CONCLUSION
A quoi servirait Tliistoirc, si elle n'était un enseignement ?
Et cependant, si Ton tient compte des mœurs et du temps, les mêmes fautes, les mêmes excès, les mêmes moyens d'action ou de réaction, se représentent sans cesse. Ce serait à désespérer du progrès chez les peuples qui passant pour civilisés, si, en considérant les choses avec attention, on ne découvrait, à travers ces événements qui se reproduisent périodiquement, sous une forme identique, un fait constant, une pensée dominante : le rétablissement de Téquilibre rompu, par le travail persistant des populations.
l.a décadence ne commence réellement pour une nation que quand elle cesse de considérer le travail comme l'élément vital, et toutes les ruines sont bien vite réparées quand un peuple se remet courageusement à l'œuvre, après une catastrophe.
L'histoire de la ville de Clusy est l'histoire de la plupart de nos grandes communes.
Dès l'époque gallo-romaine, l'esprit de solidarité qui unit les membres d'une même cité se prononce avec énergie
Sous la domination des Mérovingiens, pendant ces temps de désordre et de trouble, quand la vieille civilisation ro-
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maine semble à tout jamais effacée, bs villes conservent et maintiennent, tant bien que mal, les traditions administratives des municipes. Et, à la fin du onzième siècle, c^s traditions reparaissent sous une forme républicaine. La cité prétend, au sein du régime féodal, conquérir son indépen^ dance absolue, et elle Tacquiert, en effet, au prix des sacrifices les plus douloureux.
Depuis lors, nos cités françaises n'ont cessé de poursuivre la même pensée vingt fois^ elles ont perdu leurs franchises, achetées à prix d'argent, conquises par la force ou l'adresse, vingt fois elles ont su retrouver leur indépendance municipale, et, aujourd'hui encore, cette pensée se manifeste énergiquement.
Mais à l'amour pour la cité indépendante, est venu se joindre le sentiment de la solidarité nationale, qui n'existait pas pendant la durée de la période féodale.
Alors, si certaines villes tentaient de former entre elles une sorte de fédération, afin de résister à l'ennemi commun, la féodalité, le fédéralisme ne saurait être confondu avec ce que nous appelons aujourd'hui le sentiment national, Tamour de la patrie. C'était une sorte d'assurance mutuelle qui se développa particulièrement entre les villes d':! Nord, entre les cités flamandes, et qui n'excluait nullement rappel au secours prêté par Tétranger.
Le progrès réel résulte donc de la simultanéité des deux sentiments : l'amour de la patrie et l'amour de la cité, le premier dominant, comme de juste, le second ; et, pour nous exprimer avec plus de précision, la cité administrativement indépendante, concourant à la défense commune du pays.
Il a fallu des siècles et de dures épreuves pour associer ces deux idies oui semblent, au premier abord, contradic-
toires. Il a fallu rintervention de h monarchie, travaillant ou croyant travailler pour son propre compte ; il a fallu une révolution grande et terrible, des guerres sanglantes -, il a fallu encore la ténacité laborieuse des populations et le sentiment de civisme particulier aux races latines.
Est-ce à dire que les progrès soient accomplis et que nous entrions dans Tâge d'or des cités? Non certes, on signale le progrès, on ne saurait le considérer comme réalisé encore.
Les progrés ne seront définitivement acquis que quand les citoyens auront k connaissance exacte de leurs droits et de leurs devoirs, quand ils seront tous pourvus d'une instruction suffisante pour les mettre à Tabri des entraînements irréfléchis; lorsqu'ils se considéreront comme solidaires, et que les plus capables parmi eux se dévoueront, sans arrière-pensée, aux fonctions publiques et répondront sans héstier à l'appel de leurs concit03xns : toutes conditions qui sont loin encore d'être remplies.
Mais ce que nous avons voulu faire ressortir dans cet ouvrage, c'est la persistance d'une cité à se constituer civilement', comme dans V Histoire d'une Forteresse ^ nous avons essayé de montrer la persistance d'une ville à se défendre contre les attaques à main armée. Les deux œuvres se complètent et donnent la mesure de l'énergie vitale des populations urbaines françaises.
Ce que nous avons voulu montrer, c'est comment et pourquoi la cathédrale est, au même titre que la maison de ville, le monument ài la cité, le signe visible deseff"orts, à un certain moment, pour se constituer en face du pouvoir féodal. Et le sentiment des populations ne s'est pas égaré sur ce point.
