‹ Histoire d'un homme du peupleChapitre 2 sur 6 · XX IX · texte numérisé non relu

XX IX

Nous avions raison , car à peine étions-nous en bas., hors de la grille, que foute cette masse de peuple débordait du quai Pelletier, des rues de la Vannerie, de la Tannerie & du pont d'Arcole, avec des habits galonnés, des franges du trône, des chapeaux de femme, & mille autres guenilles au bout des baïonnettes; sans parler des drapeaux rouges & des drapeaux tricolores dégoûtants de pluie & de boue. Tout cela s'avançait, chantait, lâchait des coups de fusil, & malheureusement aussi trébuchait, car on avait vidé les caves de Louis-Philippe, on avait bu tout ce qu'on pouvait boire, & les bouteilles à moitié vides, on les avait jetées aux murs.

Enfin, je suis bien forcé de le dire, c'était honteux pour un grand nombre. Ceux qui boivent un jour pareil,, jusqu'à ne plus pouvoir se tenir sur leurs jambes, sont des êtres indignes de soutenir la iuftice.

Mais que faire? Ce monde innombrable tourbillonnait sur la place, comme un essaim qui cherche un arbre. Nous eûmes encore le temps de gagner le quai aux Fleurs, par le pont Notre- Dame, & là nous fîmes halte pour regarder. Tout était noir de têtes, tout grouillait, tout montait dans la maison commune; et les cris, ces grands cris de la multitude qui s'élèvent comme le chant de la mer, — ces cris qui ne finissent jamais, — à chaque inftant semblaient grandir & s'étendre plus loin :

Emmanuel me dit :

« Maintenant Dieu veuille, Jean-Pierre, que les troupes soient bien dispersées! Dieu veuille que Bugeaud ne les ait pas réunies sous sa main quelque part, car, avec cette quantité d'ivrognes, qui brûle notre poudre pour faire du bruit, nous serions bien malades. »

Je pensais comme lui : — la bêtise du peuple me faisait frémir.

Et pourtant, c'était encore la moindre des choses. La bataille, c'eft la bataille, on s'extermine, on se défend, on n'a peur de rien ; ceux qui réchappent, réchappent, ceux qui meurent ont leur pain cuit; mais après la bataille, qu'eft-ce qui va venir? Qu'eft-ce que le pays dira demain ? Qu'eft-ce que les royaliftes, les communifles , les socialiftes feront? Qu'eft-ce qui sera maître? Eft-ce que nous

sommes en 92, eft-ce que nous sommes en i83o? Eft-ce que les Prussiens, les Anglais, les Russes viendront? Quoi...? Quoi?

Quand tout va bien, quand on travaille, quand les soldats montent leur garde, & que les juges rendent la juftice; quand les femmes vont à l'église & les enfants à l'école, alors on ne pense à rien, on se figure que tout eft en ordre, & que cela continuera dans les siècles; mais quand tout culbute, quand tout eft à terre d'un coup, combien d'idées auxquelles on n'avait jamais songé vous arrivent !

Emmanuel & moi nous passions devant le Palais-de-Juftice, &, plus loin, sur le pont Saint- Michel, à travers mille espèces de gens qui couraient vers la place de Grève. Nous n'avions pas besoin de nous dire nos idées, elles nous venaient toutes seules; & ce que nous avait demandé Garnier-Pagès : — « Quelle espèce de république voulez-vous ? y> me paraissait alors plein de bon sens. Je me rappelais le livre de Perrignon, & je m'écriais en moi-même :

« Eft-ce que nous voulons une conftituante ? eft-ce que nous voulons un directoire? eft-ce que nous voulons des consuls? ou bien eft-ce que nou« voulons autre chose de nouveau? Si nousvoulons quelque chose de nouveau, il faut pourtant savoir quoi. Jean-Pierre, qu'eft-ce que tu veux? »

J'étais embarrassé de me répondre ', je pensais :

Histoire 3'nn homme du peuple

« Si Perrignon était là, bien sûr qu'il t'ouvrirait les idées. »

J'avais aussi des inquiétudes pour ce bon vieux Perrignon, que j'aimais comme moi-même. Nous avions été séparés malgré nous. Qu'eft-ce qu'il était devenu ?

