POURQUOI ET COMMENT LA CATHEDRALE SUBIT CERTAINES MODIFICATIONS
Sous répiscopat de Eudes de la Ferté, les travaux de la cathédrale de Clusy, confiés au maître des œuvres Hugues, furent poussés avec une activité prodigieuse, si bien qu'en 1240, rédifice était achevé, y compris la salle s3'nodale indiquée en S sur le plan (fig. 21}, et sauf quelques parties supérieures de la façade, et les quatre tours du transsept-, mais alors, la suite de l'opération était confiée au .ils de Hugues, Guillaume de Courtenay.
Le maître dont le projet a été expliqué dans le chapitre précédent, étant mort en 12 38, Guillaume, non moins habile que son père, avait été élevé près de lui, dans ce grand et actif chantier de la cathédrale de Clusy i mais Hugues, sachant par expérience que celui qui n'a vu qu'une chose n'a rien vu, voulut que son fils parcourût les divers chantiers de la France ; et comme alors tous les maîtres des œuvres étaient en relations constantes et intimes, se faisaient part, réciproquement, de leurs tentatives, de leurs
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succès OU de leurs insuccès^ comme aussi certains secrets du métier étaient religieusement gardés et transmis seulement entre les membres par la parole, et jamais par écrit, il s'était établi entre eux une sorte d'association dans laquelle, pour être admis, ;1 fallait faire ses preuves
Guillaume s'était donc instruit au contact de ces maîtres dont il avait visité successivement les chantiers, non-seulement sur le domaine ro3'al, mais en Champagne, en Bourgogne et dans les Flandres-, il était devenu ainsi maître trèsingénieux en Tart de construire, fort versé dans les procédés secrets de disposer les plans et de tracer les voûtes suivant la méthode la plus nouvelle.
Mais, pour construire cette grande cathédrale, il avait fallu beaucoup d'argent, et les corporations d'ouvriers étaient devenues d'autant plus, exigeantes qu'on avait un plus grand besoin d'elles. Le prix moyen des journées s'était successivement élevé jusqu'à la somme de six sous et plus *^ puis, les ouvriers avaient demandé à être dispensés de faire maigre pendant le carême ; les corporations s'étaient fait octroyer des privilèges tels que : dispense du guet, franchise des droits sur le vin pour elles, faculté de travailler après le couvrefeu jusqu'à dix heures du soir, etc.
Quant aux sommes nécessaires à l'exécution de ces constructions et à l'acquisition des matériaux, l'évêque ne pouvait guère les trouver que dans l'escarcelle des bourgeois ; car, bien que le roi fît des dons pour hâter le travail, ces sommes étaient, relativement aux besoins, peu importantes. Demander de l'argent aux nobles, il ne fallait pas y songer, on va voir pourquoi.
I. Environ cinq francs cinquante de notre monnaie, d'après le prix du blc à cette époque.
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Les bons bourgeois de Clusy n'étaient pas disposés à vider leurs bourses seulement par un sentiment de piété ou de vanité, il leur fallait, en échange, trouver des avantages réels.
L'évêque Eudes de la Ferté, qui était homme d'esprit et de grand sens, le savait très-bien, mais, ainsi que tous les autres évêques de France alors, il tenait à accomplir pleinement le projet formé par ses prédécesseurs et notamment par Baudoin de sainte mémoire. Pendant la régence de la reine Blanche, mère de Louis IX, la coalition des grands vassaux de la couronne ayant été dissoute, grâce à Thabileté de cette princesse et à la défection du comte de Champagne, les évêques crurent le moment des plus favorables pour atteindre le but vers lequel ils tendaient depuis près de quatre-vingts ans et que nous indiquerons en peu de mots.
