‹ Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale;Chapitre 13 sur 43 · LA CATHEDRALE DU TREIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LA CATHEDRALE DU TREIZIEME SIECLE

Pendant soixante années, les choses restèrent en Tétat décrit à la fin du chapitre précédent. Huit évêques, successeurs de Baudoin, n^avaient fait que compléter les constructions sud-est de Tévêché et la travée de la cathédrale comryencée par l'évêque Gilbert -, cependant, tous prétendaient continuer les travaux, sentant leur importance*, tous avaient scrupuleusement rempli les engagements contractés par Baudoin, tous avaient mis des sommes en réserve pour achever Tentreprise à un moment donné. Le maître de Poeuvre, Pierre de Provins, était mort en 1 172, laissant le monument incomplet, ainsi qu'il a été dit, et depuis lors, divers projets avaient été dressés par les maîtres, ses successeurs, en vue de Tachèvement. Sous le règne de Philippe-Auguste, la ville de Clusy avait vu sa population augmenter ainsi que sa richesse, et, à Tombre des franchises municipales qui n'étaient plus menacées, les industries et le commerce s'étaient grandement développés.

ET d'une cathédrale. 89

Alors, les bourgeois de Clus}/ possédaient leur milice, et Tordre régnait dans la cité.

En i2ig, le siège épiscopal de Glusy fut occupé par Eudes de la Ferté. C'était un prélat encore jeune, actif, entreprenant, très-versé dans la connaissance des arts libéraux, esprit ouvert, orateur distingué dans ies écoles de Paris, où il avait acquis une grande instruction et où il avait professé plus tard avec talent. D'ailleurs, ambitieux, libéral, bien vu par les barons, — car au besoin il maniait la lance et Tépée et montait un cheval de guerre comme tout bon chevalier. Il avait même, en maintes occasions, suivi le roi dans ses expéditions militaires en sa qualité de seigneur de la Ferté et y avait acquis un grand renom par ses prouesses.

Le jour de son entrée dans la ville de Clusy, il fit de grandes largesses, et au lieu de se rendre à la cathédrale, suivant Tusage, sur une chaire préparée à cet effet et portée par quatre des plus notables bourgeois, comme seigneur de la ville, il voulut monter jusqu'à l'église sur une belle haquenée richement harnachée. Cela plut fort à la foule assemblée sur son passage, d'autant qu'il avait grande mine sous ses vêtements épiscopaux, et que de tout temps le populaire est séduit par les avantages extérieurs de ceux mêmes qui peuvent l'opprimer.

Trente ans plus tôt cependant, ces allures eussent inspiré de la défiance aux bons bourgeois de Clusy, et l'attitude martiale d'un évêque venant prendre possession de son siège dans cet appareil, les eut inquiétés-, mais nul n'ignorait alors que le roi Philippe était dur aux barons et favorisait les communes dont il tirait profit et de bonnes milices. Nul n'ignorait que l'évêque Eudes était bien en cour, qu'il ne ferait rien de contraire à la sage discipline du ro3'aume reposant

en grande partie sur les franchises municipales, et que, voulût-il attenter à ces franchises, le roi ne le soutiendrait pas. D'ailleurs, Tair franc et ouvert du prélat prévenait en sa faveur et éloignait tout soupçon de duplicité. Le peuple se trompe rarement à ces signes extérieurs ; aussi le contentement était-il sur tous les visages; les femmes, surtout, criaient: « Noël ! Noël ! » à tue-tête, et on avait grand'peine à les empêcher de se jeter dans les jambes de la monture épiscopale, toute harnachée de drap de soie blanc avec belles bossettes d'argent reluisant au soleil.

C'était le i5 juillet; il faisait fort chaud, et le soir éclata sur la ville un orage formidable qui éteignit tous les feux de joie.

Puis, vers onze heures, la foudre tomba par deux fois sur la nef de la cathédrale dont la toiture prit feu. En peu d'instants, toute la .construction provisoire de bois de charpente, sec et vieux, ne fut qu'un brasier. La population se porta enfouie sur le lieu du sinistre pour combattre le fléau. L'évêque encourageait chacun et donnait l'exemple, si bien qu'on put éviter que l'incendie s'étendît à la toiture du chœur et compromît Jes bâtiments du palais, d'autant, par bonheur, que le vent, venant du sud, renvoyait les flammèches de l'autre côté de l'église.

Cet événement fut, le lendemain, commenté d'une façon fâcheuse par -toute la ville. On y voyait le signe de grands malheurs sous le nouvel évêque, et les esprits étaient très- SDmbres.

Il n'est guère besoin d'ajouter que, de son côté, Tévêque était profondément affligé, plus encore de l'impression déplorable que le sinistre de la nuit répandait sur l'inauguration de son épiscopat, que des dommages causés à son église. Mais sa résolution fut promptement prise, car ce

n'était pas un homme à mcditer longtemps sur les suites d'un malheur sans trouver les mo3^ens d'y remédier. Des le soir, il convoqua donc les notables bourgeois à Tévêché, et il leur parla ainsi :

a Dieu a voulu que le jour où, par sa grâce, nous prenions possession de ce siège épiscopal, un événement terrible me rappelât Tun des devoirs les plus impérieux qui m'incombent. Dieu nous a dicté ce devoir.... Il a réduit en cendres Péglise misérable qui avait été élevée en son honneur. Dieu nous a dit : « Assez d'atermoiements, je veux a un temple digne de moi. » Nous devons nous soumettre à sa volonté. N'a-t-il pas préservé miraculeusement la seule partie achevée de cette église où sont placés Fautel et les saintes reliques ?