Emmanuel, la tête penchéej ne disait rien. La nuit descendait. Les gens qui couraient, criaient tous : « Vive la république ! » Pas une âme ne savait encore que nous avions un gouvernement provisoire.

Dans la rue Serpente, nous vîmes que le caboulot était fermé.

« Arrive! » me dit Emmanuel.

Et nous remontâmes par la rue des Mathurins jusqu'au cloître Saint-Benoît. Il faisait déjà nuit noire; pas un réverbère, pas une lanterne ne nous montrait le chemin. Par bonheur, la porte du reftaurant d'Ober était ouverte. Nous entrâmes. Deux quinquets brillaient dans la salle à gauche, & quelques étudiants mangeaient sans rien dire. M. Ober était sorti. Nous posâmes nos fusils dans un coin, près des fenêtres, & l'on vint nous servir.

Dehors^ au loin, bien loin., les rumeurs, les cris, les coups de fusil s'élevaient de temps en temps, puis se taisaient. Le tocsin sonnait toujours ; mais pendant que nous mangions, tout à coup le gros

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bourdon de Notre-Dame se tut, ce qui produisit une sorte de silence. On entendait mieux les rumeurs du quartier, le passage des gens dans le cloître.

Emmanuel, à la fin de notre repas, me demanda :

« Qu'eft-ce que nous allons faire cette nuit?

— Je ne sais pas, lui répondis-je... puisque tout eft fini...

— Moi, dit-il, je vais changer d'habits; mes bottes, à force d'être mouillées, me serrent les pieds.

— Eh bien, allons changer, lui dis-je, &, dans une demi-heure, vingt minutes, réunissons-nous quelque part.

— Oui, tu viendras à la brasserie de Strasbourg, rue de la Harpe. »

Nous sortîmes. Dans ce moment une foule de gens rentraient déjà dans le quartier; on criait : « Vive la république ! — Vive le gouvernement provisoire ! » Des étudiants traversaient le cloître ; ils parlaient de Lamartine , de Ledru-Rollin, d'Arago. Nous écoutions. Sous la porte Saint- Jacques, au moment de nous séparer, Emmanuel me dit :

« Il paraît que nous avons un gouvernement provisoire; tant mieux, c'eft meilleur que rien. »

Il remonta la rue Saint-Jacques. Je la descendis

par-dessus les pavés, jusqu'au coin de la rue des Mathurîns, où j'allais tourner, quand je vis arriver en face de moi un piquet de trois hommes, conduit par un caporal en chapeau rond & longue capote, qui portait une petite lanterne carrée,, & me dit en la levant :

« C'eft toi, Jean- Pierre! Je suis content de te retrouver, petit. »

Celui qui me disait cela, c'était Perrignon. Il venait d'établir un pofte dans la rue Saint-Jacques,, au coin de la ruelle du Foin, pour tous les hommes de bonne volonté ; il conduisait sa première ronde.

On se figure comme je l'embrassai. Je lui promis aussitôt de venir veiller à son porte,, après avoir été prévenir Emmanuel.

Nous étions à l'entrée de la rue des Mathurins : je n'eus qu'une centaine de pas à faire pour gagner la maison & monter à ma chambre^ où je changeai d'habits. Ensuite j'allai prendre Emmanuel à la brasserie de Strasbourg.

Il pouvait être six heures. Pas un bec de gaz ne brillait dehors. Quelques étoiles troubles se montraient à peine; une petite pluie froide tremblotait dans l'air, & de tous les côtés on entendait déjà crier :

« Qui vive!... qui vive!... »

Dans cette nuit noire, cela produisait un grand

effet. L'idée me vint que les Parisiens ont tout de même du bon sens, puisque, dans la crainte de Bugeaud, ils se gardaient tout de suite comme la troupe, pendant que les ivrognes dormaient dans leur coin.

Emmanuel fut bien content d'apprendre ces choses, & nous sortîmes de la brasserie à tâtjbns.