Depuis Philippe-Auguste notamment, et même déjà du temps de la régence de Tabbé Suger, le pouvoir des grands vassaux était ébranlé. Philippe lui avait porté un coup terrible* il avait protégé les communes, s'était servi de leurs milices dans ses expéditions-, mais Foeuvre était de trop longue haleine pour qu'il pût l'achever. A sa mort, les grands seigneurs féodaux prétendirent reconquérir tout le terrain perdu et partager le royaume en seigneuries suzeraines, indépendantes les unes des autres. Ils ne furent secondés dans cette levée de boucliers ni par les populations des villes ni parles évêques qui prétendaient, eux, à autre chose, savoir : à ce rôle qu'ils avaient rempli jadis avec éclat, de maîtres absolus dans les cités sans contrôle d'aucune sorte, maîtres à la fois séculiers et spirituels, c'est-à-dire des corps, des biens et des âmes. Ils avaient compris que ce résultat ne pouvait être obtenu par la forcer le soulèvement des
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communes avait éclaire souvent d'une lueur sinistre leurs tentatives à cet égard; ils avaient compris également que le pouvoir royal ne les seconderait pas dans cette entreprise, .non plus que la noblesse laïque. Leur seule alliée était donc la commune; mais il fallait acheter cette alliance et la cultiver avec la plus grande prudence, car les bourgeois des villes étaient déliants et payés pour Tètre.
C'est pourquoi les cathédrales s'élevaient bien plus comme des édifices affectés à une destination civile qu'à un service religieux. La cathédrale devait devenir le monument de la cité, remplacer Thôtel de ville ; donc, le parloir aux bourgeois n'avait plus sa raison d'être, puisque les citoyens pouvaient à toute heure se réunir dans l'église mère, y discuter de leurs affaires *, puisque les cloches des tours étaient mises en branle par leur ordre ; puisque, dans ces vastes vaisseaux, ils pouvaient même se livrer à certains passe-temps, jeux et mystères, à l'occasion.
Seulement, la cathedra^ le siège épiscopal était là, il était la sauvegarde des droits concédés, mais surtout le tribunal, le prétoire où toute cause devait être appelée, car tout crime ou délit étant l'occasion d'un péché, c'était à l'évêque, comme chef spirituel, d'en connaître et d'en juger tous les cas.
C'est ainsi du moins que l'entendait l'épiscopat au commencement du règne de Louis IX, et les prélats croyaient bien par ce raisonnement supprimer toute autre juridiction seigneuriale, réduire la noblesse féodale à néant et gouverner au nom du suzerain, d'abord sur les villes, puis bientôt sur toute l'étendue de leur diocèse.
En un mot, c'était une théocratie, ayant à sa tête une sorte de doge dont les volontés eussent été entièrement soumises à ses décisions.
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Encore une fois, pour obtenir ce résultat, il fallait que la cathédrale fût bâtie, qu'elle existât. Aussi, avec quelle hâte on s'empressait d'élever les édifices retardataires, à Troyes, à Reims, à Amiens, à Beauvais, à Bourges, à Rouen ! Et pour obtenir Targent nécessaire à leur construction, les évêques ne ménageaient pas Poctroi des franchises municipales. La garde et la police de la cité, le jugement des simples délits, la perception des droits, Tédilité, la tenue des marchés, le cri des édits ro3'aux, les règlements touchant la voirie, tout cela avait été successivement accordé aux villes par les évêques-seigneurs et sanctionné par des chartes moyennant subsides qui étaient employés en partie à la construction de la grande œuvre.
D'ailleurs, les bourgeois, se voyant maîtres chez eux, nantis de franchises qui assuraient l'autonomie de la cité, ne faisaient plus de difficultés quand il s'agissait de subvenir aux dépenses de la cathédrale, symbole visible et réel de ces libertés. Ils étaient les premiers à hâter les travaux, soit de leur argent, soit par des prestations consistant en bêtes de somme, chariots, engins, etc.
Si la bourgeoisie des villes s'élevait ainsi à la hauteur d'un pouvoir homogène compacte, le bas peuple profitait également, dans une certaine mesure, de ce nouvel état de choses. La ro3'auté poussait à l'affranchissement des serfs des campagnes qui, s'incorporant à des communes, passaient ainsi de l'autorité du seigneur féodal sous celle du roi. De telle sorte que les villes et leur banlieue se peuplaient d'autant, s'enrichissaient, pendant que les seigneurs voyaient déserter leurs terres.
