SANCTUAIRE DE LA BASILIQUE
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instant, le silence se rétablit^ Tévêque parla ainsi à la foule :
K Frères en Jésus-Christ! Par la bouche du prophète Isaïe, Dieu a dit : « Je suis le Seigneur; c'est là le nom qui « m'est propre. Je ne donnerai point ma gloire à un autre, « ni mon pouvoir à des idoles qui ne durent qu'un instant ! » Ayez donc confiance en la bonté divine, vous qui suivez les voies du Seigneur et qui avez foi en la sainte Trinité. Mais, hélas ! nos péchés sont grands, et chaque jour nous offensons ce Dieu bon et juste qui, dans la personne de son fils, a voulu mourir sur la croix pour nous racheter.
« Il advient alors que le Dieu puissant détourne de nous ses regards, et les calamités suscitées par l'esprit du mal fondent sur nous ; comme ce père qui, le cœur plein d'amertume, en considérant les écarts et les révoltes de ses enfants contre son autorité, les abandonne aux conséquences de leur orgueil et aux embûches du démon....
« Et cependant, lorsque ces enfants, éprouvés par les malheurs qu'ils se sont attirés, reviennent à lui et s'humilient en sa présence, confessant leurs fautes, le père ouvre ses bras et se réjouit dans son cœur d'avoir retrouvé ce qu'il a de plus cher au monde....
« Eh bien I frères, devant les calamités affreuses qui nous menacent, recourons à notre Père commun, implorons son pardon, confessons nos fautes et suppiions-le de recevoir de nouveau ses enfants dans sa gloire, de les protéger contre les ennemis de son nom. Que nos voix, si notre repentir est sincère, si l'amour du prochain est dans nos cœurs, arrivent comme un parfum jusqu'à son trône.... Car, Jésus a dit à ses disciples en les quittant : « Aimez-vous les uns les « autres, là est toute ma loi.. » Alors, soyons-en certains, notre Père tournera son visage vers nous, et sa main arrê-
tera les fléaux Confessons nos péchés, ouvrons nos bras
à notre ennemi et prions.... puis, pleins de confiance en la justice du Seigneur, attendons tout de sa bonté.... »
La foule avait écouté ce discours dans un silence profond; mais, à ces dernières paroles, et comme Tévêque, ainsi que les clercs, s'agenouillaient sur les marches de Pautel et les dalles du chœur, les gémissements, les sanglots sortirent de toutes les poitrines.
Là, des hommes se prosternaient et confessaient à haute voix leurs péchés; ici, des ennemis juraient d'oublier leurs griefs respectifs et s'accusaient des pièges qu'ils s'étaient tendus. Quelques-uns, recueillis, debout, les bras levés, étaient comme étrangers à ce qui se passait autour d'eux. Les femmes entremêlaient leurs prières de longs gémissements, faisaient des vœux, déchiraient leurs parures, jetaient leurs bijoux sous leurs pieds.
Et sous le porche, sur la place, les mêmes scènes se répétaient. C'était comme un délire. Déjà des femmes s'étaient jetées sur le pavé, en poussant des cris déchirants. Mais alors une clameur plus puissante s'éleva de la place et se répercuta jusque sous le portique de la basilique : « Les Francs! les Francs! » entendait-on crier au dehors dans la foule affolée.
En vain quelques hommes, conservant leur sang-froid, essayaient de calmer cette foule ; d'une part, elle se précipitait dans les rues ; d'autre part, elle essayait de pénétrer dans la basilique déjà pleine, au risque d'étouffer.
L'évêque s'était relevé et, debout devant l'autel, il tentait en vain de se faire entendre. Du dehors, les hurlements, les imprécations de ceux qu'on foulait aux pieds, les cris des femmes composaient un horrible concert. On eut dit un massacre, et ceux qui étaient dans l'église ne doutaient pas
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que les Francs n'eussent surpris la ville et qu'elle ne fut mise à sac.
