CONJURATION DES GUEUX DANS LES BOIS
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même monnaie que pour sa valeur réelle-, de telle sorte, qu'avec un bon écu d'or de douze li\Tcs, le trésor royal en faisait deux, qu'on forçait les gens à prendre ainsi pour vingt-quatre livres, — bénéfice net douze livres, — et si le trésor avait à recevoir, celui qui devait douze livres était obligé d'en donner vingt-quatre.
On comprend que les épargnes du peuple devaient être absorbées par cette opération de trésorerie qu'on peut qualifier de déprédation.
Mais les riches marchands, les changeurs et Lombards, comme on les appelait, qui pouvaient attendre et faire leurs conditions, ne prêtaient leur argent ou ne faisaient leurs transactions qu'en raison de la valeur réelle de la monnaie, et profitaient souvent de ces variations.
Informé de l'état des esprits, frère Robert réunit ses gens dans un bois des environs (fig. 32), et leur parlaainsi :
« Frères! vos ennemis sont partout, vous le savez • nobles, évêques, prêtres, abbés, bourgeois, tout ce monde a grand souci de vous tondre comme brebis, et quand vous n'avez plus de laine à couper, de vous faire travailler comme des bêtes de somme pendant qu'ils vivent dans l'abondance. Vous savez cela, mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que ces ennemis si bien ligués hier pour vous tondre et manger, ne s'entendent pas à cette heure. Les petits bourgeois de Clusy trouvent que les gros ont Tappétit trop vaste et qu'on commence à les tondre aussi. Les gros bourgeois sont en querelle avec l'évêque qui demande partie de la tonte, et le prévôt du roi regarde faire, pour prendre tout, pendant que l'on se disputera les parts. Le moment est favorable; participons à la fête que nous pouvons rendre complète; allons reprendre un peu de la laine que nous avons largement fournie... J'ai vu nombre de marchands et d'artisans prêts
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à en finir avec leur maire et ses eschevins qui les ruinent. Demain on doit commencer le branle, rendons-nous au marché dès l'ouverture des portes, non tous ensemble, mais par petites troupes, et chargés de légumes, fourrages ou bourrées ; a3^ons de bons bâtons, et quand les petits bourgeois nous verront si bien disposés à les aider, tout ira plus vite et mieux qu'ils ne voudront ! »
Cette allocution fut, comme on le pense bien, fort goûtée de cette assemblée de pauvres diables, de ribauds et d'aventuriers, et rendez-vous fut pris pour le lendemain au marché de Clusy dès la première heure.
Les magistrats de la cité n'étaient pas sans inquiétudes ; ils avaient quelque soupçon d'une émotion prochaine, et s'étaient réunis dans la maison de ville, située, comme on sait, sur l'un des côtés de la place du Marché. De la loge élevée devant le beffroi, ils pouvaient voir, parmi la foule réunie sur cette place, des groupes se former qui semblaient s'occuper de toute autre chose que de vendre et acheter des denrées. La milice avait été convoquée, mais les bourgeois ne se pressaient pas de se rendre à l'appel, d'autant que plusieurs, accueillis par des huées et des quolibets, avaient jugé prudent de rentrer chez eux.
Le maire crut devoir faire prévenir le prévôt; celui-ci répondit que les eschevins avaient la police de la ville, qu'il ne pouvait se mêler de ce qui ne le concernait pas et qu'il n'interviendrait que si les droits royaux étaient méconnus.
Vers dix heures du matin, quelques bourgeois se détachèrent des groupes plus compactes de minute en minute, et demandèrent à être introduits auprès des eschevins, ce qu'on n'osa pas leur refuser.
