VUE DE L EVÊCHÉ DE CLUSY ET DE LA CATHÉDRALE CARLOVINGIENNE
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privilèges qui leur permettaient d'accroître leur commerce et de faire certains profits plus ou moins licites.
Sous Tempire romain, les curiales étaient responsables de la perception des impôts. C^était à eux à les recueillir ou à les payer sur leur propre avoir, si la quotité des sommes à verser au trésor par les municipes n'était pas complétée. Cette lourde responsabilité faisait que, loin d'être recherchées, les fonctions de curiales étaient considérées comme une charge à laquelle chacun essayait de se soustraire. Mais il n'était pas loisible de refuser l'emploi de curiale. C'était une fonction qui incombait à tout citoyen ayant des biens dans la cité. Le curiale même ne pouvait s'absenter sans une autorisation du préfet romain \ il était rivé à ses fonctions.
Cette législation draconienne était tombée en désuétude à la fin de l'empire ; les pillages répétés auxquels se livraient les premiers envahisseurs du sol des Gaules eussent rendu d'ailleurs la perception impossible.
Charlemagne tenta de régulafriser la- perception des impôts. Mais l'unité n'était plus possible. Les églises s'étaient fait donner des biens immeubles, des territoires dont le revenu devait pourvoir à l'entretien des clercs et des bâtim^nt^. Ces immeubles et territoires étaient affranchis de tjut impôt envers le trésor impérial, dont les ressources principales consistaient en biens domaniaux d'une grande étendue.
Il fallut pourvoir à l'existence de ces comtes et vicomtes que l'empereur établit partout ; les villes furent chargées de ce soin. Chaque délégué du pouvoir devait vivre sur le territoire où il était envoyé, moyennant certaines redevances, perceptions par feux, droits de péages, droits de mouture, droits sur les ventes des denrées, droits sur les transactions,
droits sur le s:l, etc. 1-,'impôt tendait à prendre ainsi toutes les formes, à frapper sur tout, et cela sans règle fixe. Chacun essayait de se soustraire à cette multiplicité des charges ; les établissements religieux comprirent bien vite les avantages, qu^ils pouvaient retirer d'un ordre de choses intolérable en bien des cas, en traitant les habitants de leurs terres avec plus de ménagements, et surtout d'une façon moins arbitraire ; aussi bon nombre de petits propriétaires jugèrent plus avantageux de vivre comme fermiers des abbayes que d'être à la merci des percepteurs d'impôts de toutes sortes, et donnèrent-ils leurs biens aux monastères, à certaines conditions d'affermage. Ce fait contribua singuHcrement à accroître les domaines de ces abbayes, leurs revenus et leur influence sur les populations.
Considérant ces faits, les évêques s'émurent. Outre qu'ils conservaient encore quelque chose du caractère de représentants du pouvoir civil remis entre leurs mains par 1 empire romain expirant, ils vivaient dans les cités, s'en considéraient comme les gardiens naturels et crurent, non sans quelque raison, que l'intérêt des habitants était lié au leur. Ils tentèrent donc, en présence de l'éparpillement des pouvoirs qui se manifesta dès la mort de Charlemagne, de l'espèce de curée qui suivit cette mort et qui fut le prélude du régime féodal, d'augmenter le territoire épiscopal dans la cité.
Jusqu'alors, les évêques s'étaient contentés des enceintes des prétoires-, s'ils avaient reçu des donations de terres et de propriétés dont les revenus devaient poui"voir à leur entretien comme à celui des clercs, des églises et bâtiments épiscopaux, ces biens étaient généralement situés dans la campagne. Il s'agissait de posséder tout ou partie importante delà ville et d'en devenir le seigneur. Cela parut d'autant plus
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urgent aux évcqucs que les comtes et viomtes, de simples fonctionnaires qu'ils étaient sous Charlemagnc, se faisaient accorder des droits, étendaient leur juridiction, leur autorité directe sur des quartiers tout entiers et arrivaient à transmettre ce pouvoir à leurs héritiers. Ils devenaient ainsi seigneurs laïques en face de Tévéque, qui ne pouvait admettre de rivaux dans Texercice de Tautoriti qu'il avait si longtemps exercée sans conteste dans la cité.