« Je me suis fait rendre compte des sommes réservées pour la reprise de Toeuvre; elles sont considérables. Puis, n'ai-je pas à compter sur vous? N'est-ce pas votre monument qu'il s'agit d'achever ? Mettons-nous donc à l'œuvre sans délai, et bientôt, nous bénirons le Seigneur de nous avoir ainsi rappelé nos mutuels engagements, dans un temple qui réunira sous ses voûtes tous les habitants de la cité. Que, dès demain, le conseil de l'œuvre institue par nos prédécesseurs s'assemble ici même, afia de délibérer sur ce qu'il convient de faire. »

Ce discours effaça les mauvaises impressions qui, toute la matinée, avaient dominé la population de Clus}^, et le lendemain, le sinistre de l'autre nuit était considéré comme un avertissement d'en haut. On ne parlait plus que de la future cathédrale; chacun fournissant son idée.

Alors, les bourgeois commerçants voyageaient beaucoup, car toutes les transactions se faisaient au moment des foires et marchés périodiques dans toutes les villes de France \ il

n'existait pas de messageries et moyens de transports nombreux comme aujourd'hui. Les commandes ou livraisons se faisaient dans ces foires ou marchés périodiques, et il fallait que les marchands s'y rendissent en personne pour se livrer à Tune ou Tautre de ces opérations. Il n'y avait guère de bourgeois, à Clusy, qui n'eût maintes fois visité Paris, Laon, No3^on, Meaux, Reims, Tro3xs, Sens, Beauvais, Amiens. Et, dans la plupart de ces villes, de grandes cathédrales s'élevaient. Celle de Paris était presque achevée, ainsi que celle de Laon qui avait été bâtie très-rapidement. Les cathédrales de Soissons, de Chartres, de Reims étaient en pleine construction. Les projets de celle d'Amiens étaient prêts à être mis en œuvre, Or, toutes ces cathédrales possédaient des transsepts. Seules, celles de Sens et de Senlisn'en possédaient pas, non plus que la cathédrale projetée par Pierre de Provins pour la ville de Clusy. Le plan de la cathédrale de Paris, mis à exécution sous l'évêque Maurice de Sully, avait été conçu sans transsept ; mais ce plan avait été modifié peu après la mort de l'évêque fondateur, et alors, en 12 19, ce transsept ainsi que la nef étaient achevés.

Il va sans dire que dans le conseil de l'œuvre, composé, comme on sait, moitié de membres du chapitre, moitié de bourgeois, la discussion porta sur les cathédrales qui s'élevaient dans toutes les villes du domaine royal, en Champagne et en Picardie, et que chacun prônait celle qui lui paraissait la plus belle. Tous furent d'accord pour ajouter un transsept au projet primitif de Pierre de Provins et pour donner, par suite, plus d'étendue au vaisseau de la nef, qui alors eut été trop courte. Puis, la discussion s'engagea sur le choix du maître de l'œuvre, car l'homme qui était alors chargé de ces fonctions, depuis que

ET d'uxe cathédrale. gS

les travaux étaient suspendus, ne parut pas à la hauteur de cette tache.

Les noms de Pierre de ('orbie, de Robert de Luzarches, de Robert de Coucy furent mis en avant, mais on considéra que ces maîtres étaient déjà fort occupés et qu'ils ne pourraient guère se consacrer à une œuvre aussi importanie. Après un long débat sur ce sujet, le conseil de Tœuvre décida qu'on mettrait le projet au concours.

L'évêque approuva cette résolution, et aussitôt des lettres furent envoyées dans les villes du Domaine royal pour faire savoir aux maîtres des œuvTes que Tachèvement de la cathédrale de Clusy serait confié à celui d'entre eux qui fournirait le meilleur projet.

Plusieurs se rendirent en effet à Clusy pour prendre connaissance des localités et de la partie de l'église à laquelle il s'agissait de se raccorder.

En attendant que les projets fussent prêts, on ferma le chœur conservé par un pan de bois, afin de pouvoir utiliser ce chœur pour les besoins du culte et des habitants.

C'était le i" octobre que les maîtres devaient remettre leurs travaux au conseil de l'œuvre qui, après les avoir examinés, interrogerait chacun des concurrents sur les moyens d'exécution qu'il entendait choisir. A cette fin, furent adjoints au conseil, un maître charpentier, deux maîtres maçons, deux tailleurs de pierre et d'images et deux des jurés de la ville ne faisant pas partie du conseil.

