Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale;
Cest une Jolie ville, la cité de Clnsiacum ! Elle s'élève en amphithéâtre le long d'un coteau dont le pied est contourné par une petite rivière.
Un pont, bâti sous Aurélien, réunit les quartiers bas à un faubourg de médiocre étendue, et le point culminant de la ville, du côté du nord, est occupé par le Prétoire romain.
Non loin du débouché du pont est la place du Marché,
bordée de portiques de bois, et, sur un des côtés de cette place, Tancienne Curie.
Ce bâtiment, quelque peu délabré, se compose d'un vestibule ouvert sur le portique, puis d'un vaisseau assez vaste, couvert d'une lourde charpente, avec annexes des deux côtés. Autour de la salle principale régnent des bancs de bois, ceux adossés au mur du fond un peu plus élevés que les autres, et au milieu est disposée une table longue, étroite, sur laquelle sont jetés des rouleaux. La charpente qui couvre la salle est soulagée près des murs latéraux par des poteaux (fig- ij.
nc) T.
Plact du. M arche.
Il est tard, la nuit est close, une douzaine de citadins (curialcs) circulent par groupes de deux ou de trois, en devisant à voix basse sur les aCTaires du moment. Quelques lampes, posées sur la table, répandent dans la salle une lumière douteuse et vacillante, car, à travers les baies munies de châssis vermoulus, le vent qui, au dehors, souffle avec violence, envoie en gémissant des bouffées d'air jusque sur le pavé.
ET n UNE CATHEDRALE.
« Inutile d'attendre plus longtemps, dit le plus âgé parmi ces hommes, qui semblent dominés par un profond sentiment de tristesse et de découragement, ils ne viendront pas^ occupons-nous des ailliires pressantes....
« Une troupe nombreuse de Francs est à quelques milles d'ici, vous le savez. Demain ces loups seront à nos portes. Ils ont pillé ces jours derniers Bibrax, la ville forte; nous n'avons pas l'espoir de leur résister^ nos remparts sont en ruines, et eussions-nous de l'argent et des matériaux pour les mettre en état de défense, que le temps nous manquerait; puis.... où sont les soldats pour les garnir ? Nos collègues, loin de nous aider de leurs conseils et de nous réconforter de leur présence, se cachent ou fuient en dépit des édits. .. Il faut cependant aviser !... »
A cet appel, jeté par phrases saccadées, le vent seul répond.
Cependant les douze curiales prennent place machinalement sur les bancs (fig. 2).
A peine les aperçoit-on dans la vaste salle. Personne n'ouvrant un avis, le premier interlocuteur continue ainsi :
« Vous demeurez muets.... Devons-nous ne rien tenter et attendre les événements?.... Convient-il à des hommes de se conduire comme un troupeau de brebis!.... Oui, la défense est impossible; mais n'avons-nous pas d'autres ressources?... Il y a déjà longtemps qus l'empire ne nous défend plus et que ses dernières légions nous ont abandonnés. « Défendez- vous vous-mSmes! » nous a-t-il dit, à nous qui, pendant tant ^'années, lui fournissions les meilleurs soldats.... Ainsi, après nous avoir épuisés, après avoir entraîné nos enfants dans des guerres lointaines, s'est-il trouvé hors d'état de sauvegarder nos cités et nos campagnes.... Nos sénateurs, nos clarissiines^ en prévision des
■désastres, ont, la plupart, fui vers des contrées moins exposées aux incursions des barbares. Nos propres collègues, curiales comme nous, astreints aux mêmes devoirs, ne répondent pas à notre appel, puisque nous voici douze, sur plus de deux cents membres.... Mais, par cela même que
Fi:r. 3.
nous sommes réunis en petit nombre et que nous montrons ainsi combien nos devoirs nous tiennent à cœur, Faction s'impose, et il faut que dès demain matin nous ayons tenté le possible pour protéger nos concitoyens, ne serait-ce que pour faire rougir de honte ceux qui abandonnent le poste au moment du péril. Parlez! quels avis ouvrez-vous? ^,
ET 1) uni: cathhdrali:.
