Chefs artisans. — 6. Gardes champêtres
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« Chers concitoyens, laissez-moi vous dire un fabliau d'abord, que contait le trouvère Odillon le Fol. Du temps que les ânes étaient en liberté dans les herbages et les bois, ils vivaient en commun • les plus paresseux ne mangeaient guère quand venait Thiver, mais ils s'étaient entre eux concertés afin que toute la compagnie des ânes fût avertie par lesplus alertes des endroits où il y avait quelque écorce tendre ou quelques herbes conservées sous la neige et aussi du voisinage des loups, ours et autres bêtes sauvages \ car alors toute la troupe se réunissait, braïant horriblement tout d'une haleine, et les ours et loups, entendant cette clameur horrifique.et craignant aussi les ruades, tiraient ailleurs.
« Survint un homme qui dit à l'un de ces ânes gros, gras, mais auquel il déplaisait d'aller quérir sa nourriture et de veiller au besoin pour se défendre avec ses frères :
ce Eh ! bon une, mon ami, vous voilà bien en point et « luisant comme châtaigne à la Toussaint. Qu'il est dur à a votre âge, et ainsi que de pauvres diables d'ânes, de « courir les champs et de gratter la neige en hiver pour « trouver un peu d'herbe pourrie, de vous lever la nuit «' pour braire après les ours et les loups et lancer force « ruades au risque d'attraper quelque morsure et coup de « griffe.
« Que ne venez-vous chez moi ? Vous ' aurez logis clos « toute l'année et belle herbe fraîche ou sèche, suivant la « saison, dans la mangeoire. Des loups et des ours vous « n'aurez cure, car je suis là pour leur envoyer de bons « carreaux ou sajettes. Vous dormirez à votre aise et mantt gérez à vos heures.
« Pour prix de ces biens, je vous demanderai moins que (c rien, un peu d'aide pour porter mon bled et mon avoine, « sans vous fouler jamais, mais pour vous entretenir en
rt appétit, car nous sommes amis; c'est chose sûre, et j'ai ^i seulement pitié de votre mésaise. Dites la chose à vos « frères. »
« Ainsi fit râne, et tous, sur son conseil, s'en allèrent chez les hommes. Les bêtes s'en trouvèrent-elles bien ? Demandez-leur ?
« Pierre l'Ormier, qui a pignon sur rue, bon vin dans sa cave et froment dans sa huche, trouve dur de songer au guet, aux tailles, à toutes les charges que chaque citoyen doit remplir; il voudrait se débarrasser de ces soins et s'en aller dire au sire le roi : « Je vous abandonne, sire, une « partie de mon avoir, et vous voudrez bien veiller pour <( moi, guetter pour moi, gérer pour moi la commune, <c faire dresser les actes touchant mes affaires.... — Eh! « mais, dira le sire roi, très-bien, Pierre l'Ormier, mon ami, « paye, c'est entendu; » et il enverra prévôts, sénéchaux, baillis et voyers ruraux qui remettront au roi fidèlement ce que Pierre l'Ormier aura promis de payer, mais qui prendront aussi une part à leur convenance °, et si ta te plains, Pierre l'Ormier, qui donc recevra ta plainte ? Ceuxlà mêm.es qui l'auront fait naître par leurs exigences.
« Tu n'auras plus ni maire, ni eschevins pour dépenser ton argent dans ta ville et t'en rendre compte, c'est vrai; mais un prévôt pour le prendre et le dépenser à son profit, si cela lui plaît. Les bras du roi, notre sire, sont longs, et si longs que la tête ne voit ni ne sait ce à quoi s'occupent les mains, souvent.
« Et crois-tu donc qu'il sera bien difficile aux agents royaux d'obtenir un édit pour augmenter les taxes sur le vin, sur le beurre, sur l'hydromel? Et ainsi, ton argent s'en ira sans que tu saches à quoi il est dépensé, et sans que tu aies mot à souffler.
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ce xMais laissons cela. Si vous n'êtes pas contents de votre maire et de vos eschevins, citoyens, ne les renouvelez-vous pas chaque année? Ainsi Tabus, le gaspillage dont vous croyez avoir à vous plaindre, ne sont au moins que temporaires, vous pouvez y remédier. Si vous trouvez qu'on dépense trop ici ou là, ne pouvez-vous en toute liberté proposer des économies ? S'il faut établir une taxe nouvelle, n'est-ce pas vous-mêmes qui dicidez sur quels objets elle doit porter, de façon à grever le moins possible le pauvre monde?
« S'il y a tumulte dans la vi!b, n'est-ce pas à vous qu'il, appartient de le réprimer et de punir hs coupables ? Et si vous confiez ce soin à d'autres, qui peut prévoir les calamités qui en résulteront?
« C'est au prix du sang de nos pères et de leur argent, que nous avons la commune de Clusy, et vous voudriez demander son abolition ! Et cela parce qu'il nous faut travailler, nous ingénier pour payer nos dettes et satisfaire à des besoins pressants?
