue, criaient, regardant aux fenêtres. Le vrai Paris des rues revenait.

Tout à coup Emmanuel, levant les yeux, dit :

« Voici le Rosbif! entrons, Jean-Pierre, & dînons. »

Nous entrâmes; tout était plein de monde, & nous ne trouvâmes de place qu'au fond, sous une espèce de toit en vitrage..

Nous fîmes encore un bon repas, mais je ne sais pas pourquoi la triftesse était venue. Emmanuel pensait peut-être à son examen, & moi, mon

esprit était à Saverne. Je voulus payer, cela le mit. de mauvaise humeur :

« Quand j'invite mon meilleur camarade, dit-il, je ne supporte pas qu'il paye. C'eft presque une injure que tu me fais. »

Je lui répondis que ce n'était pas mon intention ; mais que j'avais du travail , & que c'était jufte de payer chacun son tour.

Il ne voulut pas y consentir, & je crus même qu'il était fâché. Mais, quelques inftants après, étant sortis, il me serra la main en s'écriant :

« Jean-Pierre, je n'ai pas de meilleur ami que toi ! Veux-tu venir au théâtre du Palais-Royal? »

J'étais fatigué. Je lui dis que ce serait pour une autre fois, & nous remontâmes lentement la rue Saint- Honoré.

Une chose me revient encore, c'eft que le même soir, en passant sur le Pont-au-Change, Emmanuel me montra la place du Châtelet, avec sa petite colonne & sa fontaine, & plus loin le bal du Prado. Mais cette place & ce pont sont des choses qui me rappellent bien d'autres souvenirs. Il faudra que j'en parle plus tard. Tout ce que j'ai besoin de dire maintenant, c'eft que, étant arrivés devant ma porte, nous nous embrassâmes comme de véritables frères. Je ne pouvais pas espérer le conduire à la diligence pendant la semaine, & je lui souhai- Lai bon voyage.

Je ne pensais plus revoir Emmanuel avant son retour des vacances; mais, à là fin de cette semaine,, une après-midi, vers deux heures, il entra tout à coup dans notre atelier en s'écriant :

« Je viens t' embrasser, Jean- Pierre, je suis reçu & je pars! »

Il .était en petit frac d'été blanc & chapeau de paille., ses yeux brillaient. Tous mes camarades le regardaient, pendant que nous nous embrassions. Je le reconduisis jusque dans la cour.

« Tu n'as pas de commissions pour Saverne? » me demanda-t-il.

Alors je pris le courage de lui dire :

« Embrasse pour moi la mère Balais , dis-lui que je vais bien, que l'ouvrage continue & que je pense à elle tous les jours. Embrasse aussi le père Antoine, madame Madeleine & Annette. Si tu passes près de la fontaine, n'oublie pas non plus M. Nivoi. Tu lui diras que je le remercie de ses

2o8 Histoire d'un homme du peuple

bons conseils & de sa recommandation. M. Braconneau s'eft souvenu de lui. »

Nous nous serrions les mains. Il partit en criant :

« A bientôt!... dans deux mois!... »

Puis il monta dans une voiture qui l'attendait à la porte, & descendit la rue au galop. Comme je rentrais, le père Perrignon me demanda :

« C'eft un de tes camarades d'enfance?

— Oui, monsieur Perrignon, le fils de notre juge de paix, un camarade d'école. Il fait son droit.

— Quel brave garçon, dit-il, quelle honnête figure ! »

Il n'en dit pas plus alors; mais, à trois heures, en allant dîner, il se remit à parler d'Emmanuel, disant que les bourgeois & le peuple ne font qu'un, qu'ils ont les mêmes intérêts; mais que malheureusement on rencontre trop de ces fainéants qui viennent à Paris, soi-disant pour faire leurs études, & qui dépensent l'argent de leurs parents à courir les filles de mauvaise vie. Il les traitait de canailles. Quentin & les autres l'approuvaient.

En parlant d'Emmanuel & de ceux qui lui ressemblaient, M. Perrignon disait que la place de ces jeunes gens était à la tête du peuple; que leurs pères avaient fait la Révolution de 89, &

que les fils marcheraient sur leurs traces, qu'ils ne se laisseraient pas abrutir par les mauvais exemples, & que le peuple comptait sur eux.

On se figure quel plaisir j'avais d'entendre un homme aussi respectable que M. Perrignon, un maître ouvrier, parler ainsi de mon camarade.

Je me rappelle que dans ce temps les disputes des journaliftes, des graveurs & des peintres redoublaient dans notre cabonlot; qu'on disait que lés cours de Michelet & de Quinet étaient suspendus & qu'ils ne recommenceraient pas après les vacances; que la grève des charpentiers devenait plus forte; que les banquets allaient leur train, qu'Odilon Barrot & Lamartine ne laisseraient pas tomber les droits du peuple; & qu'on répétait mille fois les mots de paix à tout prix, de mariages espagnols & autres choses que je ne comprenais pas. -

Quand les disputes grandissaient, notre caboulot ressemblait à un tambour, les vitres frissonnaient, on tapait des pieds, on aurait cru qu'on allait se prendre au collet; & chaque fois que l'un de nous avait envie de tousser ou d'éternuer, le père Perrignon levait la main en disant :

« Chut! écoutez... C'eft Coubé qui parle; » ou bien, « c'eft Montgaillard. »

De temps en temps, l'un ou l'autre de ces journaliftes & de ces peintres sortait tout pâle, sans

avoir l'air de nous voir, & rentrait ensuite pour se remettre dans la bataille,

Celui qui s'appelait Coubé était petit, sec; il avait les yeux vifs, le nez crochu,, la barbe grise, & parlait très-bien.

Montgaillard était grand, osseux, roux] il avait les épaules larges^ le dos rondj la barbe courte, serrée, remontant jusqu'aux yeux, le front large & plat, le nez & le menton allongés,, la voix rude : il ressemblait à un sanglier.

D'autres aussi criaient, piaillaient, quelquesuns riaient, mais tous étaient habillés comme des gens qui ne pensent qu'à leurs idées, le chapeau de travers, la cravate défaite, le col de la chemise dehors d'un côté, rentrant de l'autre. Ils ne faisaient attention à rien, & seulement quelquefois par hasard en passant, voyant M. Perrignon, ils lui serraient la main en s'écriant :

« Bonjour, Perrignon,, bonjour! »

Puis ils rentraient & se remettaient à parler, sans écouter ce qu'on disait ni savoir ce qu'on avait dit.

Montgaillard & Coubé avaient la voix tellement forte, qu'on entendait leurs discours malgré les cris, les éclats de rire & le frémissement des vitres.

Dans les premiers temps^ quand ils parlaient de grèvej de réforme, de banquets, de paix à tout

prix, de Pritchard, tout pêle-mêle, je ne comprenais pas un mot. Mais un samedi soir que flous étions libres à quatre heures, & que Valsy, Quentin, M. Perrignon & moi nous prenions encore un verre de vin après le départ des camarades, je leur demandai ce que cela signifiait, car à Saverne je n'avais jamais rien entendu de pareil; c'étaient des choses inconnues, & même celui qui s'en serait occupé aurait passé pour un fou.

« Vous ne lisiez donc pas les journaux ? me demanda le père Perrignon.

— Nom, jamais.

— Alors, que faisiez-vous donc le soir après l'ouvrage?

— Moi, j'allais me promener aux environs de la ville, et les autres s'asseyaient tranquillement dans les brasseries; ils buvaient des chopes & fumaient des pipes jusqu'à dix heures. Quelquefois ils jouaient aux cartes & se trompaient entre eux tant qu'ils pouvaient.

— C'eft donc un pays de crétins, dit le père Perrignon. Si tu m'avais raconté cela le premier jour, sais-tu que je t'aurais mis hors de l'atelier? Heureusement, je te connais maintenant & je te considère comme un brave garçon. Mais il faut lire lés journaux. Madame Graindorge te laissera prendre la Réforme; n'eft-ce pas, madame Graindorge?

— Oh! bien sûr... qu'il la prenne... que voulez-vous que j'en fasse? »

C'était un vieux journal graisseux^ que les journaliftes jetaient en sortant sur notre table. Depuis ce jour, je le pris tous les soirs & je le lus,, parce que j'étais honteux de vivre comme un imbécile^ avec des camarades qui s'intéressaient aux affaires du pays, autant & plus que les riches bourgeois de chez nous.

Ce même soir, le père Perrignon me dit qu'on appelait Grève la place devant l'Hôtel-de-Ville, sans doute parce qu'autrefois elle était couverte de sable; que les ouvriers sans travail se réunissaient sur cette place, où l'on allait les retenir; mais que souvent, quand il s'élevait une discussion entre les patrons & les ouvriers, les ouvriers en masse se retiraient sur la place, & qu'on disait alors que les charpentiersj les maçons, etc., se mettaient en grève. Cela signifiait qu'ils voulaient une augmentation de prix, ou une diminution de travail.

« Les tailleurs de pierre,, les maçons, les couvreurs^ me dit-il^ se mettent toujours en grève sur la place de l'Hôtel-de-Ville; mais les peintres en bâtiment vont sur la place du Châtelet^ les ramoneurs à la Porte Saint-Denis, les serruriers sur le marché Saint-Martin, les paveurs au coin du boulevard Montmartre , ainsi pour tous les corps d'état. »

Il me dit ensuite que la réforme,, dont tout le monde parlait, & que les bourgeois voulaient comme nous, était un changement dans la manière . de nommer les députés du pays; que jusqu'alors il fallait^, pour avoir Je droit de nommer un député, payer deux cents francs de contribution, & que les gens riches seuls payaient deux cents francs de contribution, de sorte que les gens instruits & honnêtes, mais sans fortune , ne pouvaient ni nommer les députés, ni être nommés députés; — ce que lui, Perrignon, considérait comme une chose abominable, contre nature. .

<c Car, disait-il, les riches ne voient que la richesse, & s'inquiètent peu du sort des pauvres. Leur richesse montre très-souvent leur égoïsme; chacun sait que la générosité, la noblesse de cœur, l'amour de la patrie, le sacrifice de ses propres intérêts à la juftice, ne sont pas des moyens de s'enrichir. De cette façon, les égoïftes sont seuls chargés de faire les lois pour un peuple fier & généreux. »

Il disait aussi que la suite de tout cela, c'était l'abaissement de la France, parce que ces égoïftes, nommés par d'autres égoïftes, ne songeaient qu'à remplir toutes les bonnes places, & à se les donner entre eux en famille; qu'ils ne s'inquiétaient pas de savoir si leurs fils, leurs neveux, leurs cousins étaient capables de les remplir, mais seule-

ment de les avoir; que les imbéciles & les gueux par ce moyen avaient tout, les hommes de cœur & les savants rien; ce qui n'était pas un grand encouragement pour s'inftruire, & se sacrifier à la patrie. Qu'en outre, ces égoïftes, n'ayant en vue que de garder leurs biens, sacrifiaient notre honneur pour conserver la paix; que leur chef,- M. Guizot, n'avait qu'à les prévenir qu'ils risquaient leur fortune dans la guerre, pour les faire voter la paix à tout prix; & que même ils venaient de voter des centaines de mille francs pour un apothicaire anglais nommé Pritchard, malgré l'indignation de toute la France; que les Anglais nous menaçaient toujours, voyant que cela leur réussissait si bien; enfin, que les bourgeois honnêtes étaient las de ces abominations, & qu'ils demandaient la réforme, qu'on appelait adjonction des capacités; mais que le roi Louis-Philippe tenait à M. Guizot, & que M. Guizot ne voulait pas la réforme, parce qu'il ne serait plus aussi sûr de faire peur aux députés, si dans le nombre il s'en trouvait de pauvres, décidés à soutenir l'honneur du pays, au lieu de tout sacrifier aux écus.

Voilà ce que le père Perrignon nous dit à tous, car les camarades Fécoutaient aussi, & comprenaient encore mieux la beauté de cette réforme, il nous dit que les professeurs Michelet, Quinet, & généralement tous les gens honnêtes, bourgeois

ou non, reconnaissaient la juftice de ce changement ; qu'ils le voulaient, que l'armée le soutenait, & que M. Guizot seul s'obftinait cpntre tout le monde, pour relier miniftre dans les siècles des siècles.

Rien que de parler du miniftre Guizot, le père Perrignon devenait tout pâle d'indignation, & naturellement sa colère me gagnait.

Depuis ce moment, toutes mes idées sur la politique étaient plus claires. Quand on parlait de grève, de réforme, de paix à tout prix, je comprenais ce qu'on voulait dire; je m'indignais avec le journaïiftes contre la corruption, & je regardais M. Guizot comme un être sans juftice, qui ne pouvait plaire qu'aux Anglais.

Les choses continuèrent de la sorte : le travail, les disputes, de temps en temps un lundi, mes journaux le soir, & puis les souvenirs du pays : «Voici l'automne... voici que "les feuilles tombent... On va se promener au Haut-Barr, on prend des chopes au petit bouchon de Faller, & puis on redescend la côte; on eft heureux... & moi je suis ici tout seul!... »

Je revoyais la petite ruelle des Deux-Clefs :

<c Depuis que les Dubourg sont partis, que

fait-on là-bas? quelles gens demeurent aujourd'hui

dans la vieille maison? 'Eft-ce un charpentier,

eft-ce un serrurier, un tourneur? On n'entend

2i6 Histoire d'un homme du peuple

plus le vieux métier du père Antoine. La famille Rivel loge sans doute encore au second; ils descendent & remontent toujours le vieil escalier... Oui, ils ne sont pas devenus riches, eux... ils n'ont pas abandonné le vieux nid! »

Et songeant à cela durant de longues heures, je me figurais Annette devenue demoiselle :

« Elle ne te reconnaîtrait plus, me disais-je; tu ne serais plus pour elle Jean-Pierre. »

Cette pensée m'accablait.

Ah ! je sentais que j'aimais Annette de plus en plus! & ce M. Breslau, qu'ils avaient pris pour conseil, je pâlissais en pensant à lui.

Enfin, que faire? le travail de tous les jours, la confiance du père Perrignon, la satisfaction de se , dire : « Je gagne ma vie! » & ces grandes disputes sur les droits du peuple, sur l'honneur de la France, sur la réforme, sur la Révolution, tout cela me faisait oublier un peu mes chagrins, tout cela me montrait un nouveau monde, & souvent je m'écriais en moi-même :

« Nous ne sommes pas seulement ici pour nous seuls, nous sommes ici pour la patrie! Ceux qui n'ont pas de famille, pas de richesses, pas d'amours... eh bien ! ils ont la patrie; ils ont quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus éternel : ils ont la France ! Qu'elle prenne seule notre vie. Et puisque nous sommes pauvre?,

qu'elle soit pour nous l'amour, les richesses & la famille !

Ces pensées^ le soir, seul dans ma chambre., me venaient en foule, & je me faisais à moi-même de semblables discours. Et puis je lisais le journal, je m'indignais de plus en plus contre les égoïftes, qui se figurent que la patrie doit les combler d'honneurs. Ah! j'ai souvent pensé depuis que ceux-là ressemblent aux avares, aux usuriers, qui n'aiment qu'en proportion des éeuâ qu'on leur apporte; & qui n'ont jamais connu le véritable amour!

Je me rappelle aussi qu'à la fin de septembre le quartier était devenu bien trille. Tous les étudiants étaient partis, il ne reftait plus que les filles, qui maigrissaient, & dont les chapeaux,, les petites robes d'indienne, les petits souliers pour la danse, s'en allaient brin à brin, comme les chandelles des prés quand souffle le vent. Elles entraient quelquefois au caboulot, bien trilles^ bien pâles, & s'asseyaient au bout de la table y en demandant deux sous de bouillon. Elles cassaient leur croûte de pain en silence^ les yeux baissés, & mangeaient cela pour se soutenir. Personne d'entre nous ne leur disait rien; chacun se faisait ses réflexions à lui-même, pensant : « Eft-ce la fille d'un ouvrier? Eft-ce la fille d'un :&oldat? Comment devient-on si misérable? Et

comment peut-on être assez lâche, assez éhonté,. assez scélérat pour entraîner une pauvre fille, quelquefois une enfant à sa perte, & l'abandonner ensuite pour courir les champs & se réjouir avec père& mère, avant de recommencer? Eft-ce que cela ne crie pas vengeance ? Eft-ce que de pareilles choses devraient être permises dans un pays chrétien? »

Des centaines d'idées pareilles vous passaient par la tête. Devant Dieu, je le dis, les plus grands scélérats ne sont pas ceux qui tuent leur père,, car la guillotine eft près d'eux, mais ce sont ceux qui séduisent les filles & les abandonnent. Ce ne sont pas seulement des scélérats, ce sont aussi des lâches. S'ils voyaient derrière eux la main du père ou du frère, ils frémiraient. Et je leur dis :

« Vous deviendrez vieux, vous vous confesserez, mais toutes les absolutions du monde ne vous serviront à rien : celles que vous avez assassinées vous attendent! »

En ce temps, le père Perrignon trouvait plaisir à se trouver avec moi; il me donnait des conseils pour l'ouvrage, il s'inquiétait de tout ce que je faisais, mes idées lui paraissaient juftes; & bien souvent je l'accompagnais après le travail jusque dans son quartier, rue Ciovis, derrière le Panthéon, pour causer des journaux, des affaires du pays & de tout ce qui nous intéressait. Nous res-

tions là souvent un quart d'heure à sa porte avant de nous séparer. Un soir même que je l'avais reconduit de la sorte, voyant que bien des choses ne pouvaient m'entrer dans la tête, parce que je n'avais jamais lu que le catéchisme & l'hiftoire sainte, il me dit :

« Ecoute, petit, tu vas très-bien, mais il faut absolument que je te prête l'hiftoire de notre Révolution: C'eft là que tu verras d'où viennent nos droits, ce que nous étions avant 89, & ce que les anciens ont fait pour nous. Seulement, aie bien soin du livre.

— Soyez tranquille, monsieur Perrignon, lui dis-je, j'ai l'habitude de veiller àce qu'on me prête.»

Alors nous montâmes ensemble. Il avait deux chambres assez grandes au cinquième sur la rue, une cuisine & un cabinet derrière. En entrant, je vis sa femme & trois enfants : une petite fille de dix à douze ans, un garçon de huit à neuf, & un autre tout petit encore au berceau. Les chambres étaient propres, bien éclairées; la femme était grande, brune, elle pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans; elle avait le nez droit, le front haut, le menton allongé. Cela paraissait une maîtresse femme, pleine de courage & de résolution. Rien qu'à voir la manière dont elle sourit à son mari, je reconnus qu'elle l'aimait bien, & qu'elle le considérait comme le premier homme de France. Elle

lavait juftement du linge dans un cuveau sur la table, les bras en manches de chemise, nus jusqu'aux coudes. La petite fille ,qui ressemblait à sa mère, cousait près d'une fenêtre; le petit garçon, en vefte, & qui ressemblait tellement à Perrignon qu'on l'aurait reconnu dans la rue^ écrivait gravement à l'autre bout de la table. L'enfant dans son berceau était rouge & frais; il avait les yeux ouverts & ne criait pas.

M. Perrignon^ sans rien dire, commença par ôter son chapeau, & par accrocher sa grande capote brune dans un coin. Ensuite il mit une blouse, & comme sa femme m'avançait une chaise en disant :

« Asseyez-vous^ monsieur. »

Il dit :

« C'eft un de mes compagnons^ Marianne, un brave garçon que j'aime... dans le genre de Roger, tu sais... c'eft le même caractère. »

Aussitôt la femme me regarda d'un air curieux & répondit :

« Oui, il lui ressemble. »

Après avoir dit cela, le père Perrignon embrassa sa fille^ qui s'était levée & s'appuyait contre lui. Il embrassa le petit garçon, & prit son cahier en me le montrant.

« Regarde ça, Jean-Pierre, fit-il, pendant que ses joues s'animaient, qu'en penses-tu?

— Il écrit déjà bien, monsieur Perrignon.

— Oui, c'eft une écriture ferme, c'eft net, c'eft bien posé, dit-il. Je suis content de toi, Julien. »

J'embrassai le petit, qui paraissait tout fier; & Perrignon, s'avançant vers le berceau, prit son dernier en le levant & l'embrassant, ouvrant la bouche & riant comme un bienheureux.

La mère, qui s'était remise au cuveau, riait de bon cœur, & le petit enfant, tout réjoui, étendant ses petites mains, finit aussi par rire, ce qui mit toute la famille de bonne humeur.

« Tout le monde se porte bien ici, dit alors le père en prenant l'enfant sur son bras. Donne-moi la clef de l'armoire aux livres, Marianne, il faut que je prête à mon compagnon YHistoire de la Révolution. Il aime à lire, c'eft ce qu'il faut dans notre temps. Il faut que chacun comprenne ses droits & ses devoirs. »

La femme lui donna la clef; il ouvrit une armoire remplie de livres du haut en bas, il en prit un & me le remit en disant :

« Lis-moi cela... c'eft le livre du peuple français. Tu verra? le commencement de la Révolution ; le commencement, car elle n'eft pas finie, elle continuera jusqu'à ce que nous ayons la liberté,, J'égalité & la fraternité. Beaucoup de chapitres manquent, mais, si nous ne pouvons pas les écrire, ces gaillards-là viendront après nous. »

Il montrait son garçon à table, & lui passait la main dans les cheveux.

« N'eft-ce pas, Julien?

— Oui, mon père, dit l'enfant.

— A la bonne heure! »

Et, riant tout haut en me regardant :

« Ceux qui veulent arrêter la juftice, dit-il, ne sont pas au bout de leurs peines; s'ils pouvaient nous donner des enfants , cela pourrait réussir^ mais nous les faisons nous-mêmes & nous les élevons dans nos idées. Regarde! tout cela c'eft pour aider la Révolution; c'eft du bon grain, cela pousse pour réclamer des droits & remplir des devoirs. Nous sommes des milliers comme cela. Tout marche, tout grandit; ce qu'on fauche ne vaut pas la peine d'en parler. On nous avait abrutis pour nous conduire, & nous opposer les uns aux autres; mais ces temps-là sont passés, la lumière descend partout. Quoi qu'on fasse, l'avenir eft aux peuples. On met l'éteignoir sur une chandelle, on - ne peut pas le mettre sur le soleil. »

Voilà ce qu'il me dit. Sa femme & ses enfants l'écoutaient d'un air de vénération.

Je dis alors que j'étais pressé de lire le livre.