Là, dans la salle de l'hôtel de ville, ils déclarèrent que
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le peuple de Clus}^ exigeait qu'un maire fut élu, conformément aux us et coutumes de la commune. Cette prétention fut mal accueillie. Les eschevins, s'appuyant sur ce que le roi avait nommé le maire en fonction, alléguèrent qu'il appartenait au roi de recevoir la requête des bourgeois. A cela, un des délégués répondit :
« C'était à vous à maintenir les privilèges delà commune; vous ne Pavez pas foit, nous nous en prenons à vous. Nous déclarons ne pas reconnaître Tautorité du maire, irrégulièrement élu, et nous ne reconnaîtrons pas la vôtre si vous refusez de procéder aux élections dans la forme ordinaire.
— Et que ferez-vous? dit Tun des eschevins.
— Nous vous chasserons de la maison de ville comme des parjures et traîtres à vos serments, puisqu'en prenant possession de vos fonctions, vous avez juré de respecter et de faire respecter nos droits et franchises.
— C'est ce que nous verrons, dirent les magistrats.
— C'est ce que vous allez voir sur l'heure, répondirent les délégués, si l'on ne procède immédiatement à l'élection d'un maire. »
Sur cette menace, les eschevins voulurent faire appréhender les bourgeois par des gens de la milice, mais ceuxci refusèrent leur concours. La position devenait critique pour les magistrats. Les moins résolus invitaient le maire à se démettre de ses fonctions; celui-ci résistait et prétendait qu'étant nommé par le roi, il ne pouvait se démettre qu'entre ses mains et avec son agrément.
Les délégués étaient donc descendus tranquillement rejoindre les groupes réunis sur la place, et, sur leur rapport touchant la conférence engagée avec les magistrats de la cité, l'agitation prenait un caractère agressif.
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Cependant, un assez grand nombre de notables s'étaient joints aux magistrats-, la salle se remplissait, ainsi que les rues qui bordaient les deux côtés de l'hôtel de ville, de citoyens dévoués au maire, — car il avait des partisans dans la haute bourgeoisie. — La plupart étaient armés et fort disposés à défendre les eschevins. Leur présence avait redonné du cœur aux quelques miliciens rassemblés dès le matin.
Le perron se garnissait de monde et les grilles avaient été .fermées. Ce que voyant, la foule qui stationnait sur la place poussa de violentes clameurs et se massa devant le perron en demandant qu'on ouvrît les grilles.
Des pierres furent jetées.
Le maire, qui était brave, voulut alors parler au peuple et parut sur le balcon de la loge.
A sa vue, les huées, les cris partirent de toute la place. De la main, vainement, il réclamait le silence; les pierres pleuvaient et plusieurs atteignirent ceux qui l'entouraient. Il fit alors rentrer tout le monde sous la tour, et, demeurant seul au milieu de la loge, il croisa les bras et attendit.
Cette contenance fière fit impression sur la foule, et les applaudissements succédèrent aux cris. Alors, profitant d'un moment de calme :
« Que demandez-vous? cria-t-il.
— Un maire élu ! hurlèrent mille voix.
— Soit, répondit le maire-, mais, nommé par le roi, c'est à lui qu'il faut demander une élection nouvelle.... Faites votre requête et je la porterai moi-même à notre sire le roi.
— A bas! à bas! à bas le maire ! pas de maire royal, pas de prévôt ! Retournez chez vous I II n'est pas de
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la ville, nous ne le connaissons pas! Maire élu! Maire élu!
— Je n'abandonnerai la place que quand celui qui me Ta confiée me donnera Tordre de la quitter^ ne me demandez pas de forfaire à l'honneur. Mais je jure d'informer le roi de votre désir et de faire valoir vos raisons auprès de lui. Vous savez bien qu'on ne peut ainsi procéder à une •élection.... N'attirez pas des malheurs sur la cité, en offensant notre sire par la violence et par des demandes sous forme de menaces....
— Gardez pour vous vos avis.,.. Vous n'êtes pas de la cité ; à bas! Laissez-nous faire nos aflaires comme nous l'entendrons. »
Et les pierres de pleuvoir de plus belle.