L'évêque cependant parvint à réunir autour de lui quelques citoyens courageux-, ceux-ci, employant les prières et la violence au besoin, purent comprimer la foule et ouvrir au milieu d'elle un étroit chemin jusqu'à la porte.
On vit alors le prélat, suivi de ses clercs, s'avancer entre deux haies humaines. Sa démarche résolue, le calme de ses traits en imposèrent à cette multitude effarée; les cris cessèrent.
« Priez, mes frères, priez, disait-il, le Tout-Puissant ne saurait nous abandonner. »
Et quand il atteignit la porte, on n'entendait plus dans la basilique qu'un murmure confus.
Mais un effroyable désordre régnait sur la place.
Au moment où Tévéque se montrait sous le portique et commandait le silence, plusieurs des curiales y arrivaient du dehors.
« Saint évêque, dit l'un d'eux, dont les vêtements étaient déchirés, ce ne sont pas les Francs qui, à cette heure, pillent nos maisons, mais des bandits vomis par l'enfer, une vile populace, Topprobre de la cité, A nous les corporations! à nous! cria-t-il dans la basilique; d'infâmes voleurs, qui se disent nos concitoyens, se ruent sur nos maisons. Pires que les Francs qui n'attaquent que de jour, ils ont profité de la nuit et, pendant que vous implorez le Dieu puissant, forcent nos habitations! A nous! Faisons-en justice! »
Aussitôt les hommes, en grand nombre, se précipitèrent vers la porte. Les curiales étant parvenus à déblayer le por-^ tique, purent grouper ces hommes en troupes, suivant les corporations auxquelles ils appartenaient.
l6 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE
« Défendez vos demeures, mes amis, répétait Tévêque, mais pas de sang! Ne versez pas le sang. Songez qu'un autre péril plus grand nous menace et qu'il nous faut être purs devant Dieu pour obtenir sa protection ! »
Les demeures les plus belles, celles qui avaient excité la convoitise de Gobertus et de ses complices, s'élevaient le long de la rivière, à l'autre extrémité delà ville, et, bien que les gens des corporations fissent diligence, guidés par les curiales, quand ils arrivèrent sur les points où les troupes des bandits avaient accompli leur projet, ils ne purent guère que constater les dégâts : bris de portes et de meubles, argent monnayé, bijoux et vaisselle enlevés. On ne put saisir que quelques malheureux attardés, qui^ malgré les conseils de révêque, furent jetés à l'eau sans autre forme de procès. Le gros de la troupe de Gobertus s'était mis hors d'atteinte à la première alarme, en passanfle pont.
Au matin qui suivit cette sinistre nuit-, le soleil se montra radieux. L'air était calme et doux, une belle journée de printemps s'annonçait. La tempête de la nuit semblait donner à l'atmosphère plus de transparence, et les feuilles naissantes des arbres, couvertes de gouttelettes, brillaient aux premiers rayons du soleil comme autant d'aigrettes de diamant. L'horizon était débarrassé de vapeurs, et* les objets les plus éloignés se détachaient avec netteté sur la verdure des coteaux.
L'homme isolé, accablé de soucis, ne peut demeurer insensible à ces sourires de la nature printanière ; devant ce spectacle, il oublie une partie de ses peines et sent son âme armée d'une nouvelle force pour lutter contre le malheur. Comment résister à ces caresses que semble nous faire notre mère commune, la Nature, toujours jeune?
Mais combien plus encore l'âme de la foule est-elle sen-
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sible à ces caresses! Il semble alors que la pureté et le calme de l'atmosphère, que la douce chaleur du soleil naissant, la dispose à tout accepter avec sérénité. |
Peut-être les Francs, qui s'avançaient vers la cité de Clusiacum, étaient-ils sous Tempire de cette impression. Ils marchaient en assez bon ordre, en chantant -, à leur allure, malgré leur aspect farouche, on n'eût pu croire que ces hommes s'en allaient piller une ville florissante dont les habitants ne leur avaient fait aucune offense.
Dans la cité, aux cruelles épreuves de la nuit, avait succédé dans les esprits une sorte de détente -, plus le péril s'approchait, moins les visages exprimaient la crainte ou de sinistres préoccupations.