« Ne te dépêche pas trop de me le rendre , fit-il, je n'en ai pas besoin, je le sais par cœur. Seulement, crains de le perdre. »

Il me reconduisit sur l'escalier; je saluai sa

femme, & nous descendîmes encore ensemble trois ou quatre marches. Ensuite, m'ayant serré la main, il rentra dans la chambre j & je descendis, pensant que j'avais vu l'homme le plus heureux du monde, & me figurant que j'aurais été comme lui, sans l'héritage des Dubourg.

Cette nuit-là jusque passé minuit, je lus le livre que m'avait prêté M. Perrignon. Je ne savais pour ainsi dire rien de notre Révolution, j'avais seulement entendu maudire Robespierre à Saverne, & dire qu'il guillotinait les gens comme des mouches.

Mais toutes les grandes aclions , toutes les belles lois, toutes les victoires de ces temps,, personne ne m'en avait parlé. Je ne savais pas seulement que mon grand-père & tous ceux dont je venais, avaient appartenu à des seigneurs qui les traitaient comme des bêtes, & non-seulement eux, mais toute la France.

J'ignorais ces choses! Je ne savais pas non plus que la Révolution nous avait délivrés d'un coup, en chassant les autres, qui même étaient allés se mettre avec les Autrichiens^ les Anglais & les Russes pour attaquer la patrie; de sorte que si nos anciens n'avaient pas montré plus de courage & plus de génie qu'eux, s'ils ne les avaient pas battus pendant vingt ans, nous serions encore les animaux de ces gens-là.

Non! de tout cela je ne savais pas un mot, & de temps en temps je m'écriais en moi-même :

« Comment ne nous a-t-on jamais rien appris de notre propre hiftoire? Qu'eft-ce que me faisait le roi David, ou le prophète Jonas, à côté de cette hiftoire? »

J'étais indigné de voir qu'on m'avait tenu dans une pareille ignorance. Je me disais : « Il eft clair qu'on veut tous nous abrutir, en nous faisant croire que nous sommes responsables de ce qu'Adam a mangé des pommes, au lieu de nous parler de nos droits & de nous apprendre à aimer & à respecter nos anciens, qui ont fait toutes ces grandes choses dont nous jouissons maintenant : — oui, c'eft clair, & c'eft abominable !

C'eft pendant ce mois de septembre, cinq semaines après le départ d'Emmanuel, que j'eus le mal du pays. Je me sentais dépérir. La nuit & le jour je ne revoyais que Saverne, la côte, les bois de sapins, la rivière, les ombres du soir; je sentais l'odeur des forêts, j'entendais les hautes grives s'appeler, puis le métier du père Antoine, les sabots de la rnère Balais, les éclats de rire d'Annette, tout, tout me paraissait beau, tout m'attendrissait :

« Ah! mon Dieu! si je pouvais seulement un peu respirer là-bas !... Ah ! si je pouvais seulement embrasser la mère Balais, & boire une bonne gorgée d'eau de la fontaine. Comme elle serait fraîche... comme je reviendrais. Ah ! je ne reverrai plus le bon temps ! je ne chanterai plus en rabotant avec le Picard, je ne reverrai plus le père Nivoi, je n'entendrai plus les servantes crier autour des auges, & les vaches galoper la queue toute

droite, les jambes en l'air... C'eft fini... c'eft ici qu'il faut que je laisse mes os. »

Voilà cette maladie terrible. Je tombais ensemble; & le père Perrignon avait beau me crier :

ce Allons, courage, Jean-Pierre. Que diable! nous sommes à Paris, nous sommes dans les idées jusqu'au cou... Qu'eft-ce que nous fait le refte? J'ai connu ça dans le temps... Oui, c'eft dur... mais avec du courage on surmonte le chagrin. »

Il avait beau me prendre la main, le bourdonnement de la rivière sous les vieux saules m'appelait... J'aurais voulu partir. Et dans ces temps, en le reconduisant jusqu'à sa porte, rue Clovis, quand il montait & que je reftais seul, au lieu de retourner au quartier Latin, je suivais ma route, j'arrivais à la rue Contrescarpe, tout au haut de la butte : une rue déserte, abandonnée, avec quelques vieilles enseignes, de l'herbe entre les pavés & le gros dôme du Panthéon derrière, tout gris.

Je regardais en passant ces gens minables, les souliers éculés, assis sur les marches; ces femmes jaunes, ces enfants maigres, tous ces êtres sales, déguenillés ; leurs petites vitres raccommodées avec du papier, & derrière les vitres des images du temps de la République ou de Louis XVI. Dieu sait qui les avait collées là, ces images; les années avaient passé dessus. On y voyait les chapeaux à cornes, les perruques, les habits vert

perroquet , les gilets à fleurs tombant sur les cuisses, les cravates montant jusque sous le nez. C'était vieux, vieux ! & tout reftait dans le même état.

Je regardais cela, comme Jean d'Arimathie regardait au fond du sépulcre vide.

Au bas de la vieille rue en pente, où pas une voiture ne passait, à droite d'une mairie, à gauche d'une fontaine toute neuve & blanche, la fontaine Cuvier, avec le lion où s'appuie une femme nue, l'aigle en l'air] qui s'envole un mouton dans les griffes,, & au-dessous tous les animaux de la création; entre ces deux bâtisseSj je voyais un vieux mur couvert de lierre... Oh! le beau lierre... comme il vivait & s'étendait ! — C'était le Jardin des Plantes.

Un peu sur la gauche du mur s'ouvrait une belle porte grillée, une sentinelle auprès. Là commençait l'allée en escargot bien sablée, tournant entre les plantes rares^ les tulipes roses, — une fontaine en bénitier, pleine d'eau tranquille^ à l'entrée ; — & sur la butte, en l'air, par-dessus le vieux cèdre du Liban,, large, plat & fort comme un chêne, se dressait le pavillon,, parmi de vieilles roches représentant des bois pourris,, des coquillages, des plantes,, que l'invalide vous expliquait venir du déluge.

Bien souvent, de loin, avant d'oser entrer, j'a-

vais examiné ces choses, pensant que c'était le jardin de quelque richard ou d'un prince; mais le passage continuel des vieilles femmes, leur cabas sous le coude, des ouvriers, des enfants, des soldats, m'avait enfin appris qu'on pouvait passer, & j'étais entré comme tout le monde.

Voilà l'un de mes plus beaux moments à Paris. Au moins là tout n'était pas des pierres, au moins ces plantes vivaient. Ah! c'eft quelque chose de voir la vie! Oui, j'en étais content, tellement content que l'attendrissement me gagnait, & que je m'assis sur un banc à l'intérieur, pour regarder, respirer & presque fondre en larmes. Depuis trois mois je n'avais pas vu d'autre verdure que les grandes allées en murailles des Tuileries; je ne savais pas ce qui me manquait, alors je le compris & je me promis bien de revenir. Ah! s'il était tombé seulement un peu de rosée, cela m'aurait fait encore plus de bien, mais il ne tombe pas de rosée à Paris; tout eft sec en été, tout eft boueux en hiver.

La cage des serpents, derrière une file de vitres grises; le vieil éléphant, derrière ses hautes palissades; la girafe, avec sa tête de cheval au bout d'un cou de cigogne, & qui broute les feuilles sur des arbres de vingt pieds; les bâtisses rondes en briques rouges; les oiseaux de la Chine & d'ailleurs qui ressemblent à nos poules, à nos oies, à nos

Histoire d'an homme du peuple 229

canards; les aigles qui crient, en regardant à travers leurs barreaux les pigeons dans les nues, & qui veulent tout à coup s'envoler; les vautours qui perdent leurs plumes & laissent pendre la tête au bout de leur long cou, nu comme un ver; les singes qui sautent & font des grimaces; les ours dans leurs fosses, qui se roulent sur le pavé brûlant & regardent en louchant ceux qui leur jettent du pain ; les tigres, les lions qui bâillent ; les hyènes, des espèces de cochons avec des têtes de chauve-souris, qui répandent une odeur très-mauvaise, tout cela pour moi c'était de la vieillerie, comme ces carcasses de baleines & d'animaux d'avant le déluge, qui sont enfermées , avec des étiquettes, dans une grande bâtisse bien propre,, & qui ressemblent à des poutres vermoulues. Je les regardais bien, mais j'aimais mieux la verdure, & rien qu'un épervier dans la montagne, quand il passe d'une roche à l'autre en jetant son cri sauvage, rien qu'un bœuf qui fume à la charrue, ou un chien de berger qui rassemble le troupeau, me paraissait mille fois plus beau que ces aigles, ces hyènes & ces lions décrépits.

C'eft après avoir traversé la grande allée de tilleuls & de hêtres au milieu, — près des magnifiques baraques en verre où les plantes d'Amérique collent leurs grandes feuilles desséchées aux vitres, — c'eft de l'autre côté, sur les quais,, en

suivant ces immenses entrepôts où les tonnes devin & d'eau-de-vie, les ballots &les caisses sont entassés jusqu'aux toits pendant une lieue; où les bateaux descendent la Seine & déchargent leurs marchandises &leurs provisions de toutes sortes sur les pavés en pente, derrière les tours de Notre-Dame, près de PHôtel-de-Ville , c'eft là que la vie me revenait avec ces grandes hiftoires de la Révolution, où les gens, au lieu de croupir & de moisir comme ces animaux d'Asie & d'Afrique dans des cages, voulaient être libres & faire de grandes choses. Oui, c'eft en face de l'Hôtel-de-Ville, cette large & sombre bâtisse couverte d'ardoises, ses deux pavillons sur les côtés, sa haute porte en voûte, au milieu., où monte le grand escalier jusqu'à l'intérieur, ses grandes fenêtres & ses niches, où les vieux juges, tous les braves gens des anciens temps ont leur ftatue, c'eft là que je me rappelais la terrible Commune : ces hommes de la Révolution, avec leurs habits à larges parements, leurs perruques, leurs tricornes, qui balayaient le pays avec leurs décrets, qui déclaraient qu'on gagnerait tant de victoires en Hollande, tant en Prusse, tant en Italie, ainsi de suite, — ce qui ne manquait pas d'arriver, — & qui se soutenaient avec vingt départements, contre tout le refte de la France & de l'Europe, en nommant des soldats généraux, & des généraux soldats, pour le service de la patrie!

Histoire d'an homme du peuple 23 1

Oui, j'étais dans l'admiration en regardant cette bâtisse, où s'étaient accomplies de si grandes choses; je comprenais mieux l'hiftoire que m'avait prêtée le vieux Perrignon, je me représentais ces révolutionnaires^ & je pensais : « C'étaient d'autres hommes que nous ! Depuis des années & des années nous serons tous en poussière, on ne saura pas même que nous avons exifté, & d'eux on parlera.toujourSj ils seront toujours vivants ! »

J'étais un soir en cet endroit, à l'entrée du pont, rêvant à tout cela, lorsqu'un grand canonnier roux me tapa sur l'épaule, en disant :

« Qu'eft-ce que tu fais donc là, Jean-Pierre? »

Je regardai tout surpris, & je reconnus Materne le cadet, celui qui s'appelait François. Nous n'avions jamais été bien amis ensemble,, & plus d'une fois nous nous étions roulés à terre; mais en le voyant là, je fus tout joyeux & je lui dis :

« Ceft toi, François? Ah! je suis bien content de te voir. »

Je lui serrais la main. J'aurais voulu l'embrasser.

« Qu'eft-ce que tu fais donc à Paris? me demanda-t-il.

— Je suis ouvrier menuisier.

— Ah! moi, je suis dans les canonniers à Vincennes. Qu'eft-ce que tu payes?

— Ce que tu voudras^ Frantz. »

Et lui, me prenant aussitôt par le bras, s'écria :

« Nous avons toujours été camarades. ! Arrive... je connais un bon endroit... Regarde... c'eft ici. »

C'était à quatre pas, & je pense que tous les endroits étaient bons pour lui, quand un autre payait. Enfin, n'importe ! il décrocha son sabre, le mit sur le banc en treillis, à la porte du cabaret, & nous nous assîmes devant une petite table dehors.

Les gens allaient & venaient. Je fis apporter une bouteille de bière, mais Frantz voulut avoir de l'eau-de-vie; il dit à la femme :

« Laissez le carafon ! — Ah ! tu es ouvrier, Jean-Pierre, & où çà ?

— Rue de la Harpe, .mais je demeure rue des Mathurins-Saint-Jacques.

— Bon... bon... A ta santé !»

Je lui demandai s'il avait des nouvelles du pays; mais il se moqnait bien du pays, & disait :

« C'eft un trou... ça ne vaut pas seulement la peine qu'on en parle...

— Mais ton père & ta mère?

— Je pense qu'ils sont encore vivants. Depuis deux ans je n'ai pas eu de lettre d'eux.

— Et toi, tu ne leur as pas écrit ?

— Si, je leur ai demandé deux ou trois fois de l'argent; ils ne me répondent jamais... ca fait

que je me moque d'eux. — A ta santé, Jean- Pierre ! »

Il finissait toujours par là : « A ta santé, Jean- Pierre! »

Une chose qui me revient, c'eft que je lui parlai de la réforme & qu'il me dit :

« Oui, c'eft de la politique, & ceux qui se mêlent de politique^ gare à eux ! Tu sauras que chez les armuriers tous les fusils sont démontés; il manque aux uns la batterie, aux autres la cheminée; de sorte que ceux qui voudront faire de la politique, s'ils pillent les fusils, ne pourront pas tirer. Le sergent m'a dit ça! Il m'a aussi raconté qu'on mêle dans le nombre de ceux qui veulent faire de la politique^ des gaillards solides, bien habillés,, comme des propriétaires, — qui passent même pour les plus enragés, — & qui portent de gros bâtons plombés avec lesquels ils assomment leurs camarades. Ces gens se reconnaissent tous par des signes. Ils arrêtent les autres & se mettent toujours trois ou quatre contre un. Avec ça^ la troupe arrive & balaye le reftant de la canaille. Ainsi, ne te laisse pas entraîner dans la politique. C'eft un bon camarade qui te prévient... Prends garde!

— Je te croisa lui dis-je, & je n'ai pas envie de m'en mêler. »

Comme alors le carafon était vide, Materne se rappela qu'il devait répondre à l'appel & que Vin-

cennes était à plus d'une lieue. Il se leva, boucla son ceinturon; je lui serrai la main, &, pendant qu'il s'éloignait en traversant le pont, je payai l'eau-de-vie & la bière. Ensuite,, je rentrai bien content de l'avoir vu, mais tout de même étonné de ce qu'il m'avait dit sur les gueux chargés d'assommer leurs camarades.

Je pensais :

« Si M. Guizot voulait la juftice, il n'aurait pas besoin de tout cela; tous les honnêtes gens seraient avec lui. Mais quand on refuse des demandes jufteSj on vit toujours dans la crainte & Ton eft forcé de se reposer sur des bandits. »

La rencontre de Materne m'avait fait plaisir dans le moment; mais qu'eft-ce qu'un être pareil? un homme qui ne pense qu'à boire & à manger, & qui vous dit que l'endroit où vous avez passé votre jeunesse eft un trou, que ce n'eft pas la peine d'en parler?

En songeant à cela, l'indignation vous gagne; des camarades de cette espèce ne sont pas faits pour vous remonter le cœur, au contraire. Je souhaitais de ne plus le revoir, & ma triftesse augmentait de jour en jom% les idées de retourner au pays reprenaient le dessus; l'eau de Paris, la nourriture, l'ombre des maisons me minaient.

Souvent je m'écriais :

« C'eft ici qu'il faudra laisser tes os ! Dans un endroit où tu seras mêlé parmi des milliers d'autres que tu ne connais pas^ & dans un cimetière où l'on ne trouve pas de verdure... Quelle chose terrible !... »

Le soir, je me figurais aussi dans mes rêves que

la mère Balais était malade,, qu'elle avait besoin de moi, qu'elle m'appelait, & je m'éveillais dans l'épouvante. Vers ce tempSj j'écrivis ma désolation là-bas, demandant à la brave femme de ses nouvelles, & lui criant : « Si vous n'êtes pas morte, écrivez-moi, car cela ne peut pas durer. J'aimerais mieux tout abandonner pour venir à votre secours. Dites-moi seulement que vous n'êtes pas malade ! »

Quatre jours après je reçus sa réponse., que je garde encore, parce que ces vieux papiers font toujours plaisir à relire. C'eft comme si l'on revivait une seconde fois. Voici cette lettre :

« Mon cher Jean-Pierre., je me porte très-bien. Depuis que je te sais dans une bonne place, le refte m'eft égal. Qu'on soit à Paris, à Dresde; à Madrid ou à Saint-Jean-des-Choux, ça revient au même, pourvu qu'on ne manque de rien. Il ne faut pas se faire des idées. J'ai vu des cent & des mille conscrits dépérir parce qu'ils se faisaient des idées. S'ils avaient tranquillement emboîté le paSj s'ils avaient mangé leur ration, ils n'auraient pas attrapé les fièvres., ils seraient tous reftés frais & bien portants. C'eft toujours ceux qui ne pensent à rien qui se portent le mieux. Pense toujours que tout va bien,, & tu seras content : le contentement, c'eft la santé.

Histoire d'un homme du peuple i3-/

« Si j'étais malade ou si j'avais besoin de quelque chose, je t'écrirais tout de suite; mais je n'ai jamais été mieux portante, principalement depuis que ton camarade Emmanuel eft venu me voir. Il eft monté jusqu'à mon troisième^ pour me raconter comme tu travailles, & comme vous courez la ville ensemble. C'efl un brave et beau garçon & même il a voulu m'embrasser pour toi. Je suis bien vieille maintenant, mais dans un temps on avait aussi son prix. Enfin, ça m'a fait plaisir de voir le bon sens de ce jeune homme. Reftez toujours amis ensemble. Tu n'auras jamais de meilleure société, Jean-Pierre. Emmanuel retourne à Paris bientôt, il te racontera le refte. En attendant, figure-toi que ta bonne vieille mère Balais n'a pas envie du tout de mourir, & qu'elle espère se trouver encore avec toi des années & des années.

« Je voudrais bien t'en dire plus, mais je n'aime pas garder mes lunettes trop longtemps ; ça gâte la vue. Voilà pourquoi je t'embrasse cent fois pour finir, Jean-Pierre, en te souhaitant d'avoir aussi bonne confiance que moi. .

« Ta bonne mère, Marie-Anne Balais. »

Cette lettre me mit en quelque sorte du baume dans le sang ; je repris courage & je me considérai moi-même comme un fou de me désoler sans rai-

son. Mais il devait m'arriver encore d'autres nouvelles moins agréables.

L'automne alors tirait à sa fin. Les vieilles rues se remplissaient encore une fois d'étudiants. Ils arrivaient tout remplumés, & les filles se remplumaient aussi; elles se remettaient à danser, à crier, à rire. Par toutes les fenêtres des garnis^ rue de la Harpe, rue des Mathurins-Saint-Jacques, rue de l'Ecole-de-Médecine & des environs, on n'entendait que chanter « Larifial »

Souvent je me demandais :

« Eft-ce qu'Emmanuel ne va pas revenir? Eftce qu'il n'eft pas ici ? »

Je regardais en passant les figuresJ1& je commençais à m'inquiéter, quand un soir, en rentrant de l'ouvrage^ M. Trubère, le portier, me cria :

« Quelque chose pour vous. »

Il me remit un billet d'Emmanuel : « Je suis de retour dans mon ancien logement. Arrive ! » Aussitôt je courus rue des Grès, n° 7. En quelques minutes j'y étais. Je grimpai l'escalier & j'ouvris la porte. Emmanuel, en robe de chambre^ avait déjà fini de ranger ses effets dans la commode; il fumait sa pipe auprès d'une bonne canette.

« Hé! Jean-Pierre! » s'écria-t-il.

Nous nous entourions de nos bras. Quel bonheur d'embrasser un vieux camarade!

«. Allons... allons..., disait- il, c'eft bien... prends un verre & fumons une pipe; que je te raconte ce qui se passe chez nous.

— Alors on va bien ?

— Oui.

— La mère Balais ?

— On ne peut mieux.

— Les Dubourg?

— Ça va sans dire, avec un pareil héritage ! — Mais toi, je te trouve un peu pâle; tu n'as pas été malade?

— Non, Dieu merci. Mais je me suis terriblement ennuyé : l'idée du pays,, de l'automne, du bon temps, des feuilles de vigne toutes rouges sur la côte, tu comprends ?

— Oui, je connais ça. Que veux-tu, mon pauvre Jean-Pierre ! de ne plus voir le ciel, c'eft une habitude à prendre. Mais pour en revenir à Saverne, tu sauras que toute la ville eft dans l'admiration des Dubourg. Ils ont acheté une grande maison sur la place, leurs meubles viennent de Strasbourg, & madame Madeleine, avec des falbalas, se promène dans l'avenue du Château. »

Il souriait. J'avais aussi l'air de sourire, mais ces folies me chagrinaient.

« Et le père Antoine? lui dis-je.

— Lui, c'eft: toujours le même brave homme. Seulement, il a une bonne capote en caftorine &

un large feutre noir. Il se promène aussi sur la place, mais simplement, naturellement, sans façons; il eft avec les vieux rentiers, les officiers en retraite. C'eft là que je l'ai vu. Tu ne peux pas te figurer le plaisir qu'il avait de m'entendre parler de toi. « Ah !, je suis content de ce que vous me dites, monsieur Emmanuel! s'écriait-il. J'aime Jean-Pierre, c'eft un homme de cœur. » — Ainsi de suite. Il voulait m'inviter à dîner avec eux, mais les grandes manières de madame Madeleine m'auraient gêné.

— Oui, lui dis-je, tout cela, je le savais d'avance; madame Madeleine manque de bon sens ; mais j'espèfft bien qu'Annette n'eft pas comme elle.

— Non, sans doute, répondit-il, ce qui ne va pas à une femme de quarante-cinq ans, peut très-bien aller à une jeune fille de dix-sept. Annette eft jolie, elle eft rose, bien faite; elle a de belles dents, de beaux yeux bleus, une taille bien prise; tout cela fait que les falbalas lui vont bien. Quoique, entre nous, Jean-Pierre, un peu plus de simplicité, de modeftie, irait encore mieux.

— Elle eft jolie ?

— Très-jolie! s'écria-t-il. Et comme la dot promet aussi d'être jolie, la maison ne désemplit pas de visiteurs. Leur garçon a bien de l'ouvrage pour cirer l'escalier.

— Ils ont un garçon qui cire l'escalier?