En présence du danger qui menaçait leur pouvoir, les évêques français agirent avec prudence et habileté. Ils réunirent autour de la cathédrale des établissements qui devaient particulièrement intéresser la cité : écoles, maisons de refuge, hospices. Pour obtenir ces résultats ; ils surent faire partager leurs craintes aux citoyens influents. Ils se montrèrent à eux comme les défenseurs naturels de leurs intérêts, de leurs libertés, si on peut donner le nom de libertés à quelques privilèges maintenus à travers les âges par les débris des corporations gallo-romaines : ils leur signalèrent les procédés arbitraires employés par les comtes et vicomtes^ ils firent valoir la douceur relative de leur juridiction, leur amour constant pour les habitants, les services rendus par leurs prédécesseurs.
Et, en effet, à dater du huitième siècle, on vit s'accroître en étendue les bâtiments épiscopoux; des quartiers tout entiers furent placés sous la dépendance de l'évêché. On éleva des écoles, un hôtel-Dieu, des maisons pour les chanoines, pour les clercs et serviteurs ; si bien que le domaine épiscopal fut bientôt une cité dans la ville; cité close, sur laquelh, à mesure que s'établissait le régime féodal, l'évêque exerçait les droits d'un seigneur, droits de juridiction, perception des impôts, droits de voirie, etc.
Mais dans la ville de Clusiacum existait, dès le huidème
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siècle, une abbaye, l'abbaye de Saint-Martin, qui s'était fait attribuer une partie des terrains de la ville basse, le long de la rivière, et qui, de même que Tévêque, en vint à exercer les pouvoirs féodaux sur ce territoire, bientôt garni de maisons élevées sous la protection de Tabbaye.
Quant au reste de la cité, il demeura nominativement sous le pouvoir du roi, — car Clusiacum était situé aux limites du domaine royal, — pouvoir représenté par un comte, seigneur d'une partie notable du faubourg.
Ce fut seulement sous Charles le Chauve qu'une charte,, datée de 860, mit Tévêque de Clusiacum en possession d'un territoire étendu en dehors de l'ancienne enceinte du prétoire.
Le plan (fig. 9) présente une partie de cette concession, qui s'étendait au nord et au midi.
Ce plan montre, en A,, l'ancienne enceinte de la cathédrale et de l'évêché (ancien prétoire) et, en BB, partie de l'enceinte nouvelle, avec trois portes CDE.
L'évêque Maurice, qui alors occupait le siège épiscopal, fit élever un hôtel-Dieu en G et des bâtiments H pour recevoir de nombreux écoliers, puis une grande chapelle 1 pour les jeunes clercs.
La plupart des maisons qui remplissaient cet espace avaient été successivement abandonnées aux évêques, depuis la fin du huitième siècle, ou acquises.
Plusieurs furent démohes pour permettre l'établissement de l'école et de Thôtel-Dieu. Les autres furent destinées aux logements des membres du chapitre, des clercs et écoliers. Toutefois la muraille K de la ville dut demeurer, en cas de guerre, à la disposition du comte et des milices de la ville. Quant aux habitants qui conservèrent leurs propriétés dans cette enceinte, ils devinrent vassaux de Tévêque-,
comme ceux qui demeuraient sur le territoire abbatial, passèrent à rétat de vassaux de l'abbaye, et ceux du faubourg, ■du vassaux du comte.
On n'ignore pas que les Juifs avaient, depuis Charlema-
gne, été admis dans les villes et qu'ils jouissaient d'une sécurité relative, assez étendue. C'était à eux que les seigneurs laïques et les évêques recouraient habituellement dans leurs besoins d'argent; pour en obtenir, force était bien de leur faire des concessions avantageuses, comme, par exemple,
roctroi de la vente de certains objets, de se livrer à certaines industries à l'exclusion des autres citoyens. — Car alors, on ne connaiisait guère d'autres moyens, pour se procurer de Targent, que d'accorder des privilèges à ceux qui possédaient les métaux précieux, quitte à leur faire payer ces concessions le plus chèrement possible.