On plaisantait même sur la panique de la soirée précédente.... Le soleil brillait d'un éclat si vif! L'air matinal était si réconfortant! Les oisillons gazouillaient si joyeusement !
Cependant, suivant sa promesse, l'évêque é:ait descendu sur la place du Marché avec tous les clercs (fig. 5), car il n'était pas douteux que les Francs ne dussent se présenter par le faubourg.
Quelques habitants avaient ouvert l'avis de couper ou de barricader le pont. Mais, la rivière étantguéable et les Francs ayant maintes fois prouvé qu'un cours d'eau, à moins qu'il fût très-large et profond, ne les arrêtait pas, ce semblant de résistance avait été rejeté.
Un grand nombre de citadins étaient descendus dans la ville basse et se tenaient sur la place et sur le pont; quoique l'ordre eût été donné aux femmes de ne pas qui. ter les maisons, soit par curiosité, soit pour apporter des vivres à leurs maris ou à leurs pères, car la matinée s'avançait, on en voyait qui circulaient au milieu de la foule.
L'évêque, son clergé, les curiales et des citoyens influents étaient réunis dans la curie, attendant Tavis fatal.
Tant pour donner confiance à l'assistance que pour ne pas laisser les esprits s'appesantir sur les suites de cette journée, le prélat tenait des propos où se mêlait parfois une
pointe d'enjouement, lorsque, vers la sixième heure du jour, un guetteur, pouvant à peine parler tant l'émotion le poignait, vint annoncer l'arrivée de la colonne des Francs. Aussitôt l'évêque se lève, fait signe aux clercs de se ranger en bon ordre derrière lui, fait porter la croix à ses côtés, et, sortant de la curie, il s'avance sur la place endonjiant la bénédiction épiscopale.
HT n UNE CATIIEDRAI.n:.
Tous tombent à genoux en kvant les mains vers lui. « Que le Seigneur soit avec toi! Sauve-nous, Seigneur! Aie pitié de nous! » cria-t-on de toute part.
Déjà les Francs entraient dans le faubourg, qua.'id, tout à coup, au détour de la voie, ils se trouvèrent en face de l'évêque. Celui-ci était revêtu d'une ample chasuble* d'un lin blanc comme le lait ; deux bandes d'or étroites tombaient des épaules jusqu'aux pieds. Sa tête était ceinte de la couronne épiscopale, composée d'un cercle d'or avec deux lobes blancs latéraux séparés par une bande pourpre; tombant du cercle d'or, flottaient sur ses épaules deux bandelettes, également d'or. Dans la main gauche, il tenait le bâton pastoral blanc avec une petite traverse d'ivoire à l'extrémité supérieure, en façon de béquille.
Des gants pourpres, brodés d'or, protégeaient ses mains.
Les clercs étaient tous vêtus de tuniques blanches tombant jusqu'aux talons et sans ceintures.
La troupe des Francs, cui se composait environ de quinze cents hommes de pied et de quatre à cinq cents cavaliers, marchait sous les ordres d'un chef auquel les Gaulois donnaient le nom de duc [dux). Celui-ci, monté sur un grand cheval noir, se tenait aux premiers rtings des arrivants. C'était un homme de haute taille.
Ses longs cheveux, d'un blond fauve, couvraient ses épaules. Il dédaignait de porter un casque, mais un mince cercle de cuivre empêchait sa chevelure de tomber r:2vant ses yeux. JJnn sorte de justaucorps de peau, constellé de petites plaques circulaires de cuivre poli, descendait jus-
I. Ce vêtement (casiila) était exactement circulaire, avec un trou au milieu, également circulaire, pour passer la tète. 11 descendait aux chevilles, et des deux côtés on le relevait sur les bras, ce qui donnait des plis trcs-élcg.mts.
qu'aux hanches. A une large ceinture, avec boucle de fer garnie d'argent, étaient suspendus une épée courte et un couteau; le long de sa cuisse droite pendait une grande hache. Sur ses épaules, et noué par devant, il avait jclé un large morceau d'étofie rouge, qui recouvrait à psine une partie de la croupe du cheval. Un caleçon de peau, le Doil en dehors, protégeait ses cuisses, et autour de ses jambes s'enroulaient des lanières de peau auxquelles s'attachaient des souliers de même étoffe.
