‹ Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale;Chapitre 19 sur 43 · ABOLITION DE LA COMMUNE DE CLUSY · texte numérisé non relu

ABOLITION DE LA COMMUNE DE CLUSY

Les gens de Clusy se gouvernaient donc, protégés par leurs franchises municipales. Mais la bonne intelligence qui n'avait pas cessé de régner entre eux et leur seigneur évêque pendant la plus grande partie du treizième siècle ne tarda pas à s'altérer: La magistrature bourgeoise tendait chaque jour à empiéter sur le domaine ecclésiastique -, tantôt c'était un délinquant arrêté dans une maison dépendant de Tévêché, tantôt un clerc ivre ou turbulent emprisonné au beffroi, ou bien encore un membre du chapitre lésé ou injurié, auquel le tribunal municipal refusait de rendre justice. Les plaintes de Tévêque à ce sujet s'accumulèrent et furent portées au parlement de Paris -, le chapitre eut gain de cause et la commune fut condamnée à payer de fortes amendes envers ie roi et le chapitre -, plus, les dépens qui furent considérables. Cela n'améliora pas sa .«îtuation financière déjà fort obérée. Les bourgeois résolurent de contracter un emprunt pour liquider ces dettes dont le payement était immédiat. Cet emprunt fut couvert par les Lombards ou les

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changeurs établis à Clusy- mais Tévêque, comme seigneur féodal, réclama le dixième de cet emprunt. Les bourgeois refusèrent absolument de céder à cette prétention. L'évêque menaça de suspendre la célébration des offices si on ne faisait pas droit à sa demande.

Les choses en étaient là, au commencement de Tannée 1 3 1 5, à Clusy, et les affaires du royaume allaient s'empirant, carTétat des finances était déplorable. Les villes et les campagnes, écrasées d'impôts, commençaient à murmurer hautement. L'altération des monnaies était de plus une cause de ruine et d'épuisement pour le commerce. Les gens du bas peuple et les paysans, livrés aux maltotiers du roi, aux agents fiscaux du seigneur féodal et aux collecteurs d'impôts des eschevins, réduits à la misère pendant que le luxe ne faisait que s'accroître chez les nobles clercs et laïques, et même parmi les riches bourgeois, se réunissaient dans des lieux écartés et menaçaient de résister parla force ouverte. Quoique composée uniquement de laïques, cette multitude se donna un roi, un pape et des cardinaux, prétendant se gouverner ainsi en dehors de la société civile et religieuse, et surtout rendre le mal pour le mal.

Un de ces groupes se forma dans la banHeue de Clusy. Les notables bourgeois résolurent de sévir contre ces malheureux, mais il était difficile de les saisir; l'évêque les excommunia, mais ils se faisaient absoudre par leur pape, et recevaient les sacrements de leurs cardinaux, ou employaient la force pour se les faire administrer par des

prêtres.

A ces troupes de misérables, poussés par le désespoir, se réunissaient des aventuriers, des moines défroqués, des vagabonds et des voleurs de grand chemin. Ces nouveaux pastoureaux n'étaient pas de force à s'attaquer aux villes et

aux châteaux fermes; mais ils pillaient les maisons seigneuriales répandues dans la campagne, ils comblaient les puits, détruisaient les vergers, s'emparaient des troupeaux.

Chose étrange, ils prétendaient composer une immense armée qui, comme celle réunie jadis par Pierre THermite, irait délivrer les Saints Lieux, tant il est vrai qu'il faut toujours à une multitude, livrée aux sentiments les moins avouables, un but élevé qui la puisse tenir unie.

Uhomme qui avait pris sur cette troupe des environs de Clusy le plus d'influence, et qu'ils avaient désigné comme leur pape, était un prêtre condamné par Tofficialité de Sens à la prison perpétuelle, à cause de ses débordements, et qui, étant parvenu à s'échapper, se donnait dans les campagnes pour un des derniers débris des Croisés. On le connaissait sous le nom de frère Robert. Il avait le don d'émouvoir la multitude ignorante et grossière en flattant ses passions et en la grandissant à ses propres yeux. Il était de belle apparence ; son air hardi, inspiré, faisait pénétrer l'enthousiasme et le mépris du danger chez les plus timides.

Alors, le maire de Clusy avait été nommé directement par le roi, à la suite des contestations intervenues entre les hauts bourgeois, riches marchands et les gens de métier, qui n'avaient pu s'entendre sur l'élection de ce magistrat. Il y avait eu des troubles dans la ville*, l'évêque prétendait avoir le droit de désigner le maire en cas d'élections dans lesquelles aucun des candidats n'aurait obtenu la majorité. Pour couper court à ces difficultés qui menaçaient de troubler la paix publique, ayant ouï son conseil, le roi avait désigné, de son autorité suzeraine, un maire étranger à la ville, ce qui était contraire à l'esprit comme aux termes des chartes et lettres octroyées et suivies dans toutes les communes.

Toutefois, le vieil esprit municipal, tendant à s'éteindre

chaque jour sous la prédominance du pou\'oir royal, les plus notables, parmi les bourgeois, avaient accepté Félu du roi.

Il n'en fut pas de même dans la petite bourgeoisie et dans les corporations de métiers.

Cette nomination, considérée comme une violation des droits communaux, provoqua une vive irritation parmi le peuple de Clusy, d'autant que la signification des arrêts du parlement touchant les amendes et frais que devait payer la commune et le projet d'emprunt, coïncidèrent avec l'arrivée de ce maire dans la ville.

Il faut dire que ces emprunts étaient, non sans raison, fort mal accueillis par la petite bourgeoisie. Couvert par les riches marchands ou changeurs^ à un taux élevé, le paj^ement de l'intérêt exorbitant de cette dette retombait sur les plus pauvres et ne pouvait se faire qu'en augmentant les impôts. Si, à ces conditions lourdes, on ajoute la dépréciation monétaire qui, par un mécanisme fort usité alors à la cour du roi de France, enlevait les épargnes du peuple des villes, la situation de la petite bourgeoisie était des plus précaires. En effet, le roi remplissait son trésor en recueillant la monnaie de bon aloi, puis, payait ses dettes avec de la monnaie fabriquée à un titre inférieur à la valeur nominale, en forçant ses sujets à l'accepter, ce qui lui procurait un gros bénéfice; puis encore, lorsque le stock de monnaie trébuchante était ainsi dénaturé et épuisé, il relevait la fabrication au titre normal, n'acceptait plus la monnaie fausse, émise par son trésor, que pour sa valeur réelle, et réalisait encore un gros bénéfice.

En un mot, cette double opération consistait à payer les dettes avec une monnaie qui n'avait plus sa valeur nominale mais dont le cours était forcé, et à ne recevoir cette

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