— Parbleu ! je crois bien ! »

Emmanuel voyait le mauvais effet que tout cela faisait sur moi. Mais je voulais tout savoir. Il vaudrait mille fois mieux être sourd, que de se faire raconter des hiftoires pareilles. Malheureusement^ quand une fois on commence, il faut aller jusqu'au bout.

« Et qu'eft-ce qui va donc les visiter? lui demandai-je.

. — Hé! c'eft tout simple, Jean-Pierre, ceux qui voudraient avoir la dot & la fille , toute la jeunesse du beau monde : les clercs d'avoué, de notaire, les jeunes avocats sans cause. Je pourrais t'en nommer plus de vingt. On met son habit noir, sa cravate blanche & ses gants; on se donne des airs graves. Et puis on dîne. M. Hesse, l'organifte, se met au piano. On chante des duos, les trois grandes fenêtres ouvertes sur la place, où les gens s'arrêtent le nez en l'air. »

Emmanuel me racontait cela comme la première hiftoire venue, en vidant sa chope & bourrant sa pipe. Il regardait aussi par les fenêtres ses camarades qui passaient dans la rue; puis il revenait s'asseoir, sans se douter de rien, en me disant :

« Allons, bois donc. Si nous avons le temps ce soir, Jean-Pierre, nous irons à l'Odéon. J'ai vu l'affiche : représentation extraordinaire. »

Moi, je sentais comme de petits coups de vent me passer sur les joues.

« Voilà ce que c'eft de sortir par hasard d'une position gênée, fit-il , & d'arriver dans un monde qu'on ne connaît pas. Ces braves gens sont les dupes de tous les pique-assiettes du pays; des gaillards qui voudraient en outre avoir la dot &la fille. Je ne t'en aurais pas parlé; mais naturellement on s'intéresse aux gens qu'on a connus dès l'enfance. »

J'étais penché sur ma chaise^ les veux à terre; j'aurais voulu répondre, mais je sentais comme un enrouement. Malgré cela je dis :

« Oui, cela me fait de la peine.

— Sans doute, Jean-Pierre,, c'eft malheureux; je crains même que la mauvaise race ne réussisse.

— Ah! tu crois qu'un de ces gueux pourrait réussir ?

— Cela ne peut pas manquer. Il eft même déjà queftion des succès de M. Breslau^ un homme superbe^ grand,, frisé, grave, avec un collier de barbe, une large mouftache brune; enfin ce qu'on peut appeler un bel homme. »

Alors je ne pus m'empêcher de dire :

« Canaille! »

Emmanuel me regarda tout surpris.

« C'eft plutôt un imbécile, dit-il.

— Ouij un imbécile, un gueux., un gredin ! » Je ne pouvais plus me contenir, & je dis encore :

« Mais cela ne nous regarde pas! Si madame Madeleine eft assez bête^ & M. Dubourg assez faible pour souffrir chez eux des écornifleurs pareilSj c'eft leur affaire. Moi, je m'en moque. Seulement cette pauvre petite Annette, je la plains... Elle n'eft pas cause si sa mère eft à moitié folle.

— Ah ! elle n'eft pas tant à plaindre que tu crois^ dit-il; ces visites, ces compliments^ ces beaux messieurs qui se courbent devant elle en l'appelant charmante, en lui demandant la grâce de danser avec elle la six ou septième contredanse,, toutcela, Jean-Pierre, ne l'ennuie pas beaucoup. Et quand le beau M. Breslau arrive bien frisé, bien pommadé, bien cravaté, bien sanglé, mademoiselle Annette n'a pas l'air bien malheureux.

— Tu l'as vu !

— Non, mais c'eft le bruit de la ville. » J'aurais voulu casser quelque chose. Jamais je

n'ai fait d'efforts pareils pour me contenir; mais cela ne pouvait pas durer. Je me levai tout à coup en disant :

« C'eft bon... J'étais venu seulement en passant ce soir...

— Mais où vas-tu ?

— Je vais chez M. Perrignon, mon chef d'ate-

lier. Il m'a prêté un livre sur la Révolution ; il faut que je lui rende son livre.

— Ah! tu as lu Phiftoire de la Révolution, Jean-Pierre; &qu'eft-ce que tu penses detoutcela?

— C'eft magnifique.

— Oui, Danton,, Vergniaud, Hoche, Kléber, Marceau!... Allons, nous sommes d'accord. Tant mieux! Mais vide donc ton verre !

— Mercij c'eft assez. »

J'aurais voulu me sauver; mes joues tremblaient, & je crois qu'en ce moment Emmanuel se douta de quelque chose, car il dit :

« Eh bien ! va, demain ou après nous causerons... nous nous reverrons. »

Il m'éclairait avec sa bougie sur l'escalier. Je lui serrai la main en répondant :

« Oui.,, nous nous reverrons. »

Je ne voyais plus clair & je descendis l'escalier en dégringolant. Une fois dehorSj le grand air m'excita pour ainsi dire encore plus. Je courais, je passais sur les trottoirs en écartant les gens comme un fou. Deux ou trois fois il me sembla même avoir entendu, des personnes me crier : « Prenez donc garde ! » mais je n'en suis pas sûr. Tout défilait devant mes yeux comme un rêve : les becs de gaZj les voitures qui roulaient, les boutiqueSj les coins de rue où l'on criait : « Gare! » Mon idée la plus claire était :

« Tu vas partir pour Saverne, tu tomberas sur Breslau, tu l'étrangleras; on t'assommera, mais c'eft égal, tant mieux, ce sera fini ! »

Ensuite, je voyais la figure du père Antoine, celle de M. Nivoi, de la mère Balais, & je pensais :

a Qu'eft-ce qu'ils diront? »

Cela me troublait. Mais j'en voulais terriblement à madame Madeleine, que je considérais comme la principale cause de tout, par sa bêtise & sa vanité. Je l'avais en horreur!

Ce n'eft que bien loin, après avoir passé par la rue Copeau, par le Jardin des Plantes & par le pont en face, que je me trouvai place de la Baftille, près de la colonne, où le marchand de coco faisait résonner ses timbales. Le monde m'entourait. Alors, les genoux tremblants, j'allai m'asseoir sous la tente d'un café, en demandant de la bière, & là, les jambes croisées, je me mis à regarder la foule qui se croisait, criait, montait en omnibus, les voitures par douzaines qui passaient, les cochers en l'air qui s'injuriaient.

J'étais comme au milieu d'un songe. Une diligence qui retournait au pays me réveilla; je me dis en moi-même :

« Ah ! si j'étais là-haut ! . . . après-demain je serais à Saverne, & malheur à Breslau, malheur! »

Je me levai, je payai & je partis sans avoir bu ma bière.

2j\ 6 Histoire d'un homme du peuple

Je traversai à la nuit noire la place de l'Hôtelde-Ville. Plus loin, les grandes ombres des tours Notre-Dame , du pont & des vieilles maisons remplissaient la rivière creuse, qui clapotait & brillait au-dessous. Les terribles hiftoires de la Révolution me revinrent, & je pensai- :

« Combien la vieille rivière a déjà porté de morts! des gueux* & des braves gens... Maintenant, ils dorment!... Mais ceux qui se tuent sont des lâches... ils ont peur de souffrir! »

Quelques minutes après, je tirais le cordon, la porte s'ouvrait, & je grimpais dans ma chambre.

Depuis ce moment, de temps en temps,, l'idée me revenait encore d'aller à Saverne & d'assommer M. Breslau; mais je me répétais chaque fois :

« A quoi cela servirait-il ? A te faire prendre par les gendarmes, & à désoler la mère Balais. Toute la ville te mépriserait; madame Madeleine te regarderait d'un air d'indignation; mademoiselle Annette, en te voyant, détournerait la tête., le père Antoine s'écrierait : « Jamais je n'aurais cru ça de lui! » M. Nivoi, le père Vassereau, le capitaine Florentin, madame Frentzel, enfin, tous les braves' gens du pays seraient forcés de te donner tort. Refte tranquille, Jean- Pierre! »

Naturellement ces idées ne me réjouissaient pas beaucoup; mais quand on n'eft pas le plus fort, on finit tout de même par se faire une raison.

L'hiver approchait : les Savoyards, en grosses vestes rapiécées aux coudes & pantalons de toile, le bonnet de laine crasseux tiré dans la nuque, la

figure & les mains noires, sous la porte des marchands de vin, près de leurs réchauds en tôle, commençaient à vendre des marrons; les joueurs d'orgue arrivaient aussi, le Prado s'ouvrait; des files d'étudiants, leur cahier sous le bras, le dos rond, le col relevé, les rq.ains dans les poches, couraient à leurs écoles; les petites averses froides & les nuages gris annonçaient l'hiver.

Ah ! l'hiver n'arrive pas à Paris avec des sacs de pommes de terre & des fagots! Ceux des villages croient connaître l'hiver, ils disent : « Des pommes de terre à l'eau ! .. . toujours des pommes de terre ! » Mais s'ils étaient forcés de dire : « Pas de pommes de terre ! » ce serait encore autre chose.

Enfin j'avais de l'ouvrage, & le soir en rentrant me coucher, je trouvais ma bonne couverture. Quand on vient de passer dans la nuit pluvieuse, près de cinq ou six mendiants, de femmes à demi nues, leurs petits enfants dans les bras, ou de vieux tout grelottants, assis sous le réverbère qui tremblote, une couverture chaude vous paraît bonne.

On ne pense pas :

« Les autres ont des lits de plume, les autres ont de bons tapis, les autres ont de la musique & des feftins jusqu'à minuit, les autres dansent au Prado & boivent du punch en attendant le carnaval! »

On pense :

a Beaucoup d'autres, qui me valent, n'ont que le pavé pour reposer leur tête & les nuages gris pour s'abriter ! »

On pense aussi :

« Supposons que tu sois marié, par malheur, & que l'ouvrage manque, qu'eft-ce que deviendraient ta femme & tes enfants? Et dans la vieillesse, qu'eft-ce que tu deviendras toi-même ? »

Ces idées apprennent aux ouvriers de Paris à réfléchir; au lieu de vivre sur leur propre cave, comme les paysans, ils s'inquiètent les uns des autres; en s'inquiétant des autres, ils s'inquiètent pour eux-mêmes; & je me rappelle que dans ce temps ils avaient déjà des idées de s'associer. Ces idées sont devenues plus fortes de jour en jour. Moi, malgré tout ce qu'on dit contre, je trouve ces idées juftes. Quels êtres assez barbares pourraient dire à leurs semblables :

« Vous travaillerez toute votre vie, & puis vous mourrez dans la misère. Nous ne voulons pas que vous vous aidiez ! »

Ce serait abominable, & pourtant il se trouve des égoïftes pareils ! Tout ce que je leur souhaite, c'eft que Dieu les prenne en grâce.

Pendant ce temps, le travail continuait & les disputes du caboulot allaient leur train; elles devenaient même tellement fortes, que les journaliifes &les peintres avaient l'air quelquefois de se

prendre aux cheveux. Ils ne parlaient alors que des banquets réformiftes : c'étaient des banquets où les députés de l'opposition faisaient des discourSj en laissant les fenêtres ouvertes pour être entendus de tout le monde.

Montgaillard lisait ces discours, — qui revenaient de Dijon, de Châlons, de Lille, de Mâcon. — tellement beaux, tellement juftes, que j'en avais les larmes aux yeux. Je pensais :

« Voilà des gens qui parlent bien & qui disent ce que tout le monde sait. Maintenant M. Guizot verra clair; il reconnaîtra lui-même ses torts, &, mon Dieu! nous lui pardonnerons, pourvu qu'il promette de ne plus recommencer. A tout péché miséricorde! 5)

Je n'en voulais pas à cet homme, mais d'autres ne pouvaient plus entendre parler de lui sans de- ! venir furieux. Montgaillard tenait pour Ledru- Rollin, Coubé pour Lamartine , d'autres pour Odilon Barrot et pour Duvergier. Moi je trouvais tout très-bien; j'aurais été bien embarrassé de faire une différence entre eux.

En sortant du caboulot, il m'arrivait quelquefois de demander à M. Perrignon lequel lui plaisait le plus, mais il me répondait toujours :

« Les hommes ne font rien à la chose; nous avons le malheur en France de nous attacher aux hommes, qui finissent tous par croire qu'on ne

peut plus se passer d'eux. Combien j'en ai vu de cette espèce depuis trente ans? Eh bien ! tous sont partis, & la nation eft toujours là^ qui ne s'en porte pas plus mal. C'eft pourquoi^ Jean-Pierre, il faut s'attacher aux idées. Odilon Barrot demande l'adjonction des capacités, Ledru-Rollin demande le suffrage universel. Si le peuple était instruit , le suffrage universel serait très-bon; > mais dans ce moment où le quart de la nation ne sait pas lire^ l'adjonction des capacités me paraît meilleure.

« Guizot& Louis-Philippe ne veulent dans leur Chambre que l'esprit de ga-in et d'avarice^ qu'ils appellent l'esprit d'ordre., de conservation] ils repoussent l'esprit d'honneur, de juftice & de liberté^ qui fait pourtant seul les grandes choses : ils repoussent l'adjonction des capacités.

« Odilon Barrot et Duvergier ne demandent que cela pour le moment; je leur donne vraison. Il faut d'abord inftruire le peuple^ & quand il eft inftruitj lui demander son avis.

« L'opinion d'un aveugle sur les couleurs ne signifie rien, & ce serait même se moquer de son infirmité, que de lui demander sa manière de voir sur un tableau; ce serait se moquer de tout le monde, que de déclarer ensuite qu'il juge bien, qu'il voit seul clair & que les autres sont aveugles. Mais les grandes injuftices produisent des contre-

ibi Histoire d'un homme du peuple

coups pareils; en se repoussant, tantôt les uns, tantôt les autres dépassent le but. C'eft dans la juftice qu'il faut refter! »

Il me disait cela simplement, mais les autres camarades voulaient le suffrage universel, & Quentin s'e'criait :

« Les hommes sont égaux, ils doivent tout mettre en commun, à commencer par les idées. Quand le vote de l'un ne vaudra pas plus que celui de l'autre, alors ceux qui n'ont rien ou pas grand'chose voteront qu'il faut tout rapporter à la masse. Ce sera la révolution pacifique, & l'on partagera tout par portions égales. »

Lorsqu'il parlait, je trouvais aussi son idée trèsbelle ; mais un jour qu'il disait ces choses au caboidot, le père Perrignou, qui souriait d'un air trifte, lui répondit :

« Tu raisonnes bien, Quentin, tu fais des progrès! Oui,, c'eft jufte, tous les hommes sont égaux; il n'y a plus de fainéants, de voleurs, d'imbéciles; plus de lâches, plus d'envieux. Et puisque nous sommes tous bons travailleurs, d'abord les salaires doivent être égaux. Ensuite, puisque nous sommes tous honnêtes^ tous courageux, tous intelligents, tous prêts à mourir pour la juftice, il ne doit pas non plus exifter de différences entre nous., soit par la fortune, s'oit par l'eftime du pays, soit de toute autre façon. Il faut donc abandonner tous les biens

Histoire dun homme du peuple

particuliers, et nous ranger au même niveau : il faut établir le communisme! »

Il souriait, mais on voyait bien que cela lui paraissait méprisable.

« Eh bien! oui, dit Quentin, eft-ce que vous trouvez que ce n'eft pas jufte ?

— Je trouve que c'eft commode pour les fainéants, les voleurs & les imbéciles, pour les lâches & les envieux, répondit-il. Voilà tout! Seulement, je crains que cela ne cause de terribles batailles. Eft-ce que tu crois qu'il suffise de déclarer à la majorité que deux & deux font cinq, pour avoir raison? Eft-ce que les choses changent parce que nous sommes des bêtes, & que nous les voyons à rebours, ou parce que nous sommes des gueux, qui voulons les cacher & les pervertir à notre avantage ? Eft-ce que le bon sens ne finit pas toujours par avoir le dessus, la mauvaise foi & la bêtise le dessous? Eft-ce que tu crois qu'il suffise de se voter les biens des autres, pour qu'ils vous les donnent? Eft-ce que tu crois que ces autres, après avoir gagné leurs biens par le travail, le courage & Pobftination contre les fainéants, les voleurs, les imbéciles, les lâches & les envieux, — qui se sont opposés à leur fortune de toutes les manières, — crois-tu qu'ils ne sauront pas les défendre contre ces mêmes fainéants, ces mêmes voleurs, ces mêmes imbéciles^ ces mêmes lâches &

Histoire d'un Jiomme du peuple

ces mêmes envieux? Détrompe-toij Quentin, leur position pour les défendre eft bien meilleure qu'elle n'était pour les gagner. Et la même force qu'ils ont eue, ils l'auront toujours. Dans les premiers temps, ils pourront être surpris] mais ils se remettront & se vengeront. Et si, par impossible, le nombre les accablait, alors la vieille race française serait perdue; la vieille race laborieuse, courageuse & fière, qui fait l'admiration du monde depuis des milliers d'années, n'exifterait plus; & les fainéants, après avoir dévoré dans la paresse les richesses de la nation, en faisant des phrases contre le bon sens, finiraient par se manger les uns les autres. Les Russes, les Prussiens, les Anglais, viendraient les aider, & mettraient tout en commun dans leur poche, les communiftes avec, en les forçant alors de travailler au moyen du knout. C'eft ainsi que la France pourrait voir sa fin, comme d'autres nations aussi grandes, aussi fortes, se sont vues périr misérablement, lorsque la vermine des jouisseurs et des fainéants avait pris le dessus chez eux.

« Une injuftice en amène toujours une autre. M. Guizot repousse l'adjonétion des capacités, chose jufte, utile, que tous les braves gens veulent; alors, d'autres demandent le communisme! S'il coule du sang, c'eft sur la tête de M. Guizot qu'il doit retomber. Il voit où nou"

allons .. mais il tient à son miniftère, & nous dit : «Choisissez entre mon orgueil & l'abîme! soumettez-vous^ ou périssez! »

En parlant ainsi, M. Perrignon était' devenu tout pâle; & tout à coup, sans rien ajouter, il se leva& sorti t.

Quentin dit alors :

« Je voudrais le voir discuter contre Cabet; comme il l'écraserait! Moi, je ne veux rien répondre; c'eft un vieux de 89, qui se figure qu'il n'y a rien au-dessus de la liberté. »

Mais, depuis, j'avais une grande défiance contre ceux qui voulaient se voter les biens des autres. Je me promettais en moi-même, de me tenir toujours avec ceux qui veulent gagner leurs biens par le travail & la bonne conduite. Et je pensais aussi que, si nous avions le suffrage universel un jour, on înfrru'irait le peuple, & qu'alors tout le monde reconnaîtrait que rien n'était meilleur pour la nation. .

A la fin de novembre, on n'aurait plus trouvé de différence entre les deux côtés de notre caboulot. Plus l'ouverture des Chambres approchait, plus les disputes augmentaient. Tout le monde se mêlait de politique, les ouvriers comme les peintres & les journaliftes; chacun soutenait son idée sur la réforme, sur l'adjonction des capacités, sur les banquets, sur le suffrage universel.

Dans le même temps il pleuvait tous les jours. Je ne crois pas qu'il exifte une ville plus humide en hiver que Paris, principalement dans ces petites rues larges de trois ou quatre pas, où les chéneaux manquent. La pluie s'égoutte du matin au soir, & quand elle a fini de s'égoutter, une nouvelle averse arrive. La nuit on entend clapoter ces gouttières durant des heures, les ivrognes passer dans la boue en grognant, & les rondes des municipaux arriver ensuite avec leurs falots, car les réverbères s'éteignent.

Histoire d'un homme du peuple ibj

On ne peut pourtant pas rester toujours jusqu'à minuit dans sa chambre, à regarder l'eau couler sur ses vitres en tabatière, & la lune brouille'e écarter de temps en temps les nuages. J'avais acheté, rue Mazarine, un vieux caban de laine chez un fripier, où les étudiants laissent tout en partant pour les vacances. Il était brun, il avait de longs poils, & je sortais le soir avec cela sur le dos. Je me promenais le long des quais, entre le pont Saint-Michel & le Pont-Neuf, une ou deux heures, pour respirer, regardant la Seine toute jaune déterre glaise, qui montait jusqu'aux arches, & rêvant au pays, à la mère Balais, à M: Breslau, à la politique, aux misères de la vie, à tout.

Quand mes jambes commençaient à se fatiguer, je rentrais me coucher.

Un soir que j'avais fait ainsi mon tour& que je remontais la rue de la Harpe, sur le coup de neuf heures, j'aperçus Emmanuel qui venait jufte en face de moi, quelques livres sous le bras, un petit manteau de toile cirée sur les épaules.

« Hé! c'eft Jean- Pierre ! s'écria-t-il.

— Où vas-tu donc si tard? lui dis-je.

— A la conférence de Harlay. Tiens, arrive, je parle juftement ce soir.

— Mais qu'eft-ce que c'eft?

— Une réunion d'étudiants de troisième année. On discute, on s'habitue à plaider.

258 Histoire d'un homme dit peuple

— Et où ça?

— Au Palais-de-Juftice, septième chambre de police correctionnelle. Quand les tribunaux finissent,, nous commençons. Lorsque les' chats sont partisj les rats tiennent leur chapitre. »

Il riait. Je le suivais, curieux de voir cela. « Mais je n'oserai peut-être pas entrer, Emmanuel?

— Sois donc tranquille. »

Nous arrivions alors à la grille sombre, gardée par un municipal, l'arme au bras. Tout se taisait pendant que nous traversions la cour & que nous montions- le grand escalier; rien ne bougeait. Dans le veftibule, entre les colonnes, une petite lanterne accrochée au mur éclairait l'entrée de l'escalier à droite.

Nous montâmes., & deux minutes après nous arrivâmes dans l'immense salle des Pas-Perdus, sombre, humide et froide. Nos pas résonnaient sur les dalles au loin. Alors aussi quelques voix^ une espèce de bourdonnement, s'entendait. Emmanuel me dit :

« Je crois que la conférence eft commencée. »

Il entra dans une allée. Il fallut encore monter un escalier en zigzag et pousser une porte. A cette porte était un autre municipal assis sur une chaise. Et je vis alors la septième chambre de police correctionnelle; de vieilles peintures à la

voûte, une eftrade au fond, les étudiants, représentant les avocats, assis en bas dans des bancs en demi-cercle, & deux ou trois en robe sur Peftrade, des tables devant eux, représentant les juges. Plusieurs tournèrent la tête, d'autres tendirent la main à Emmanuel, qui me dit en s'asseyant :

« Tiens, mets-toi là. »

On parlait déjà. C'était tout à fait comme un tribunal. Je reconnus aussi dans le nombre Coquille, Sillery, & plusieurs autres que j'avais vus cinq mois avant au reftaurant Ober.