La tête de la troupe des Francs s'arrêta tout d'abord devant le spectacle nouveau qui se présentait à ses regards -, ce que voyant, le duc poussa son cheval, et, arrivant devant révêque, il lui dit en mauvais latin :
« Que veux-tu, toi? que fais-tu ici?
— Duc, reprit l'évêque, n'est ce pas à toi que je pourrais adresser cette question ? Viens-tu en ami ? es-tu un allié ou un ennemi de l'empire romain ? Si tu te présentes ici comme allié, nos cœurs te sont ouverts et nous sommes prêts à recevoir tes hommes comme des frères; si c'est comme ennemi, que t'avons-nous fait? Quelle offense as-tu n venger? La population de Clusiacum est paisible, tout occupée de travaux des champs et de négoce ; elle n'a fait de tort à personne, elle n'est pas armée et ne saurait se défendre. Pourquoi aurait-elle des armes, puisqu'elle ne se connaît pas d'enneniis? Alors, pourquoi cet appareil guerrier? On dit que les Francs, fiers dans les combats, sont doux envers les faibles, comme il convient aux forts. Je Tai cru, et c'est pourquoi je suis venu devant mon troupeau pour te faire savoir qu'il est hors d'état de se défendre, et que la valeur des Francs n'a pas lieu de se montrer ici.
— Cest bien, c'est bien, répliqua le duc; laisse-nous passer, nous savons ce que nous avons à faire.
— Non! par le Dieu vivant, je ne quitterai pas cette place ! Passe donc sur mon corps et sur celui de mes clercs, si tu veux poursuivre sans plus m'écouter! Tu viens pour détruire le troupeau, il est juste que tu écrases d'abord le pasteur! Mais souviens-toi de cette parole d'un vieillard qui ne se présente devant toi armé qu'avec des paroles de paix :
« Le vrai Dieu juste et vengeur prend la défense des faibles, et tôt ou tard châtie ceux qui, abusant de leur force, se ruent sans affronter aucun péril sur les suppliants, pour leur arracher ce qu'ils possèdent! »
Les clercs, pendant ces dernières parohs, par un mouvement instinctif de crainte, s'étaient quelque peu éloignés du prélat et barraient absolument la voie. L'avant-garde considérait curieusement cette troupe vêtue de blanc et ce vieillard dont les traits s'étaient animés et dont l'attitude calme, mais résolue, dont le geste, le noble vêtement imprimaient le respect-, l'évêque, d'autant plus maître de lui qu'il comprenait l'imminence du péril, sentant que le moment était décisif, prétendait au moins profiter de tous ses avantages et, s'il devait mourir, mourir dignement. Il s'était aperçu qu'entre ses clercs et lui la distance était devenue plus large; dans son cœur, il en éprouva comme un encouragement, car jusqu'à ce moment il était placé presque sous la tête du cheval du duc, et ce qu'il redoutait le plus, c'était une de ces scènes de confusion et de désordre qui enlèvent, même au martyre, son éclat et sa dignité.
Reculant donc de quelques pas, par un beau mouvement brusque, en fixant ses regards sur le duc et montrant la croix portée à sa droite, un peu en arrière :
« Oui, continua-t-il, celui qui est mort, d'une mort infâme, sur cette, croix, est le vrai Dieu. Pauvre, faible,
méprisé par les grands, les forts et les puissants, il a vaincu cependant ceux qui l'avaient condamni. Il a vaincu la puissance de Rome, il a suscité autour de Tempire, qui se crovait inimuable, des peuples sans ncrr.bre, il les a appelés pour se partager les dépouilles de la domination impériale. Mais pourquoi les aurait-il appelés, ces peuples, s'ils devaient à leur tour abuser de leur force pour égorger ■et dépouiller les faibles ?