■ Grâce à leur intelligence, à leur habileté pour le négoce, à leur économie, à leur esprit de solidarité, les Juifs composaient dans les cités une sorte de congrégation puissante. Ne donnant rien à la vanité, vivant entre eux sur le pied d'une fraternité complète, sobres, patients, humbles même, en apparence, ils étaient les seuls détenteurs de capitaux et savaient habilement les faire fructifier. On concevra facilement que cette situation devait leur susciter de nombreux ennemis dans le peuple des villes.
En 845, les conciles de Meaux et de Paris tentèrent de renouveler les anciens édits qui défendaient aux Juifs de plaider, d'administrer, de juger, de faire partie des milices, d avoir des esclaves chrétiens, d'élever des synagogues, de se marier avec des chrétiennes, de posséder, etc. Mais ces décrets demeurèrent lettres mortes, et les Juifs n'en continuèrent pas moins à prospérer sous la protection des grands qui avaient besoin d'eux.
Quelle était la situation de la cité, à la fin du règne de Charlemagne? Les comtés et vicomtes étaient divisés en centainies (cent feux ou ménages), et on ne pouvait passer d'une centainie dans une autre sans une autorisation du comte, qui avait droit de justice dans l'étendue de son ressort. Les centainies étaient placées directement sous l'autorité d'un chef pris parmi les hommes libres; ceux-ci pouvaient décider de certaines contestations peu importantes, toutes causes qui n'emportaient privation ni de biens fonds,
ni de la liberté, ni de la vie. Ils instruisaient les adaires criminelles jugées en la cour du comte.
Le comte et le centcnier étaient assistés de conseillers ou assesseurs [judiccs locorum^ scabini)^ pris de même parmi les citoyens notables. Mais ces conseillers étaient élus par le peuple et par le comte et confirinés par Tempereur.
Il en était de même des ccnteniers. Les scabiiii (eschevms) remplaçaient ainsi les anciens curiales.
Mais les années qui précèdent la chute des successeurs de Charlcmagne présentent un tel chaos, une telle anarchie et confusion de pouvoirs, que ces institutions étaient profondément altérées.
Les pouvoirs féodaux établis sur ces ruines tendaient à supprimer ces dernières et faibles garanties de la liberté des citoyens, chacun ne pensant qu'à se placer sous la protection du plus fort.
Ainsi, dans la cité même, l'antagonisme féodal se manifestait de jour en jour; si une querelle survenait entre révêque et Tabbé ou le vicomte, on voyait les citoyens prendre parti pour leur seigneur et se livrer des combats dans les rues, autour des enceintes qui circonscrivaient chaque seigneurie.
A Clusiacum, les eschevins se réunissaient dans Tancienne curie, qui occupait encore la inême surface.
Ce bâtiment était fort délabré, car personne n'avait charge de l'entretenir ou de le réparer. Parfois, quelque riche citoyen consacrait une somme destinée à pourvoir aux travaux les plus nécessaires, mais cet argent demeurait en grande partie entre les mains des eschevins, la population n'a3^ant aucun moyen de leur demander des comptes.
Cependant, les traditions des municipes romains n'étaient pas tellement effacées dans les cités gallo-romaines
du Nord, qu'il ne restât dans Tesprit des citoyens un vieux levain d'indépendance et un secret désir de gérer leurs proprès affaires , au moyen de magistrats nommés par les habitants possesseurs des droits de cité.
Peu à peu Pidée de la commune indépendante mûrissait au sein des populations ; il se formait ce qu'on appelait des conjurations^ c'est-à-dire des associations secrètes, entre citoyens, en vue de résister aux exigences croissantes de la féodalité ; et l'heure des revendications municipales allait sonner.