Ceux-ci s'émurent bientôt de la situation qui leur était faite; leurs seigneuries se dépeuplaient pour aller grossir les communes; leurs droits de justiciers, auxquels ils te-
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liaient grandement, étaient menaces par le nouveau pouvoir que s'arrogeaient les évequcs dans leurs cathédrales en vertu du principe établi par les prélats : que toute contestation judiciaire a sa source dans la fraude ou la violence et que Téglise doit prendre connaissance de tout ce qui est péché, afin de savoir s'il convient de remettre ou retenir, de lier ou de délier.
De sa cathedra^ Tévêquc prétendait juger toutes les contestations, les causes criminelles et féodales, les nobles comme les vilains, et recourait au besoin à Texcommunication, même en cas de contestations civiles, lorsqu'il était admis que la partie lésée dans ses intérêts purement temporels était un clerc.
En 1235, la noblesse, réunie à Saint-Denis, en présence du roi Louis IX, rédigea une protestation contre les prétentions des évêques et adressa ses plaintes au pape. Un décret fut rendu qui établissait :
1° Que les seigneurs ne seraient pas justiciables des tribunaux ecclésiastiques pour les affaires civiles -,
2" Que si un juge ecclésiastique excommuniait quelqu'un dans ce cas, il serait contraint à lever l'excommunication par la saisie de son temporel -,
3° Que pour leurs fiefs, les ecclésiastiques seraient tenus de répondre devant les juges laïques.
Cette première manifestation contre les prétentions ecclésiastiques, fit réfléchir les plus prudents parmi les évêques, et plusieurs songèrent déjà à enlever à la cathédrale quelque chose du caractère de prétoire épiscopal et de basilique qui lui avait été donné, pour en faire plus spécialement un édifice religieux.
Une tentative avait été faite directement auprès du roi pour connaître ses sentiments personnels à l'endroit de ces
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prétentions du. clergé, touchant le droit qu'il entendait s'arroger de juger tous les cas et de ne voir dans le pouvoir laïque que l'exécuteur aveugle de ses décisions.
L'évêque d'Auxerre, Guy de Mello, au nom d'un grand nombre de prélats, se présenta un jour à la cour et dit au roi :
(' Sire, des évêques et archevêques, en grand nombre, m'ont chargé de vous faire savoir que la chrétienté périt entre vos mains! »
Louis, surpris, se signa et répondit :
« Or, me dites comment cela est?
— Sire, reprit l'évêque, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés avant qu'ils se fassent absoudre et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ces seigneurs évêques vous requièrent donc. Sire, pour l'amour de Dieu et parce que vous le devez faire, que vous commandiez à vos prévôts et baillis que tous ceux qui resteront excommuniés un an et un jour, qu'on les contraigne par la saisie de leurs biens à ce qu'ils se fassent absoudre. »
A cela le roi répondit :
<( Qu'il le leur commanderait volontiers pour tous ceux dont on lui donnerait la certitude qu'ils eussent tort. i>
Mais l'évêque de Mello répliqua :
« Que les prélats ne le feraient à aucun prix et qu'ils lui contestaient la juridiction de leurs causes.
— Je n'agirai point autrement cependant, dit le roi, car ce serait contre Dieu et raison si je contraignais les gens à se faire absoudre quand le clergé leur ferait tort. Et à ce propos, je vous citerai l'exemple du comte de Bretagne qui a plaidé sept ans, étant excommunié, avec les prélats de Bretagne et a si bien fait que le pape a'condamné ceux-ci. Donc,
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si j'eusse contraint le comte de Bretagne, la première année, de se faire absoudre, j'eusse péché contre Dieu et contre le pape. »
Depuis cet entretien, persuadés que le roi ne changerait pas d'avis, les évcques se résignèrent et prirent de nouvelles dispositions, d'autant que, pour conformer ses actes à ses paroles, Louis IX établit dans chaque seigneurie et dans chaque ville, indépendamment du prévôt, un bailli royal, lequel, lorsqu'une cause quelconque était appelée devant la justice seigneuriale , pouvait la réserver, comme cas rojal^ et l'introduire ainsi à sa cour, à celle du prévôt ou au Parlement, prétextant que le roi, comme chef du gouvernement féodal, avait, de préférence à tout autre, le droit de juger certaines causes nommées cas ro/aux.