Celui qui plaidait parlait très-bien; c'était un petit bossu qui s'appelait Vauquier. Le président s'appelait Faur-Méras; il avait une belle figure & portait la barbe pleine.

Emmanuel m'expliquait ces choses tout bas à l'oreille. Je me souviendrai toujours que le petit bossu parlait du gouvernement chargé de tout en France : de la paix & de la guerre, du re > couvrement des impôts, de l'entretien des routes, de la vente du sel, du service des poftes ; enfin de tout. Il disait que ce n'était pas de même en Angleterre, que dans ce pays le gouvernement ne se mêlait pas des grandes entreprises,, & que la prospérité de son agriculture, la grandeur de son induftrie, la force de sa marine, l'étendue de son commerce & de ses colonies venaient de là; qu'il laissait à chacun sa liberté, pendant que chez nous

le gouvernement se mêlait des affaires de tout le monde.

Il finit par dire que le gouvernement ne devait pas se mêler de l'inftruction^queles pères & mères devaient être libres, que c'était leur droit naturel, & que les droits naturels passent avant les autres. Ensuite, il s'assit.

Je me rappelle bien tout cela^ parce que c'était du nouveau pour moi.

Le tour d'Emmanuel étant venu, j'eus peur de le voir embarrassé; mais il se leva sans gêne & parla si bien que j'en fus étonné.

Il dit que les pères & mères devaient être libres d'inftruire leurs enfants de la manière qui leur conviendrait, comme ils sont libres de les nourrir selon leurs moyens; mais qu'ils ne sont pas libres de les laisser mourir de fairn, parce que c'eft contraire à la morale, ni de les laisser dans l'ignorance^ parce que c'eft aussi contraire à la morale.

Il dit que chacun eft libre de s'habiller comme il lui plaît, mais que dans un pays civilisé comme le nôtre, on ne doit pas être libre d'aller jiu; que ceux qui réclament des libertés pareilles sont des fous.

Il dit ensuite que l'inftruftion n'eft pas une entreprise de commerce,, mais que c'eft un bienfait de la patrie, un droit pour tous les Français d'en jouir, comme de respirer l'air de la France ; que le

gouvernement ne doit pas se charger de fournir l'air, le soleil, l'inftruction; mais qu'il a le devoir d'empêcher qu'on en prive les enfants, & qu'il doit même ordonner que chacun en jouisse selon le hameau^ le village, la ville où il se trouve; & que s'il fait des routes pour cause d'utilité publique, il ferait aussi bien de bâtir des écoles,

Il dit aussi que l'amour de la patrie eft en proportion du bien que la patrie vous fait, & qu'un Français à vingt ans doit s'écrier en lui-même :

« Quel bonheur pour moi d'être né plutôt en France qu'en Russie,, en Espagne, ou partout ailleurs! mon pays m'a donné de l'inftruétion; il m'a montré mes droits & mes devoirs. Ailleurs, je ne serais qu'une brute; ici, je suis un homme! »

Le devoir de tous les gouvernements eft de faire des citoyens. Celui qui ne répand pas l'inftruclion ne fait pas de citoyens; il eft responsable envers la patrie, envers le genre humain, envers Dieu, du bien qu'il ne fait pas & qu'il pourrait faire.

Voilà ce qu'Emmanuel dit avec beaucoup de force.

D'autres encore parlèrent, & seulement vers minuit nous sortîmes de cette conférence. Il pleuvait très- fort. La nuit était bien noire.

La sentinelle sortit une seconde de sa guérite pour nous voir passer, puis elle rentra.

Nous remontions la rue tout seuls, Emmanuel & moi, la tête baissée sous la pluie^ en allongeant le pas, & je lui disais :

« Oui, tu as bien raison, ceux qui n'ont pas d'inftruction n'ont pas de patrie. Ils sont toujours pour celui qui leur donne du pain, qu'il s'appelle Jacques, Jean ou Nicolas, qu'il soit Anglais, Russe ou Français. Ils se moquent de leur pays, ils ne connaissent qu'un homme. Ceux qui doivent l'inftruction à la patrie, mettent leurs devoirs envers elle au-dessus de tout.

— Je le pense,, » fit-il.

Nous étions alors au coin de la rue des Mathurins-Saint-Jacques. Il me serra la main & nous nous séparâmes.

« Quelle chose magnifique de pouvoir s'inftruire! me disais-je. Dans quelques années Emmanuel sera juge,, avocat, procureur du roi. Toi, malgré ta bonne volonti, tu seras toujours ouvrier menuisier. Mais il" ne faut pas te plaindre, bien d'autres voudraient être à ta place & avoir un bon état. »

Histoire d'un homme du peuple 26'i

Les Chambres s'ouvrirent le 27 décembre 1847. Tout ce qui me revient sur cela, c'eft que Louis- Philippe commença par faire un discours, où les gens des banquets étaient traités d'aveugles & d'ennemis, & qu'ensuite, durant trois semaines, on ne fit que batailler pour savoir ce qu'il fallait lui répondre; que Lamartine, Thiers, Odilon Barrot, Duvergier, Ledru-Rollin & beaucoup d'autres s'en mêlèrent, & que finalement la majorité vota comme toujours que M. Guizot avait raison.

Chacun peut encore lire , dans les anciennes gazettes, ces discours où les uns criaient que tout était bien & les autres que tout était mal.

En même temps les étudiants réclamaient leurs professeurs Mickiewicz, Quinet & Michelet; ils ne voulaient pas des nouveaux, & je me rappelle qu'un matin toute la rue Saint-Jacques, depuis la place Sorbonne jusqu'au pont Notre-Dame, était remplie de troupes. Il pleuvait à verse. Ces

pauvres soldats, leurs larges baudriers en croix, la giberne aux reins & l'arme au pied, étaient trempés comme des malheureux. On n'entendait plus passer les voitures, on n'entendait plus que les crosses de fusils sur les pavés, & le piétinement des hommes dans la boue.

C'était trifte de voir des choses pareilles dans une ville comme Paris. Les étudiants défilaient entre les rangs pour se rendre à leur école. C'eft par ce moyen qu'on croyait leur donner le goût des études & l'amour de leurs nouveaux professeurs ! S'ils ont fini par se révolter, eft-ce que c'eft étonnant? Tout le monde criait contre ces abominations, & donnait raison aux étudiants. Malgré cela, les gens reftaient calmes. Seulement le bruit courait que nous aurions bientôt un banquet au douzième arrondissement.

Nous autres, chez M. Braconneau, nous travaillions comme à l'ordinaire, & ce qui m'étonnait le plus, c'eft que dans notre pauvre petite gargote, rue Serpente, les journaliftes & les peintres se taisaient alors. Seulement, tantôt l'un, tantôt l'autre, se mettait à lire tout haut & lentement les discours de la Chambre. Qn aurait cru qu'ils avaient peur d'ajouter un mot à ces discours, &, pour mon compte^ je trouve qu'ils avaient raison.

Tous sortaient en silence , la figure sombre ; Montgaillard seul clignait de l'œil quelquefois à

Quentin, en faisant tourner une grosse trique autour de son épaule.

Un jour, comme je disais au père Perrignon, en rentrant à l'ouvrage, que tout avait l'air de s'apaiser, il me répondit :

« C'eft toujours ainsi la veille d'un grand coup, Jean-Pierre. A mesure que le mouvement s'approche, chacun fait ses réflexions, chacun se demande : « Jusqu'où faut-il aller? Eft-ce que cela vaut la peine de risquer ma vie , celle de ma femme & de mes enfants? » Un grand nombre alors se retirent, d'autres prennent leur parti, & tout semble tranquille. Si tu connaissais le bord de la mer, je t'expliquerais mieux la chose. J'ai vu cela de ma «prison, au fort Saint-Michel, vers le temps de la pleine lune. Tout a l'air paisible sur le rivage. La mer s'enfle en haut ; elle s'approche comme une seule vague, & d'un coup tout monte avec fracas, de vingt, trente & quarante pieds : c'eft le flot !

« Plus tard tout s'affaisse encore une fois.

« En profitant du flot, on peut s'avancer bien loin dans les terres, & par le reflux on peut reculer d'autant. Voilà l'hiftoire des hommes, la vraie cause des révolutions, des grands progrès et des grandes reculades. Quand le flot pousse, rien ne peut l'arrêter; quand il recule, il faut jeter l'ancre où l'on eft, pour attendre un nouveau flot.

« Ceux qui sont à la tête des gouvernements , s'ils ont un grain de bon sens, s'ils ne sont pas gonflés d'orgueil^ s'ils méritent la confiance que le pays leur accorde, doivent sentir le flot qui vient, ils doivent le laisser passer : — c'efl un progrès naturel comme l'adjonction des capacités. S'ils lui résiftent, s'ils veulent le briser à coups de canon , cela peut devenir le déluge.

ce La bêtise humaine eft cause de ces malheurs. Nous avons eu dans ce temps notre premier flot en 89; la résiftance des Allemands, des Anglais & des ariftocrates de tous les pays en a fait 93. Et le flot, après avoir tout surmonté., s'eft répandu jusqu'au fond de la Russie. Il s'eft retiré en 18 14. Il eft revenu en i83o. Il revient... il reviendra toujours! Il a toujours exifté; mais les hommes^ encore dans l'ignorance, ne l'ont pas- compris; ils ont voulu se mettre contre, ils n'ont pas vu que c'était nécessaire & forcé, comme le retour du soleil & la marche des saisons. Maintenant ce sera plus clair, espérons-le; les égoïftes seuls et les orgueilleux se feront noyer, en allant contre le flot qui monte. »

Quand le vieux Perrignon m'expliquait ces choses,, je voyais qu'il réfléchissait pour lui-même; ses grosses joues se plissaient, il serrait les lèvres & toussait tout bas' en répétant :

« Ca marchera! »

Tous les jours je l'accompagnais,, mais au lieu d'aller directement rue Clovis, comme autrefois, nous prenions d'abord le chemin de l'Odéon par la rue Racine^ & nous passions sous les arcades. Il achetait l'Histoire des Girondins, de Lamartine, & me disait :

« Quand j'aurai tous les cahiers, je les ferai relier & je te les prêterai î Ce que j'en ai déjà lu me plaît; c'eft jufte, c'eft beau^ c'eft grand. Chacun y trouve son compte, les républicains comme les autres. Lamartine, malgré ces professeurs qui se figurent être des génies à force d'orgueil & d'insolence, a plus de clarté & de bon sens qu'eux touSj parce qu'il a plus de coeur. On dit de lui : « C'eft un poëte ! » Oui^ c'eft un poëte^ il voit plutôt la grandeur de l'homme que sa bassesse; mais c'eft le défaut de tous ceux qui voient de haut & de loin, ce n'eft pas le défaut des fourmis. Cet homme comprend la liberté. Si le flot arrive, c'eft lui qui devra tenir le gouvernail & jeter l'ancre au reflux. Dieu veuille que le peuple comprenne ses intérêts ! »

Ces paroles me donnaient confiance; & ce n'eft pas seulement moi, ce n'eft pas M. Perrignon & quelques autres qui se reposaient sur Lamartine, c'étaient presque tous les ouvriers. Un bien petit nombre parlaient de Louis Blanc, de Cabet & de Raspail, que tous reconnaissaient pour de vrais

républicains, mais qui n'avaient pas encore dit tout ce qu'ils voulaient. Un seul livre de Louis Blanc, sur l'égalité des salaires, faisait réfléchir les fainéants qu'on pouvait tout avoir sans rien gagner; les bons travailleurs n'en voulaient pas. C'eft ce qui me revient à la minute.

Oui, le père Perrignon parlait de ce livre comme de la plus dangereuse folie du monde. Il m'a répété souvent :

« Ce livre semble dire aux ouvriers laborieux : « Échinez- vous ! les fainéants auront le plaisir de manger votre gain; ce sera votre réjouissance. »

Enfin, il faut que j'arrive à la révolution. Si je n'ai pas été partout, au moins ce que j'ai vu, j'en suis sûr; voilà le principal.

Depuis trois ou quatre jours on disait : « Nous aurons le banquet! » Ensuite: «Nous ne l'aurons pas, le préfet de police s'y oppose. » Ensuite : « On l'aura tout de même; Odilon Barrot eft à la tête. » Ensuite : « Odilon Barrot renonce ! » etc., etc.

Finalement, le 21 février, vers neuf heures du matin, nous étions à l'ouvrage, lorsqu'un vieux à barbe grise, pâle, le nez long, les sourcils blancs, le chapeau à larges bords penché sur la nuque, une grosse cravate de laine roulée autour du cou, & la figure assez respectable , entra dans notre atelier en demandant :

« Monsieur Braconneau?

— Il n'y eft pas; c'eft moi qui le remplace, répondit le père Perrignon.

— Eh bien ! vous le préviendrez que le banquet aura lieu demain aux Champs-Elysées., dit cet homme , en nous regardant avec ses yeux gris très-vifs. C'eft en tenue de garde national qu'il doit venir, & sans armes.

— Alors , nous autres qui ne sommes pas de la garde nationale , on nous laisse dehors? dit M. Perrignon.

— Au contraire... au contraire... venez tous! Plus il viendra de monde, mieux ca vaudra^ répondit cet homme en souriant & clignant de l'œil. C'eft une proteftation, une proteftation pacifique, bien entendu. Pas d'armes... beaucoup d'uniformes de gardes nationaux... Beaucoup de monde... c'eft ce qu'il faut. »

Et regardant le père Perrignon, il ajouta : « Vous êtes un ancien, vous dexez me comprendre ?

— Oui, & nous sommes d'accord.

— Ah! tant mieux! Vous vous appelez?

— Perrignon.

— Hé! parbleu! moi je suis Delaroche; nous devons nous connaître... nous avons vu les mêmes

pays. »

Ils riaient.

Ce vieux avait mis la main sur l'épaule du père Perrignon.

Ils prirent une bonne prise , & Quentin demanda :

« C'eft pour demain?

— Demain, à dix heures^ en route! pour être là-bas vers onze heures. Mais je suis pressé, j'ai d'autres connaissances à voir, dit ce vieux. N'oubliez pas l'uniforme de M. Braconneau, c'eft indispensable.

— Sovez tranquille, » répondit le père Perrignon en lui serrant la main.

Alors il sortit; & comme chacun se croisait les bras, M. Perrignon tira sa grosse montre du gousset en s'écriant :

« Encore dix minutes avant d'aller prendre un bouillon. »

Et l'on se remit à l'ouvrage, la tête pleine de ces choses.

Au bout de dix minutes, chacun passa sa vefle, on sortit, on acheta son pain & l'on descendit ensemble au cabonlot.

La nouvelle était partout. Madame Graindorge, ses gros bras croiséSj riait comme une bienheureuse :

« Eh bien! votre banquet, vous l'aurez à la fin,, criait-elle; ce n'eft pas malheureux^ voilà bien assez de temps qu'on en parle. »

Les journalises & les peintresj dans leur chambre, parlaient de mettre de l'ordre dans la marche. Coubé disait :

« Lamartine, Thiers, Barrot viendront. »

Montgaillard criait :

« Nous n'avons pas besoin d'eux ! »

Enfin les cris recommençaient au caboulot.

« Et qu'eft-ce que dira M. Braconneau? demanda Valsy.

— C'eft bon, je m'en charge, répondit le père Perrignon. L'ouvrage presse; mais., s'il le faut, nous passerons la nuit. »

Tout le monde s'écria qu'on passerait deux ou trois nuits s'il le fallait. Je n'ai jamais senti.de mouvement pareil en moi-même. C'était la première fois qu'au lieu de travailler, de raboter & de soigner pour mon propre compte, j'allais aussi faire quelque chose pour le pays. J'étais dans la masse, c'eft vrai, je ne devais pas compter pour beaucoup, mais au moins je n'étais pas un zéro. Je voulais le banquet contre la Chambre des satisfaits et je pensais :

«Ah! gueux, vous voulez nous empêcher de nous réunir!- Eft-ce que nous ne sommes pas Français comme vous? Eft-ce que nous n'avons pas autant de droits que vous ? »

L'idée de ces espèces de bandits dont m'avait parlé Materne, qu'on mêlait avec le peuple sous

272 Histoire d'un homme dit peuple

la figure d'honnêtes gens , pour assommer leurs camarades^ me revenait, & je me disais :

« Tant mieux... on les étranglera! »

C'est ainsi que la colère me gagnait. Je voyais à la mine des autres qu'ils se faisaient des raisonnements semblables.

Comme nous rentrions à l'atelier, M. Braconneau arriva. Le père Perrignon lui dit aussitôt :

« Il eft venu quelqu'un ce matin vous inviter au banquet du douzième arrondissement, en recommandant bien de vous prévenir qu'il fallait mettre l'uniforme de garde national.

— Nous n'avons pas d'ordres, & je n'aime pas le désordre, répondit M. Braconneau.

— Eh bien! vous ferez ce que vous voudrez, répondit M. Perrignon, mais nous irons tous!

— Comment? dit le patron en nous regardant étonné.

— Oui, nous irons, parce que c'eft notre devoir, s'écria Quentin; -depuis trop longtemps on humilie le pays avec ces députés à deux cents francs de contribution, qui ne nous regardent pas. Nous en voulons d'autres. Nous voulons que les capacités arrivent.

— C'eft bon, Quentin, dit M. Braconneau, il n'eft pas nécessaire de crier. Nous ne sommes pas en révolution ici, j'espère! Mon Dieu, la

Histoire d'un homme du peuple i-y

réforme, tout le monde la veut. Seulement , Perrignon , réfléchissez que vous avez femme et enfants. Ce n'eft plus comme dans le temps,, quand vous étiez garçon. Le désordre n'amène jamais rien de bon : les ateliers se ferment, les ouvriers meurent de faim &les patrons se ruinent. Je n'aime pas le désordre.

— Ni moi non plus, répondit Perrignon. Mais je veux avant tout la juftice^ & quand l'ordre eft établi pour élever les intrigants & tenir les travailleurs dans la bassesse, pour donner aux uns la fortune, les honneurs, les bonnes places de père en fils. & refuser aux autres tous les droits, tous les biens, & même toute espérance ; quand il faut encore acheter cette espèce d'ordre par la honte du pays... Eh bien ! qu'il s'en aille au. diable, & nous tous avec ! Si la garde nationale avait toujours fait son devoir, monsieur Braconneau; si la bourgeoisie riche avait pensé qu'elle n'eft pas seule au monde,, que les ouvriers, les artisans, les laboureurs ont aussi des droits; que le devoir des premiers arrivés eft d'aider les autres à monter, de leur donner Pinftruction & de les rendre capables, — d'autant plus que c'eft grâce à eux qu'on eft arrivé les premiers; — si elle n'avait pas vécu dans l'égoïsme depuis dix-huit ans, trouvant tout beau, parce qu'on lui adjugeait les revenus du pays, en ne lui demandant que de voter en masse pour les

miniftres; si elle n'avait pas cru que cela pouvait durer... aujourd'hui, tout serait en ordre^ & le gouvernement nous aurait accordé de lui-même ce que nous serons peut-être forcés de prendre.

— Moi, je ne veux pas plus de Guizot que vous, dit le patron. Depuis longtemps cet homme m'ennuie. Son insolence avec les députés de l'opposition me paraît quelque chose de bien bas! Mais voilà!... l'ouvrage presse , les commandes attendent....

— Nous travaillerons le soir, répondit Perrignon. N'eft-ce pas, vous autres? »

Nous répondîmes tous que ouL, que nous passerions deux nuits s'il le fallait. Et comme le patron allait sortir, le père Perrignon lui dit encore :

« Monsieur Braconneau, venez avec votre uniforme. Si Louis-Philippe apprend que beaucoup de gardes nationaux sont mêlés au peuple^ il réfléchira que toute la nation veut la réforme, & nous l'aurons tout de suite : Guizot sautera, tout redeviendra tranquille. Mais si nous sommes seuls, le roi comptera sur la garde nationale, &... vous comprenez ! Notre intérêt eft d'être unis. Si nous sommes désunis^ tout eft perdu.

• — Allons... allons... c'eft bon, nous verrons ça, dit le père Braconneau; peut-être bien que j'irai. Maisj dans tous les cas, vous reviendrez aussitôt le banquet fini?

— C'eft entendu, » dirent Valsy & Quentin.

Alors on se remit à l'ouvrage, & le soir chacun tira de son côté. Je courus chez Emmanuel; il était sorti. Je courus au reftaurant Ober, cloître Saint-Benoît ; il n'y était pas. Tout semblait calme dans le quartier. Les municipaux étaient à leur pofte, rue des Grès. Les gens allaient & venaient comme à l'ordinaire ; les voitures se croisaient:-en passant près des cafés, on entendait le billes rouler & les joueurs compter leurs points. Personne ne parlait de politique.

J'allai voir sur la place du Panthéon; tout était désert, pas une âme ne se promenait devant les grilles. Quelques vieilles, la capuche tombant sur le nez , sortaient de la petite église de Saint- Étienne-du-Mont. Le dôme sombre se découpait sur le ciel éblouissant d'étoiles.

Je rentrai vers onze heures, sans avoir trouvé mon camarade. C'était le 21 février 1848. Louis- Philippe & sa famille ne se doutaient pas qu'ils se sauveraient trois jours après. M. Guizot s'obftinait, Odilon Barrot se retirait, les gens paraissaient paisibles. — Voilà pourtant la vie!

Le lendemain 22, en m'éveillant, je vis qu'il allait faire beau temps. Le ciel était gris comme en hiver; des nuages s'étendaient au-dessus de mes petites vitres, mais ils étaient hauts, et je m'habillai, pensant que nous n'aurions pas de pluie.

Rien ne me pressait, puisqu'on ne devait pas travailler le matin; vers neuf heures seulement je descendis pour aller déjeuner.

J'avais une longue bourse en forme de bas, & comme l'idée des gueux qui tuaient les gens avec des triques plombées me revenait , je mis dans cette bourse un paquet de gros sous, pour me défendre en cas de besoin.

Avec cela je partis. La rue des Mathurins- Saint-Jacques, celles de la Harpe & de l'Écolede-Médecine fourmillaient déjà de monde. Au caboulot, la porte était ouverte, & les tables étaient garnies de gens qui prenaient un verre de vin

en mangeant un morceau sur le pouce; tous des étrangers, comme il arrive les jours de fête, où chacun dîne dans l'endroit où il se trouve.