Frère Robert, vêtu en paysan, rassemblait son monde; il ne lui convenait guère que les choses traînassent en longueur, et ces pourparlers n'étaient pas de son goût. Sur un signal donné par lui, ses ribauds, armés de gros bâtons et de leviers, se ruèrent sur les grilles du perron et les eurent bientôt fait sauter, malgré la résistance des notables et miliciens qui se tenaient sur les degrés. Là, il y eut des têtes cassées et de durs horions donnés de part et d'autre. La population, voyant l'attaque commencée, à l'aide de bancs, d'échelles, se mit à escalader les rampes du perron et de la loge.
Le maire, rentré alors dans la salle, en fit fermer les portes et, entouré des eschevins, attendit les événements. La mêlée fut rude sur le perron et sous la tour, car les défenseurs combattaient pied à pied. Puis les bourgeois et miliciens rassemblés dans les deux rues latérales et les salles basses, faisant irruption sur les assaillants, ouvrirent deux larges trouées dans la foule et, se rabattant sur les de-
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grés, assommaient les malheureux engagés dans les galeries rampantes et dans la loge. A cette vue, entendant les cris des blessés, la masse du populaire, qui, jusqu'alors, n'avait pas pris part à la lutte, exaspérée, se jeta sur les défenseurs, les refoula dans les rues latérales et, montant les degrés, vint se heurter comme un bélier sur la porte de la salle, qui fut bientôt enfoncée à coups de coignée et de levier.
Toutefois, voyant les magistrats assis sur leurs sièges, entourant le maire, ces furieux s'arrêtèrent, retenus par un , reste de respect.
Ce moment d'indécision pouvait faire échouer les projets de frère Robert. Dans la lutte, il n'avait pas été atteint, mais ses habits étaient couverts de sang.
« Eh ! beaux amis, dit-il, en s'adressant aux magistrats, vous voilà paisibles et délibérant, pendant que vous nous faites assommer dehors. Par Dieu! Allez donc voir un peu comment les choses se passent à vos portes.... »
Et, prenant l'un des eschevins par son large chaperon fourré, il le fit tomber de son siège sur les dalles.
Alors la scène fut horrible : le maire, les eschevins, saisis, leurs habits en lambeaux, furent poussés dehors et entraînés sur les degrés remplis de morts et de blessés-, trébuchant à chaque pas, souillés de sang, ils arrivèrent à grand'peine jusque sur la place, croyant leur dernière heure venue.
A la vue de leurs magistrats ainsi traités outrageusement, un assez grand nombre de bourgeois furent indignés. Ils reconnaissaient d'ailleurs , parmi ceux qui s'acharnaient autour de ces malheureux chefs de la commune, des hommes mal famés dans la ville, des malandrins de la pire espèce • puis se montraient des figures étrangères à la cité,
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sordides, lie qui n\ipparaît que dans les tumultes, sortant d'on ne sait quels repaires (fig. 33).
« A bas les gueux ! cria une voix, tombons dessus !
— Sus! sus aux gueux! » vociféra la foule.
Mais les gens de frère Robert n'étaient pas hommes à se laisser faire; ils étaient armés de gros bâtons, quelquesuns avaient aux mains des coignées et de lourdes barres de fer. Devant la nouvelle attitude des bourgeois, ils se serrèrent, tenant au milieu de leur troupe les eschevins, et présentèrent aux assaillants un demi-cercle formidable appuyé aux murs du perron. Alors les bourgeois s'écartèrent et commencèrent à lancer contre ce bloc humain des pierres,
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des escabeaux ramassés sur la place du Marché, des bûches. La position devenait critique.
Si Ton jette les yeux sur les figures 28 et 29, on verra que sous la loge du perron était percée une porte donnant dans la salle basse. Frère Robert l'eut bientôt fait enfoncer, et toute sa troupe s'engouffra sous le beffroi, barricadant la porte derrière elle-, puis, quelques gaillards alertes montèrent par Tescalier à vis de la tour pour barricader également la porte de la salle donnant sur la loge.