A ces prétentions, les évêques, aussi bien que les seigneurs laïques, essayèrent de mettre des bornes, en demandant que ces cas roj^aux fussent spécifiés ; mais les baillis ne l'entendirent point ainsi. Ce fut vainement que les seigneurs employèrent près d'eux les prières, les instances et même les menaces -, les baillis, toutes les fois qu'ils entendaient débattre dans les cours seigneuriales une cause qui paraissait intéresser l'autorité du roi, s'interposaient au milieu des parties, déclaraient la cause cas vqyal^ et en attiraient le jugement à leurs cours. Gr, si les bourgeois préféraient la justice de l'évêque à celle d'un seigneur laïque, parce que la première s'appuyait sur une législation moins arbitraire et offrait ainsi plus de garanties, ils trouvaient encore dans le tribunal du bailli, soustrait aux passions du moment et aux intérêts locaux, délégation de la justice royale établie déjà, quant aux grands principes, sur le droit romain, plus d'impartialité et d'équité. D'ailleurs, le roi investissait chaque jour les bourgeois des villes de fonctions de plus en plus
étendues ; ceux-ci s'habituaient à considérer le nouveau suzerain comme la sauvegarde de leurs droits municipaux de leurs franchises et coutumes, et leur alliance avec Tévêque, quant au maintien de ces droits, perdait beaucoup d"'importance ou d'efficacité à leurs yeux.
Ces quelques développements étaient nécessaires pour faire comprendre ce qui va suivre.
Eudes de la Ferté était mort vers 12 36, au moment où rédifice conçu par Hugues de Courtenay présentait déjà un ensemble complet. Son successeur, Odon de Gisors, trouva le chapitre de son église singulièrement relâché dans ses mœurs, car Téveque Eudes vivait plus comme un seigneur laïque que comme un prélat. Il aimait à s'entourer de gens de société facile et bons vivants, était grand chasseur, et laissait volontiers ses chanoines mener une vie qui n'était rien moins qu'édifiante. Plusieurs étaient mariés et même bigames ; d'aucuns ne sortaient jamais que vêtus richement et coiffés de chapeaux de fleurs, ou même armés ^ ils couraient les tavernes et menaient jo3'euse existence.
Odon de Gisors commença, en s'appuyant sur les décrets des conciles, à réprimer ces abus ; puis, tout en continuant l'œuvre entreprise par son prédécesseur, il dut, comme tous les autres prélats de France, reconnaître que l'attitude nouvelle prise par le pouvoir royal devait faire abandonner à répiscopat l'espoir longtemps caressé de donner à la cathédrale ds. la cité le caractère attribué jadis à la basilique antique, à la fois lieu de réunion, centre des transac tions de toutes les affaires, édifice municipal et tribunal.
Odon de Gisors crut donc prudent de modifier l'édifice dans la partie particulièrement réservée au culte. A cet effet, il demanda au maître de l'œuvre, Guillaume, de dresser un projet de reconstruction d'un chœur plus vaste, avec cha-
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pelles, à rinstar de ceux que Ton construisait à Troyes et que Ton commençait à établir à Amiens.
Guillaume se mit à Toeuvre avec d'autant plus d'empressement que ses connaissances, ses voyages, lui permettaient d'entreprendre cette opération de manière à satisfaire au beau programme qui lui était imposé.
Dans son projet, il conservait les hauteurs données par Hugues aux voûtes de la nef, du transsept, et la disposition des travées ^ il conservait les dimensions du sanctuaire, lui accolait latéralement des collatéraux doubles, puis établissait au chevet cinq chapelles, dont une plus vaste consacrée à la Vierge, suivant la conception de Parchitecte d'Amiens, Renault de Cormont, qui était alors chargé de la continuation de l'œuvre de Robert de Luzarches.
Guillaume présenta donc bientôt à Tévêque les dessins de ce chœur.
