LA COMMUNE DE CLUSY
Alors, — c'était pendant les dernières années du onzième siècle, — les évêques de Clusy avaient singulièrement étendu leur juridiction seigneuriale sur la ville, si bien que, sauf la place du Marché et ses alentours, le faubourg et le domaine de rabba3'e de Saint-Martin, les droits féodaux de Tevéché s'exerçaient sur la presque totalité des habitants, et que la partie de la cité gouvernée par un prévôt royal ne comprenait guère que le dixième de la superficie enclose de murs^ encore, plusieurs des villages environnants étaient-ils compris dans la seigneurie de l'évêque.
Cependant, la disposition des bâtim.ents de Tévêché, indiquée dans la figure 9, n'avait point été modifiée ; quelques corps de logis, ajoutés au palais épiscopal, rendaient Thabitation seigneuriale plus vaste ; mais Penceinte tracée sur cette figure existait encore. C'était la clôture du chapitre, des écoles et de Thôtel-Dieu.
Les habitudes des évêques s'étaient modifiées en raison même de l'accroissement de leur puissance, et si les prélats
appliquaient rigoureusement leurs droits féodaux, ils ne se préoccupaient que médiocrement des devoirs de défenseurs de la cité, pratiqués par leurs prédécesseurs.
Puis, tout un monde dépendait de Tévêque, seigneur féodal. Chevaliers, écuyers, gentilshommes, parents , serviteurs étaient attachés à Tévêché et composaient une véritable cour qui vivait aux dépens du bourgeois.
Le siège de Clusy était un des plus productifs du royaume et, comme tel, était donné à des personnages de haute lignée, puissants, et qui devaient trop souvent leur élévation au siège épiscopal, à la faveur, ou mieux à Tintrigue et à la simonie.
En 1099, ce siège était devenu vacant; les bourgeois respirèrent, car, en cas de vacance, les revenus féodaux de tout évêché étaient perçus par le prévôt, au profit de la couronne et de la commune. Or, Tév^êque défunt avait fort abusé de ses droits, taxant arbitrairement les habitants, les rançonnant sous le prétexte le plus futile. De riches bourgeois avaient été emprisonnés pour leur extorquer de l'argent, et plusieurs fois les violences des agents de Tévêché occasionnèrent des rixes dans la ville. Rien n'était plus fréquent, alors, que les longues vacances des sièges épiscopaux, par cette raison que le roi avait tout intérêt à les faire durer. Mais aussi, c'était un moyen de remplir le trésor royal, que d'accorder ces sièges moyennant finance. Le prélat, qui avait ainsi acheté, pourrait-on dire, la dignité épiscopale, n'avait rien de plus pressé que de rentrer dans les sommes déboursées par lui, et, à la suite de ces vacances qui laissaient quelque répit aux citoyens, les exigences des évêques n'étaient que plus dures.
Il se trouva que, pendant les deux années que dura la vacance du siège de Clus}^, le prévôt royal, homme di-
ET d'une cathédrale. 46
bonnairc, ne foula pas trop les habitants, qu'une aisance relative, la tranquillité et une ccrlaine liberté permirent aux Clusianois de travailler, de développer leur industrie et leur commerce.
Les corporations resserrèrent les liens qui les unissaient et se promirent de ne plus supporter les spoliations dont elles avaient été les victimes. Il y eut des conciliabules et, suivant Texemple récemment donné par certaines villes du Nord, les bourgeois jurèrent de se soutenir par toutes voies et de revendiquer Tancien droit de s'administrer, de percevoir les impôts, de faire la police chez eux, de punir les délits et de nommer à toute fonction municipale par voie d*'élection.
Il y avait alors à Clusy un bourgeois qui s'était enrichi dans la fabrication des draps, homme respecté de ses concit03'ens, car il faisait le bien et était de bon conseil. Plusieurs fois, sous le précédent évêque, il s'était entremis pour obtenir justice. Le prélat, qui n'était pas méchant homme au fond, mais qui pichait par faiblesse envers son entourage, avait des égards pour ce notable et l'écoutait volontiers.