Sept concurrents se présentèrent-, quatre furent promptement éliminés, leurs projets ne satisfaisant sur aucun point les juges du concours. Parmi les trois autres sur lesquels le choix définitif devait porter, l'un, apparenté dans la ville, était de ces gens qui ne doutent pas du succès; il n'avait pas manqué de répéter par toute la cité que lui

seul avait exactement rempli les conditions du programme et que son projet devait être certainement le meilleur.

Si, de tout temps, il a paru mal séant de se vanter, de tout temps aussi, Taxiome : « On n*a pas de plus fidèle ami que soi-même » a été vrai, et, des éloges que fait un quidam de lui et de ses œuvres, il reste toujours trace.

On trouve Thomme insupportable, mais du bourdonnement élogieux dont il a rebattu \os oreilles, Tesprit est rempli et est bien près de former une opinion favorable.

Dans la ville de Clusy, parmi les bourgeois, fort préoccupés des projets touchant la cathédrale, il paraissait ainsi hors de doute que le travail du maître des œuvres Jean d'Orbais, ne diat être adopté d'emblée. Il était si sûr de son fait ! puis ne comptait-il pas deux de ses cousins dans le sein même du conseil ?

Mais alors, quand un concours était ouvert entre plusieurs maîtres, il était d'usage d'entendre chacun d'eux et souvent même de les laisser discuter entre eux. Ces discussions étaient parfois orageuses, il n'est besoin de le dire. Les jurés impassibles laissaient parler les rivaux, persuadés que le bon sens finit par prévaloir dans toute discussion libre.

Le 2 octobre 12 19, les trois maîtres, Jean d'Orbais, Jacques de Melun et Hugues de Courtena}^ furent admis lu sein du conseil et invités à expliquer leurs projets.

Jean d'Orbais prit le premier la parole ; tout en conservant le chœur de Pierre de Provins, ainsi qu'il avait été prescrit, il y ajoutait un transsept de la largeur du vaisseau central, puis une nef à doubles collatéraux analogues à ceux de la cathédrale de Paris. Il fit valoir l'amphtude de la partie neuve, le développement que prendrait la façade dont les tours, comme à Notre-Dame de Paris, occuperaient la largeur des doubles bas-côtés. D'ailleurs, il conservait le

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système des voûtes hautes, admis dans le chceur, c'est-àdire comprenant deux travées avec un arc doubleau intermédiaire. Jacques de Melun faisant valoir à son tour les mérites de son projet, qui se rapprocliait des dispositions adoptées dans la cathédrale de Sens, déjà élevée, en ajoutant un transsept qui n'existait pas dans cette dernière éf^lisc, montra combien sa nef, soutenue par des piliers largement espacés, aurait de grandeur. Puis, il avait terminé ses deux bras de croix par des absides, comme à Noyon et à Soissons, et il comptait beaucoup sur relïct de ces ronds-points latéraux.

Hugues de Courtenay eut ia parole le dernier; sans expliquer tout d'abord son œuvre, il se mit à critiquer celles de ses confrères. Il démontra que les doubles bas-côtés adoptés par Jean d'Crbais pour sa nef auraient l'inconvénient de faire paraître le chœur conservé mesquin, que les collatéraux extrêmes n'auraient pas de débouchés de l'autre côté du transsept, que, pour contrebuter les grandes voûtes, il serait obligé de donner aux piles intermédiaires des collatéraux une forte section pour asseoir les arcs-boutants, ou de franchir tout l'espace et de construire ainsi des arcs à double révolution, comme à Notre-Dame de Paris, ce qui lui semblait être un défaut; que le transsept formait une coupure sans liaison ni avec le chœur ni avec la nef, comme si ce bras de croix eût été conçu après coup; que l'étendue démesurée de la façade ne correspondait pas à la petite dimension relative du chœur. Passant à l'examen du projet de Jacques de Melun, il. n'eut pas de peine à faire comprendre que la largeur excessive des travées de la nef ferait d'autant plus ressortir l'étroitesse de celle de l'ancien chœur, que ces voûtes très-larges seraient difficiles à contrebuter, à moins de donner aux arcs-boutants une force peu en îiar-

96 HISTOIRE d'un HQTEL DE VILLE

monie avec ceux de la partie ancienne ; que les bras de croix terminés par des absides n'étaient point conformes à l'interprétation du programme donné, lequel ne demandait pas plusieurs autels; qu'au contraire le transsept devait être disposé pour présenter un écoulement facile à la foule les jours de grandes assemblées *, c'est-à-dire être muni de portes.

S'il fut interrompu pendant ces critiques par les deux autres concurrents, il n'est besoin de le dire. Jean d'Orbais, lorsqu'il trouvait un contradicteur, s^échauffait et bredouillait.

Jacques de Melun, au lieu de répondre aux critiques d'un ordre général, prétendait se rabattre sur les détails et les exemples existants.