Lorsque, par suite d'une réaction violente contre les abus du régime monarchique et les prétentions du clergé, la
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Révolution a porté la main sur les établissements rdij^ieux, les villes ont respecté leurs cathédrales Une vieille tradition, dont alors certainement on ne se rendait pas un compte exact, a protégé ces édifices contre les démolisseurs.
Peu de ces églises ont vu détruire leur statuaire. Reims, Chartres, Amiens ont conservé la leur, intacie.
Et il faut dire, pour être vrai, que depuis le rétablissement du culte, et notamment sous le premier Empire et la Restauration, ces grands monuments des cités françaises par excellence et dus au génie des populations urbaines, ont eu à subir certaines mutilations graves que leur ava:t épargnées la Révolution.
Le caractère officiellement et exclusivement religieux donné aux cathédrales depuis la fin du treizième siècle, les a garanties contre les événements politiques, qui ont eu, sur les hôtels de ville, une si désastreuse influence. Car Fhôtel de ville subissait le contre-coup de chaque révolution survenue dans le sein de la commune. C'était à Thôtel de ville que s'en prenaient les pouvoirs monarchique et féodaux avec lesquels les cités entraient en lutte ouverte, et c'est pourquoi nous ne possédons en France qu'un si petit nombre de ces édifices d'une date ancienne. La plupart, cependant, ont été rebâtis plusieurs fois sur l'emplacement qu'ils occupaient dès rétablissement des communes, et peut-être sur les terrains affectés à la curie municipale romaine; de même que nos cathédrales et évêchés occupent l'emplacement du prétoire romain, situé le long de Tenceinte de la ville, du côté le moins facilement attaquable.
Les cathédrales de Paris, de Bourges, de Chartres, d'Amiens, de Soissons, de Meaux, de Senlis, de Beauvais (pour ne parler que de celles qui faisaient pariie du
domaine ro3'ai ou qui en étaient le plus voisines), sont dans ce cas.
C'est qu'en effet, au moment de la chute de l'empire romain, les évêques étaient investis de Tautorité du préteur et étaient chefs de Tadministration municipale, en même temps que pasteurs spirituels. Et c'est bien sur ce pouvoir, accordé aux premiers dignitaifes chrétiens, que Tépiscopat s'appuya longtemps pour réclamer la suprématie sur les villes.
Il ne fallut rien moins que le mouvement communal et la prépondérance plus ou moins marquée du pouvoir monarchique pour imposer silence à ces prétentions épiscopales.
L'histoire de France est ainsi, en grande partie, renfermée dans rhistoire de nos cités. Ce sont nos cités, ce sont les luttes incessantes de leurs habitants contre les pouvoirs anarchiques de la féodalité, despotiques de la monarchie, contre les envahisseurs étrangers, les passions des partis rivaux auxquels le pays était livré, qui ont constitué la France.
Aussi, est-ce aux villes et aux grandes villes surtout, que les despotismes, quels qu'ils soient, refusent leurs sympathies. Les seigneurs féodaux vivaient dans leurs châteaux et se tenaient à distance des villes. Quand la monarchie française fut assez puissante pour régner de fait, elle n'habita guère les villes. Parmi les souverains, le plus despote de tous, Louis XIV, ne fut jamais à Paris que pendant quelques jours, et Louis XVI y fut amené malgré lui.
Si cet ouvrage, essentiellement lié à V Histoire d'une Forteresse^ contribue, pour si peu que ce soit, à faire entrevoir et apprécier la partie la plus intéressante peut-être de notre histoire nationah, en ce qu'elle montre comment et au prix
de quels sacrifices un pays conquiert et conserve ses libertés sans cesse contestées, nous croirons avoir rempli notre tâche.
Un de nos grands écrivains, Edgard Quinet, écrivait en i8G3 : « Si la liberté se perdait pour jamais, je tiens pjur certain que Tintérêt attaché à nos origines se perdrait infailliblement. Les vastes travaux entrepris sur notre histoire seraient interrompus et abandonnés. Car, qui se sentirait le courage, du fond d'une servitude présente, d'attacher son esprit à l'histoire de la servitude passée ? Les écrivains, dignes de ce nom, chercheraient d'autres sujets qui leur permissent au moins de se distraire des maux connus, par Tillusion de l'espérance. »
A cette observation si juste et présentée sous une forme si noble, on peut ajouter :
L'amour du pays est en raison de la connaissance de son histoire, et si l'on veut faire pénétrer cet amour dans les esprits, il faut que cette histoire devienne familière à tous!