Dans plus d'un endroit on voyait au loin des feux allumés, avec des hommes assis autour sur les pavés, fumant leur pipe & causant entre eux, le fusil en bandoulière. Ces feux éclairaient les sentinelles immobiles au haut des barricades, & les vieilles maisons à droite & à gauche. La lumière montait toute rouge, comme un éclair, jusqu'aux toits, puis descendait en se resserrant autour de la flamme : tout redevenait sombre.

La masse des pavés nous arrêtait souvent. Plus d'une fois nos pieds tapèrent dans la boue profonde; mais nous arrivâmes pourtant à notre corps-de-garde, rue Saint-Jacques, l'un des meilleurs du quartier. Il était grand, il avait un lit de camp, un râtelier pour les armes, & une large cheminée à droite en entrant, où le feu pétillait & flamboyait comme dans les scieries de notre pays, ce qui vous réjouissait la vue, par un temps de pluie & de brouillard pareil.

Autour d'une grosse table de chêne, les camarades, ouvriers & gardes nationaux, à dix ou

quinze, buvaient & mangeaient. Ils avaient fait apporter du vin dans un broc, avec un grand pâté où chacun tranchait à son aise.

« Voici du renfort, s'écria Perrignon tou joyeux, en venant nous serrer la main. Vous avez mangé?

— Nous sortons de chez Ober, répondit Emmanuel.

— Eh bien! mettez vos fusils au râtelier. Dans un quart d'heure vous monterez la garde. »

Les autres continuaient à boire, à rire, à se raconter ce qu'ils avaient fait depuis trois jours. L'un parlait de l'attaque du Château-d'Eau, l'autre de la fuite du roi, un autre de l'enlèvement du trône, qu'on avait brûlé sur la place de la Bastille.

Chacun avait vu quelque chose d'extraordinaire, & c'eft là que j'entendis pour la première fois un garde national chanter l'air « Par la voix du canon d'alarme, » etc., dont plus tard les gens eurent les oreilles tellement remplies, qu'ils s'écriaient : « Mon Dieu! si nous entendions seulement encore une fois le bruit des charrettes & les cris des marchands d'habits! Quel malheur! Cela ne finira donc jamais ! »

Ce garde national avait tous les couplets écrits sur un morceau de papier; il chantait d'une petite voix tendre, & nous répétions tous en chœur :

« Mourir pour la patrie! Mourir pour la patrie!...»

Les larmes nous en venaient aux yeux.

Perrignon,, assis derrière avec nous, sur le lit de camp, nous racontait l'envahissement de la Chambrej où se trouvait déjà la duchesse d'Orléans avec ses deux enfants; la manière honteuse dont les députés satisfaits l'avaient abandonnée, — lorsque le général Bedeau, sur la place de la Concorde, leur demandait des ordres, & que personne, ni les miniftres, ni le président, n'osait en donner; — l'arrivée du peuple, & l'obftination de cette veuve, habillée en noir, au. milieu du débordement, malgré les cris & la fureur; son calme, lorsque Marie & Crémieux demandaient le gouvernement provisoire., & que Lamartine faisait un discours superbe, déclarant que la nation seule pouvait décider ce qu'elle voulait selon la juftice.

« Elle serait reftée là, dit-il, en saluant toute pâle ceux qui prononçaient des mots pour elle; rien n'aurait pu la forcer de partir, si la grande multitude n'avait à la fin rempli tous les bancs, & si Ledru-Rollin n'avait en quelque sorte proclamé la république. Alors le torrent l'entraîna. »

Perrignon disait que le courage de cette femme l'avait attendri; que pas une reine de France n'avait encore montré la même fermeté ; seulement

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que dans cette race de satisfaits, — qui depuis dixhuit ans approuvait tout, votait tout les yeux fermés, — pas un seul n'avait eu le courage de se faire tuer pour la défendre ! fc

Il disait aussi que malheureusement ces êtres sans cœur ne manquent jamais sous aucun gouvernement, qu'ils arrivent tout de suite se mettre ' à table, en écartant les bons citoyens des deux coudes, en parlant de leur dévouement, en ayant encore l'air de se sacrifier, la bouche pleine & le ventre gonflé de nourriture; mais qu'au premier coup de feu tous disparaissent comme des ombres; qu'ils trouvent leur peau trop délicate pour recevoir un accroc!