Ces interruptions ne déconcertaient pas Hugues de Courtenay qui, sans y répondre, continuait froidernent, méthodiquement, son examen. Quand il l'eut terminé, il passa à l'explication de son projet dont nous donnons, figure 2 1 ,1e plan. Il démontra comment il avait su relier le transsept aux bas-côtés du chœur et de la nef en faisant retourner ces latéraux, ce qui donnait au centre de l'édifice une surface considérable pour les assemblées*, comment il s'était contenté pour la nef, de bas-côtés simples dans le prolongement de ceux du chœur ; comment, tout en donnant un peu plus de largeur aux travées de cette nef, la différence avec celles du sanctuaire n'était pas telle qu'on pût l'apprécier à l'œil; que d'ailleurs, les collatéraux doubles, s'ils étaient justifiés à Paris, étaient inutiles pour une cathédrale d'une ville comme celle de Clusy, qui n'avait pas à contenir plus de six mille personnes ; que ces collatéraux simples lui permettaient déplacera l'extérieur des contreforts assez puissants pour contrebuter les hautes voiàtes; que sa façade était propor-

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tionncc à la grandeur de Tcdifice et que d'ailleurs, s'il avait deux tours de dimensions suffisantes sur cette façade, il en élevait quatre aux angles du transsept et une autre centrale sur les quatre gros piliers; de telle sorte que le monument eut trois façades comme il aurait trois entrées principales, ce qui était raisonnable; « car, ajouta-t-il, il n'est point convenable de concevoir un monument aussi étendu avec une seule façade d'apparat en ayant Tair de négliger les autres parties. »

Il démontra que ses voûtes d'arêtes combinées pour chaque travée étaient ainsi également contrebutées. Il expliqua comment, pour faciliter le service, pour établir les tentures les jours de fcte, pour réparer les vitraux des fenêtres des bas-côtés, il avait établi un passage continu relevé de deux toises au-dessus du sol, à la base des fenêtres, et comment ces passages étaient desservis par des escaliers.

Les hochements de tête approbatifs de la plupart des jurés, pendant que parlait Hugues de Courtenay, ne faisaient qu'exaspérer ses deux confrères. Ne pouvant s'attaquer à un ensemble de dispositions simples qui ne prêtaient pas le flanc à la critique, les deux maîtres, parlant à la fois, Jean bredouillant et Jacques criant, se rejetaient sur les détails.

Les voûtes hautes, bandées par travées au Heu de l'être de deux en deux comme dans le chœur, étaient contraires à ce qui s'était fait. Comment se terminerait la galerie haute du chœur sur le transsept ? Les tours de la croisée seraient mesquines et la tour centrale énorme. A quoi bon faire retourner les bas côtés dans le transsept? etc. Hugues laissait dire; quand, épuisés, l'un eut fini de bredouiUer et l'autre de crier, il reprit ainsi :

qS HISTOIRE d'un hôtel de ville

a Maîtres jurés, messieurs du conseil, je répondrai à mes confrères en peu de mots.

« Les voûtes bandées par travées simples ont cet avantage, que n"'ont pas les anciennes, de reporter les poids également sur toutes les piles égales entre elles comme section*, déplus, leurs arcs-ogives ne masquent pas les fenêtres hautes. Si cela ne s'est pas fait jusqu'à présent, cela est cependant admis par le maître des œuvres de la cathédrale de Reims qui les a conçues ainsi, et vous ne nierez pas sa compétence. La galerie haute du chœur se terminera naturellement à la première travée du transsept pour adopter à la suite et dans la nef, la galerie étroite, ainsi que le fait voir mon dessin. Les tours du transsspt se groupant autour de celle du centre ne peuvent paraître maigres, ainsi qu'on peut 'e reconnaître en visitant la cathédrale de Laon qu'on termine en ce moment. Si j'ai fait retourner les bas-côtés dans le transsept, j'ai dit pourquoi : c'est pour donner au centre de l'édifice, là où on en a le plus besoin, un trèslarge espace pour les réunions.

« D'ai'leurs, ajouta-t-il en tirant un rouleau de dessous sa cotte, voici un pourtraict au naturel de l'ouvrage, qui en dira plus, pour ce qui est de l'extérieur, que de longs comm.entaires (fig. 22).

« En examinant ce dessin conjointement à la coupe de la net projetée que vous avez sous les yeux (figure 23), vous pouvez vous rendre compte de l'œuvre assez exactement. »

Tous les jurés se mirent à regarder avec le plus vif intérêt le pourtraict au naturel qui leur faisait si bien comprendre les dispositions extérieures de l'édifice projeté par Hugues. Les deux autres concurrents se récrièrent, prétendant qu'ils auraient pu aussi uonner des pourtraicts au naturel de leurs

PROJET d'achèvement DE LA CATHÉDRALE DE CLLSY AU COMMENCEMENT

DU XIIl»^ SIÈCLE

CU.'L L A UMC T ai/A/fOf*

VUE DE LA CATHÉDRALE DE CLUSY, COMMENCEMENT DU Xllle SIÈCLE.

ET d'une CA riIKDR A^E. 99

projets, et qu'alors on pourrait juger le mérite relatif des aspects.

« Que ne Tavez-vous fait? » répliqua Hugues-, puis, s'adressant aux jures :

« Ceci n'est qu'une image qui ne saurait donner Téconomie de mon projet. Veuillez examiner le plan (fig. 21), vous observerez que le tracé des voûtes commande la disposition des piles et leur section, et cela est conforme au simple bon sens; car, quel est le résultat à atteindre ? La clôture d'un grand vaisseau.