Le plan (fig. 2 5) offrait un tracé savamment et simplement conçu. Se servant des fondations du chœur du douzième siècle, il établissait les piliers intérieurs sur ces fondations, mais il élargissait le vaisseau par l'adjonction des doubles collatéraux A. Du centre O, il divisait le demicercle du chevet en cinq parties, et traçait l'abside avec ses chapelles comme on le. voit en B.
Ce plan, pour être mis à exécution, devait déborder de beaucoup l'enceinte de la ville qui, coinme on l'a vu, figure 2 1 , était tangeante au chevet, et par conséquent il devait recevoir l'approbation royale, cette enceinte, comme celle de toutes les bonnes villes, ne pouvant être modifiée qu'avec l'assentiment du roi.
Comme son prédécesseur, Guillaume de Courtenay avait fait un dessin donnant le pourtraict au naturel du chœur projeté, lequel était joint aux coupes et élévations. La dif-
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férence de niveau entre le sol de la ville et celai du dehors lui avait permis de concevoir des cryptes sous les chapelles, auxquelles on serait descendu par les escaliers G qui s'élevaient jusques aux combles des bas-côtés.
L'évéquc Odon voulut montrer lui-même ces projets au roi (c'était en 1242), afin d'obtenir de lui les modifications aux remparts de la ville et des sommes pour Taider dans son entreprise.
Les choses furent réglées à la satisfaction du prélat. Le roi Tautorisait à jeter bas la muraille de la ville, à s'emparer du terrain nécessaire dans les f jssés pour asseoir les fondations des chapelles, à la condition toutefois d'établir avant toute entreprise une nouvelle portion d'enceinte munie de deux tours, à dix toises au delà de la chapelle de la Vierge, et de s'entendre à ce sujet avec le sénéchal et le prévôt.
Il lui fit remettre en outre 700 livres pour lui donner les moyens de commencer les travaux sans retard.
Toutefois, quand l'évêque fit part aux notables de Clusy de son projet, il ne trouva pas ^ chez ceux-ci un empressement très-vif. Plusieurs, parmi ceux du conseil, firent observer au prélat que le chœur actuel était fort beau et fort bon, bien qu'il eiJt déjà vu passer plus d'un demi-siècle, et que les grandes dépenses qu'occasionnerait la nouvelle construction n'étaient point fort utiles. L'évêque fit valoir le dévouement que les bourgeois avaient apporté précédemment à l'œuvre et les sacrifices faits pour édifier une cathédrale digne de Clusy. Il fit la critique du chœur ancien, dépourvu de chapelles et si mal disposé pour le service religieux. Les notables ne répliquèrent rien à ces raisons, mais ne s'engagèrent que pour des sommes assez faibles.
L'évêque ne fut pas sani constater cette froideur et ne
s'en étonna guère d'ailleurs, n'ignorant pas que pareille disposition existait dans beaucoup d'autres villes depuis que les prétentions épiscopales avaient été limitées brusquement par les récentes décisions et mesures du roi touchant l'exercice du pouvoir judiciaire •, mais il crut qu'une fois les travaux commencés, il obtiendrait facilement de la cité des subsides et dons pour les pousser aussi cictivement que par le passé. En homme prudent cependant, et aussi pour ne pas interrompre ou gêner trop longtemps l'exercice du culte, l'évéque se garda de rien démolir des vieilles constructions et, ayant pris possession des terrains du fossé, fait relever plus loin la muraille de la ville sur les indications du sénéchal, le maître des œuvres, Guillaume, put commencer les substructions de trois des chapelles absidales et notamment de celle de la Vierge.
L'évéque Odon avait grande hâte de voir celle-ci construite *, « car, pensait-il, si nous n'avons pas des ressources suffisantes pour achever le reste, du moins cette chapelle donnera-t-elle au chevet un caractère plus convenable à un édifice religieux. » Puis, alors, le culte de la Vierge s'étendait singulièrement, et il fallait satisfaire à ce nouveau besoin des âmes pieuses.
En effet, en 1248, la chapelle de la Vierge était élevée et provisoirement raccordée au bas-côté du douzième siècle en démolissant l'absidiole ancienne, de telle sorte qu'on pût se servir de cette adjonction. Quant aux quatre autres chapelles, l'architecte, avec les ressources mises à sa disposition, n'avait pu les élever que jusqu'au ras du sol de 1 église (fig. 26).