Ce bourgeois avait nom Ancelle, était père de huit enfants, dont plusieurs étaient déjà mariés. Une de ses filles avait même épousé l'écuyer Raymon, qui était homme d'un des chevaliers de bon renom de la ville.
Quand Ancelle réunissait à sa table ses enfants, petits enfants et ses proches, cela composait une assemblée d'une trentaine de personnes. Son influence était grande dans la cité-, aussi fut-il tout d'abord désigné pour présider les conciliabules pendant lesquels furent établies les bases de la Commune. Avisé et prudent, il proposa tout d'abord de s'entendre avec les clercs du chapitre et les chevaliers, afin
de mettre dans le parti de la commune, outre le bon droit, les hommes attachés à Tévêque qu'on leur donnerait.
Cette entente n'était pas difficile; il s'agissait seulement d'offrir une bonne somme d'argent à ces soutiens du pouvoir féodal. Nous donnons, figure lo, le portrait d'Ancelle.
Fw. 10
Portrait du maire Ancelle.
A ce sujet, des ouvertures furent donc faites à ces clercs du chapitre et à ces chevaliers. Ceux-ci consentirent à tout ce que feraient les bourgeois pour constituer la commune, pourvu qu'on leur donnât de bons gages pour le payement de la somme fixée.
Cela fait, après plusieurs séances tenues ea présence de CCS chevaliers et clercs, l'acte de commune fut rédigé, et
ET d'une cathédrale.
par serment, bourgeois, clercs et chevaliers jurèrent de Tobservcr fidèlement.
Par cet acte, la commune devait être administrée par un maire [majeur] et des jurés nommés à l'élection . Aucune arrestation d'un homme, soit libre ou serf, ne pourrait être faite que sur Tordre du maire et des jurés. Tout délit devait être jugé par ces mêmes autorités, et, en matière capitale, le maire et les jurés recevraient les dépositions du plaignant, s'il n'était pas fait justice à la Cour seigneuriale. Les censitaires ne payeraient à leur seigneur que ce qu'ils devaient par tête, et n'accorderaient rien en sus au dit seigneur, que de leur propre volonté.
Quiconque serait reçu dans la commune devrait, dans le délai d'un an, ou bâtir une maison, ou acheter des champs, ou être nanti d'objets mobiliers ayant assez de valeur pour que justice pîjt être faite s'il y avait plainte contre lui.
Les mainmortes étaient entièrement abolies.
Le payement des tailles était réglé.
Le maire et les jurés, au nombre de douze au moins, avaient l'administration de la justice, de la police et de l'édilité. Ils convoquaient les habitants au son de la cloche, soit pour tenir assemblée, soit pour la défense de k ville. Ils devaient juger les délits commis dans la banlieue, faire exécuter les jugements en leur nom et sceller leurs actes du sceau municipal.
Immédiatement après le vote de cette charte, jurée par les bourgeois, par les chevaliers et les clercs, on se mit à Toeuvre pour organiser la petite république. Ancelle fut nommé maire, et tout sembla marcher à souhait. Il fallait songer à édifier un bâtiment propre à recevoir les assemblées des bourgeois, avec une tour pour les cloches et les archives municipales. Or, l'ancienne curie n'était plus, à proprement
parler, qu'une sorte de grange délabrée. Le maire ei les jurés s'adressèrent au maître des œuvres, Jean de Laon, qui passait, non sans raison, pour fort expérimenté. Il n'était pas possible d'occuper plus de terrain que n'en prenait l'ancienne curie, et même, les notables consultés furent d'avis que le bâtiment de la commune devait, autant que possible, être isolé. Le programme fut ainsi rédigé : Une tour, devant contenir une salle propre à recevoir les archives, les sceaux, les bannières et toutes choses importantes et précieuses pour la commune, surmontée d'un beffroi et d'une guette permettant de découvrir tous les points de la ville. Dans le beffroi, seraient établies trois cloches; la première et la plus grosse pour la convocation des assemblées*, la deuxième pour signaler les incendies, attaques, émotions •, la troisième pour sonner l'heure du travail des ateliers et le couvre-feu. A cette tour devait être joint un escalier. Sur l'emplacement de l'ancienne curie, un espace voûté pour la réunion des dizainiers-, une prison; audessus, la salle de réunion des bourgeois -, une galerie ajourée sur la place, pour parler au peuple.