Alors un des assistants répondit ainsi :
« Les Francs qui vont se montrer demain, certainement, devant nos murs sont surtout avides de butin : ils se présentent en armes, enlèvent tout ce qu'ils peuvent emporter et se retirent; s'ils ne trouvent pas de résistance, ils se contentent de ruiner le pays, mais laissent la vie aux habitants et ne les emmènent point en esclavage. La résistance est, de notre part, impossible; des maux qui nous menacent, si nous pouvons choisir, choisissons le moindre. La vie et la liberté de nos concit03'ens, l'honneur de nos femmes et de nos filles sont certainement les biens les plus chers. Abandonnons donc aux Francs tout ce qui peut satisfaire leur rapacité.
« Réunissons cette nuit les objets précieux, l'argent monnayé, sur la place du Marché, et, dès que les Francs se présenteront à nos portes, invitons-les à venir prendre ces richesses, comme un tribut qui leur serait dij.
— Bien, reprit un des curiales ; ces barbares prendront certainement avec joie ce que nous aurons ainsi placé si gracieusement à leur portée ; mais n'est-il pas à craindre, — car ces hommes sont rusés, — que voyant combien facilement nous leur abanc'onnons ces richesses, ils ne nous soupçonnent d'en tenir beaucoup d'autres cachées, et qu'après avoir emporté le butin livré de bonne grâce, ils ne reviennent aussitôt fouiller nos maisons pour s'emparer de ce que nous aurions soustrait à leur rapacité? Alors nous n'y aurions gagné que d'être deux fois pillés. Et, ne trouvant que peu d'objets précieux dans leurs recherches;, Dieu sait à quels excès ils se livreraient pour nous arracher de prétendus trésors cachés !...
— Mais, dit un quatrième curiale, j'ai ouï dire que les Francs traitaient parfois les évèqucs avec un certain respect.
HISTOIRE D UN IIOFET. DE Vff.LE
Que ne nous adressons-nous au nôtre ? sa présence, peutêtre imposerait aux Francs et nous permettrait de subir des conditions moins dures, ou tout au moins définies.
— L'avis est bon, reprit le vieillard qui avait ouvert la séance. Notre évêque est un saint homme et très-probablement son cœur est plein d'angoisses. Si v^ous m'en croyez, rendons-nous au prétoire sans délai et, après nous être concertés avec lui sur ce qu'il convient de tenter, nous nous répandrons dans la ville pour faire part à nos concitoyens des résolutions qui auront été arrêtées. »
Comme il a été dit, le prétoire était situé au point culminant de la ville, le long des anciens remparts romains, depuis longtemps abandonnés et en partie ruinés.
Cependant, un siècle avant l'époque où commence ce récit, lorsque apparurent les premières invasions des barbares, on avait détruit quelques édifices païens pour réparer ces remparts. Mais ces travaux, faits à la hâte, n'offraient pas un obstacle sérieux à un assaillant résolu. D'ailleurs, les habitants de la ville de Clusiacum n'avaient aucune pratique du métier de la guerre et ne possédaient pas d'armes. L'administration romaine, depuis l'empereur Julien, était frappée d'impuissance, abandonnait ou cédait une à une ses provinces aux barbares, se contentant de maintenir sur ceux-ci une sorte de suzeraineté nominale et de revêtir leurs chefs de titres de l'empire.
Les malheureuses populations des villes et des campagnes, abandonnées, déshabituées du métier des armes par une paix qui dura près de trois siècles, se gouvernaient au hasard tout en conservant leur constitution administrative romaine.
Les évêques maintenaient seuls, alors, une sorte d'autorité qui leur fut même déléguée souvent par le pouvoir im-
ET D UNI- CATIlliDRALE.
périal, et remplaçaient aux yeux des populations urbaines le préfet ou le préteur.
Indépendam lient de ce pouvoir nominal, ils exerçaient une influence morale puissante sur les populations qui, habituellement, les désignaient dans des assemblées solennelles par voie d'élection.
Ce pouvoir, d'autant plus fort dans un temps d'anarchie qu'il était mal défini, s'obtenait souvent par la brigue et par des largesses et des promesses mondaines; mais il arrivait aussi qu'il tombait entre des mains dignes de l'exercer et sur des personnages capables et actifs. Alors l'éveque était une véritable providence. C'était à lui qu'en toute circonstance on recourait, car il était le seul représentant du pouvoir dans Tordre civil, aussi bien que dans le domaine du spirituel.