« Pourquoi les aurait-il appelés? Ce serait donc aussi pour les humilier et les réduire e.n poussière? » Et alors, saisissant la croix et la plaçant devant lui : « Vois! dit-il, vrai Dieu puissant, vois ces Francs, ces hommes braves et que tu as faits victorieux, vois! les voici qui viennent en armes se jeter comme des loups sur les peuples inoffensifs qui te connaissent, que tu aimes et protèges ! Vois et juge! «
Et alors, avançant d'un pas, le prélat planta la croix devant la tête du cheval, qui recula. Et Tév^êque d'avancer encore d'un pas (fig. 6).
Parmi ces guerriers francs qui formaient la tête de colonne, plusieurs étaient familiers avec la langue latine. Les derniers mots de Tévêque, son geste, ce crucifix brillant au soleil, devant lequel reculait la monture du duc, jetaient ■dans les âmes de ces barbares, sinon de l'efii-oi, au moi ".s un sentiment de malaise et d'incertitude-, le duc s'en aperçut, réprima un mouvement de colère, et s'adressant au prélat :
a Oui t'a dit que nous venions ici en ennemis?
— Se présente-t-on avec cet appareil guerrier au milieu d'une cité désarmée? répliqua l'évêque. Ql\q. veux-tu? que demandes-tu?... Si tes exigences sont justes, si elles sont dignes d'hommes hardis, mais protecteurs des faibles, comme on nous a dit que sont les Francs, la cité s'empres-
ET D UNE CATHEDRALi:
sera de sou"^c^i^c à tes désirs, soit en donnant des vivres à ta troupe, soit en vidant ses coffres entre tes mains. Mais n'a-t-c'.le pas à redouter mille excès, si tu entres dans ses murs sans conditions, sans garanties, sans avoir reçu de toi
fi", (i.
une parole de paix ? Or, nous savons que les Francs sont fidèles à leur parole; c'est le privilège des guerriers invincibles.
— Ek bien, soit!... reprit le duc; il nous faut des vivres, il nous faut de Tor.... deux cents livres d'or....
— On te donnera tout ce qu'on possède en métaux précieux ; mais jure sur ce Christ qui nous entend, que pas un
habitant ne sera insulté , que pas une maison ne sera pillée !...
— Je te le promets!
— Alors, sois béni ! »
Et révêque étendit le bras droit sur les Francs.... On vit des têtss s'incliner sous le geste du pasteur.
« Et nous, dit le prélat en se tournant vers les clercs, rendons gloire au Seigneur ! » Et d'une voix forte, il commença aussitôt un cantique que les clercs entonnèrent en chœur.
La colonne des Francs se mit en marche vers la ville, précédée par Tévéque et les clercs qui chantaient. Ce fut un spectacle étrange.
Derrière la troupe de ces hommes vêtus de blanc, et dont les voix exercées et puissantes s'entendaient jusque dans la ville, marchait Tévêque, seul, puis le duc soucieux, puis la longue colonne des Francs, à l'aspect sauvage, couverts de sueur, silencieux.
Ainsi, tous franchirent le pont et arrivèrent sur la place du Marché. La population de la cité s'agenouillait au passage de révêque, et cette unanimité dans le respect exerçait sur les Francs une sorte de fascination. A leurs yeux, le prélat, surtout après la scène du faubourg, prenait les proportions d'un être surnaturel, et ils ne détachaient plus leurs regards de cette croix, couverte de lames d'or, qui brillait près de lui.
Ce fut dans la curie, où étaient déjà réunis les curiales, que les conditions par lesquelles les Francs s'engageaient à respecter la ville, furent traitées. L'argent monnayé, les bijoux, les vases d'or et d'argent des églises, des étoffes précieuses furent amoncelées sur la table, pendant qu'on distribuait, par les soins des curiales, des boissons et des vivres
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aux soldats, qui s'étaient assis sous les portiques et sur le pavé de la place.