« Quel est dans ce:te clôture l'objet principal? N'est-ce pas la voCite, c'est-à-dire la partie de l'édilice qui couvre l'assemblée ?

« Il fallait donc, au préalable, tracer les mo3^ens de voùtage, et, de ce tracé, déduire les piles et contreforts, leur épaisseur et leur puissance de résistance, soit aux poids verticaux, soit aux poussées.

« Quant à la coupe de la nef (fig. 2 3), vous voudrez bien considérer le mode de tracé que j'ai adopté, et qui m'a d'ailleurs été suggéré par les règles adoptées entre plusieurs maîtres notables, depuis peu. J'ai conservé la largeur de la nef du chœur, laquelle a, d'axe en axe des piliers, six toises un quart, et la largeur des bas-côtés, lesquels portent trois toises de l'axe des piles au nu intérieur des murs. Puis, de ces points et axes, ayant élevé des triangles équilatéraux, j'ai obtenu la hauteur des piliers, y compris le chapiteau et la hauteur de la galerie extérieure à la base des fenêtres hautes.

(( Traçant de ces derniers points un autre triangle équilatéral, j'ai fixé la hauteur des clefs des arcs-ogives, c'est-àdire la plus grande hauteur dans œuvre. Ainsi obtiendrai-je une série de proportions ayant entre elles des rapports harmoniques, comme l'indiquent les maîtres.

« J'établis à rez-de-chaussée des passages au-dessus d'une arcaturc intérieure qui décore la base de Tédificc,

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passage utile pour le service et pour permettre la réparation des vitraux des fenêtres basses. Au-dessus des collaté-

VUE INTÉRIEUKE DE LA CATHEDRALE DE CLUSY. JONCTION DES XIl' ET XIU' SIÈCLES,

LT d'une CATHÉDRAhli. lOI

raux, j'ai une autre galerie intérieurj dans la hauteur des combles; au-dessus de cette galerie, une coursicre extérieure pour focilitcr la réparation des combles des bas-côtés et des vitraux des fenêtres hautes.

« A la base de ces combles, une coursière, passant à travers les contreforts, permet la circulation tout autour de rédifice; de même à la base du grand comble.

ce La voûte du chœur à conserver étant plus basse que celle de la nef et du transsept nouveau, et les archivoltes des latéraux de ce chœur étant de même moins élevées que celles des bas-côtés à construire, je compte raccorder ces parties neuves et anciennes (ainsi que le fait voir la figure 24) , en arrêtant la large galerie supérieure des collatéraux du chœur aux dernières piles cylindriques en arrière des grands piliers du transsept. Toutefois, l'arc-doubleau d'entrée du chœur demeurera plus bas que ne sont les trois autres grands arcs-doubleaux du transsept , mais cela ne saurait produire un mauvais effet, le tympan pouvant être décoré.

« J'ai fini, messieurs, à moins que vous n'ayez à me demander d'autres éclaircissements. »

Le conseil déclara qu'il était suffisamment instruit et qu'il allait en délibérer.

Jean d'Orbais avait, outre deux ou trois voix assurées aans ce conseil , des amis dans la ville qui , sur ses vanteries et cabales, étaient parvenus à disposer l'opinion en sa faveur, ce que n'ignoraient pas les juges du concours.

Hugues de Courtenay, inconnu des bourgeois de la cité, et qui s'était gardé de paraître dans les assemblées, ne semblait avoir aucune chance en sa faveur. Tout en reconnaissant que son projet paraissait être le meilleur des trois, le conseil n'osait cependant manifester une opinion absolue et s'en référa à l'évêque. Quant à Jacques de Melun, il était

de fort méchante humeur en voyant que la lutte semblait devoir se limiter entre ses deux confrères seulement, sans qu'il fût ques ion de lui.

L'évêque, après avoir examiné les projets et ouï ses conseillers, ne savait trop que résoudre, car les partisans déclarés de Jean d'Orbais, quoiqu'en petit nombre dans le conseil, faisaient beaucoup de bruit et revenaient sur les mêmes critiques adressées au projet de Hugues de Courtenay, sans tenir compte, bien entendu, des réponses de ce dernier.

Après avoir réfléchi quelque temps, l'évêque décida qu'une seconde séance serait ouverte , dans laquelle , en présence du conseil, il interrogerait lui-même les trois concurrents.

Ceux-ci furent donc appelés de nouveau, le lendemain, dans le palais épiscopal. Et il fut entendu qu'ils se contenteraient de répondre aux questions qui leur seraient adressées.

Les projets furent appendus aux murs -, l'évêque qui, comme on Ta vu déjà, ne manquait pas d'esprit d'à-propos, s'adressant tout d'abord à Jacques de Meiun, lui demanda s'il avait pris connaissance des projets de cathédrales élaborés depuis peu, etnotamm2:it de ceux des cathédrales de Reims et d'Amiens.

« Seigneur évêque, répo:iJit le maître, j'ai fait mieux, j'ai étudié soigneusement les édifices déjà construits, les cathédrales de Noyon, de Sens, de....