Maître Jean de Laon soumit bientôt au maire et aux jurés un projet tracé sur beau vélin. Les murs romains de la curie romaine, très-solides encore, étaient conservés (fig. II).
En avant du vieux bâtiment, le maître de l'œuvre projetait une tour carrée avec escalier à vis d'une belle largeur (4 pieds d'emmarchement). Le rez-de-chaussée de cette tour servait de vestibule à la grande salle voûtée du rez-dechaussée. Des deux côtés, deux portiques avec galeries au dessus, réunis à la tour; derrière celle-ci, la salle voûtée à rez-de-chaussée, divisée en trois travées par deux rangs de colonnes; une prison en regard de la cage de l'escalier.
ET D UNE CATHLDRALl-.
Au-dessus, la grande salle des bourgeois, à laquelle on arrivait par Pescalier à vis, et, dans la tour, la salle des chartes, sceaux, bannières et pièces judiciaires, salle également voûtée. Puis enfin, le beffroi avec sa guette.
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Il restait ainsi, sauf au droit des galeries de face, un isolement complet entre la maison des jurés et les propriétés voisines. D'un côté, à droite, cet isolement laissa un passage public de la place du Marché à la rue des Guriales, dite rue Curiale, et de l'autre, à gauche, la maison des jurés possédait une longue cour avec hangar dans un redent formé par la propriété voisine sur la rue Curiale. Cette cour fermée fut spécialement affectée au dépôt des engins, tels qu'échelles, cordages, chaînes, chariots, etc.
La figure 12 présente le projet de maître Jean de Laon, en perspective, tel qu'il fut bientôt exécuté. Avec une ardeur singulière, on se mit à Tœuvre. Des propriétaires voisins prêtèrent leurs maisons pour les réunions des jurés, en attendant que le bâtiment municinal fût achevé. Le terrain
fut débla3^é ; de la curie, on ne conserva que les murs dans la hauteur du rez-de-chaussée ; les fondations de la tour furent jetées, et, trois mois après Tadoption du projet, on voyait déjà cette construction s'élever sensiblement au-dessus du sol de la place.
Cependant Ancelle n'avait pas, dans le fond de son cœur, ia confiance que montraient ses concitoyens. Il redoutait l'arrivée de l'évêque futur; il n'était pas édifié sur les -sentiments du suzerain à l'endroit de l'établissement de la commune. Aussi crut-il sage de tâter à ce sujet le prévôt.
Celui-ci, comme il a été dit, était un homme aux habitudes douces, qui se contentait de faire lever régulièrement les taxes, mais ne s'occupait en rien de la gestion intérieure de la cité. Loin de s'émouvoir de l'établissement de la commune, il n'avait vu dans cette décision des bourgeois qu'un moyen* de fortifier le pouvoir royal et de diminuer d'autant l'autorité féodale de l'évêque. D'ailleurs, les clercs du chapitre qui, en l'absence de l'évêque, gouvernaient l'église et les chevaliers ayant prêté serment à la commune, il ne croyait pas utile d'intervenir. Il s'était contenté de faire savoir au roi l'installation de cette commune.
Mais alors, Louis VI venait à peine d'être associé à la couronne ; et à la cour on avait d'autres préoccupations.
Ancelle se rendit donc chez le prévôt, afin de le consulter sur l'opportunité d'une démarche auprès du roi.