Enfin, ayant pris ma tranche de bœuf & ma chopine de vin, j'allais me rendre sur la place du Panthéon , où les étudiants & les ouvriers du quartier devaient se réunir, quand un grand bruit de pas, de voix & de cris : « Vive la réforme ! » se fit entendre. Tous les assiftants se levèrent en disant :

. « C'eft la première colonne ! »

Et l'on courut dehors.

Les étudiants, les ouvriers, les bourgeois, enfin tous les braves gens, sur une seule file, par trois, quatre & six, descendaient bras dessus bras dessous la rue de la Harpe. J'aperçus Emmanuel dans les premiers; il avait un large feutre gris ck marchait la tête penchée, tout rêveur, au milieu de ces mille cris de : ce Vive la réforme ! Vive la réforme! » Aussitôt je courus à lui :

« Te voilà ! lui dis-je; je t'ai cherché hier soir jusque vers onze heures. »

Il leva la tête & me serra la main. Son air grave m'étonnait. Les autres autour de nous parlaient, riaient, criaient, chantaient; lui, marchait sans rien dire. A la fin pourtant, au passage du Commerce, rue Dauphine, il me dit :

« Ce qui m'étonne, Jean- Pierre, c'eft que cinq

ou six individus assis dans ce moment quelque part aux Tuileries, ou partout ailleurs, en train de déjeuner, de griffonner, ou de se gratter l'oreille; des gens qui s'appellent des miniftres conservateurs,, des philosophes ou tout ce qu'on voudra, des êtres qui n'ont jamais connu les souffrances du peuple : — l'hiver, où la neige tombe par le toit sur la vieille grand'mère malade, sur la femme enceinte, sur le petit enfant qui vient de naître; le printemps, où l'homme à la charrue souffle des journées entières auprès de ses bœufs; l'été, où il fauche nuit & jour, les reins serrés dans son mouchoir, tout brisé de fatigue! — ce qui m'étonne, c'eft que ces cinq ou six personnages, honorés, flagornés, comblés de tous les biens par le travail delà nation, s'imaginent qu'ils sont tout, que tout eft fait pour eux, qu'ils ont tout dit en ouvrant leur grande bouche, & en criant d'un air solennel : « Nous ne voulons pas! nous n'approuvons pas ! » & qu'ils se figurent que les trente-deux millions d'autres, dont le moindre vaut autant qu'eux , vont se courber sous leur sentence. C'eft ce qui me fait rêver. Je vois ces miniftres ! je les vois qui sont là dans leurs fauteuils, les jambes étendues, qui se caressent le menton & qui se disent : « Oui... le peuple... la multitude... Elle ose bouger... elle ose! » Oh! que cela m'étonne, Jean- Pierre, & que cet orgueil me paraît

dégoûtant! A force d'avoir joué la comédie, ces gens finissent par croire que la comédie c'eft le monde ! »

Voilà ce qu'il me disait au milieu de la foule, d'un air calme comme dans sa chambre, & je trouvais qu'il avait bien raison. Ces miniftres disaient :

k Nous sommes responsables,ça nous regarde! »

Mais le plus responsable c'était Louis-Philippe, puisqu'il risquait tout en écoutant leurs conseils. .Enfin, après avoir traversé le Pont-Neuf & la rue de la Monnaie,, nous remontions la rue Saint- Honoré. On n'a jamais vu de plus magnifique spectacle. De toutes les fenêtres, à droite & à gauche, des femmes se penchaient en agitant leurs mouchoirs blancs. A cette vue les cris de : « Vive la réforme ! » redoublaient; d'un bout de la file à l'autre, cela ne faisait que monter & descendre, & je me réjouissais en moi-même.

Tant d'idées de toute sorte sur la Révolution, sur les droits du peuple,, sur la juftice^ vous traversaient la tête, qu'on avançait sans le savoir. Plusieurs disaient qu'au printemps nous aurions été couverts de fleurs, à cause de notre belle conduite, & je veux le croire; car plus nous avancions,, plus l'enthousiasme redoublait.

Notre colonne, étant arrivée enfin à la hauteur de la place Vendôme, prit à droite & gagna les

boulevards sans rencontrer de troupes. Mais en approchant de la Madeleine „ à travers la foule toujours plus épaisse, nous vîmes tout .à coup des régiments d'infanterie en ligne, l'arme au pied ; ils s'étendaient devant les grilles sur les côtés de l'église, & nous en fîmes le tour, criant d'une seule voix :

« Vive la réforme ! »

Les soldats riaient en nous regardant d'un air de bonne humeur.

Nous fîmes donc le tour de ces régiments, en bon ordre, & plusieurs d'entre nous relièrent sur cette place pour rendre visite à des députés dans un café voisin; mais la grande masse- poursuivit sa route vers la place de la Concorde.

Toutes ces choses, je les ai devant les yeux comme si c'était hier. Alors le bruit courait que nous allions porter une pétition à la Chambre, & la foule s'écarta pour nous laisser passer.

Nous arrivâmes près de la fontaine. Et ce qui m'a toujours fait réfléchir depuis, c'eft qu'en ce moment un homme habillé en général du premier empire, — un vieux, la figure couleur lie-de-vin, tout ridé, les yeux encore vifs & l'air fin comme un renard , son chapeau à cornes penché sur l'oreille, — passa le long de notre colonne, en nous disant tout bas :

« Criez : Vive la ligne! Criez : Vive la ligne! »

Il clignait des yeux,, & tout de suite je pensai :

« Ce vieux a certainement une bonne idée. Nous n'en voulons pas à la ligne, & la ligne ne peut pas non plus nous en vouloir. Tous les soldats de la ligne sont des fils d'ouvriers ou de paysans comme nous. Qu'eft-ce que nous demandons? La réforme! elle eft aussi bonne pour eux que pour nous. Ils n'ont pas d'intérêt à tirer sur ceux- qui leur veulent du bien. »

J'admirais donc les paroles de ce vieux,, & je réfléchissais que c'était aussi bon pour les dragons, pour les hussards^ pour les cuirassiers , pour tous les Français, qui doivent s'aimer, s'entr'aider, & ne pas se massacrer entre eux comme des bêtes .

En songeant à cela^ je vis que nous arrivions au pont de la Concorde^ où personne ne se trouvait encore. Mais au même inftant un pofte de municipaux^ nous voyant approcher, sortit du corps-de- garde à droite,, & vint se ranger en travers de' ce pont. C'était un simple sergent qui le commandait, &, je pense, un Alsacien, car il avait la figure rouge & les cheveux jaune clair. Il ne commandait pas plus de quinze ou vingt hommes.

Nous étions plus de mille,, sans parler de la foule qui nous suivait. Ces hommes^ en se mettant -à deux pas l'un de l'autre, n'auraient pu barrer le pont. Je dois le savoir, puisque j'étais dans les

trente ou quarante premiers. Le sergent ayant dit à ses hommes, qui venaient l'un après l'autre, tout essoufflés, de mettre la baïonnette au bout du fusil, Emmanuel lui cria en alsacien : « Camarade, pas de mauvaise plaisanterie ! » Et comme, malgré sa colère, on passait à droite & à gauche, il replia son porte, & tout le monde passa.

C'eft ce que j'ai vu moi-même ! Personne n'eut besoin de découvrir sa poitrine en criant : « Tirez I » parce que ces municipaux s'en allèrent de bonne volonté, à la file, voyant bien que de vouloir, à quinze, arrêter tous les gens delà place, cela n'aurait pas eu de bon sens. Mais il faut bien inventer des choses extraordinaires; sans cela, ce ne serait pas assez beau.

Enfin, nous passâmes ce pont, & de l'autre côté, les grilles du palais des députés étant ouvertes, en arrivant auprès, toute la colonne se débanda d'un coup, courant dans les grilles, & grimpant le grand escalier comme un troupeau..

Plusieurs criaient :

« Vive la réforme! A bas Guizot! »

J'étais déjà sur la plate-forme, en avant des colonnes, & je me retournais pour retrouver Emmanuel, quand je vis des gardes nationaux refermer les grilles derrière nous. Aussitôt l'idée me vint que nous allions être pris comme des rats.

Histoire d'un homme du peuple 2S3

dans une ratière, & voyant Emmanuel, je redescendis en lui criant :

« Arrive! »

Au même inftant les vitres de la Chambre, entre les colonnes, tombaient avec un grand bruit] ceux d'entre nous qui reftaient en haut, y jetaient des pierres.

En bas, Emmanuel se précipita sur un garde national , pour l'empêcher de fermer la petite grille à gauche; c'était la dernière' ouverte. Un grand nombre d'autres vinrent nous aider, pendant que les gardes nationaux couraient au pofte voisin chercher du renfort.

Plusieurs disent que des députés sortirent , afin de nous apaiser, mais je n'ai rien vu de semblable.

Le tumulte était grand. Un nouveau pofte de gardes nationaux parvint à fermer la dernière porte, en chassant ceux qui se trouvaient encore à l'intérieur. La foule, arrivant alors de la place, grimpait aux grilles, & des enfants essayaient de monter sur les deux grands socles, où l'on voit des ftatues de vieillards en robes & longues barbes, assis d'un air majeftueux.

« Partons, Jean-Pierre, me disait Emmanuel; retirons-nous plus loin,, car ici la débâcle va commencer, ce n'eft pas possible autrement. »

Nous repassâmes aussitôt le pont.

De l'autre côté s'avançaient en pointe les fossés des Tuileries, où s'étendaient de petits jardins bien entretenus; de larges garde-fous en pierre bordaient ces fossés. Nous montâmes dessus, pour voir ce qui se passait derrière nous.

A peine étions-nous là, que toute la foule en masse se mit à courir sur le pont. Nous ne voyions pas pourquoi,, quand, regardant par hasard du côté de PInftitut, nous aperçûmes une file de dragons qui venaient ventre à terre. Mais cet escadron était encore si loin, qu'il n'avait pas l'air d'avancer vite; il ne lui fallut pourtant pas plus de deux minutes pour arriver au pont. Tout le monde criait :

« Vivent les dragons! »

Les dragons passèrent au galop sur le pont, & quelques secondes [encore, on vit leurs casques briller au milieu de la foule, qui s'écartait devant eux, & se refermait aussitôt derrière. La place était alors encombrée de monde. Il ne tombait pas une goutte d'eau, mais l'air était humide.

Longtemps encore nous regardâmes ce mouvement; puis étant descendus de notre rampe, vers une heure, nous allions au hasard, quand du côté de la Madeleine s'éleva le chant de la Marseillaise. Ce chant, que je ne connaissais pas, me parut terrible & grandiose. Emmanuel, tout pâle, me dit :

« C'eft la Marseillaise. »

Nous allongions le pas pour nous approcher de l'église, mais tout était noir de têtes dans la rue en face, & bientôt il nous fut impossible de passer.

En approchant de la fontaine, plus loin que l'obélisque,, je voyais une grande barbe,, le chapeau en l'air à la main, qui chantait; des centaines d'autres se pressaient autour, & je me disais :

« C'eft Perrignon. »

On peut se figurer si je faisais des efforts pour arriver. Emmanuel criait derrière moi : « Mais attends donc! »

Dans le même inftant je posais la main sur l'épaule de Perrignon, tellement heureux de chanter la Marseillaise, qu'il ne sentait rien. Je le secouais., criant :

« Hé ! monsieur Perrignon ! »

Alors il regarda & me dit :

ce C'eft toi, petit ! »

Il serra la main d'Emmanuel, en se remettant à chanter.

Ensuite tout se tut, & l'on apprit que des troupes arrivaient par le pont de la Concorde; puis que des charges commençaient dans les Champs- Elysées. — On criait :

« A bas les municipaux ! »

Mais toutes ces choses étaient tellement con-

28b • Histoire d'un homme du peuple

fuses, les gens par masses tourbillonnaient en si grand nombre,, qu'on ne voyait plus à cent pas de soi. On espérait des nouvelles, on ne se tenait plus de fatigue. Les heures se suivaient, la nuit venait lentement.

Tout à coupj sur les cinq heures, Perrignon nous dit :

« Nous ne saurons rien avant demain. Entrons quelque part. »

Il s'avançait vers la rue de Rivoli,, où la foule innombrable commençait à s'écouler. Nous le suivîmes. Les gens ne criaient plus; on avait froidy l'humidité vous faisait grelotter.

Près du grand bureau des omnibus,, au coin de la place du Carrousel^ à chaque pas nous rencontrions des municipaux à cheval; nous étions entourés de troupeSj toutes les rues étaient gardées.

« Allons au Rosbif , me dit Emmanuel; je tombe de faim & de fatigue. »

J'invitai le père Perrignon, qui me répondit :

« Allons où vous voudrez. »

Je voyais que sa tête était pleine de mille pensées.

Après avoir gagné la rue de Valois^ nous vîmes le reftaurant, où nous entrâmes. Deux municipaux à cheval, Te sabre à la hanche, gardaient aussi cette rue. On aurait pu les prendre à la bride^ en

Histoire d'un homme du peuple 2S7

allongeant le bras; mais ces pensées ne vous venaient pas encore.

Une fois assis, nous mangeâmes sans parler. On était pressés l'un contre l'autre autour des tables. Quelques-uns disaient':

« C'eft fini... le miniftère refte! »' D'autres parlaient d'une femme écrasée dans une charge; d'autres, de troupes qui venaient de Saint-Germain; d'autres, de quarante mille obus & boulets transportés à VincenneSj où commandait Montpensier. Mais tout cela sans grands discours. On écoutait, on ne répondait pas. Les yeux du père Perrignon brillaient; il avait l'air de vouloir parler, puis il se taisait. Emmanuel était comme abattu. Sur toutes les figures,, autour de nous, on ne voyait que l'inquiétude.

Enfin, à sept heures, Emmanuel se leva, paya, & nous sortîmes. Le père Perrignon alors me dit :

« Nous allons prendre le café près d'ici. » Nous tournâmes au coin de la rue, à droite., devant le Palais-Royal. La place du Châteaud'Eau était sombre, parce qu'on avait éteint le gaz. Cela n'empêchait pas le monde d'aller & venir. Le vieux Perrignon avait pris mon bras^ moi je tenais celui d'Emmanuel; plus loin, au tournant de la rue des Bons-Enfants , nous entrâmes dans un café, le café Fuchs. C'était une

espèce de brasserie allemande, la porte de plainpied avec la rue^ le comptoir à droite, la grande salle devant, une autre plus loin, avec un billard, & tout au fond une petite cour.

Dans la première salkj du même côté que le comptoir, montait un escalier en vrille. Et là-haut^ dans une pièce occupant tout le premier, s'eft tenu plus tard le club des Allemands, qui chantaient en chœur des airs mélancoliques, & parlaient de réunir l'Alsace & la Lorraine à l'Allemagne, au moyen du suffrage universel. J'en ris encore chaque fois que j'y pense.

M. Fuchs, un ancien tailleur de la Souabe, carré des épauleSj le front large & haut, les yeux petits^ le nez en forme de prune, — un être boiteux &,ruséj malgré son air bonasse, — tenait cet établissement avec sa femme , une Allemande pâle, & les yeux bleu-faïence.

C'eit dans ce coin de la rue des Bons-Enfants que deux jours après les balles se mirent à pleuvoir du pofte du Château-d'Eau, & que l'on transporta le plus de blessés sur des paillasses.

Mais en ce moment, qui se serait douté que de pareilles choses pouvaient arriver? Depuis la première république, cette rue des Bons-Enfants était paisible, & dans le café Fuchs on n'avait jamais entendu que le bruit des chopes & des canettes.

Enfin, voilà comme les choses changent du jour au lendemain.

Un grand nombre de buveurs se pressaient dans l'établissement. On nous servit le café d'abord, ensuite de la bière. De tous côtés on entendait dire que Guizot avait le dessus, qu'on allait empoigner les émeutiers.

On buvait, on riait. Dehors tout s'apaisait. De temps en temps quelques buveurs entraient encore,, mais il en sortait beaucoup plus. Le cafetier allait . d'une table à l'autre, disant :

« Vous ferez bien, messieurs, de partir, car la rue sera gardée. On commencera les arreftations ce soir. Tous ceux qu'on trouvera dehors, après onze heures, seront pris. Je tiens à vendre ma marchandise, mais je tiens encore plus à mes pratiques. »

Il connaissait le père Perrignon, & s'arrêta près de nous, en lui présentant sa grosse tabatière de carton.

«Allons, une prise... & puis, en route!» disait-il.

Le vieux Perrignon lui demanda :

« Vous nous chassez?

— Non!... mais je vous parle pour votre bien.

— Mêlez-vous de vos affaires! lui dit alors Perrignon.

— Comme vous voudrez, répondit Fuchs; si

2 go Histoire d'un homme du peuple

l'on vous arrête, ça ne me fera ni chaud ni froid. »

Il s'en alla d'un air de mauvaise humeur à la table voisine.

Le café se vidait de plus en plus.

Ce qui me revient le mieux, c'eft qu'Emmanuel ayant dit, comme tout le monde, que le mouvement était arrêté, le père Perrignon, se penchant sur les coudes entre nous, lui répondit tout bas :

« Au contraire, c'eft maintenant que le mouvement commence. Les ouvriers, jusqu'à cette heure, se méfiaient de la garde nationale, mais ils voient que Louis-Philippe & Guizot n'ont pas osé faire battre le rappel; ils voient que tout ira bien; car, lorsque la garde nationale & le peuple marchent ensemble, qu'eft-ce qui peut leur résifter? Eft-ce que toute l'armée n'eft pas tirée de la bourgeoisie & du peuple? Eft-ce que les soldats sacrifieront père& mère, pour soutenir M. Guizot? Le roi, les miniftres & deux ou trois cents députés satisfaits, — dont les trois quarts sont des fonctionnaires, — se trouvent d'un côté, & la nation de l'autre. Si vous pouviez entrer cette nuit dans les maisons du faubourg Saint-Antoine, ou du faubourg Saint-Marceau, vous verriez que tout se prépare. Les femmes font comme toujours : elles résiftent... elles ne tiennent qu'à la couvée!... mais les hommes & les garçons s'apprêtent. Dans plus

d'un endroit on retire de dessous les tuiles le vieux fusil de i83o; & partout où monte un peu de fumée^ je vous réponds qu'on coule des balles. Plus tout paraît tranquille^ plus tout menace. Je ne comprends pas que Louis-Philippe, qu'on dit si fin, ait laissé venir les choses jusque-là. Demain cela commencera; si ce n'eft pas cette nuit. »

Il pouvait être onze heures quand il nous disait cela, & sauf deux ou trois buveurs des environs, tout le monde était parti.

Nous nous levâmes aussi pour retourner chez nous, rêvant à ce que nous venions de voir & d'entendre. Perrignon paya & nous sortîmes. Il faisait tellement noir dehors, qu'on n'a jamais rien vu de pareil; pour gagner le coin de la rue, il fallait tâter les murs : plus un seul bec de gaz, plus un seul réverbère allumé. Et dans cette ville de Paris, où les voitures roulent comme un torrent jour & nuit, on n'entendait rien; on aurait cru que tout était mort.

Dans la rue Saint- Honoré seulement, vers le . Palais-Royal, nous entendions venir cinq ou six chevaux au pas ; & nous étant arrêtés pour écouter, nous entendîmes aussi cliqueter des fourreaux de sabres.

Alors Perrignon nous dit tout bas :

« Chut ! ce sont des rondes qui se promènent pour empêcher les barricades... Des chasseurs ou

des dragons... S'ils nous entendaient, ils viendraient ventre à terre. »

Nous continuâmes à marcher doucement } le long des maisons. Mais presque aussitôt, du côté de la Halle^ d'autres pas de chevaux arrivèrent à notre rencontre, & Perrignon, d'une voix nette, s'écria tout bas :

« Halte! nous sommes pris entre deux piquets. Effacez-vous dans les portes ! »

Ce que nous fîmes.

Deux minutes après, cinq ou six cavaliers passaient près de nous, écoutant & regardant comme à l'affût. Heureusement le temps était très-sombre., car avec une seule étoile au ciel ils nous auraient vus. Mais eux, nous les voyions bien au milieu de la rue, à quinze pas, avec leurs casques, — le petit plumet droit — & l'éclair bleu de leurs sabres. Ils s'arrêtaient pour écouter... Leurs chevaux, en grattant le pavé, faisaient un bruit qu'on pouvait entendre sur les toits. C'étaient des dragons. Ils ne disaient rien, & finirent par continuer leur ronde.

A cent pas plus loin, les deux piquets se réunirent, & tout à coup ils repassèrent comme le vent. Les étincelles sautaient des pavés. Longtemps nous entendîmes ce bruit terrible du galop, qui se prolongeait dans le silence jusque derrière les Halles.

« En route ! nous dit alors le père Perrignon. »

Nous gagnâmes la rue du Louvre, puis le Pont-Neuf & le quartier Latin, sans rien de nouveau.

Le lendemain, au petit jour, le mouvement de la rue recommença comme à l'ordinaire. En descendant, je regardai dehors par la lucarne du cinquième, rien n'était changé; le vieux quartier plein de boue, avec ses cheminées innombrables, ses girouettes, sa Sorbonne, son hôtel de Cluny, es marchands d'habits, ses porteurs" d'eau, ses êtres déguenillés, était toujours là.

Qu'eft-ceque deux mille, quatre mille^ dix mille individus qui se fâchent & veulent des changements, dans une ville pareille? C'eft comme si deux ou trois mendiants se révoltaient à Saverne, & qu'on envoyât la garde pour les prendre. C'eft encore moins, parce que personne ne dit : « Jean- Claude, ou Jean-Nicolas, viennent d'être mis au violon. »

Enfin, c'était le même spectacle que la veille ; il pleuvait, & je descendis en pensant :

« Nous avons cassé les vitres de la Chambre, &

c'eft comme si nous n'avions rien fait. Le vieux Perrignon voit tout en gros ; il se figure que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine ont coulé des balles cette nuit, & qu'ils ont retrouvé les fusils de i83o; mais ces ouvriers se moquent bien de la réforme; ils n'ont pas un caboulot pour entendre crier du matin au soir qu'on ne peut pas vivre sans la réforme. Allons, Jean- Pierre, la révolution eft finie, pourvu que cela ne devienne pas pire. »

Et rêvant à ces choses, je me rappelais que nous avions promis de revenir travailler la veille au soirj je m'attendais à recevoir des reproches, ce que je trouvais juite, puisque nous avions manqué de parole. Mais quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant dans notre cour, de rencontrer M. Braconneau & mademoiselle Claudine, seuls sous le hangar. Le vieux maître dressait des planches contre le mur ; il parut étonné de me voir.