« J'ai vu ça, mes enfants, disait-il; l'affaire de i83o m'a découvert la bassesse humaine. Con> bien pensez-vous qu'il y avait de combattants derrière les barricades, hier et avant-hier? Quelques centaines! Eh bien! demain votis verrez les vainqueurs sortir de terre par milliers, comme les limaces après la pluie; ils lèveront le sabre & crieront, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles : « Rangez-vous! Tambours, battez la charge! En avant ! » Si le mot de république pouvait changer cette bassesse en grandeur, ce serait magnifique, mais je n'ose pas seulement l'espérer. » ,

Perrignon, assis au bord du lit de camp, nous

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parlait de la sorte; Emmanuel & moi nous l'écoutions en silence; derrière nous Quentin & Valsy dormaient comme des bienheureux.

Il faut savoir aussi qu'à chaque inftant des rondes arrivaient, ramenant des prisonniers. C'étaient les soldats de la caserne du Foin ou d'ailleurs, dispersés le matin, & qui pensaient s'en aller à la nuit. Mais en sortant des allées, ces pauvres garçons de la Bretagne, de la Normandie, de l'Alsace, n'avaient pas fait cinquante pas qu'ils entendaient crier : « Qui vive ! » Et l'on pense si cela les étonnait de voir la sentinelle en casquette ou en chapeau, l'arme prête, remplir leur service & leur crier :

« Passez au mot d'ordre ! »

Ils arrivaient tout doucement, & on leur disait : « Allez au pofte ! »

Là; sur la porte du corps-de-garde,, ils voyaient les citoyens réjouis de la victoire , qui leur criaient :

« Arrivezici, camarades!... Réchauffez-vous... -Asseyez-vous... Buvez un coup ! »

On leur passait le broc, on leur donnait le couteau. Pas un seul ne refusait,, au contraire; après avoir passé la journée au fond d'une cour, dans un bûcher ou partout ailleurs, ils étaient bien contents de s'asseoir à table avec les soutiens de l'ordre. Quand on leur demandait :

« Eh bien, qu'eft-ce que vous allez faire, maintenant? »

Tous répondaient :

« Mon Dieu, nous allons retourner au village; nous ne comptions pas encore sur notre congé, mais c'eit égal, la vieille mère ne sera pas fâchée tout de même de nous voir revenir avant les sept ans. »

Chacun trouvait cela très-naturel, & l'on croyait aussi que tout le monde, à l'avenir, ferait partie de la garde nationale, qui remplacerait l'armée. C'était la première idée qui vous venait. Qu'eft-ce que la France aurait eu à craindre, si nous avions tous été soldats, de dix-huit à vingt-cinq ans pour marcher en cas de besoin, & de ving-cinq à cinquante pour faire le service de l'intérieur? Les Allemands & les Russes nous auraient laissés bien tranquilles, en se rappelant ce qui leur était arrivé pendant vingt ans, pour s'être mêlés de ncs affaires.

Enfin il fallut relever les portes. Perrignon nous avertit, & nous partîmes ensemble à cinq ou six, en descendant la rue Saint-Jacques.

C'est moi qui relevai la sentinelle de la première barricade. Le mot d'ordre était : « Liberté, ordre public! »

Les autres partirent; je reftai seul. C'eft encore un des grands souvenirs de ma vie : cette nuit

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sombre, ces hommes qui s5en vont le fusil sur l'épaule & dont les pas se perdent dans le lointain; ces cris de « Qui vive!» répétés dans la profondeur des quartiers, & qui semblaient dire : « Attention^ citoyens! veillez pour la patrie & la liberté! » Et ces rumeurs du côté de la place de Grève, ces coups de fusil que suivent de longs silences où l'on entend la pluie tomber des gouttières; la lanterne cassée, au haut de la barricade, dont la flamme jaune & rouge sort par inftants de la vitre humide, éclairant les flaques d'eau à cinq ou six pas : — Oui, c'était quelque chose d'étrange.