« Ce n'est pas le moment, lui répondit le prévôt. Le roi ne voudra pas prendre une décision avant que le seigneur du lieu n'ait refusé d'accepter ou n'ait accepté la commune jurée par les clercs, par les chevaliers et les bourgeois de la ville. Suivant ce qui arrivera, il sera temps d'agir, soit pour prier le roi de ratifier les conventions, soit pour le supplier d'intervenir auprès du seigneur évêque, si celui-ci n'accep-
ET d'une cathédrale. 5i
tait pas ce qui a été fait pendant la vacance du siège. En tout cas, il vous en pourra coûter gros; donc, ménagez vos ressources. »
L'avis parut sage à Ancelle, et les travaux furent poussés avec activité; la ville se gouvernait suivant la nouvelle législation communale, et la petite république prospérait, prenant confiance chaque )Our davantage.
Ce fut le i5 février i loi seulement que le nouvel évêque fit son entrée dans la ville de Glusy. L^évêque Godefroy était allié aux grandes familles de Normandie; il avait fait la guerre en Angleterre avec Guillaume le Bâtard. Ses habitudes étaient plutôt celles d'un seigneur laïque que d'un pasteur des peuples ; il menait grand train, aimait la guerre et la chasse, avait autour de lui gentilshommes et serviteurs vivant largement. On prétend qu'il avait obtenu son siège à force d'argent, et il arrivait à Glusy avec la ferme intention de se rembourser promptement des sommes dépensées par lui.
Dès qu'il eut pris connaissance du traité conclu pendant la vacance du siège épiscopal, il se montra profondément irrité et ne parlait de rien moins que de sortir de la ville et d'y rentrer par la brèche. Cependant, sur les conseils du prévôt, la commune lui offrit une grosse somme d'argent s'il voulait la reconnaître à son tour; changeant aussitôt d'avis devant cette offre qui venait si bien à point, l'évêque ne fit plus de difficulté de jurer qu'il respecterait les privilèges des bourgeois, renonçant pour lui-même et pour ses successeurs aux anciens droits de la seigneurie.
Les bourgeois n'avaient plus dès lors qu'à solliciter la sanction de l'autorité royale, sanction qui fut obtenue moyennant de beaux présents. I
Les choses durèrent ainsi plus de deux ans. La maison
des jurés était construite (fig. 12). Mais les sommes versées entre les mains de Tévêque étaient dépensées, et les taxes, régulièrement perçues, étaient loin de suffire aux besoins du prélat et de sa cour. Les clercs et chevaliers avaient aussi, de leur côté, vu bientôt la fin des sommes qui leur avaient été accordées par les bourgeois. Ces clercs et chevaliers devenaient insolents, arrêtaient les gens la nuit dans les rues pour les détrousser. Ils allèrent jusqu'à pilhr des boutiques-, les rixes recommençaient et la police urbaine avait fort à faire, car les hommes de Tévêque, sans tenir compte des règlements municipaux, faisaient parfois main basse sur tous, empnsonnai>::nt les citadins à Pévêché où ceux-ci subissaient les plus cruels traitements, d'où ils ne sortaient qu'en payant argent comptant, et ils relâchaient les leurs. Souvent, la nuit, on entendait sonner la cloche du beffroi, annonçant l'attaque d'une troupe sortie de Tévêché contre les plus riches maisons. Toutefois, dans ces échauffo urées, les bourgeois, plus nombreux, organisés en compagnies par quartiers, avaient le dessus, et, sauf des exceptions rares, force restait à la loi de la commune-, mais les sentiments de haine fermentaient chaque jour davantage entre nobles et bourgeois.
Un soir du mois d'avril i io3, l'écuyer Raymon, gendre 4'Ancelle, vint le trouver, et, sous le sceau du secret, lui fit savoir que l'évêque comptait profiter des fêtes prochaines de Pâques pour en finir avec la commune; qu'alors les clercs et chevaliers seraient déliés solennellement de leur serment, que tous les droits seigneuriaux seraient rétablis et tous les habitants de Clusy ramenés dans leur ancien état de gens taillables à merci.
a Eh bien , dit Ancelle , nous résisterons par les armes, si l'on nous y contraint; car nous possédons une
VUE DE l'hOTEL de VILLE DU XU* SIÈCLE.