Dans ce mouvement de retraite, quelques eschevins avaient été abandonnés ; d'autres, avec le maire, entraînés par la troupe de frère Robert, restaient entre ses mains,, enfermés avec elle.
Sur la place, la confusion était inexprimable*, les uns voulaient avoir raison des gueux, les autres tenaient pour eux et prétendaient empêcher qu'il ne leur fût fait aucun mal, puisqu'ils n'avaient agi que dans l'intérêt des bourgeois décidés à en finir avec leurs magistrats. • Nul n'osait s'aventurer sur les degrés du perron et dans la loge, encombrés de morts et de blessés, dans la crainte d'un retour offensif des gueux.
Par les brisures de la porte basse enfoncée et barricadée, frère Robert avait jeté ces mots :
« S'il est tenté une attaque contre nous, défenseurs des libertés de la commune, nous enverrons tout d'abord les têtes du maire et de ses eschevins, du haut du beffroi, sur les traîtres bourgeois, leurs complices. »
Ces paroles n'étaient pas faites pour simplifier la situation.
Les plus exaltés d'entre les gros bourgeois voulaient qu'on ne tînt compte de ces menées, et qu'on mît le feu aux portes de l'hôtel de ville pour déloger les insurgés et les
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assommer;, mais ce n'était pas Tavis de ceux qui, parmi les eschevins retenus comme otages, avaient des parents, des amis. Les femmes se mêlèrent bientôt de la partie et i:ivectivaient les partisans de la lutte à outrance.
Ceux-ci perdaient visiblement du terrain; vers quatre heures du soir, après bien des propos échangés et quelques rixes deci et delà, la foule parut vouloir entrer en arrangement.
Quelques hommes de métiers qui tenaient plus volontiers pour les gens enfermés dans Thôiel de ville que pour les riches bourgeois , s'approchèrent de la porte basse et
demandèrent à parler au chef de la troupe enfermée
Frère Robert s'avança vers Thuis brisé, et les propos suivants furent échangés :
« Nous sommes vos amis, dit Pun de ceux du dehors; ce que vous voulez nous le voulons aussi : un maire nommé par nous, des eschevins qui fassent respecter nos franchises et qui ne nous écrasent pas d'impôts. Mais il n'y a eu que trop de sang répandu aujourd'hui; il n'est pas besoin de nous battre, puisque nous voulons tous les mêmes choses. Il n'est pas besoin de nous défaire du maire et des eschevins ce serait la cause de nouveaux malheurs.
(f Qu'ils se démettent de leurs fonctions et s'en aillent où bon leur semblera ; et quant à nous tous, délivrés de ces traîtres, vivons en bonne intelligence.
— Soit, répondit frère Robert; mais qui nous assurera que nous ne serons pas de nouveau attaqués par vos bourgeois ligués avec le maire et les eschevins pour nous réduire tous à la misère? Quelles garanties donnez- vous si nous sortons d'ici? Qui eût pu supposer qu'après avoir -fait la bonne besogne de 'ce matin, à nos risques et périls, puisque plusieurs d'entre nous sont restés sur le pavé, on
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nous remercierait en nous jetant des pierres et en nous assommant ?
— Nous sommes assez nombreux pour* empêcher les gros bourgeois de vous faire le moindre tort.
— Eh ! que ne Pavez-vous fait tout à Theure quand on nous assommait?
— On n^a pas compris ; nous étions dispersés, il y a eu malentendu.
— Eh bien, vous tous, bons citoyens qui voulez la paix et la fin du règne des traîtres et des changeurs qui grugent le monde, assemblez-vous devant le perron. De bons diables parmi nous reconnaîtront bien les amis. Vous vous compterez, nous nous compterons, et alors, si nous sommes en force, ensemble, nous nous réunirons pour faire taire les assommeurs du peuple. Quand nous en serons là, on rendra aux bourgeois leur maire et leurs eschevins pour en faire ce que bon leur semblera.