J'écoutais! Dans la rue, pas un bruit; au loin, les paroles du corps-de-garde, les éclats de rire, l'arrivée d'une ronde, les crosses de fusil qui se reposent sur les dalles, le départ d'un piquet, la vieille Sorbonne qui tinte la demi-heure. — Ah ! que de pensées vous viennent-après une journée pareille!... comme ce qu'on a vu vous repasse devant les yeux : — Ce palais magnifique des Tuileries, ce tumulte sur les quais, ces municipaux, l'Hôtel-de- Ville! — Et maintenant, que va-t-il arriver? Lamartine eft là; heureusement, il travaille; dix autres autour de lui, des hommes de cœur, l'aident; ils préviennent la France, ils calment le peuple, ils sont forcés de songer à tout pour nous!

Oui, ce sont de grands souvenirs, pour un

simple homme tel que moi. Souvent je me demande :

a As-tu vu ces choses, Jean-Pierre? as-tu veillé sur cette barricade ?... N'eft-ce pas un rêve ? »

J'étais là depuis environ une demi-heure,, écoutant au milieu du silence, & songeant à tous ces changements incroyables survenus depuis trois jours ; rien ne bougeait, & ma garde avait l'air de vouloir continuer ainsi, quand au loin, derrière moi, vers la place Sorbonne, des pas se mirent à descendre la rue. Ce n'était pas une ronde, caries gens passèrent devant notre corps-de-garde sans s'arrêter. Ils parlaient à demi-voix, &, en arrivant au coin de la rue, voyant la haute barricade, ils s'arrêtèrent pour chercher un passage.

Alors, j'armai mon fusil en criant :

« Qui vive ! »

Trois reftèrent en arrière; un quatrième, un élève -de l'École polytechnique, grimpa sur les pavés & me dit :

« C'eH: M. Arago; il se rend au gouvernement provisoire. »

J'avais bien entendu parler de M. Arago, mais beaucoup de gens, par une nuit pareille, des ennemis, peuvent dire :

« Je suis Arago... je suis Lamartine ou Ledru- RoHin. »

On n'eft pas forcé de les croire; c'eft pourquoi je répondis :

« Allez prendre le mot d'ordre au corps de garde. »

Il descendit, & les trois autres personnes s'avancèrent plus près, à quatre ou cinq pas. L'élève de l'École polytechnique se mit à courir en remontant la rue. Arago était près de la lanterne, que le vent faisait tourbillonner. Je vois encore ce vieillard avec sa longue capote,, son chapeau rond, le dos un peu courbé, les mains croisées derrière & la tête penchée. 11 ne me regardait pas; il regardait devant lui, toujours à la même place. Je le vois dans cette ombre, les lèvres serrées, celle de dessous avançant sur l'autre, le nez un peu aouilin, les gros sourcils gris, immobile & songeur. Il pensait à combien de choses!

Les autres se tenaient plus loin dans le silence.

Pour Arago nous n'étions pas là, ni les pavés, ni la nuit, ni le vent, ni la lanterne tremblotante, ni l'épais brouillard ; dans sa pensée, il voyait la France, le bouleversement de tout,, l'armée en déroute, le courage qu'il faudrait pour tout rétablir avec la liberté.

Je ne savais pas, moi, quel était cet homme; je ne savais pas que c'était le plus grand esprit de notre temps, le plus ferme, le plus jufte. Je ne savais pas que depuis sa jeunesse il avait travaillé,

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toujours travaille, pour grandir et honorer sa patrie, & qu'on parlait dans tout l'univers d'Arago, con:me d'un des plus grands génies de l'Europe. Non, je ne pouvais pas me figurer le quart de ces choses! Pourtant de voir là ce vieillard tellement pensif & la figure si noble, j'avais le plus grand respect; des idées de grandeur, de force, de bonté, de 'juftice me passaient par la tête; & depuis que j'ai su quel génie était là devant moi dans cette nuit brumeuse,, au milieu de ces événements extraordinaires dont les siècles parleront, depuis, je l'ai toujours comme peint devant les yeux, sur le fond noir des pavés entassés, près de la lanterne qui tourbillonne.