« C'eft vous, Jean-Pierre? me dit-il.

— Oui, monsieur Braconneau. Vous m'excuserez si je ne suis pas venu travailler hier à la nuit ; nous sommes rentrés si tard !

— Oh ! si ce n'était que cela, » dit ce brave homme en souriant d'un air trifte.

Je lui demandai :

« Où sont donc les autres?

— Les autres! Perrignon, Quentin, Valsy,

2q6 Histoire d'un homme du peuple

dit-il, les autres sont à se faire casser les reins quelque part, bien sûr! Enfin, pourvu que la réforme arrive... pourvu qu'elle arrive bientôt!

— Vous repasserez dans trois ou quatre jours, monsieur Jean-Pierre, me dit alors mademoiselle Claudine.

— Oui, s'écria le vieux menuisier, vous avez encore les bonnes habitudes de la province., vous; mais qu'eft-ce que vous pourriez faire tout seul? Revenez dans tous les cas samedi, que je vous solde votre compte. »

En même temps il tirait la porte de l'atelier, la fermait à double tour, & mettait la clef dans sa poche. Nous traversâmes ainsi la cour ensemble; ils montèrent leur escalier, & moi je descendis la rue en me disant :

« Te voilà sur le pavé. »

Ensuite, songeant que* M. Guizot était cause de tout, j'en pris une fureur terrible; j'aurais voulu savoir où trouver les camarades, pour me mettre avec eux.

En passant près d'un autre atelier, plus bas, je vis qu'il était aussi fermé.

« Maintenant, Jean- Pierre, me dis-je, il ne te refte plus qu'à manger, jour par jour, les quatrevingts francs que tu as économisés avec tant de peine, & puis à mourir de faim. »

Je sentais mes joues trembler. Je me représen-

tais le miniftre Guizot sous la figure de Jàry cassant ma table. Autant j'étais prêt à me remettre au travail une demi-heure auparavant, autant alors j'aurais voulu me battre. Cela montre bien que la grande faute retombe sur les êtres obftinés qui poussent les gens dans la misère ; ils devraient être responsables de tout; mais presque toujours ils s'échappent, pendant que les malheureux qu'ils ont excités périssent par millie'rs de toutes les façons. Ah! si ces hommes ont un peu de 'conscience, quels reproches ils doivent se faire! Et s'ils croient en Dieu, quel compte ils doivent s'apprêter à lui rendre!

J'allais devant moi, sans rien voir, dans un trouble qu'on ne peut pas se figurer. Tout à coup, en arrivant au pont Saint-Michel, j'aperçus une grande foule dans la rue de la Barillerie. .

<c La bataille va commencer, » me dis-je.

L/indignation me possédait. J'allongeai le pas, & quelques inftants après j'arrivais sur le pont au Change, couvert de monde. Là, depuis la fontaine du Palmier jusqu'à l'Hôtel-de-Ville, des milliers de casques, de sabres et de baïonnettes fourmillaient par escadrons et par régiments. Le jouigris de l'hiver brillait dessus comme sur du givre; c'était terrible.

Pourquoi tous ces milliers d'hommes étaientils là? Pour soutenir la plus grande des injustices

contre tons les honnêtes gens du pays; pour leur dire avec insolence :

« Vous auriez cent mille fois raison, que nous ne voulons pas vous écouter. Quand on a les sabres, les baïonnettes et la mitraille pour soi, on fait' la pluie et le beau temps, le jufte et l'injurie ; on se moque de toutes les raisons du monde, et si les autres ne sont pas contents, on les envoie aux galères par centaines. »

Voilà ce que ces sabres et ces baïonnettes voulaient dire! — Et les pauvres gens qui regardaient le long du quai de l'Horloge, sans armes, la bouche ouverte et les mains dans les poches, pensaient :

« On trouve pourtant de grands gueux sur la terre ! »

Personne ne bougeait, personne ne criait; chacun avait encore peur d'être assommé par les bâtons plombés, qui sont aussi des raisons, comme les sabres et les baïonnettes.

Mais le plus trifte de tout, c'eft que derrière ces troupes & ces grandes bâtisses grises de la rive droite, derrière ces vieilles maisons qui longent le quai, — avec leurs magasins de ferrailles, de cannes à pêche, de vieux casques & de lances en forme de hache, du temps de Henri IV, — derrière tout cela, dans les petites ruelles sombres, on entendait des coups de fusi\, qui se suivaient un à

un, puis des feux de file, puis des rumeurs, de grands cris étouffés par la hauteur des masures & la profondeur de ces quartiers.

Voilà ce qui vous serrait le cœur !

Des vieilles près de moi se disaient :

« C'efî là-bas qu'ils se battent!... Votre garçon eft aussi parti?

— Oui, madame, de grand matin... »

Alors elles écoutaient, leurs mentons tremblotaient. Ces malheureuses me faisaient une peine que je ne puis pas dire.

Oui, ces pauvres vieilles, avec leurs capuches du temps passé, ces vieux ouvriers tout gris, en petite blouse, sous la pluie, ces centaines de femmes, leur petit dernier à la main, & ces garçons qui regardaient tout pâles le fond de la rue en face, où des troupes de ligne en bon ordre ftationnaient l'arme au pied, — tous ces gens dont les uns pensaient à leurs frères, les autres à leur père, à leur mari, & qui s'effrayaient de ne rien savoir, de ne pas pouvoir courir chercher des nouvelles, ou porter secours à leurs parents qu'on exterminait peut-être, — voilà ce qui me paraissait le plus épouvantable.

On parle toujours des curieux, on dit que les curieux doivent refter dans leurs maisons, & que si l'on tire dessus, c'eft leur faute! Oui, mais ceux qui disent cela, s'ils avaient des enfants ou des

amis au milieu de ces dangers de mort, eft-ce qu'ils refteraient chez eux? Eft-ce qu'ils trouveraient jufte d'être fusillés, lorsque l'épouvante les pousserait dehors?

Toutes ces choses sont de~ véritables abominations. Des égoïftes sans cœur peuvent seuls parler de la sorte ; ils méritent que Dieu les punisse.

Moi je m'en voulais de n'être pas parti de grand matin, & j'en voulais au vieux Perrignon de ne pas m'avoir prévenu. Mais il m'a dit pius tard qu'en ces sortes d'affaires chacun doit suivre sa conscience, & que pour lui, c'était bien assez de risquer sa propre vie, sans entraîner des camarades.

Depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, tout refta dans le même état. Les voitures ne passaient plus, les gens étaient arrêtés sur le pont, les feux de file au quartier Saint-Martin continuaient. De temps en temps, dans la rue Saint-Denis, une bouffée de fumée sortait d'une lucarne. Tous les yeux se levaient, on disait à voix basse : « Un coup de feu! » mais on n'entendait pas de bruit.

J'étais allé manger vers onze heures. Au cabouîot on n'avait vu ni Montgaillard, ni Coubé, ni Perrignon, ni personne de nous, & je repartis tout de suite en pensant :

« ïl faut que je passe... il faut que j'arrive de l'autre côté, coûte que coûte !... »

Mais à cette heure, vous allez voir comment on

Histoire d'un homme du peuple 3oi

traitait les gens qui n'avaient pas les mêmes idées que M. Guizot; vous allez voir le respect des droits du peuple; vous allez voir la plus grande gueuserie qu'on ait jamais vue dans ce monde.

J'arrivais à peine sur le pont au Change, pour la seconde fois, — sans me méfier de rien, — que deux cuirassiers en sentinelle au milieu de la chaussée à droite se retirèrent; & les autres troupes se retirèrent aussi plus loin, du côté de l'Hôtelde-Ville.

Chacun naturellement se disait :

« C'eft pour faire place aux personnes arrêtées, qui veulent descendre dans la rue Saint-Denis. »

En même temps un général s'approchait à gauche sur les quais, au milieu de son état-major. Il venait des Tuileries. Quelques soldats d'infanterie remplaçaient les cuirassiers sur les trottoirs du pont. Tout le monde devenait attentif. Le généralj en face de nous, s'arrêta quelques inftants à regarder.

Je voiis raconte ces choses en détail, pour que chacun puisse reconnaître la juftice de M. Guizot. Ce général n'aurait eu qu'à faire signe aux sentinelles de déblayer le pont, personne n'aurait opposé de résiftance : on n'avait pas d'armes. Mais il s'y prit autrement.

Il se mit donc à regarde!' d'un air calme, & je crois encore le voir. Il avait un petit képi à larges

galons d'or & de petites épaulettes,il avait le teint brun, la figure osseuse, le nez droit, le menton carré; ses yeux noirs voyaient tout. Il parlait, mais nous ne l'entendions pas, à cause de ses officiers d'état-major qui caracolaient autour de lui. Enfin il étendit deux ou trois fois la main, & partit au trot vers l'Hôtel-de-Ville.

Nous le regardions au milieu de ses officiers, sans penser à rien, & j'allais même, profiter du passage pour gagner la rue Saint-Denis, quand tout à coup un grand cri, un cri épouvantable s'éleva jusqu'au ciel.

Je me retourne, & qu'eft-ce que je vois? Un escadron de municipaux qui 'venait ventre à terre, le long du quai de l'Horloge, en écrasant tout ce qu'il rencontrait sur son passage.

Quelle idée ces hommes se faisaient-ils de la nation? Je n'en sais rien. Des Autrichiens, des Espagnols, des Russes, des ennemis, en temps de guerre on les entoure, on les sabre, on les écrase : ils ont des armes pour se défendre! Mais des Français, des gens qui travaillent pour nous, qui payent notre solde, notre pain & notre équipement, qui nous font des pensions, qui nous mettent aux Invalides dans nos vieux jours, qui nous honorent, qui nous appellent leurs défenseurs & leurs soutiens; des gens du même sang que nous ! les surprendre par derrière sans qu'ils se méfient,

& qu'ils aient seulement des bâtons pour se défend^ qu'eft-ce que c'eft? Je le demande aux juges de notre pays,, je le demande aux pères de famille, je le demande à tous les honnêtes gens du monde : « Eft-ce que ce n'eft pas infâme, une conduite pareille? »

Ce général venait d'ordonner notre massacre. Les municipaux ne demandaient pas mieux. Les femmeSj les enfants se sauvaient, en poussant des cris qui devaient s'entendre jusqu'au Jardin des Plantes. Elles couraient si vite, que leurs robes n'étaient pas assez larges pour laisser s'étendre leurs jambes. Deux vieilles appelaient au secours. Mais tout cela ne dura pas une minute^ car la charge arrivait comme le vent. La terre en tremblait.

Moi, je ne voulais pas me sauver; c'était contre ma nature., & je me disais :

« C'eft finij Jean-Pierre! »

Je reftais seul sur le trottoir du pont, avec une des vieilles à quinze pas de moi., le dos contre la rampe, & un enfant de neuf à dix ans, les cheveux ébouriffés, qui courait à droite & à gauche, sans savoir où se mettre. L'autre vieille, boiteuse, ne pouvait pas monter les marches du trottoir.

Au même inftant la charge arrivait : les municipauXj tellement allongés, la pointe en avant, qu'on ne voyait que le haut de leurs casques & la

queue derrière. J'entendis un cri: la pauvre boir teuse roulait sous les chevaux comme une guenille, & les coups de sabre me passaient devant la figure comme des éclairs. Ces sabres, depuis la pointe jusqu'à la garde, & même le pompon de cuir blanc qui ballottait à la poignée, me sont toujours reftés peints dans l'œil. A chaque coup je croyais avoir la tête en bas des épaules.

C'eft tout ce que j'avais à vous dire de cette charge dont tout Paris a parlé. Elle partit du Pont- Neuf, elle passa le pont au Change & tourna du côté de l'Hôtel-de-Ville.

L'enfant qui se trouvait près de moi reçut un coup de sabre à la nuque, & même le municipal s'allongea pour le toucher, car il était loin au tournant du trottoir.

Je m'en allais lentement, plein d'horreur ; & le factionnaire, au bout du pont, tout pâle, me disait en croisant sa baïonnette :

« Sauvez-vous!... sauvez- vous!... »

Seulement alors l'idée de me sauver m'empoigna. Je me mis à sauter les six marches, & à courir en faisant des bonds de quinze pieds. J'entendais tirer derrière moi. Je croyais chaque fois sentir une balle m'entrer dans le dos; & l'épouvante de voir comme on massacrait le monde, m'empêchait en quelque sorte de reprendre haleine.

Histoire d'un homme du peuple 3o5

C'eft ainsi que je traversai la place du Châtelet, à droite, en prenant la petite ruelle de la Lanterne^ qui me conduisit heureusement à la première barricade, en face du quai de Gévres. Elle était en triangle. Les hommes qui la défendaient me criaient : « Dépéche-toi ! » car ils voyaient l'infanterie tourner au coin de la place du Châtelet.

On pense aussi que je me dépéchais!

Quand j'eus grimpé par-dessus le tas de pavés, les camarades recommencèrent à répondre au feu de la rue Planche-Mibray. Mais ces choses veulent être peintes en détail, on n'en voit pas de semblables tous les jours,

3o6 Histoire d'un homme duxpeuple

Dans ce temps, le pâté de maisons entre la tour Saint-Jacques & la place du Châtelet n'était pas encore abattu. C'eft là que se trouvaient les vieilles rues Saint-Jacques-de-la-Boucherie, de la place aux Veaux, de la Lanterne, etc. C'était sale,, gris, vieux, décrépit, étroit. En levant les yeux, on voyait toujours au-dessus des pignons le haut de la tour, avec son lion ailé, son bœuf griffon & son vieux saint Jacques, qui vous regardaient comme au fond d'une citerne.

Les jours ordinaires, lorsque les porteurs d'eau, les marchands d'habits, les chanteurs en plein vent, entourés de monde, les lavandières de la Seine, les gens de la Halle & du marché des Innocents allaient, venaient, criaient dans un rayon de soleil, c'était bien. Mais un jour de pluie, au milieu des pavés soulevés , cela changeait de mine.

La première chose que je fis, ce fut de regarder

par-dessus la barricade, du côté du quai, & chacun peut se figurer mon étonnement, en voyant les troupes en colonne à deux cents pas de nous, les sapeurs en tête,, le grand bonnet à poils carrément planté sur les sourcils, le large tablier de cuir blanc descendant de l'eftomac jusqu'aux genoux, le mousqueton en bandoulière & la hache sur l'épaule, prêts à marcher.

Oui, cette vue m'étonna. J'aurais tout donné pour avoir un fusil; mais ma surprise fut encore autrement grande en regardant les camarades, &, pour dire la vérité, je n'ai jamais revu leurs pareils. Ils étaient une quinzaine; un vieux tout blanc, la poitrine débraillée, le nez en crampon, la bouche creuse; les autres, des hommes faits, & deux garçons de dix à douze ans : tout cela couvert de boue, trempé par la pluie, les souliers éculés; quelques-uns en blouse , d'autres en vefte, & même deux ou trois sans chemise.

Notre barricade n'avait pas plus de trois ou quatre pieds de haut; la pluie qui tombait formait des deux côtés une mare où l'on enfonçait jusqu'aux genoux. Ces gens entraient dans une allée à gauche, pour charger cinq ou six vieilles patraques de fusils à pierre, & deux grands piftolets mangés de rouille, qu'ils venaient décharger ensuite de minute en minute sur les sapeurs, en riant comme des fous. Il leur fallait du temps pour mettre la

3o8 Histoire d'an homme du peuple

poudre, pour déchirer une mèche de la blouse qui servait de bourre, & serrer la balle. Chaque coup retentissait dans ces boyaux comme le tonnerre.

De temps en temps il partait aussi quelques coups de fusil d'autres barricades aux environs, qu'on ne voyait pas; des feux de peloton leur répondaient.

Jamais on ne se figurera rien de plus trifte, de plus sauvage, de plus terrible que cette espèce de massacre dans des recoins détournés, sous la pluie continuelle. Le crépi des vieux murs pleuvait, les volets détraqués se balançaient à leurs gonds, les enseignes étaient criblées. Ces pavés entassés en triangle vous représentaient un véritable coupegorge, quelque chose d'effrayant & de siniftre.

Pourquoi les sapeurs reftaient-ils là comme des cibles ? Je n'en sais rien, car, -au bout d'une bonne demi-heure, ils se retirèrent sans avoir donné, & le feu roulant-recommença sur nous.

J'étais adossé au coin de l'allée. Le vent remplissait tellement la ruelle de fumée, que je ne voyais plus passer les autres que comme des ombres. L'idée me venait à chaque inftant qu'on allait courir sur nous, & que nous étions tous perdus.

Cela dura longtemps. Le pire, c'eft qu'on avait encore la crainte d'être pris par derrière.

Histoire d'un homme du peuple 3oq

Je me rappelle que dans ce moment, au milieu du vacarme épouvantable des balles qui s'aplatissaient sur le pavé & qui raclaient les murs, l'idée me vint de faire un vœu ; cela me paraissait alors notre seule ressource. Mais à force d'avoir entendu rire le père Nivoi des ex-voto de la Bonne- Fontaine & de Saint- Witt, j'étais honteux de prononcer mon vœu, quand quelque chose de mou s'affaissa contre mes jambes : un de ceux qui tiraient venait de recevoir une balle dans la tête, & malgré l'horreur de cette blessure qui faisait un trou gros comme le poing, je me baissais pour ramasser son fusil, lorsqu'on se mit à crier :

a Les voilà ! »

Un des jeunes garçons qui se trouvaient avec nous, criait aussi d'une voix moqueuse, en se sauvant : « Tra! tra! tra! » comme pour sonner la retraite, & j'entendais les souliers des fantassins rouler en masses sur le pavé.

Alors, sans tourner la tête ni perdre une seconde, je me mis à courir de toutes mes forces dans la rue des Arcis. Ça m'ennuyait de me sauver; mais qu'eft-ce que je pouvais faire contre cette masse de gens, avec un fusil sans baïonnette? Il ne fallut pas seulement une minute aux soldats pour sauter dans notre barricade; & tout de suite ils se mirent à nous poursuivre en nous fusillant. Moi, j'avais déjà dépassé la rue des Lombards sans ren-

contrer une seule porte ouverte. J'avais même essayé deux fois d'en pousser une en secouant, mais on avait mis les verroux; & comme j'entendais toujours le sifflement des balles, cela me faisait courir plus loin.

A la rue Aubry-le- Boucher, ne pouvant plus reprendre haleine, je tournais à gauche pour gagner le marché des Innocents, quand je me vis face à face avec un bataillon d'infanterie rangé le long des vieilles baraques, en bon ordre, l'arme au pied.

Ce bataillon n'aurait eu qu'à faire cent pas en avant, pour couper la retraite à toutes les barricades plus haut, & pour les mettre entre deux feux. Cela m'étonne encore quand j'y pense. Qu'eft-ce que ce bataillon faisait là? Ceux auxquels j'en ai parlé m'ont dit que M. le duc de Nemours commandait, & qu'il oubliait de donner des ordres; de sorte qu'un grand nombre de nous lui doivent la vie.

Enfin, à cette vue, je repris de nouvelles forces, & ce n'eft que bien plus haut, tout au bout de la rue Saint-Martin, dans une barricade tournée vers le boulevard, que je m'arrêtai pour la seconde fois. J'en avais passé six ou sept autres, mais toutes abandonnées.

Dans ce quartier, bien des combats s'étaient livrés : à la caserne Saint-Martin, à l'École des Arts

& Métiers, & principalement dans la rue Bourg- PAbbé. Tout était cassé, brisé; des brancards passaient à chaque minute avec des blessés. Les municipaux étaient cause de tout. On criait :

« Vive la garde nationale! Vive la ligne! A bas les municipaux!... »

Il pouvait être alors près de cinq heures; le temps commençait à s'éclaircirj mais la nuit venait. Sur les boulevards des masses de gens descendaient vers la Madeleine, en répétant leurs cris de : « Vive la garde nationale! Vive la ligne! » Les gardes nationaux se mêlaient avec le peuple, un grand nombre avaient même donné leurs fusils. Tout le monde voulait la réforme.

Après avoir regardé ce spe£tacle quelque temps, la pensée me vint de retourner dans notre quartier. Tout paraissait fini. Des officiers d'état-major, en passant, criaient que M. Guizot s'en allait; mais les ouvriers ne voulaient pas les croire; ils descendaient par bandes le long des boulevards en répétant toujours :

« Vive la ligne ! A bas Guizot ! »

Qu'eft-ce qui pourrait peindre une confusion pareille? Les épaulettes & les collets rouges, dans la foule, bras dessus bras dessous avec les blouses!

J'avais aussi fini par sortir de la barricade, & je croyais à chaque inftant reconnaître Perrignon, Quentin, Valsy, dans ces tourbillons; mais, voyant

ensuite que je m'étais trompé, je me les représentais déjà tous au caboulot, en train de se réjouir & de boire à la santé de la réforme.

Au milieu de ces pensées, je repris le chemin de la maison, la bretelle de mon vieux fusil rouillé sur l'épaule. Jamais l'idée ne me serait venue que la bataille continuait encore le long des quais; que M. le duc de Nemours avait oublié de prévenir les municipaux de suspendre leurs charges, & de leur dire qu'ils en avaient assez fait, qu'il n'était plus nécessaire de massacrer les gens! Eh bien, en 'repassant parla place du Châtelet, je les vis encore là, prêts à charger. Leurs chevaux tremblaient sous eux de fatigue & de faim, eux-mêmes grelottaient de froid ; mais la rage d'entendre crier : « Vive la ligne ! A bas les municipaux ! » durait toujours.

Presque toute la troupe de ligne s'était alors retirée vers PHôtel-de-Ville & les Tuileries.

Sur le pont Saint-Michel, un brancard marchait lentement, deux hommes le portaient. Presque tous les autres blessés de la rue Saint-Martin allaient à PHôtel-Dieu. Dans la rue de la Harpe quelques femmes entourèrent le brancard. Moi je tombais de fatigue, & j'entrai dans le caboulot, ou je mangeai seul au bout de la table.

Madame Graindorge paraissait désolée; elle me dit que pas un seul d'entre nous n'était venu dans

la journée, & que M. Armand lui-même avait fini par s'en aller, en criant qu'il ne voulait pas passer pour un lâche !