« M'est avis cependant que, quand on a séparé Tivraie du bon grain, le mieux est de ne l'y point mêler de nouveau. »
Cet entretien fut fidèlement rapporté à la foule assemblée sur la place. Les gros bourgeois crièrent fort, s'indignèrent, nais ils n'étaient pas en majorité ; puis on voulait aller souper.
Les ménagères étaient intervenues en grand nombre et demandaient impérieusement qu'on en finît puisqu'on avait ce qu'on voulait. On entendait surtout les cris des femmes des blessés.
« Les hommes sont plus bêtes que les animaux, puisqu'ils se battent sans savoir pour quoi et pour qui, » disaient elles entre leurs clameurs.
Ainsi fut-il fait, comme il avait été dit ; vers huit heures
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du soir, on vit s'assembler devant le perron, à distance, une portion notable de la foule, femmes mêlées parmi-, car une fois que les femmes ont pris place dans un tumulte, le diable ne les ferait pas rentrer à la maison.
Alors, on vit sortir frère Robert et bon nombre de ses hommes, qu'il avait choisis parmi les plus connus de la ville. Ils s'avancèrent jusqu'à la balustrade de la loge.
Aussitôt les propos de se croiser entre les gens de la place et ceux du perron ;
« Eh ! compère le Potier , te voilà là-haut comme un gros eschevin ?
— Mais oui, j'ai fait la besogne que tu as regardé faire.
— Et souper! là-dedans, à quand?
— Nos femmes y auraient bien pourvu ; vous ne seriez pas restés là toute la nuit, vous autres.
— Par saint Crépin ! ta femme te croyait assommé, l'ami Toucqueville ! viens donc te montrer;, qui sait si elle ne querre pas un nouveau mari ?
— Holà! te voilà donc là-dedans! criait une commère, avec toute la ribaudaille de Glusy; belle besogne, ma foi!....
— Voyez- vous cette pie qui nous traite de ribaudaille ? Eh ! la mère, est-ce que Tévêque est ton parrain ? »
Bientôt les deux troupes n'en firent qu'une -, on alla boire, et frère Robert avec quelques bourgeois.
Cependant, les notables avaient, dès le milieu du jour, envoyé avis au prévôt de ce qui se passait dans la ville, et celui-ci s'empressa d'expédier un message au conseil du roi.
L'évêque était absent, mais son bailli lui dépêcha un exprès pour qu'il eut à revenir au plus tôt dans sa seigneurie.
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On fraternisait entre gens de métier, petits bourgeois, populaire et suppôts de frère Robert.
Pendant une heure encore, on promena le maire, sa robe déchirée, par la ville, en criant autour de lui, chaque fois qu'on le maltraitait pour le faire marcher : « Nous te. faisons maire cette fois ! »
Le malheureux était épuisé.
La troupe diminuait à chaque instant, les uns pensant à leurs soupers et à leurs femmes qui les attendaient, les autres entrant dans les tavernes.
Il n'y avait plus guère autour de frère Robert que ses gens à lui, qui commençaient à murmurer, ne voyant, en cette affaire, aucun bénéfice pour eux •, mais frère Robert passait de Tun à Tautre, leur disant quelques mots à Toreille.
Arrivée à un des carrefours de la ville, dans le voisinage des plus beaux hôtels, la troupe, qui se composait d'environ trois à quatre cents hommes, se trouva en face d'une masse de bourgeois passablement armés, lesquels barrèrent le chemin aux ribauds et les invitèrent à s'en retourner en leur logis et à remettre en leurs mains le maire, ainsi que cela avait été promis.
Et, sans plus attendre, les bourgeois se précipitèrent hardiment sur la troupe.