Enfin on accourait du corps-de-gardeâ & l'élève de l'École polytechnique me dit à l'oreille :

« Liberté, ordre public! »

Je répondis :

« Passez ! »

Perrignon & deux autres camarades étaient aussi venus. Ils se tinrent en arrière. Arago & ses amis passèrent en silence dans la petite allée à gauche; Perrignon se retira.

Il était alors sept heures au moins. J'ai souvent entendu dire depuis qu'Arago se trouvait à l'Hôtel-de-Ville, avec les autres membres du gouvernement provisoire; mais ce que je raconte eft sûr. Arago n'eft pas arrivé avant sept

heures & demie à la Commune. Il faisait nuit dehors comme dans un four; il avait peut-être eu beaucoup de barricades àgrimper avant d'arriver à la nôtre; il demeurait peut-être loin, je n'en sais rien; mais voilà ce que j'ai vu moi-même.

Ma faélion continua jusqu'à huit heures, & je ne me rappelle rien de nouveau jusqu'au moment où l'on vint me relever.

En rentrant, Perrignon me parla du gouvernement provisoire, de Lamartinej d'Arago, de Dupont de l'Eure, etc. Il me disait que la maison était détruite, qu'il ne reftait que trois ou quatre vieux pans de murs de 92, qu'aucun incendie ne peut entamer; que les pierres & le mortier ne manquaient pas non plus, mais que, si l'on changeait d'architecte, que si l'un voulait une casernel'autre une église, l'autre un phalanftère, on. ne viendrait à bout de rien.

Moi, la fatigue m'accablait, je dormais aux trois quarts, & pourtant je me souviens que sa grande crainte était de voir arriver les individus contraires au bon sens, les Communiftes, les Cabétiens, & tous ceux que nous avons vus depuis faire si bien la besogne de nos ennemis.

Entre quatre & cinq heures, il fallut encore monter une garde. Alors le petit jour était arrivé, le danger passé; chacun se retira. Jemontai dans ma chambre & je dormis jusque onze heures d'un trait.

C'eft le 2 5 février qu'il aurait fallu voir le mouvement de Paris au milieu des barricades! cette masse de gens qui sortaient en quelque sorte de dessous terre, en criant «Victoire!» le tambour qui battait le rappel; les braves qui donnaient aux citoyens l'ordre de se mettre en rang; les boutiques des marchands de vin, ouvertes au large, où l'on buvait à la santé de la république; les trois ou quatre liftes du gouvernement provisoire affichées aux coins des rues : celle de la Chambre des députés, celle de la Commune, celle de la préfecture de police.

Emmanuel, Perrignon, Valsy & moi, nous étions convenus de nous réunir à la brasserie de Strasbourg, vers dix heures ; mais j'avais dormi si longtemps que je n'espérais plus les trouver, & sur mon chemin j'entendais déjà crier :

« Méfiez-vous! ne laissez pas démolir vos barricades... La place du peuple eft dans les barri-

cades... Réunissez-vous sur la place de Grève... Observez bien la Commune ! . . . Prenez garde qu'on vous confisque votre révolution comme en i83o!»

Les tambours roulaient. Des individus qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam levaient le* sabre en criant :

« Rangez-vous! » . -

Quelques-uns, avec des fusils, les écoutaient; ils partaient par escouades de quatre, six, dix, l'arme au bras; pendant que l'autre, le chef, se dandinait devant & se retournait pour voir si ses troupes marchaient en bon ordre.-

Le principal était d'avoir un tambour; quand le tambour battait, on emboîtait le pas.

Malheureusement , tous ne voulaient pas se ranger; car, en arrivant à la brasserie de Strasbourg, je vis une confusion auprès de laquelle celle de l'Hôtel-de-Ville, que j'avais vue la veille, n'était encore rien. Tout grouillait, tout parlait, tout criait. Sur chaque table, trois ou quatre orateurs, comme on les appelait, faisaient des discours. Quand on écoutait adroite, on entendait parler de clubs; à gauche, de Vincennes; devant, de phalanftère; derrière, de garanties, de drapeau rouge, de droit au travail; enfin de tout.