Cependant, le poids de Tor exigé par le duc n'était pas atteint-, Tévcque ordonna d'arracher du ciborium de réglise de Saint- Etienne les lames d'or qui le décoraient, et, en attendant qu'on les remît dans la balance, il raconta au duc comment, la nuit passée, des voleurs avaient pillé plusieurs maisons riches et privaient ainsi, par une action doublement coupable, la cité du moyen de se libérer.
Le duc réfléchit quelques instants, puis, ayant parlé bas à l'un de ses hommes, celui-ci sortit.
Peu après, l'évêque et les gens de la ville présents dans la curie, ne furent pas peu surpris de voir entrer, entourés de soldats, attachés deux à deux, Gobertus et ses complices.
ce Ces hommes, dit le duc, ne sont-ils pas les voleurs dont vous me parlez ? »
L'évêque se taisait.
« Oui ! ce sont eux ! dirent les curiales.
— Ils ont été saisis à quelques milles d'ici, nantis des objets volés... reprit le duc. Qu'on apporte ce butin. »
Ce qui fut fait immédiatement ; et, ayant pesé les métaux précieux, il se trouva que le poids exigé était dépassé.
'( Garde donc, continua le duc s'adressant à l'évêque, tes lames d'or, et de plus, je te donne pour ton Dieu Texcédant du poids. Et maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers les prisonniers, quel est votre chef ?
— Moi, dit Gobertus.
— Eh bien, reprit le duc, en abattant sa hache sur la tête du malheureux, voici la récompense due aux traîtres, Que les autres soient traités de même devant le peuple ! «
Le sang avait jailli sur les vêtements de l'évêque.
« Es-tu satisfait? lui dit le duc.
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— Non, reprit le prélat, dont le visage avait pâli; le vrai Dieu défend de verser le sang... même le sang du coupable ! car son urne est immortelle, et c'est au Seigneur Dieu qu'il appartient seul de la séparer du corps, quand il lui plaît, pour la juger selon ses œuvres.
— Ton Dieu, alors, n'est pas celui des chrétiens, puisqu'ils s'entre-tuent par le commandement de leur Dieu, disent-ils. »
Le lendemain, les F^rancs quittaient la ville; mais pendant la nuit, malgré les promesses de leurs chefs, des désordres avaient eu lieu, des maisons avaient été pillées. La plupart des Francs avaient passé cette nuit en orgies, et plusieurs habitations des faubourgs brûlaient pendant que la queue de la colonne des Francs s'éloignait.
Toutefois, de plus grands maux étaient à redouter, car pas un habitant n'avait été tué ou blessé. Avec raison, la population de Clusiacum rendit grâces à Tévêque de ce que la ville était épargnée; chacun répétait ses discours adressés aux Francs. Dans l'esprit du oeuple de Clusiacum, sa légende prit bientôt un caractère surnaturel. Les Francs avaient été saisis de vertige en apercevant l'évêque entouré de ses clercs et abandonnaient leurs armes ; la croix avait fait cabrer le cheval du diic^ celui-ci, ébloui par l'éclat fulgurant du crucifix, s V tait prosterné la face contre terre. On avait vu deux angjs aux côtés du saint prélat, armés de glaives de feu qui inspiraient une juste terreur aux Francs et les empêchaient d'avancer.
Aussi, au milieu du carrefour témoin de la rencontre de l'évêque et des Francs, une croix fut élevée. Ruinée et rétablie maintes fois depuis lors, on la voit encore s'élever à l'angle de la petite place à laquelle aboutissent les trois rues du Pré, de Troyes et du faubourg Saint-Laurent, non
loin de la station du chemin de fer ; il y a peu d'années, et, — tant les traditions sont vivaces dans Tcsprit des populations, — on rappelait encore : la croix de la dclivrance. Mais si vous demandiez aux habitants pourquoi on la désignait ainsi, ils vous répondaient invariablement que « c'était en mémoire de la reddition de la ville de Clusy au roi Charles VII, vers la fin de la domination anglaise. » Et c'est ainsi que se transforment les légendes.