La consécration de la nouvelle chapelle fut faite en grande pompe et suivie de beaux sermons et belles processions, dans l'espoir de ranimer le zèle du bourgeois qui
>MOT jL'une
VUE DE LA CHAPELLE DE LA VIERGE DE LA CATHEDRALE, MILIEU DU XIII° SIÈCLE.
l'aiblissait chaque jour. L'cvèque Odon n'espérait plus pouvoir entreprendre l'œuvre totale de la construction du chœur; mais il tenterait du moins de terminer les quatre chapelles absidales et de les mettre en communication avec le pourtour.
A cet elTet, pour recueillir les sommes nécessaires, la cathédrale possédant des reliques insignes et, entre autres, un morceau de la vraie croix, la dalmatique de saint Etienne et le corps de saint Babolein, Pévêque imagina de faire porter ces reliques dans un grand nombre de cités, par des clercs doctes et sages, qui, les montrant aux fidèles avec toute la solennité et les cérémonies convenables, recueilleraient ainsi des dons abondants.
De leur tournée prolongée pendant toute une année, les clercs rapportèrent, en effet, une assez belle somme qui permit de reprendre les travaux. Mais, sur ces entrefaites, révêque Odon vint à mourir (i25[) et, suivant ses intentions, il lui fut élevé un tombeau le long de la paroi de la première travée de la chapelle de la Vierge, bâtie sous son épiscopat.
Jusqu'alors, bien que les cérémonies religieuses se lissent en grande pompe dans le chœur, cette partie de l'édifice n'était point enclose. Les clercs se tenaient soit debout, soit assis sur des bancs sans dossiers ou à genoux sur les dalles. Le trône épiscopal était placé au fond du chœur, accompagné, des deux côtés, de sièges en bois avec dossiers disposés en hémicycle pour les chanoines.
Le public circulait librement dans les bas-côtés pendant les cérémonies, ou se tenait dans le transsept et dans la nef, parlant, se groupant, et s'occupant parfois de toute autre chose que des cérémonies sacrées. Le long des murs des bas-côiés de la nef, il y avait même des marchands qui
vendaient de menus objets, images d'étain ou de bois, des lacets, des boutons, fermoirs et bijoux communs, sur des •éventaires mobiles.
Les deux évêques avaient cru devoir tolérer ces abus en raison du caractère d'édifice civil qu'ils prétendaient laisser, en partie, à la cathédrale-, mais les dispositions étaient modifiées et, du moment que Téglise de la cité reprenait une affectation purement religieuse, il n'était plus possible de souffrir ces empiétements du profane dans le lieu saint.
Le successeur d'Odon, Raymond de Villeneuve, résolut de faire cesser, à cet égard, toute équivoque. C'était un homme froid, d'esprit net, aux mœurs austères et qui ne se faisait pas d'illusions. Il commença par établir parmi les clercs de son entourage et les chanoines une discipline sévère \ appréciant les nécessités du temps, l'importance de plus en -plus grande que prenait le pouvoir royal, il abandonna tout projet d'extension de la cathédrale, fit suspendre les travaux des chapelles du chœur, et prétendit aménager l'intérieur de l'édifice de telle sorte que les cérémonies du culte pussent se faire avec recueillement. Après s'être fait rendre un compte exact de toutes les conventions passées avec les bourgeois relativement aux droits concédés à ceuxci dans l'intérieur de l'église, il fit venir les jurés et notables et leur parla en ces termes.
« Grâce aux efforts de mes prédécesseurs et aux vôtres, notables bourgeois, une cathédrale a été élevée dans ce diocèse de Clusy en l'honneur de Dieu, de la sainte Vierge et des saints martyrs. Elle répond à vos besoins et nous prétendons nous en tenir à cette œuvre achevée; mais nous avons considéré avec tristesse que dans cet édifice, qui ne doit retentir que des louanges du Seigneur, on pourrait se
croire souvient dans une place publique ou dans un marché. Sans vouloir revenir sur les conventions librement consenties entre vos prédécesseurs et les habitants de Clusy, il nous a paru que de grands abus s'étaient introduits dans cette église- et que la décence, qui doit présider à toute assemblée tenue dans le temple dédié à Dieu, n'y était pas toujours observ^ée, cela au grand détriment du salut des âmes-, .car, s'il n'est pas admis que dans la salle du palais de notre sire le roi, on puisse se livrer à des conversations futiles, à des jeux et à des transactions commerciales, à plus forte raison ne saurait-on le faire dans la maison de Notre Seigneur Jésus-Christ.