— Ce n'est pas ce que je vous demande, répliqua le prélat. Connaissez-vous, oui ou non, les projets dont je vous parle ?

— J'en ai ouï parler.

— Bien! Et vous, Jean d'Orbais, les connaissez- vous?

HT d'une CAIHLDRALE. Io3

— Oui, seigneur évoque.

— Eli bien, alors, pourquoi, dans les dessins que vous nous montrez, présentez-vous des dispositions qui appartiennent à un édifice conçu il y a soixante ans bientôt, et ne profitez-vous pas des progrès réalisés depuis par les maîtres qui ont su donner à leurs constructions plus de légèreté, plus d'air et de lumière, plus d'espaces couverts? »

Jean d'Orbais, toujours bredouillant :

« C'esj, en vérité, dit- il, parce que j'ai pris connaissance des pro-ets élaborés pour la cathédrale de Reims par Robert de Couc\% et pour la cathédrale d'Amiens par Robert de Luzarches, que je n'ai adopté ni Tune ni l'autre des dispositions conçues par ces maîtres. Cela ne saurait tenir debout, ce sont des échasses que le premier ouragan renversera. D'ailleurs, je ne prétends imiter personne, et je crois qu'il appartient à un maître d'innover.

— jNIais, reprit Tévêque, je crois que vous n'innovez guère, puisque votre œuvre rappelle Notre-Dame de Paris ?

— Excusez-moi, seigneur évêque, ma façade offre un parti nouveau, splendide, qui sera la gloire de votre évêché; voyez quelle ampleur! quelle...,

— Il ne s'agit pas de la façade seulement, et je ne prétends pas bâtir une cathédrale pour montrer une façade... splendide, mais pour contenir la foule des citoyens de ■Clusy; or, je vois que vos bas-côtés doubles sont étroits, bas , que dans le voisinage du transsept l'espace manque, que vos fenêtres hautes sont petites, que la lumière du jour éclairerait difficilement le vaisseau, surtout à cause de ces doubles bas-côtés.

— Seigneur évêque, il n'y a que trop de lumière dans les églises, les grandes fenêtres ne se peuvent vitrer ; on verra

que ce n'est pas possible. On peut faire des collatéraux simples, si vous voulez; la galerie supérieure donne des jours suffisants. Je sais bien qu'on médit de mon projet, mais la façade ! Il n'y aura jamais eu de façade plus majestueuse!... »

Ces phrases incohérentes , jetées coup sur coup sans achever même les mots, firent sourire le prélat qui, interrompant Torateur :

« Bien, bien, c'est entendu, dit-il.... Et vous, Hugues! répondez à mes questions, sans vous en écarter. Pourquoi avez -vous donné à votre transsept une si grande largeur ?

— Parce que c'est le centre de l'édifice, le point où la foule se réunira avec plus de presse.

— Pourquoi, ayant fait les travées de la nef plus larges que celles du chœur, avez-vous cependant tenu les derrières de ces travées, proche les gros piliers de la croisée, plus étroites?

Pour diminuer la poussée des archivoltes sur ces gros piliers.

— Pourquoi avez-vous rétréci la nef centrale à l'entrée?

— Pour donner plus d'assiette aux deux tours de la façade et former un vestibule, de telle sorte que les fidèles ne se trouvent pas immédiatement dans la partie qui doit être réservée aux assemblées.

■ — Quel motif vous a fait placer des tours aux quatre angles du transsept ?

— Pour que l'édifice accuse trois façades, puisqu'il possède trois portails; cependant, j'ai tenu les tours de la façade occidentale plus larges et plus hautes, parce que c'est de ce côté qu'est l'entrée principale de l'édifice.

— Les piliers de la nef ne sont-ils pis trop grcics en raison de la hauteur de cette nef ?

— J'ai donné à ces piliers la section qui suffit à leur fonction verticale, car toutes les poussées sont neutralisées par la disposition des arcs-boutants qui reportent ces poussées sur les contreforts extérieurs, de manière à laisser le plus grand vide possible dans Tintérieur....

— Ah! interrompit Jean d'Orbais, il ferait beau voir ces piles, quand avant d'être chargées elles recevront la poussée des voûtes des bas-côtés!

— L'inteiTuption vient à point, reprit Hugues; mon confrère ne sait donc pas que nous plaçons des tirants provisoires en bois ou même en fer,— et c'est ainsi qu'on prétend procéder à la cathédrale de Reims, — pour permettre de bander les voûtes des collatéraux, tirants que Ton enlève ou que Ton coupe lorsque toute la construction est terminée et que la stabilité des piles est assurée par les poids supérieurs.

— Comment, continua Tévêque, entendez-vous disposer rimagerie de Téglise future ?

— Seigneur évêque, j'enttnds, à cet égard, m'en rapporter à vos lumières.

— Soif, mais avez- vous en vue une conception générale ?