Pendant qu'elle me racontait cela, je tremblais de froid; mes habits, ma chemise, mes souliers, tout était trempé, & seulement alors je sentis qu'il fallait me changer bien vite : mes dents claquaient. Je sortis dans la nuit noire & je courus à la maison. Le portier, en me reconnaissant sur l'escalier, me cria :

.« Eh! monsieur Jean-Pierre, vous en avez fait de belles! vous êtes signalé dans tout -le quartier. On eft venu demander de vos nouvelles. »

Et comme il était sorti sur le pas de sa loge, en apercevant mon fusil il s'écria :

« Ah! ah!... je pensais bien... On va venir vous agrafer !

— Celui qui viendra le premier, lui dis-je en ouvrant le bassinet, n'aura pas beau jeu ; regardez... l'amorce eft encore sèche. »

Il ne répondit rien, & je montai quatre à quatre.

Je me déshabillais assis sur mon lit, quand tout à coup le tocsin de Notre-Dame se mit à sonner lentement. Mes petites vitres en grelottaient, & moi, d'entendre cela au milieu de la nuit, les cheveux m'en dressaient sur la tête; le livre du vieux Perrignon s'ouvrait en quelque sorte devant mes

yeux; je me rappelais les grandes choses que nos anciens avaient faites^ & je pensais à celles que nous pourrions faire.

Bientôt toutes les autres églises répondirent à Notre-Dame. Le ciel était plein d'un chant magnifique & terrible.

Ces choses se sont passées depuis dix-sept ans; mais ceux qui vivaient en ce temps & qui n'avaient pas un cœur de pierrej se souviendront toujours du tocsin de Notre-Dame^ dans la nuit du 23 au 24 février : — cela parlait aux hommes, de juftice •& de-liberté!...

Le lendemain , lorsque je m'éveillai, il faisait grand jour, un de ces jours humides où l'on pense : « Il pourra bien pleuvoir ! »

En bas, dans la rue, des rumeurs s'élevaient, des paroles confuses s'entendaient, des crosses de fusil résonnaient sur les pavés. Dans la maison^ pas un bruit : le tic-tac du cordonnier au-dessous, le bourdonnement du tourneur, les coups sourds du brocheur, tout se taisait.

Je sautai de mon lit & je m'habillai bien vite. Une fois sur l'escalier, ce fut encore autre chose : la maison était abandonnée , les portes étaient ouvertes, les marches glissantes ; les fenêtres dans la cour battaient les murs; & pas une âme pour me dire ce que cela signifiait. ■

Je déboulai de mes cinq étages, mon fusil sur l'épaule. Mais comment vous peindre la vieille rue des Mathurins-Saint-Jacques & les autres aux environs? Ces barricades bâties comme des

remparts, droites d'un côté, en pente de l'autre, avec un passage étroit contre les maisons; la sentinelle en blouse, l'arme au bras, dessus. Et tous ces gens qui se promènent, qui causent, qui rient à l'intérieur des tranchées : les vieilles sur leur porte, les enfants en route pour tout voir, les hommes avec leurs sabres, leurs fusils, leurs piques/qui montent la garde ? Non, ce n'eflpas à peindre. Les rues, les ruelles, les places, les carrefours de Paris, avec les mille & mille boyaux qui se croisent, ressemblaient à nos pauvres villages, où le fumier, la boue, les tas de fagots, les enfoncements, les hangars sont aussi des barricades. Ce n'était plus Paris, c'était la fraternisation du genre humain. Les ouvriers & les bourgeois s'entendaient; & de temps en temps il fallait répéter : « Ce n'eft pas fini; ca va seulement commencer ! » Car on aurait cru que nous étions déjà maîtres de tout.

Durant cette nuit, quinze cents barricades s'étaient élevées. Il faut avoir vu ces choses pour les croire; &, Dieu merci, les armes ne manquaient pas, on les avait toutes déterrées depuis les premiers temps de la grande République.

Enfin, je sortis de notre petite allée sombre, au milieu de ce bouleversement, comme un rat de son trou, les oreilles droites, regardant en l'air les sentinelles sur le ciel gris, & les gens penchés à

tous les étages dans l'étonnement & l'admiration.

Je m'avançaiSj observant ce spectacle & me demandant :

« Eft-ce possible? Eft-ce que cet homme avec sa casquette5 son sarrau & sa giberne, eft un ouvrier? Eft-ce que tout ce monde eft de Paris? »

J'en avais en quelque sorte perdu la voix, & seulement au bout de quelques minutes, je me dis :

« Jean-Pierre, eft-ce que le caboiriot donne encore à manger & à boire ? »

Alors, regardant du côté de l'hôtel de CluiiVj je vis deux barricades qui montaient l'une sur l'autre; elles n'avaient pas de passage, il fallut grimper sur les pavés; & de là-haut j'en vis encore une troisième à l'entrée de la rue de la Harpe, tournée sur la place Saint-Michel. Mais ce qui me réjouit le plus, c'eft que tous les marchands avaient leurs boutiques ouvertes; qu'on entrait & qu'on sortait, qu'on mangeait & qu'on buvait comme à l'ordinaire. On vivait entre ces tas de pierres & de boue, comme si la bataille avait dû continuer dans les siècles des siècles.

Ayant donc contemplé notre rue, eu me faisant des réflexions sur la force de la juftice & m'écriant en moi-même. : « O grande nation ! O noble peuple de Paris ! » & d'autres choses semblables qui m'attendrissaient & m'élevaient le cœur, je

3i8 Histoire d'un homme du peuple

grimpai de barricade en barricade jusqu'à la rue Serpente, entendant répéter partout que Montpensier arrivait de Vincennes... que Bugeaud voulait tout avaler.

Tout le monde se plaignait de n'avoir pas assez de cartouches ; moi 3 je n'avais que mon coup chargé. Dans la rue de la Harpe, un garde national auquel je demandai où l'on pouvait trouver de la poudre, me répondit :

« A la caserne du Foin; arrivez ! »

Il marchait à la tête d'une dizaine d'hommes, & paraissait réjoui de les mener dans un endroit où l'on pouvait tout avoir.

La caserne était un peu plus haut, dans la ruelle du Foin, derrière les Thermes. C'était un véritable conduit où nous courions à la file dans l'ombre, nos fusils & nos piques sur l'épaule. On entendait déjà les pavés tomber contre la grande porte, à l'autre bout, & des cris terribles :

« Ouvrez!... »

Une demi-compagnie de fusiliers, avec un lieutenant, s'étaient enfermés là. La porte ariait, & comme nous approchions, elle s'ouvrit. La foule se jeta dans la cour, les soldats furent désarmés en un clin d'œil; l'un prenait le fusil, l'autre vidait la giberne. Ces pauvres fusiliers ne disaient rien. Qu'eft-ce qu'ils pouvaient faire?

J*ai malheureusement aussi quinze ou vingt de

Histoire d'un homme du peuple 3iqj

leurs cartouches sur la conscience , que je pris dans la giberne d'un de ces pauvres diables, .en lui disant :

« Vive la ligne ! »

Il me répondait :

« Vous me ferez avoir de la peine ! . . . »

C'était bien sûr le fils d'un paysan comme moi^ qui venait d'arriver au régiment. Depuis, souvent ces paroles simples & triftes me sont revenueSj & je me suis écrié : « Tu n'aurais pas dû faire cekj Jean-Pierre, non! » Mais que voulezvous ? la fureur d'avoir des cartouches était trop grande !

Une autre chose qui me fait plus de plaisir quand j'y pense, c'eft qu'un homme, au milieu de la confusion & des cris^ voulait ôter son sabre à l'officier, & que mon cœur en fut révolté. Cet officier, je le vois : il était petit, pâle; il avait la mouftache grise & semblait calme dans son malheur. Un vieux soldat, déjà dépouillé de son fusil & de sa giberne, étendait les bras comme pour le défendre; lui, disait en le regardant tout attendri :

« Cet homme m'aime ! »

Alors, voyant cela, je criai :

« Ne touchez pas au sabre de l'officier ! »

Il paraît que j'avais une figure terrible, car celui qui tenait déjà la poignée du sabre recula. Dans

le même infrant, j'aperçus Emmanuel; il venait d'enlever un fusil, & me tendait la main en criant :

« Jean- Pierre ! »

D'autres étudiants arrivaient. Nous entourâmes l'officier, qui sortit avec nous. Je lui disais :

« Ne craignez rien, lieutenant. »

Il me répondait d'un air sombre :

« Je ne crains rien non plus... Qu'eft-ce qui peut m'arriver de pire ? »

La caserne était envahie jusqu'en haut, la foule se précipitait dans un large escalier en voûte, à droite, en répétant :

« Des armes ! des armes ! »

On croyait que la caserne du Foin était pleine de munitions; plusieurs même levaient les madriers pour en trouver, mais on avait tout évacué depuis quelques jours.

Au bout de la ruelle,, l'officier nous quitta. Je ri"e l'ai plus revu.

Emmanuel & moi, bras dessus, bras dessous, nous étions si fiers d'être armés, que l'idée du malheur des autres ne nous venait pas. Il voulait m'entraîner au cloître Saint-Benoît, chez Ober, mais je lui déclarai qu'il viendrait cette fois au caboulot, & nous y descendîmes par-dessus les barricades.

Le caboulot était plein de monde, il avait même fallu dresser une table en haut, dans la chambre

de madame Graindorge. On montait, on descendait, on vidait un verre, on sortait; d'autres entraient, cassaient une croûte; quelques-uns s'asseyaient. Les camarades remplissaient la chambre des journaliftes , qui se trouvaient sans doute réunis à la Réforme, ou bien au National, c'en1 ce que je pense.

Tout de suite en entrant, j'avais reconnu la voix de Perrignon,, ce qui me réjouit, comme on peut croire. J'ouvrais à peine le cabinet, que toute la table se mit à crier :

« Le voilà! voilà Clavel!... Qu'eft-ce qu'il eft devenu depuis deux jours? »

On riait. Moi je posai modeftement mon fusil dans un coin, avec celui d'Emmanuel. Perrignon se leva^ riant jusque dans les cheveux :

« Hé! petit, nous l'avons ! criait-il ; nous la tenons cette fois., la réforme; elle ne nous échappera plus ! »

Il nous serrait la main. Quentin^ derrière lui, disait :

« Bah! la réforme, elle vient trop tard... Il nous faut autre chose maintenant. »

Mais personne ne lui répondait. On se serrait pour nous faire place. En même temps madame Graindorge venait nous servir.

C'était un beau jour, on peut le dire, la joie brillait sur toutes les figures.

Tandis que nous mangions, les autres parlaient tous ensemble de ce qu'ils avaient fait. L'un criait qu'il s'était trouvé de grand matin rue Saint-Méry, l'autre à l'attaque de la caserne Saint-Martin, l'autre à la prise du magasin d'armes de Lepage, dans la rue Bourg-l'Abbé, où l'on espérait trouver beaucoup de fusils. Quand on apprit que j'avais combattu dans la barricade de la petite rue de la Lanterne, & qu'ensuite je m'étais sauvé jusqu'à la grande barricade près de la rue du Vert-Bois, ce fut un éclat de rire de bonheur.

« Mon pauvre Jean-Pierre, criait Perrignon, je savais bien que tu ferais ton devoir. L'atelier s'eft distingué. » /

Il riait tellement que les larmes lui en coulaient dans la barbe.

Emmanuel alors nous raconta l'affaire du boulevard des Capucines : la foule, qui se promenait vers neuf heures sans défiance, admirant l'illumination depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Baftille; la descente des colonnes d'ouvriers & de bourgeois par toutes les rues, le drapeau tricolore en tête; puis l'arrivée de la grande colonne du faubourg Saint-Antoine, avec le drapeau rouge, chantant la Marseillaise; le bataillon du 14e de ligne, qui s'était mis en travers pour l'empêcher de passer; l'ordre de croiser la baïonnette; un coup de feu; la décharge horrible des soldats dans cette

foule, à bout portant; les cris des femmes qui s'entendaient comme des coups de sifflet, & l'épouvante des gens qui se marchaient les uns sur les autres,, en se précipitant dans la rue Basse-du- Rempart. Ensuite la promenade des morts au National, à la Réforme, dans toutes les ruelles, avec des torches ; les cris de vengeance & le tocsin !

Je sus pour la première fois d'où venait le mouvement de la nuit, & pourquoi ces centaines de barricades s'étaient élevées en quelque sorte d'ellesmêmes. Les camarades connaissaient tous cette hiftoire. Emmanuel, lui, s'y trouvait mêlé : il était descendu dans la foule jusqu'à la Madeleine : il avait tout vu.

Enfin, ayant fini de manger en quelques inftants, car tout ce que je viens de raconter n'avait pas pris un quart d'heure, le vieux Perrignon s'écria :

« En route ! »

Il avait l'air de nous commander. Tout le monde se leva, chacun prit son fusiL, & nous sortîmes.

« Tu as des cartouches? me demanda Perrignon.

— J'en ai quelques-unes.

— Et vous? fit-il en se tournant du côté d'Emmanuel.

— Moi, je n'en ai pas.

« Donne-lui la moitié des tiennes,, » me dit Perrignon.

Ce que je fis aussitôt.

Nous marchions derrière la troupe, qui gagnait la rue Saint-André-des-Arts.

Perrignon tout pensif, nous dit :

« C'eft maintenant que l'affaire va devenir sérieuse; les barricades ne manquent pas, il s'agit de les défendre. Cette nuit, Bugeaud a remplacé le duc de Nemours; il commande l'armée de Paris & nous regarde tous comme des Arabes. Il occupe le Louvre, la place du Carrousel, les Tuileries & la place de la Concorde avec une quinzaine de mille hommes. Le refte de l'armée eft sur la place de la Baftille, devant l'Hôtel-de-Ville & sur la place du Panthéon. Nous sommes entre les divisions; elles vont essayer de se réunir, en nous, passant sur le ventre.

— Comment savez-vous cela? lui demanda Emmanuel.

— Nous savons bien des choses! dit-il sans répondre. Pendant qu'on nous attaquera par derrière sur la place Saint-Michel } la principale attaque viendra par le quai d'Orsai, le quai Voltaire & le quai de Conti. Voilà pourquoi nous allons de ce côté. Bugeaud croit qu'on va courir à l'attaque de la place Saint-Michel,, il se trompe : chacun refte à sa barricade. Nous n'avons pas

trop de munitions, mais les troupes n'en ont pas beaucoup plus que nous. Les convois de Vincennes sont arrêtés. Les soldats veulent la réforme comme nous; ils aiment autant fraterniser avec le peuple^ que de se battre contre lui. C'eft tout naturel^ nous sommes du même sang. Et la garde nationale non plus n'a pas envie de se faire échiner pour soutenir Guizot, qu'elle voudrait voir au diable. Ainsi, quand on regarde bien,, nous n'avons contre nous que Bugeaud,, avec les municipaux éreintés. La première manche eft gagnée! Hier, nous n'avions pas d'armeSj pas de barricades; aujourd'hui, nous avons tout. L'affaire se présente mieux qu'en i83o. Bugeaud eft plus fin^. plus acharné que le duc de Raguse; mais les soldats français ne sont pas non plus des Suisses ; ils ne voudraient pas nous massacrer, ou se faire massacrer jusqu'au dernier en l'honneur du roi de Prusse. Ainsi, mes enfants, tout va bien. — Nous voici dans notre barricade ! »

A.lors, levant les yeux,, nous vîmes une haute &

solide barricade^ au croisement des rues Dauphine

'& Mazarine avec celle de l'Ancienne -Comédie.

Elle était très-bien faite. Quelques étudiants la

gardaient; ils furent contents de nous voir.

Perrignon, en s'approchant, nous dit :

<c Vous le voyez^ nous pouvons descendre au

Pont-Neuf ou sur le quai Malaquais; nous pou-

vons appuyer à droite ou à gauche,, en cas de besoin; & si nous sommes repoussés, nos forces se réunissent. C'eft ce qu'on peut souhaiter de mieux. Deux autres barricades empêcheront Bugeaud d'arriver par la rue de Seine; elles sont bien commandées. »

En arrivant près de la barricade, il dit aux étudiants que nous" avions les mêmes idées qu'eux,,. & que nous les soutiendrions jusqu'à la mort. Ces braves jeunes gens criaient :

« Vive la réforme ! A bas Bugeaud ! »

Emmanuel reconnut dans le nombre un de ses camarades de l'école, le fils d'un riche marchand de bois., qui s'appelait Compagnon. Ils se serrèrent la main.

Plusieurs étudiants n'avaient pas de fusils^, mais ils devaient prendre les armes de ceux qui tomberaient pendant le combat. En attendant > ils se tenaient dans le tournant delà rue de Seine.

Perrignon mit aussitôt Quentin en sentinelle sur la barricade,, & fit descendre les étudiants qui se tenaient en haut, en leur disant :

« La première décharge peut arriver d'un inftant à l'autre. Il vaut mieux qu'un seul homme soit exposé que plusieurs. »

Il parlait comme un chef, & tout le monde lui obéissait.

Ce qui se passa de huit heures du matin à une heure de l'après-midi me semble encore un rêve] les heures se suivaient lentement,, sans rien annoncer de nouveau. Perrignon disait :

« L'attaque devrait être commencée depuis longtemps; qu'eft-ce que Bugeaud peut faire? Eft-ce qu'il nous entoure d'un autre côté? »

La pluie tombait toujours. Les étudiants entraient de temps en temps dans un café voisin, puis ils venaient voir en demandant ;

« Rien de nouveau ? »

Nous autres nous fumions des pipes , nous prenions patience. A la fin, Finquiétude nous gagnait tellement, que plusieurs descendirent à gauche, sous la voûte de l'Inftitut, pour découvrir ce qui se passait. Ils ne revenaient plus, & par inftants il nous semblait entendre comme un bourdonnement de fusillade au loin, bien loin sur l'autre rive, Mais la pluie qui tom-

bait en clapotant le long des murs, les pas des hommes dans la boue, les paroles au fond de la rue nous empêchaient d'être sûrs de rien.

On sait aujourd'hui que du quartier des Halles, sur la rive droite, le peuple s'était avancé de barricade en barricade jusqu'au Louvre, derrière le Carrousel, & même plus loin dans la rue de Rivoli; & que pour ne pas laisser en arrière un pofte dangereux, il avait attaqué le corps de garde du Château-d'Eau,où se trouvait un détachement du 14e de ligne. La fusillade était terrible, & voilà sans doute ce que nous entendions.

Vers onze heures, cinq ou six étudiants arrivèrent jusqu'à nous', en remontant la rue Jacob, sur la gauche. Ils avaient des affiches & criaient :

« Changement de minift'ère ! Odilon Barrot, chef du cabinet. »

Nos étudiants se réunirent à eux. Ils entrèrent même dans le café chercher de la colle, pour 'poser leur affiche. Mais tout cela nous était bien égal à nous, & Perrignon en fut même indigné.

Les étudiants montaient alors au Luxembourg, avec leurs paquets d'affiches sous le bras, & continuaient de crier :

« Nouveau miniftère! » etc.

Quelques étudiants reftaient avec nous & riaient de bon cœur. Quentin, sans rien dire, enleva rafhche d'un coup de baïonnette.

Environ une heure après, des gardes nationaux arrivèrent à la file, en criant :

« Le roi vient d'abdiquer; c'eft le comte de Paris qui le remplace, avec la régence. »

Ils étaient dans l'enthousiasme.

« C'eft bon, dit Perrignon-, pourvu que le roi parte avec le duc de Nemours,, & que Lamartine soit premier miniftre. En attendant, reftons fixes à notre pofte; puisque tout va si bien, peut-être que nous apprendrons encore quelque chose de meilleur. Ne nous pressons pas; il faut être sûrs de tout avant de bouger. »

Quelques ouvriers de Rouen arrivèrent aussi pour nous soutenir, tous de solides gaillards en blouses neuves & calottes rouges, avec des fusils, & des gibernes bien garnies. Ils s'étaient mis en chemin de fer à la première nouvelle, & nous pûmes alors nous reposer un inftant, prendre un verre de vin & nous asseoir. La pluie nous coulait jusque dans les souliers; nous tremblions & nous grelottions; mais c'eft égal, de voir les affaires prendre une si bonne tournure,, cela nous réjouissait le cœur.

Une des choses les plus agréables, c'eft que vers une heure le 7e régiment de ligne tout entier s'avança dans la rue Dauphine, l'arme au bras. Nous croyions d'abord que c'était l'attaque; tout le monde se tenait prêt à la repousser coura-

33o Histoire d'un homme du peuple

geusement; Perrignon avait fait descendre la sentinelle & criait :

« Attention! »

Mais, à la hauteur de là rue de Lodi, les soldats, deux à deux, se mirent à dénier sur la gaucàhej en lâchant leurs fusils en l'air, ce qui formait à cent pas de nous comme le bourdonnement d'une rivière qui tombe de l'écluse. Les officiers, en même tempSj s'avançaient de notre côté l'un après l'autre, leurs petits manteaux de toile cirée serrés sur les épaulettes, le sabre sous le bras^ comme des bourgeois qui rentrent chez eux. Nous leur tendions la main pour les aider à grimper les pavés^n criant :

« Vive la ligne ! Appuyez-vous^ commandant!

— Ne vous gênez pas, capitaine! — Vive la liberté!

— Vive la France ! — Nous sommes tous frères ! » On aurait voulu les embrasser. On leur disait

même :

« Reftez avec nous ! »

Mais ils répondaient merci! brusquement, & continuaient leur chemin dans le haut de la rue. Alors, voyant cela, nous comprîmes que le peuple était vainqueur, & qu'il ne fallait plus rien craindre. Perrignon aurait bien voulu nous retenir.encore, mais on ne l'écoutait plus^ & tous pêlemêle nous descendîmes par-dessus la barricade jusqu'au Pont-Neuf.

Sur les quais, nous pensions voir des masses de soldatSj mais tous étaient déjà partis, excepté deux ou trois officiers d'état-major, qui filaient ventre à terre le long du Louvre. Nous traversâmes le pont en chantant la Marseillaise comme des bienheureux. Perrignon seul criait toujours :

« Attention!... attention aux fenêtres du Louvre! c'eft delà que les Suisses,, en i83o, ont ouvert le feu... Attention!... »

Mais on avait beau regarder, rien ne paraissait.

Quelques étudiants s'étaient mis aussi avec nous; & c'eft ainsi que nous passâmes d'abord devant le Louvre, ensuite le long des Tuileries, jusqu'à la deuxième voûte, sans rencontrer d'obftacle.