Ces gens, surpris, abandonnèrent le maire et prirent ia fuite en criant : « Trahis ! trahis ! >>
Sur leur passage, on ouvrait les huis pour savoir la cause de ce nouveau tumulte*, mais compagnons de métier et petits marchands se gardaient de sortir.
« Les gens du roi! crièrent quelques voix dans les rues déjà sombres, les gens du roi arrivent ! «
Si invraisemblable que fût cette nouvelle, répandue aus-
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sitôt par la ville, clic contribua d'autant à faire que chacun demeurât chez soi.
Plusieurs des hommes de la troupe de frère Robert, tout en fuyant, ne perdaient pas de vue le quidam, car il leur était venu des soupçons.
Quand ils virent celui-ci, à la faveur de Tobscuritc, tourner dans une ruelle étroite, ils le saisirent vivement par les bras et le forcèrent, quoi qu'il en eût, à marcher avec eux.
En courant droit devant eux, les ribauds se trouvèrent sur la place de Thôtel de ville.
A leurs cris répétés, nul ne répondit; envoyait seulement quelques fenêtres s'ouvrir, des lumières apparaître, puiî c'était tout.
Il n'y avait plus rien à faire ; cependant, la troupe reprenait haleine; personne ne la poursuivait; les trois hommes qui tenaient toujours frère Robert dirent à leurs compagnons :
« Cet homme nous a trahis, nous en avons la preuve; liez-le bien avec des cordes, afin qu'il ne s'échappe, puis faisons notre journée à cette heure. D'abord, mettons le feu à la maison de ville pour occuper ces traîtres bourgeois ; pendant ce temps, nous travaillerons à Taise. — Bien parlé, w dirent les bandits.
Plusieurs d'entre eux se dirigèrent donc vers Phôtel de ville. Quelques hommes, munis de lanternes, achevaient d'enlever les morts et ne firent guère attention aux nouveaux venus, les croyant des leurs. Les portes brisées, les escaliers ouverts permettaient d'atteindre le faîte de l'édifice. S'emparant d'une des lanternes posées dans la loge, deux des truands montèrent l'escalier à vis jusqu'au comble du beffroi- mais là, ils trouvèrent le guetteur; le brave
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homme était à son poste. Avant qu'il n'eut ouvert la bouche, deux coups de couteau Pavaient étendu sur le carreau; puis, ramassant à la hâte quelques débris de menu bois, les vêtements du pauvre guetteur, le tout arrosé de Thuile de la lainpe du guet, sous le grand poinçon de la charpente, là OLi les bois forment un embranchage compliqué, ils y mirent le feu et descendirent aussitôt. En passant, ils dirent aux gens qui s'occupaient encore de leur lugubre besogne sur le perron, qu'ils venaient de porter à souper au guetteur.
Pendant cette expédition, la troupe de frère Robert s'était répandue sur la place et sembla se dissiper peu à peu, tout en restant aux aguets par groupes, au coin des rues adjacentes. Frère Robert avait voulu crier, on l'avait bâillonné et fortement hé aux bras et aux jambes ; il était étendu* à terre comme un ballot.
Une demi-heure environ s'était écoulée, que les bandits virent poindre une lueur au centre de la flèche du beffroi, par les ouvertures de la guette. Surs de leur affaire, dorénavant, ils se divisèrent en deux troupes et filèrent vers le quartier des hôtels.
Quand les habitants s'aperçurent du feu, la flèche du beffroi, tout entière, était enveloppée de flammes, et les brandons embrasés étant tombés dans le beffroi même, les cordes des cloches brûlaient. Il était impossible de sonner le tocsin. Il fallut aller aux tours de la cathédrale et crier par les rues : « A l'eau ! » Les magistrats de la cité n'existant plus, aucun ordre régulier ne pouvait être transmis. Ce ne fut guère que vers dix heures du soir que les secours purent être à peu près organisés.
Alors, non-seulement le beffroi était en feu, mais l'incendie s'était communiqué au comble de la grand'salle et à