L'éveque de Clusiacum, au moment où les douze curiales de la cité entraient au prétoire, avait réuni près de lui quelques clercs, afin d'aviser à ce qu'il convenait de faire dans les circonstances présentes.
Les bâtiments du prétoire composaient un amas de constructions assez désordonnées, entourées d'une enceinte se reliant aux remparts.
Une porte s'ouvrait sur la ville, et une poterne sur les fossés à travers le mur de la cité.
En entrant par la porte donnant du côté de la ville, on trouvait une cour assez vaste, irrégulière •, à droite étaient des bâtiments peu élevés, servant de logement aux clercs ; au fond, une large construction à deux étages. En face de l'entrée, le baptistère, installé au rez-de-chaussée d'une tour romaine qui dominait la cité; puis, à gauche, la basilique, précédée d'un large portique. Cette basilique avait été établie à la place d'un temple dédié à Diane ; les matériaux
de ce temple avaient servi à la construire. Les bâtiments du prétoire s'étendaient jusqu'à l'ancien rempart , surmonté d'une haute tour carrée qui commandait les dehors. Une des portes de la ville (ancienne porte Prétorienne) s'ouvrait proche de l'enceinte du prétoire (fig. 3) *.
« Dieu soit avec vous! Je réclamais à l'instant votre présence, dit l'évêque, dès que les douze. curiales eurent été introduits dans la pièce Joignant l'ancienne salle du prétoire, alors abandonnée.
— Tu sais quelles sont nos alarmes, saint évêque? dit alors le plus âgé d'entre les curiales. Les Francs seront demain à nos portes; nous n'avons ni les moyens, ni la volonté de leur résister, sachant que nous serions écrasés, puisque nous ne possédons ni armes ni soldats, et que, dans leur fureur, ces barbares brûleraient nos maisons et nous égorgeraient tous. Nous venons t'implorer. Les Francs ont montré à diverses reprises qu'ils respectent les évêques et les clercs.... Ils écoutent leur parole et se rendent parfois à leurs raisons.... Que ferions-nous si tu ne consens à aller au-devant de ces barbares et, par tes discours, à leur persuader de rie nous imposer que des conditions acceptables? Nous t'accompagnerons hors de la ville, si tu te présentes aux Francs revêtu de tes habits sacerdotaux et entouré de tes clercs ; nous te suivrons en suppliants et, chargés de présents, nous jetterons ces richesses aux pieds de ces barbares, pour sauver du pillage nos maisons, la vie de nos concitoyens, l'honneur de nos femmes et de nos filles.
1. Voir, sur le plan, la position des bâtiments; A, la basilique; B, le baptistère; C, l'ancienne salle du prétoire avec les logis annexes; D, des bains; E, la tour donnant sur la campagne; F, la poterne; G, la porte de la ville; H, des jardins; I, le bâtiment des clercs; K, des écuries.
ET D UNE CATHI-nRALE.
— Mes amis, répondit Tévêque après s'être recueilli un
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instant, ma vie est à vous-, mais croyez que si la parole d'un évêque a quelque influence sur Fesprit de ces Francs,
lO HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE
c'est que le Dieu tout-puissant inspire cette parole, c'est qu'il veut lui-même toucher le cœur de ces idolâtres.
« Si, aveuglés par le démon, ils ne sont pas encore en état de voir le soleil, du moins en sentent-ils la chaleur. J'irai, devant vous! Oui, j'irai avec mes clercs! Mais implorons la miséricorde du Tout-Puissant, afin qu'il soit aussi avec nous, et qu'il daigne écarter de notre ville les malheurs que nos péchés ont attirés sur elle; car, sans lui, que pourrions nous espérer?... Allez prévenir nos concitoyens; que chacun se mette en prière.
« Pour nous, nous allons nous rendre à la basilique du bienheureux saint Etienne, et, à la lueur des lampes, nous supplierons le Dieu bon et juste de nous pardonner nos fautes et de jeter un regard de compassion sur son peuple. Nous laisserons l'église ouverte à tous, afin que chacun puisse confesser ses péchés en public Demain, à la première heure du jour, je me rendrai sur la place, et dès que hs guetteurs auront signalé l'arrivée des Francs, nous sortirons au-devant d'eux. »
Pendant que ceci se passait au prétoire, un certain Gobertus réunissait dans son logis plusieurs habitants, de lui bien connus, gens mal famés, débauchés, endettés, mais qui, par leurs flatteries auprès du bas peuple et leur jactance vis-à-vis des notables de la ville, avaient su se faire un parti dans la cité.