« Or donc, nous avons cru qu'il était bon de vous faire savoir que nous ne saurions admettre plus longtemps dans la cathédrale, des marchands ambulants, des réunions profanes autres que celles desquelles il a été stipulé dans les actes de nos prédécesseurs, à certaines occasions, ou sur permission spéciale de l'évêque; que notre intention est de clore le chœur afin que les clercs ne soient point distraits pendant les cérémonies religieuses.
« Les chartes royales garantissent l'intégrité de votre commune; pour les affaires qui touchent à ses intérêts, vous avez la maison de ville qui convient aux délibérations des jurés, et où vous pouvez vous réunir toutes fois que cela est nécessaire. Veuillez donc instruire vos concito3'ens de ce que je viens de vous dire, afin que toute chose rentre dans l'ordre et que la maison du Seigieur soit désormais préservée de toute souillure, conformément au désir de notre sire le roi et à notre volonté. »
Nous ne saurions dire si ce discours plut fort aux no'ables bourgeois, mais au total, on ne leur demandait pas d'argent-, il n'était pas question de toucher à leurs
franchises -, ils s'en allèrent donc le cœur tranquille après avoir reçu la bénédiction épiscopale.
Les travaux des quatre chapelles absidales étant suspendus, l'argent qui était destiné à leur construction fut employé à Pédification d'une délicate clôture de pierre, en avant et autour du chœur, toute remplie des images de l'Ancien et du Nouveau Testament, derrière laquelle seraient établies de belles et hautes stalles de bois de chêne pour le chapitre.
L'évêque voulut également élever dans le sanctuaire un autel de pierre derrière lequel seraient placés les reliquaires, sous un magnifique baldaquin de cuivre doré.
La clôture en avant du chœur servit de jubé, c'est-à-dire de tribune élevée, d'où on pouvait lire au peuple TÉpître et l'Évangile, et sur laquelle se tiendraient les chœurs pour chanter noëls et cantiques.
Trois portes étaient percées sous le jubé, lesquelles, ouvertes pendant les offices, permettaient aux fidèles d'entrevoir les cérémonies religieuses (fîg. 27).
On montait au jubé par deux escaliers latéraux, à vis.
Les imageries et toute l'architecture de ces clôtures furent peintes et dorées avec grand soin et au mo3^en de dons particuliers faits par les plus riches bourgeois dont les noms furent inscrits sur les parois. De même aussi, furent réservées, dans les clôtures latérales, quelques enfoncements propres à recevoir la sépulture de nobles chanoines qui avaient laissé des legs importants pour concourir à l'œuvre et qui s'étaient consacrés à l'édification de ces clôtures.
Ainsi, désormais, la séparation était complète entre le lieu affecté "aux clercs et l'espace réservé à la foule. Le programme de la cathédrale s'était modifié profondément dans l'espace d'un siècle.
ET D USE CATHliDRALE.
Toutefois, les populations des villes ne cessèrent de considérer cet édifice comme leur propriété, et les évêques ne purent les empêcher d'y tenir des assemblées, de s'y livrer même à des passe-temps burlesques à certaines époques de Tannée. Alors même, le chapitre tout entier participait
à ces sortes de mascarades qui n'étaient rien moins que décentes.
Cette clôture du chœur, ainsi que rétablissement des stalles de chêne, richement sculptées, demandèrent beaucoup de temps. Quatre imagiers et leurs apprentis, sans compter les tailleurs de pierre et les huchiers, furent occupé^î
à ce travail pendant près de vingt ans, et l'argent venant à manquer, cette entreprise ne put être achevée qu'avec les dons que firent encore à Pœuvre plusieurs des notables et fiches chanoines.
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