« Afin de vous éviter les soucis, les diffi:ultés journalières de la gérance de la cité, vous voudriez vendre vos libertés? Je dis et soutiens que celui ou ceux qui proposent un pareil marché sont de mauvais citoyens, ou qu'ils parbnt sans avoir réfléchi aux conséquences de leurs paroles, car le plus grand des biens pour une cité est de pouvoir librement gérer ses affaires^ le pire des maux est de les laisser gérer par d'autres! J'ai cht. »
Ces derniers mots excitèrent la colère des partisans de l'abolition de la commune, lesquels, bien qu'en minorité, formaient un groupe compacte au milieu de la salle, et, pendant quelques instants, les apostrophes les plus violentas se croisèrent dans l'assemblée. Le silence étant
rétabli à grand'peine, Pierre l^Ormier reprit ainsi la parole : « Notre eschevin Jacques Santier, que Dieu garde en santé, trouve bon Peschevinage et le veut maintenir, mes bons amis ; quoi de plus naturel? Mais nous autres, qui payons les dépenses ordonnées par ces messieurs, et qui ne recherchons pas les honneurs et privilèges dont jouissent les élus de la cité, il ne nous plaît guère d'avoir une vingtaine de seigneurs qui disposent de nos biens et de nos personnes, et nous préférerions n'en avoir qu'un.... Ceux qui briguent les fonctions de maire et d'eschevin font au peuple, pour obtenir ses suffrages, des promesses qu'il faut bien remplir peu ou prou-, et ainsi, à chaque élection, ce sont de nouvelles charges pour remplir les engagements pris par nos élus. Et quand Jacques Santier vient nous dire que si nous ne sommes pas contents d'eux, nous les pouvons changer, c'est vrai, mais c'est toujours la même chose, et en changeant les personnes , nous ne changeons pas les habitudes de dépense et les abus que se transmettent nos messieurs de la ville. Ainsi, il y a deux ans, il fut résolu qu'on augmenterait les bâtiments de l'hôtel de ville, et cela devait être fait en dix années, mo3'ennant certaines sommes prises annuellement sur nos revenus du marché. Mais ie maire et les eschevins élus l'an dernier ont prétendu marcher plus vite et ont engagé dans ces constructions les revenus futurs; ils ont obtenu des avances de Lombards qui se font payer de gros intérêts, de sorte que nous mangeons notre blé en herbe. Nous allons bientôt avoir à nommer un nouveau maire et quelques eschevins *, ceux-ci ne voudront pas arrêter les travaux, mais au contraire les pousser plus activement, pour marquer leur passage; ils emprunteront encore, car ils trouveront la caisse vide, ou feront appel à nos bourses....
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— Ils feront bien! dit une voix dans l'assemblée-, moi, je donne vingt livres pour les travaux de l'hôtel de ville-, que chacun en fasse autant! Mais nous ne voulons pas être gouvernés par un prévôt roj^al !
Non ! non î » répondirent un grand nombre des assistants.
Autre tumulte, que domina bientôt la voix formidable du boucher Simon :
« Par ma foi, dit-il, voici de bons frileux et couards! ils veulent rendre une ville qui n'est pas assiégée. Nous avons bien trouvé des monceaux d'argent pour bâtir une cathédrale, parce que nous y sommes chez nous, bien qu'elle appartienne à l'évêque, et nous ne pourrions réunir ce qu'il nous taut pour élever notre maison de ville où personne que nous n'a le droit de mettre le pied !
« Assez de discours de traîtres; par le sang du Christ! il me prend l'envie, en les écoutant, de fendre la tête jusqu'aux épaules à ceux qui les tiennent. Eh! Pierre l'Ormier, quels beaux cadeaux as-tu reçus du roi pour lui vendre ainsi notre ville à si bon compte? Au moins devrais-tu partager avec nous, si tu veux que nous écoutions tes belles raisons. Mais nous sommes quelques bourgeois à Clusy qui saurions arracher la langue aux parjures disposés à vendre nos franchises, s'ils répétaient ce que nous venons d'entendre! »
Cette violente apostrophe entraîna les indécis, d'autant que le boucher Simon jouissait d'une certaine popularité dans la ville, et qu'on le savait homme à mettre ses menaces à exécution. Les cris s'accentuèrent donc contre le groupe des partisans de l'abolition de la commune.
Pierre rOrmier, monté sur un banc, invectivait Simon, mais on ne Tentendait pas.
IA2, HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE
Le boucher, de son naturel peu patient, franchissant la presse qui le séparait de son adversaire, Tenlevant dans ses bras robustes et le serrant à Tétouffer, le jeta hors de la salle comme un sac, aux applaudissements de la majorité de l'assistance, et sans qu'aucun des partisans de Pierre rOrmier osât s'opposer à cet acte de violence, car ils se sentaient trop faibles.
Après cet exploit, Simon, dominant le tumulte, reprit ainsi la parole :
« Mes amis, en voilà un dehors; ainsi ferons-nous de tous ceux qui ne tiennent compte de nos franchises.
« Quels sont-ils? Eh! je les vois d'ici! Des gens qui n'ont droit de cité que depuis peu, des gaillards qui font de méchantes affaires ou des enrichis comme Pierre TOrmier, aux dépens du peuple, et qui voudraient se soustraire aux charges civiques. J'admire que vous ayez écouté si patiemment ces propos de traîtres. Je jure, quant à moi, que je ne les souffrirai pas, comme j'ai juré, petit, à mon grand-père de défendre nos franchises communales. Si je suis seul à les soutenir dans notre ville, cela ne m'inquiète guère, je tiendrai mon serment!...
— Non, non, Simon ! nous sommes avec toi, » crièrent cent voix.
— Eh bien ! si vous êtes de mon avis, je demande que vous déclariez déchus de leurs droits de cité, ceux qui auraient l'audace de répéter les paroles que vous avez entendues, soit en assemblée, soit dans la ville !
— Oui, oui, c'est cela.... déchus, déchus!
— Faites donc expliquer clairement les bonnes gens qui semblaient approuver les propos de Pierre TOrmier?
— Oui, qu'ils s'expliquent. »
Plusieurs quittèrent la salle; quant aux autres, ils décla-