Le plan que Gobertus entendait soumettre à ses confrères en débauche était celui-ci : ne pas attendre l'arrivée des Francs et, dès la nuit même, ameuter la lie du peuple, piller les maisons des plus riches habitants de la cité et fuir, avant le jour, avec le butin.
« Je viens, dit Gobertus à ses complices, de passer à la curie; douze curiales seulement s'y sont réunis pendant
quelques momenls, puis se sont retirés*, beaucoup ont déjà quitté la ville, craignant l'arrivée des Francs-, d'autres se cachent chez eux transis de peur. Tout favorise notre projet, la tempête mugit au dehors, les voies de la ville sont désertes. Dans deux heures, tenons-nous prêts, chacun de nous à la tête d'une dizaine d'hommes, et, au même moment, faisons main basse sur les meilleures maisons -, postons une vingtaine de gaillards résolus à l'entrée du pont, afin, au besoin, de protéger notre retraite par cette voie et d'arrêter toute poursuite. D'ailleurs, nous n'avons rien à craindre*, il nous suffira de crier : les Francs ! les Francs ! pour que chacun s'enferme dans son logis, »
Ce projet arrêté par les conjurés, ceux-ci sortaient pour prendre leurs dispositions et ramasser les vagabonds et gens, sans aveu à leur dévotion; mais ils observèrent immédiatement qu'il y avait dans la ville une animation musitée à cette heure et par le temps affreux qu'il faisait.
On voyait, dans les rues, des groupes qui se dirigeaient vers le haut de la ville, précédés de serviteurs portant des falots. Des hommes munis de torches entraient dans les maisons pour en sortir aussitôt. On voyait quantité de lumières derrière hs châssis des fenêtres.
ce Qu'y a-t-il donc ? demanda un des bandits en s'adressant au premier porteur de torche qu'il rencontra. .
— Il y a, répondit celui-ci, que l'évêque demande à chacun d'implorer la miséricorde divine, et que lui et ses clercs seront en prières toute la nuit dans la basilique de Saint-Etienne ; qui veut s'3^ rendre, s'y rende et confesse ses péchés!
— Voilà qui va bien, se dirent les conjurés : les bonnes gens nous abandonnent leurs maisons.... Allons, ne perdons pas de temps. »
Et chacun d'eux tira de son côté, afin de recruter les vauriens de la cité.
Cependant la basilique de Saint- Etienne, église de révêque, éclairée à Tintérieur par une grande quantité de lampes, ouvrait sa large porte à la foule rassemblée sous le portique et dans la cour du prétoire. Le spectacle était imposant.
Autour de Tautel, simple table de pierre surmontée d'un ciboriiim enrichi de lames d'or, étaient rangés, en dedans de la clôture du chœur, des clercs en grand nombre, couverts de longues tuniques blanches. L'évêque, revêtu de ses habits pontificaux, la couronne épiscopale sur la tête, était assis sur un siège élevé au lond de Pabside, ayant à ses côtés, sur les bancs circulaires disposés à droite et à gauche de la chaire, les principaux d'entre ses clercs.
Le peuple, en entrant dans la basilique, apercevait ainsi la tête de l'évêque au-dessus de la table de l'autel et comme entourée d'une auréole lumineuse. Les hommes se pressaient dans la nef; les femmes se tenaient dans le bas côté de droite. Quand l'église fut pleine, par la porte demeurée ouverte, la lueur des lamp2s éclairait la foule compacte des derniers arri\'és sous le porche et sur la place. On n'*entendait qu'un long et sourd murmure. Bientôt l'évêque, descendant de sa chaire, suivi des clercs rangés dans l'abside, fit lentement le tour de l'autel, et se plaça devant le ciboî'tîim; tous les visages se tournèrent vers lui, la foule tomba à genoux, et, au miUeu du plus profond silence, levant la main droite, il donna, d'une voix tremblante d'émotion, la bénédiction épiscopale (fig. 4). Aussitôt, du côté occupé par les femmes, on entendit partir des sanglots. Les hommes se frappciient la poitrine. Quelquesuns appuyaient leurs fronts sur les dalles... Puis, après un