C'était tellement nouveau, tellement extraordinaire, que, s'ils avaient parlé chacun à leur tour, on se serait assis par curiosité pour les entendre.

Mais ils parlaient tous ensemble sans s'arrêter.

Chacun d'eux avait aussi trois ou quatre camarades qui lui prêtaient attention, & quand il en arrivait de nouveaux, ces trois ou quatre voulaient les faire écouter, en disant : « Écoutez, c'eft un tel! » qu'on ne connaissait pas.

Je me souviens que, en regardant au fond de la salle pour tâcher de trouver Perrignon, un de ces hommes en blouse blanche me dit :

« C'eft Odénat ! ... le grand Odénat qui parle ! Il a plus de génie que toute la Convention ensemble. »

Et que, m'étant retourné sans savoir lequel était Odénat, un autre me prit par le bras, en disant :

« Écoutez, citoyen, c'eft Quilliot... Il a plus de profondeur dans l'esprit que Saint-Juft. »

J'aurais cru que ces gens se moquaient de moi, s'ils n'avaient pas été si graves. Depuis, j'ai vu qu'ils disaient tous la même chose les uns des autres, & qu'ils le -croyaient. Dans leur âme & conscience, ils regardaient Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Marie, Crémieux comme bien audessous du moindre d'entre eux, & comme ayant pris leur place dans la direction du peuple. Ils le croyaient, s'étant répété cela entre eux pendant des années; mais ils n'étaient pas méchants, ils ne demandaient aux gens que d'avoir la même idée qu'eux sur leur propre compte.

Je regardais donc tout étonné, quand Emmanuel, Perrignon & Valsy, qui m'avaient attendu, sortirent de la brasserie , & nous descendîmes ensemble au caboulot. Perrignon marchait devant, sa grosse tête penchée d'un air trille. Tout à coup il nous dit :

« Mes enfants, ce n'eft pas une plaisanterie; ce que je craignais arrive. Ces Saint-Simoniens, ces Cabétiens,ces Fouriériftes, cesCommuniftes de toute sorte se contentent maintenant de parler, ils veulent nous gagner parla douceur; mais comme ils ne peuvent pas tous avoir raison, nous serons forcés de choisir entre eux, & les autres nous tomberont dessus. Ou bien nous les adopterons' tous, & nous aurons quinze ou vingt gouvernements qui se feront la guerre; ou bien la nation soutiendra le gouvernement provisoire, & tous seront nos ennemis; des ennemis terribles, parce qu'ils croient avoir raison. Aujourd'hui tout se passe encore en douceur; ils sont contents de pouvoir parler; mais demain ils deviendront aigres, & leur aigreur augmentera de jour en jour jusqu'à la bataille. J'ai vu cela ! Appuyons-nous au gouvernement, soutenons-le, c'eft notre seule ressource. »

Voilà ce qu'il nous dit. Et ce jour-là nous mangeâmes encore au caboulot comme à l'ordinaire; puis je rentrai rue des Mathurins-Saint-Jacques,

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pour écrire à ma bonne vieille mère Balais que nous avions la république.

Le lendemain, entre deux & trois heures de l'après-midi,, voyant la foule se porter sur les quais, sans savoir ce que cela signifiait, je pris mon fusil pour descendre jusqu'au pont d'Arcole. La foule augmentait de minute en minute,, &, sur la place Notre-Dame, on avait déjà de la peine à passer. J'arrivai pourtant en face de la Commune vers trois heures, & là je montai sur un tas de pierres pour découvrir d'où venait un pareil rassemblement. On n'a jamais vu tant de têtes, tant de baïonnettes, d'étendards pêle-mêle, tant de femmes & d'enfants, de vieux & de vieilles. C'était incroyable!