— Je placerais sous le portail principal, au trumeau central, le Christ homme entouré des douze apôtres sur les deux ébrasements -, au-dessus, dans le tympan, le Christ assistant au Jugement dernier-, dans les six voussures audessus, les anges et archanges, les martyrs, les vierges martyres, les prophètes, les sybilles et Tarbre de Jessé. A la porte de gauche, la sainte Vierge sur le trumeau -, ses ancêtres sur les piédroits-, dans le tympan, la mort de la

:oG HISTOIRE d'un hôtel de ville

mère du Sauveur et son couronnement; dans les voussures, des anges, des saints et saintes. A la porte de droite, saint Martin sur le trumeau, les saints évêques de France autour de lui ; dans le tympan, l'histoire de saint Martin, et dans les voussures, des saints des Gaules.

«Au-dessus du portail, les rois, ancêtres de la Vierge, images colossales, puis, dans les quatre pinacles, les fondateurs de votre église.

« Le portail sud du transsept serait consacré à saint Etienne, en souvenir de Pancienne église, et celui du nord à la Vierge, en souvenir de la chapelle qui existait de ce côté.

— Bien, nous causerons de cela s'il y a lieu. »

Sur ces derniers mots, Pévêque ayant levé la séance, les maîtres se retirèrent-, Jacques de Melun, de plus en plus mécontent et déclarant qu'on n'avait pas voulu l'entendre-, Jean d'Orbais répétant partout qu'il avait écrasé ses rivaux et que l'évêque lui-même était resté confondu devant ses réponses-, Hugues de Courtenay ne disant mot et se retirant dans la chambre de son hôtel.

Aussi y eut-il une certaine émotion dans la ville, le lendemain, quand on sut que le projet de Hugues de Courtenav était préféré, et les bons bourgeois, qui n'avaient vu aucune des oeuvres soumises au conseil et aux jurés, s'entretenaient, dans les tavernes et sur les places, de ce jugement qui leur paraissait inique de tout point ; Jean d'Orbais n'était pas le dernier, bien entendu, à crier au scandale.

Quant à Jacques de Melun, il était parti dès que le résultat du concours avait été connu.

Les conseillers et jurés furent assaillis de questions, de critiques, par les bourgeois qui avaient pris en main la cause de Jean d'Orbais sur ses propres affirmations et sans

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connaître d'ailleurs les projets des concurrents-, si bien que le maire crut bon de réunir dans le chœur de la cathédrale, avec Tassentiment de l'évéque, tous les habitants qui voulaient être éclairés sur les considérants des conseillers et sur leur jugcm^it. Hugues de Courtenay et Jean d'Orbais furent convoqués également afin de s'expliquer en public si on le croyait nécessaire. Ce dernier se rendit à la cathédrale entouré de tous ses partisans, bien décidés à faire revenir le conseil sur sa décision.

Hugues de Courtenay y vint seul-, peu d'habitants le connaissaient.

Les preniiers moments de la réunion se passèrent au milieu du tumulte; le maire, entouré des conseillers et jurés, eut grand peine à se faire entendre. Il essaya cependant d'expliquer les motifs du jugement porté sur les projets des concurrents; mais il était interrompu à chaque instant par les amis de Jean d'Orbais.

Impatienté, le maire dit enfin :

« Eh bien! que Jean explique lui-même en quoi son projet eût du être préféré à celui de Hugues.

— Oui, oui ! » cria-t-on de tous côtés.

Nous Pavons dit, Jean d'Orbais s'exprimait de la manière la plus confuse, quoiqu'il n'eût pas la conscience de ce défaut, car il ne s'en connaissait aucun. Il commença donc, en bredouillant, suivant son habitude, un discours que personne n'entendit, répétant à peu près ce qu'il avait dit devant le conseil. La foule, qui ne comprenait rien à ce flot de paroles précipitées, à ces phrases sans suite, commençait à murmurer. Un plaisant se mit à dire tout haut et d'une voix bien claire :

« Celui-ci parle comme un chandelier qui tombe dans un esraUer. »

I08 HISTOIRE d'un HÔTEL DE VILLE

Les rires accueillirent ce propos et gagnèrent bientôt toute rassemblée. L'orateur, ne pouvant deviner la cause de cette hilarité, bredouillait, s'embrouillait de plus belle; et les rires de s'accentuer, au point de couvrir la voix du malheureux Jean qui, à bout de forces et irrité au dernier point, cria ces dernières paroles aussi haut qu'il put

« Vous n'y entendez rien! et Je vois bien que vous êtes tous conjurés contre moi ! Eh bien, tant pis pour vous, car vous n'aurez qu'une méchante cathédrale! »

De violents murmures succédèrent aux rires-.

« Il nous injurie! Cène sont pas des raisons cela! » criait-on de toutes parts.

Les amis de Jean étaient consternés et, comme il voulait continuer sur ce ton, le forcèrent à grand'peine au silence.

« Que l'autre s'explique! » cria la foule.

Quand le calme fut rétabli, Hugues s'avança et parla ainsi :

« Que vous faut-il? une cathédrale.... c'est-à-dire un édifice qui permette de réunir sous ses voûtes un grand nombre d'habitants, pouvant délibérer, voir, entendre, circuler, entrer et sortir facilement, qui, par conséquent, présente de vastes espaces dans sa partie centrale, des issues nombreuses, qui soit largement éclairé, d'une construction assez simple pour pouvoir être élevé rapidement, qui laisse aux clercs les espaces nécessaires pour le service religieux, qui, à l'extérieur, signale au loin l'importance de la ville de Clusy, le goût de ses habitants, leur piété et les efforts qu'ils ont faits de tous temps pour maintenir leurs franchises municipales sous la garantie du seigneur évêque.... N'est-ce pas lace que vous voulez?