Il paraît que toute l'armée réunie au Carrousel était partie comme le 7e de ligne : un régiment à droite, un autre à gauche.

Ce que je dis, bien des gens auront de la peine à le croire, & c'eft pourtant la simple vérité. On veut toujours que les révolutions soient terribles ! Eh bien ! j'ai vu qu'elles marchent en quelque sorte toutes seules, quand l'heure de la jufiice eft venue.

Une chose qui me revient encore, c'eft que, auprès des Tuileries, un officier d'état-major ayant voulu passer au galop, nous le fîmes descendre de

cheval, pour mettre à sa place une étudiante, qui chantait la Marseillaise comme un ange; & bientôt après nous arrivâmes dans la cour des Tuileries sans embarras, étonnés nous-mêmes^ & pensant à chaque seconde voir les feux de file commencer par toutes les fenêtres du palais.

Les grilles des Tuileries étaient ouvertes. Plusieurs d'entre nous, malgré les cris de Perrignon^, qui leur disait de ménager les cartoucheSj tiraient des coups de fusil en signe de joie. On courait à la débandade & l'on se réunit devant la grande porte.

Nous n'étions pas plus- de vingt-cinq ou trente dans cette cour immense. Nous montâmes d'abord les quelques marches qui mènent à la voûte, ensuite le grand escalier à droite; un escalier superbe, plein de dorures & de moulures. Au milieu pendait une grande lanterne ronde^ formée d'une seule glace; & comme sur cet escalier s'étendaient des tapis,, on ne s'entendait pas marcher, chacun aurait cru être seul; le moindre bruit, quand on touchait son fusil ou qu'on éternisait, avait de l'écho.

C'efi ainsi que nous montâmes, les yeux levés, dans une admiration extraordinaire, &même avec une sorte de crainte, parce que l'idée des coups de fusil vous suivait partout.

En haut, nous entrâmes dans une salle longue & magnifique. Rien que la rangée de ses hautes fenêtres sur la cour du Carrousel, lui donnait un air grandiose; mais tout autour s'étendaient des dorures & des peintures qui vous éblouissaient la vue.

Ce qui m'étonne encore plus aujourd'hui, quand j'y pense, c'eft qu'on n'entendait pas le moindre bruit de là vie. C'eft là que les gens pouvaient bien dormir & se reposer. Ce n'était pas. comme dans la rue des Mathurins- Saint-Jacques.

Je me disais en marchant :

« Comme 'on doit être bien ici, comme on a bon air ! »

Et, regardant au fond de la cour, je vovais que tout était vide : ce pavé bien carrelé, ce large trottoir, cette grille superbe, ce petit arc de triomphe en marbre rose, tout était fait pour charmer les regards.

Bien souvent depuis, me rappelant ce speclacle, j'ai pensé que les princes sont heureux de venir au monde : — Oui, c'eft un fameux état!

Entre les fenêtres, & tout le long des murailles peintes, de trois pas en trois pas sortaient des candélabres dorés, en forme de branches , dont chaque feuille soutenait une bougie qu'on devait allumer le soir.

Alors ce que m'avait dit Emmanuel six mois

avant : — que l'intérieur de ce palais était encore plus riche que le dehors,, — me parut être la vérité.

Je ne sais pas ce que les camarades étaient devenus. Les uns avaient pris à droite, les autres à gauche, comme dans une église ; car toutes ces salles superbes aboutissaient les unes dans les autres, toujours avec la même beauté. Emmanuel & moi nous allions seuls ; il me disait :

ce Tout cela^ c'eft le bien de la nation, Jean- Pierre. Il faut tout respecter... C'efl notre bien!... »

Je lui répondais :

« Ça va sans dire! Nous l'avons gagné^ & si ce n'eft pas nous, ce sont nos pères, les bûcherons, les vignerons, les marchands, les laboureurs , tous ces malheureux qui travaillent & suent du matin au soir pour l'honneur de la France. Nous serions bien bêtes de gâter notre propre bien. Et nous serions des gueux d'avoir l'idée de rien prendre,, puisque c'eft à tous ! »

J'avais des idées pareilles, qui m'élevaient l'esprit & me faisaient voir les choses en grand; mais j'ai bien reconnu par la suite que ce n'étaient pas les pensées de tout le monde^ ni le moyen de s'enrichir. Enfin, j'aime pourtant mieux être comme cela.

Et regardant de la sorte ces richesses, nous arrivâmes au fondj dans une autre salle en travers

de la nôtre. Je ne saurais pas dire si c'était la salle du Trône, ou la chambre à coucher de Louis- Philippe. Elle était plus large que la première & moins longue^ éclairée parles deux bouts, remplie de peintures, & sur la gauche, dans l'épaisseur du mur, se trouvait une niche en forme de chapelle, recouverte de tentures à franges d'or. Dans le fond, entre les tentures, je voyais une sorte de lit ou détrône. Emmanuel & moi nous ne voulûmes pas entrer, pensant que cela ne convenait pas.

Nous étant retournés au bout de quelques instants, nous vîmes devant une table ronde & massive en marbre rose, un homme assis, qui mangeait un morceau de pain & du fromage dans un papier. Nous ne l'avions pas vu d'abord. C'eftpour vous dire combien ces salles étaient grandes, puisqu'un homme ne se voyait pas en entrant, du premier coup d'œil. Emmanuel lui dit :

« Bon appétit! »

L'autre j avec un chapeau à larges bords & une camisole brune, la figure pleine & réjouie, le fusil en bandoulière, lui répondit :

« A votre service!... Tout à l'heure nous irons boire à la cave. »

Il riait & clignait des yeux.

Dans ce moment, on commençait à entendre un grand murmure dehors, un tumulte, des coups de fusil. Nous allâmes regarder aux fenêtres;

c'était la grande masse du peuple qui s'approchait au loin sur la place du Carrousel, avec défiance. Nous pensions :

« Vous pouvez venir .sans crainte; on ne vous généra pas ! »

Et songeant à cela,, nous continuions à marcher lentement, regardant tout avec curiosité. Nous arrivâmes même dans un théâtre,, où la toile du fond représentait un port de mer. Plus loin, nous entrâmes de plain-pied sur le balcon d'une chapelle; la chapelle était au bas, avec des vases d'or, des candélabres & le saint-sacrement. Il y avait des fauteuils, &, sur le devant du balcon, une bordure en velours cramoisi. C'eft là que Louis- Philippe écoutait la messe. Comme nous étions fatiguéSj nous nous assîmes dans des fauteuils,, les coudes sur ces bordures. Emmanuel alluma sa pipe, & nous regardâmes longtemps cette chapelle avec admiration.

A la fin il me dit :"

« Si quelqu'un m'avait annoncé hier, quand cinquante mille hommes défendaient les Tuileries,, que je fumerais aujourd'hui tranquillement ma pipe dans l'endroit où la. famille du roi, la reine, les princes, venaient entendre la messe, jamais je n'aurais pu le croire.

— Ouij lui répondis-je, c'eft étonnant. Qui peut dire : « Ceci m'arrivera!... Cela ne m'arri-

Histoire d'un homme du peuple ZZ~

vera pas ! ... » Tout eft dans la main de Dieu ! Ceux qui sont forts & qui jugent les autres,, sont faibles le lendemain comme des enfants. Ils pleurent & demandent grâce, sans se souvenir qu'ils n'ont pas fait grâce. Voilà pourquoi nous devons toujours suivre notre conscience. Dieu seul nous juge., & Dieu seul eft le maître. »

Ces choses ont été dites là; ce sont des choses vraies.

Nous causions encore,, lorsqu'un fracas épouvantable nous réveilla de ces pensées ; le peuple débordait dans le palais. C'était un roulement sourd,, terrible. Des coups de fusil partaient, les vitres tombaient, des coups de hache écrasaient les meubles , les tableaux , les planchers, les murs.

Tandis que nous écoutions tout pâles, cinq ou six hommes^ le cou nuj les cheveux ébouriffés, la figure sauvage, arrivaient de tous les côtés à la fois, les yeux étincelants comme des bandes de loups la nuit dans un bois. Ils regardaient... ils tournaient dans le balcon... & se mettaient atout casser avec fureur, sans rien dire. Ces malheureux venaient de la bataille ; ils avaient peut-être vu tomber leurs amis, leurs enfants, leurs frères., & se vengeaient.

« Arrive,, Jean-Pierre^ me dit alors Emmanuel, en me prenant par le bras, sortons ! »

Nous traversâmes de nouveau les grandes salles. Quelques hommes, debout sur des chaises, prenaient les bougies dans les candélabres; j'ai su plus tard que c'était pour entrer dans les caves. D'autres précipitaient les tableaux par les fenêtres.

Comme nous redescendions le grand escalier, au milieu de la foule qui montait, une baïonnette s'éleva tout à coup au bout de son fusil, & la magnifique lanterne que j'avais admirée en entrant, tomba comme xu ne bulle de savon qui crève.

En bas, plusieurs étaient déjà couchés à terre, dans les coins, une bouteille à la main, le fusil contre le mur; ils n'avaient plus la force de se lever... Il faut tout dire : les gueux de toute espèce, qu'ils soient du peuple, ou qu'ils soient des seigneurs, font la honte de la nation & du genre humain.

Histoire d'un homme du peuple 33 g

Nous sortîmes de là sans tourner la tête.

Des centaines d'autres bandes, en blouse, en haillons, en uniformes de gardes nationaux, avec des fusils, des drapeaux, des haches, des baïonnettes emmanchées, arrivaient pêle-mêle en courant, par la place du Carrousel, par les quais, par la rue de Rivoli, & de partout.

Quelques élèves de l'Ecole polytechnique, des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, l'épée au côté, le petit chapeau à cornes sur l'oreille, essayaient d'adoucir ces gens des faubourgs, aux guenilles pendantes, qui ne les regardaient seulement pas & continuaient leur chemin en criant d'une voix enrouée :

« A bas les vendus!... A bas les corrompus!.,. Vive la république! »

Aussi loin que pouvaient s'étendre les yeux, on ne voyait que cela; tout venait de notre côté comme un débordement.

« A la Commune,, Jean-Pierre ! » me dit Emmanuel. '

Et tout à coup l'idée de la grande République me frappa l'esprit; je fus bouleversé d'enthousiasme. Nous allongions le pas en traversant les masses, & répétant toujours :

« A la Commune, citoyens! à la Commune! »

Plusieurs s'arrêtaient & finissaient par nous suivre, criant comme nous :

« A la Commune ! »

Mais les grandes fenêtres des Tuileries^ qu'on voyait derrière par- dessus les grilles; les papiers qui s'envolaient, les drapeaux qui flottaient, les cris,, les coups de fusil, tout ce spectacle immense les détachait bientôt de notre troupe; ils se repentaient d'avoir perdu du temps, & se remettaient à suivre le torrent.

En approchant de l'Hôtel-de-Ville, le long des quais, par-dessus les barricades éboulées^ nous n'étions plus qu'une dizaine. En ce moment, à la hauteur du pont Notre-Dame , quelqu'un s'écria :

« Les municipaux! »

Alors nous étant retournés., nous vîmes venir derrière nous plusieurs escadrons de municipaux à cheval. Tout mon sang ne fit qu'un tour. Ah! nous n'étions plus désarmés maintenant, on ne pouvait plus nous écraser comme de la

paille! Mais ils s'avançaient au pas, le sabre au fourreau. Les barricades renversées sur leur route, & d'autres encore reftées debout sur le quai de Gévres, les empêchaient de nous charger. Ils battaient en retraite de Paris.

L'idée de la vengeance me passa par la tête comme un éclair, & je couchai en joue leur général, à cent pas. Lorsqu'il me vit, — car ses yeux tournaient de tous les côtés : en haut, en bas^ en avant, en arrière, — il prit tout de suite une bonne figure, en me saluant avec son grand chapeau bordé de blanc.

Mes bras en tombèrent, & je m'écriai en moimême : ce Tu ne peux pourtant pas tuer un homme qui te salue, Jean- Pierre; non, c'eft impossible ! » Mais d'autres en grand nombre venaient alors du pont & des rues voisines; ils se jetèrent en avant & se mirent à crier :

ce Faisons-les prisonniers! »

Cela .me parut meilleur, & tout de suite je pris un de ces municipaux par la bride en lui disant :

« Descendez?»

Il ne répondit pas. Plusieurs ayant suivi mon exemple, ces escadrons bleus, le casque luisant, le sabre pendant sur la cuisse & l'air sombre, étaient arrêtés dans les pavés, dans la boue, un homme à la bride de chaque file, la baïonnette ou la pique sous le nez du municipal.

Et comme, malgré cela, pas un ne voulait obéir, des enfants venaient encore des barricades se pendre à leurs grandes bottes.

Enfin, tous ces gens semblaient prisonniers. Je me réjouissais d'avance de mener un cheval dans la rue des Mathurins-Saint-Jacques; lorsque tout à coup le général, qui se trouvait au milieu de la colonne, se mit à crier :

ce En avant ! »

Le maréchal des logis, que je tenais par la bride, me donna sur la figure un coup de poing tellement fort, que je fus renversé contre la barricade, la bouche pleine de sang. En même temps, les escadrons partaient ventre à terre. Tous les municipaux avaient fait la même chose à ceux qui tenaient leur cheval par la bride.

C'était un feu roulant des deux côtés de la rue & du pont sur ces pauvres diables. Leurs grosses bottes tournaient en l'air, leurs casques s'aplatissaient sur les pavés, leurs chevaux s'affaissaient en les culbutant à dix pas; le feu roulait toujours, & l'on voyait au loin, à travers la fumée, les dos ronds des cavaliers penchés en avant, les queues flottantes & les grosses croupes des chevaux, lancés à fond de train au-dessus de ces murs de pavés, où l'on n'aurait jamais cru qu'un cheval pouvait passer.

Quel carnage, mon Dieu!

Le pire, c'eft que, une fois la fumée dissipée^ nous vîmes deux ou trois d'entre nous souffler la mort, &, sur le pont, d'autres malheureux, par taSj. la face contre terre,, avec dès balles dans le ventre. Tous les coups qui n'avaient pas porté sur les municipaux étaient entrés dans la foule, à droite & à gauche.

Voilà le spectacle des guerres civiles !

Un enfant s'en allait tranquillement par-dessus les morts , avec un casque enfoncé jusqu'aux épaules; des femmes se penchaient aux fenêtres; des vieilles sortaient,, les mains au cieL, criant : « Quel malheur! »

Dieu veuille que ces exemples profitent à ceux qui viendront après nous, & que nous n'ayons pas souffert inutilement.

Nous repartîmes de cet endroit; encore pleins d'indignation } & nous arrivâmes à la grande porte de PHôtel-de-Ville , où des gardes nationaux firent mine de nous arrêter; mais, comme nous armions nos fusils, ils s'écartèrent & nous montâmes.

C'eft surle grand escalier de l'Hôtel-de-Ville, où tant d'actions terribles & grandioses se sont accomplies durant la Révolution, où tant de paroles généreuses ont été prononcées pour la défense de la jufticej c'eft là que nous reprîmes un peu de calme, en pensant à ce que de pauvres petits êtres

tels que nous, étaient auprès de ces hommes de la Commune, auxquels nous devons presque tous nos droits. Oui, tous ces vieux souvenirs bourdonnaient sous les hautes voûtes avec les pas des hommes du peuple, qui montaient fièrement & semblaient dire :

« Nous sommes ici chez nous ! Quand la France parle d'ici à l'Europe, tous les rois tremblent!... »

Un souffle de force & de grandeur me passait sur la figure.

Et sur cette grande terrasse intérieure, éclairée par la voûte , — où des cadavres de municipaux, blancs comme la cire, dormaient pour toujours, — dans cette salle où les. premiers révolutionnaires ont fini par se tuer de désespoir, lorsque le peuple les avait abandonnés, c'eft là que les idées en foule nous vinrent devant les morts.

Nous avions fait halte, & nous entendions parler au fond d'une allée à gauche. Au bout de quelques inftants, nous prîmes ce chemin. J'étais devant, mon fusil sur l'épaule. Un vieux général, très-petit & la tête blanche, sa large croix sur la poitrine, nous rencontra dans l'allée, & m'arrêta par le bras en me demandant :

« Où allez- vous?

— Nous allons voir ce que disent les autres, lui répondis-je étonné.

— On délibère, fit-il.

— Eh bien 1 nous voulons aussi délibérer, » dit Emmanuel.

Alors, voyant qu'il ne gagnait rien sur nous,, il dit encore, en me retenant toujours :

<c Je suis un soldat de 92 ! » »

Et je lui répondis :

« Raison de plus... nous avons les mêmes idées... Voilà pourquoi nous voulons délibérer. »

Il ne dit plus rien & s'en alla.

Nous entrâmes dans la salle où l'on parlait. Elle n'était pas très-grande. Au milieu se trouvait une table en fer à cheval ; de l'autre côti, le dos tourné à la rangée de fenêtres vers la place, étaient assis trois hommes en habit noir. Ils écrivaient. Une trentaine d'autres remplissaient la salle. Tout le monde parlait & criait; deux., debout sur des meubles, faisaient des discours.

Nous allâmes nous placer dans l'intérieur du fer à cheval^ jufte en face des trois hommes en habit noir. Celui du milieu s'appelait Garnier-Pagès, comme je l'ai su plus tard. Il avait de longs cheveux, le front haut, le nez un peu camard, le menton allongé. Il était pâle. Quand nous entrâmes,' nos fusils en bandoulière, il nous regarda tout surpris.

Les paroles de la foule montaient & descendaient avec les cris de ceux qui s'égosillaient sur

les meubles. On ne pouvait rien comprendre; je ne sais pas ce qu'ils disaient. L'un, celui de droite, était grand,, très-maigre, il avait le nez long & les cheveux gris pendant derrière. Il criait le plus fort.

Chaque fois qu'il criait, ses joues s'enflaient; il parlait du fond de la poitrine, en allongeant ses grands bras comme un télégraphe.

Cela dura bien dix minutes. On répétait autour de nous :

« Garnier- Pages vient d'être nommé maire de Paris. »

Nous avions mis la crosse à terre, & nous attendions avec patience ce qui pourrait arriver. Un de ceux qui se trouvaient avec nous depuis les Tuileries n'avait pas de chemise, mais une vieille blouse ouverte sur la poitrine. C'eft lui que Garnier-Pagès regardait le plus souvent, & puis moi ensuite,, à cause du sang qui me coulait de la bouche. Je le voyais^ cela l'étonnait, mais il ne disait rien. Seulement, au bout de quelques minutes,, l'écrivain à sa gauche l'ayant averti de quelque chose, il leva la main, & tous les assiftants se mirent à crier :

<c Chut!... chut!... Écoutez!... »

Ceux qui faisaient des discours descendirent de leurs meubles; toute la salle se tut.

Garnier- Pages se mit à lire ce que l'autre avait

Histoire d'un homme du peuple ?4j

écrit. Je me rappelle très-bien que cela commençait ainsi : « Le roi Louis- Philippe vient d'abdiquer... » Mais il avait à peine lu ces mots, que de tous les côtés des cris partaient :

« Non!... non!... Il n'a pas abdiqué... On l'a chassé! »

Ce qui rendit Garnier-Pagès encore plus pâle. Il faisait signe de se taire, mais il fallut du temps.

Comme le silence commençait, Emmanuel tout à coup lui dit face à face :

« Il nous faut des garanties. »

Cela le surprit beaucoup. Toute la salle écoutait. Il répondit :

« Quelles garanties? »

Emmanuel dit :

« Proclamez la république! »

Garnier-Pagès répondit :

ce Quelle république? Voulez-vous une conftituante, une législative?... »

Je vis bien alors qu'il était très-fin,, car les gens n'avaient pas encore eu le temps de réfléchir à ce qu'ils voulaient. Emmanuel fut embarrassé; mais un autre derrière; cria :

ce N'importe! nous verrons plus tard... Proclamez toujours la république... Le refte ne nous embarrassera pas! »

Et tout le monde se mit à crier :

« Oui... oui... la république ! »

Ces choses sont tellement dans mon esprit, que je crois encore les voir & les entendre; j'y suis : C'eft mot à mot la vérité. Seulement plusieurs parlaient à la fois., criant des paroles qu'on ne pouvait pas comprendre., & Garnier-Pagès faisait semblant de les écouter. Mais je voyais bien qu'il réfléchissait en lui-même comment il pourrait se tirer de là, car à la fin il leva la main, &, les gens s'étanttus, il dit d'un air chagrin :

« Messieurs, vous voyez qu'on ne peut rien faire de sérieux dans ce tumulte. Messieurs les secrétaires & moi nous allons passer dans la pièce voisine, & quand notre proclamation sera terminée, nous viendrons vous en donner lecture. »

En même temps, sans attendre la réponse, il se leva & les deux autres aussi. Cela causa du tumulte. Au bout de la table, de leur côté, se trouvait une porte; comme ils allaient à cette porte^ leurs papiers sous le bras , celui qui n'avait pas de chemise me dit, en se penchant à mon oreille :

« Il trahit!... Eft-ce que je dois le fusiller? »

Mais, malgré ma mauvaise humeur, l'idée de fusiller un homme pareil me parut abominable, & je répondis :

ce Non, c'eft Garnier-Pagès! »

Tout le monde avait entendu parler de Garnier-

Pages. — Pendant que nous parlions, ils passèrent dans l'autre chambre.

Une ibis hors de notre salle, & la porte refermée derrière eux, ces gens devaient se réjouir de leur bon tour. Nous autres, nous étions là comme des imbéciles.

Tout le monde criait sans écouter ses voisins, de sorte que l'ennui nous gagnait avec la colère. Emmanuel me dit :

« Sortons ! Qu'eft-ce que nous faisons avec ces braillards? »

Nous sortîmes, furieux d'avoir perdu notre temps. Mais, comme nous arrivions sur la plateforme intérieure, d'où descend le grand escalier, voilà que bien d'autres cris, bien d'autres rumeurs arrivent de la place. Ceux qui venaient des Tuileries, après avoir ravagé les glaces, les tables, les livres, les vases, les tableaux de fond en comble, arrivaient à l'Hôtel-de-Ville; sans parler d'une foule d'autres qui sortaient des quartiers voisins & même des faubourgs. Ils criaient : « Vive la République ! » & tiraient des coups de fusil.

Nous descendîmes bien vite, pour ne pas refier engouffrés jusqu'au soir dans la bâtisse.

35o Histoire d'un homme du peuple

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