Quelques figures se montraient de temps en temps derrière les hautes fenêtres de l'Hôtel-de- Ville, & tout de suite des rumeurs immenses s'élevaient & se prolongeaient avec des frémissements sourds, des trépignements & des cris jusqu'au quai des Ormes, & du côté du Louvre, plus loin que le Pont-Neuf. Dieu sait combien de milliers d'âmes attendaient là quelque chose d'extraordinaire. — Excepté le chant de la Marseillaise, qui s'élevait tantôt à droite, tantôt à gauche, tout semblait calme. Seulement comme l'air était humide & que les femmes ne pouvaient plus s'en aller, on les entendait se plaindre & demander à

partir; mais on ne bougeait pas, on aurait craint de perdre de vue la mairie un inftant.

Après mon arrivée, cela dura plus d'une demiheure.

Tout à coup un grand murmure s-'étendit sur la place; ceux qui chantaient se turent. Je m'étais assis; je me redressai bien vitej & du premier coup d'œiL, par-dessus cette foule innombrable,, ces milliers de casquettes , de chapeaux,, de bonnets, d'étendards, je vis quelques hommes, l'écharpe tricolore autour des reins, la tête nue, qui descendaient le grand escalier de l'Hôtel-de-Ville. On entendait murmurer tout bas: « Lamartine, Dupont de l'Eure, Louis Blanc, » etc. C'eft là que j'ai vu pour la première fois notre gouvernement provisoire : Dupont de l'Eure, tout blanc & comme affaissé; on le soutenait par les bras. La vue de ce pauvre vieillard, venu dans l'intérêt du peuple, vous remuait le cœur. Les autres paraissaient encore jeunes auprès de lui.

Tous descendirent cet escalier sombre,, jusque devant une espèce d'eftrade, dont Lamartine monta les marches. Il était grand , droit, sa tête grisonnait, l'écharpe tricolore couvrait sa grande taille maigre. Il tenait à la main un papier qu'il avait l'air de lire, mais il ne lisait pas & parlait d'abondance; &, malgré le grand murmure de la place, je l'entendais comme si j'avais été près de lui.

<i Citoyens, dit-il, le gouvernement provisoire de la République vous annonce de bonnes nouvelles. La royauté eft abolie, la république proclamée. Le peuple exercera ses droits politiques. Des ateliers nationaux sont ouverts pour les ouvriers sans salaire. L'armée se réorganise. La garde nationale s'unit indissolublement avec le peuple, pour fonder l'ordre de la même main qui vient de conquérir la liberté. Enfin, messieurs, le gouvernement provisoire a voulu vous apporter lui-même^ le dernier décret qu'il vient de délibérer & de signer dans cette séance mémorable : l'abolition de la peine de mort en matière politique... C'eftleplus beau décret, messieurs, qui soit jamais sorti de la bouche d'un peuple le lendemain de sa victoire. C'eft le caractère de la nation française, qui s'échappe en un cri spontané de l'âme de son gouvernement. Nous vous l'apportons. Il n'y a pas de plus grand hommage au peuple, que le speclacle de sa propre magnanimité! »

La voix de Lamartine était très-forte, grave & belle. Elle s'étendait sur la place, aussi loin que la voix d'un homme peut aller. Quand il eut fini, des milliers de cris : « Vive la République! Vive Lamartine! Vive le gouvernement provisoire! » s'élevèrent jusqu'au ciel, en se prolongeant le long des quais, sur la place & dans les rues comme un roulement de tonnerre.

On n'aurait jamais cru que la République pouvait tomber ; on l'aurait crue forte , éternelle comme la juftice. Dieu ne l'a pas voulu ! Peut-être aussi n'étions-nous pas encore dignes de l'avoir !

Ces choses se passaient le 25 ou le 26 février i848, je ne sais plus au jufte; mais je les ai vues.

Et maintenant il faut que je vous raconte la bataille de juin, mille fois plus terrible que celle de Waterloo, puisque les Français combattaient entre eux, & que la victoire des uns ou des autres devait couvrir la patrie de deuil.

Je garde cette hiftoire épouvantable pour une autre fois, afin que chacun ait le temps de réfléchir à ce que j'ai dit, & que je puisse moi-même rassembler mes souvenirs.

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