— Oui., c'est cela ! répondit la foule.

— Eh bien, si messieurs les conseillers et jurés ont

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choisi mon projet entre tous, c'est qu'ils Tout considéré comme remplissant mieux que les autres ces conditions ; c'est que j'ai pu leur expliquer sans difficulté, sans détours, ces avantages que les tracés sur le vélin permettent d'apprécier ; c'est qu'il n'y a pas une partie de ces tracés dont je ne pusse donner la raison ; c'est que j'ai indiqué les moyens de construction que j'emploierai-, c'est qu'enfin, sachant que je travaillais pour une ville renommée par l'intelligence de ses habitants, je m'étais mis en mesure de pouvoir rendre compte de l'ensemble comme des moindres détails de ma conception, ne doutant pas que les choses seraient examinées avec soin et jugées par des personnes compétentes; c'est que j'ai cherché à obtenir un tout complet sans sacrifier aucune des parties, n'essayant pas d'entraîner les suffrages par un morceau capital séduisant, conçu au détriment du reste. Que diriez-vous d'un imagier qui, taillant une statue, lui donnerait une tête énorme et un corps grêle? C'est cependant ce qu'a fait mon confrère Jean qui vient de parler et qui réclame contre la décision du conseil. Il a fait une belle, une énorme façade, et derrière, une nef basse bordée de doubles bas -côtés écrasés, terminés par un transsept étroit. Le conseil, avec raison, a donc rejeté son projet, car si la façade de votre cathédrale doit être digne de la cité, ce n'est pas dans la façade ni dans ses tours que vous vous rassemblerez, mais dans la nef et la partie centrale de l'édifice. La façade n'est pas le principal, mais l'accessoire....

— C'est pour cela que Hugues, interrompit Jean, fait trois façades au lieu d'une seule!

— Oui, je fais trois façades, dont une plus riche et plus importante que les deux autres, posées aux extrémités des bras de croix. Comme il y a trois portails pour permettre

à la foule de circuler facilement et de se rendre au centre de l'édifice de divers points de la cité, il y a trois façades. C'est la raison qui Tindique.

« Mais aussi, dans mon projet, j'ai du penser à la circulation qui doit être ménagée à tous les étages de l'édifice, pour assurer un bon et facile entretien des vitraux et couvertures, pour permettre d'éteindre les incendies si le feu du ciel tombe sur les toitures, pour pouvoir tendre l'intérieur aux jours de fêtes et allumer les lampes.

(c C'est donc probablement au soin que j'ai pris de tout prévoir dans la construction d'un édifice, que nous voudrions voir rivaliser avec les cathédrales déjà bâties à Sens, à Senlis, à Meaux, à Paris, à Noyon, à Soissons, à Laon, et avec celles que l'on construit à Reims, à Amiens, à Bourges, à Chartres, que je dois d'avoT vu mon projet choisi comme le plus digne-, d'ailleurs, m'en rapportant entièrement à la décision des juges et à l'opinion des habitants que je tiens à éclairer, je m'offre à faire un modèle en relief de la cathédrale conçue par moi ; mon confrère Jean pourra, s'il le veut, faire de même, et nous soumettrons ces modèles au jugement des citoyens de Clus}'. »

On avait écouté cet exposé dans le plus profond silence; quelques interrupteurs , qui avaient tenté de déconcerter l'orateur, furent contraints de se taire.

« C'est cela! dirent d'une commune voix les assistants, que Jean et Hugues nous montrent des modèles de leurs projets! »

Mais, en sortant de la cathédrale, Hugues de Courtenay fut d'autant plus entouré de bourgeois que Jean fut délaissé par ses partisans d'un jour. Tout en cheminant vers son hôtel, le premier répondait à toutes les questions qui lui étaient adressées avec autant de clarté que de pa-

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tience; la foule se pressait autour de lui, tandis que Jean déconcertait ses amis par des sorties ridicules et des propos sans suite. Aussi le groupe déjà maigre qui Tentourait à la sortie de rassemblée, était-il réduit à trois ou quatre fidèles lorsqu'il arriva à la porte de son logis.

Ainsi fut fait comme il avait été dit -, un mois après cette réunion, Hugues de Courtenay, travaillant jour et nuit avec un des meilleurs huchiers de la ville et ses deux apprentis, fut en mesure de montrer au public le modèle en relief de son projet, lequel fut exposé au milieu du chœur de la cathédrale.

On attendit vainement, pendant deux semaines encore, celui que devait produire Jean. L'eût-il exposé que l'opinion était entièrement tournée en faveur du projet de Hugues de Courtenay; si bien que les notables, au nom de la ville, vinrent supplier l'évêque de déclarer la clôture définitive des épreuves et de confier l'œuvre à Hugues, ainsi que le conseil l'avait décidé.

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