ET d'unl: cathhdh ai.k. 53
charte royale, et 1 évoque ne p2ut, de son chef, la déchirer. «
Le lendemain, de bon matin, Ancelle réunit les dou/.e jurés et leur lit part de ce qu'il avait appris. Ces braves gens ne s'émurent pas outre mesure dj cette conspiration contre la commune, chacun d'eux sentant qu'une crise violente ■était prochaine et qu'il faudrait payer de sa personne. Ils avaient pour eux le bon droite ils étaient décidés à le faire respecter et ne doutaient pas des dispositions de tous les hommes libres de la ville.
Il fut décidé que chacun d'eux conjurerait un certain nombre de citoyens, qu'on réunirait des armes, qu'on veillerait à la police de la ville plus exactement que jamais, et qu'au preniier signal les milices se réuniraient sur la place ■du Marché.
Un incident contribua à empirer la situation. A Clusy, Avivait la veuve d'un bourgeois notable, laquelle avait une jeune fille fort belle, fiancée au fils d'un des jurés.
A plusieurs reprises, un chevalier du nom de Hugues de Civry, attaché à l'évêque, qui trouvait la jeune Alette fort de son goijt, avait tenté, par des présents et des paroles •dorées, de se faire bien venir dans la maison de la veuve, avec l'espoir de séduire la fille. Mais il en avait été pour sa peine; ses offres aussi bien que ses cadeaux avaient été repoussés, et la veuve ne quittait pas la jeune Alette d'un instant. Jamais l'une ne sortait sans l'autre du logis.
Soit que Hugues de Civry crût le moment favorable, soit <iue les dédains des deux femmes eussent excité sa passion, une nuit, il s'introduisit de force, avec quelques mauvais ■drôles, dans la maison de la veuve, et malgré les cris et l'énergique défense de celle-ci, il enleva la fille. L'expédition fat menée si rapidement que les gens de la ville ne purent
que constater le rapt, peu d'instants après la fuite du chevalier et de ses hommes.
La veuve, au désespoir, blessée dans la lutte, couverte de sang, à peine vêtue, courait dans les rues, accusant les bourgeois de lâcheté; elle était suivie par une foule exaspérée quand elle arriva chez le maire au moment où le jour commençait.
Celui ci s"'habilla aussitôt et se rendit immédiatement à révêché pour demander justice, le coupable étant désigné par la veuve. Il ne put voir Tévêque ; malgré son insistance, celui-ci se contenta de lui répondre qu'il examinerait l'affaire et que, d'après l'acte de la commune, il avait cinq jours pour juger le cas.
L'émotion croissant dans la ville, vers le milieu du jour, le maire et les jurés se rendirent de nouveau en corps à l'évêchi. Même répons2. Les bourgeois, excités par la veuve, parlaient d'aller attaquer la maison du chevalier ; mais cette maison était située dans l'enceinte même du chapitre, et, en face de l'exaspération de la multitude, les portes de cetle enceinte avaient été fermées après la sortie des jurés.
Le lendemain, le roi Louis VI (dit le Gros) arrivait dans la ville de Clusy, suivi d'un grand train. Il se rendait à l'invitation de l'évêque, auquel .il avait promis d'assister aux fêtes de Pâques, dans son éghse.
Il est à croire que cette visite avait été concertée pour en finir avec la commune. En efïèt, l'évêque mit la question sur le tapis. Le roi et les courtisans avaient des scrupules et l'évêque n'avançait pas dans sa négociation, d'autant que les bourgeois, prévoyant les intentions du prélat, avaient fait offrir quatre cents livres et plus aux conseillers du roi.
En présence de ces hésitations, TévêqueGodefroi, n'ayant pas de peine à en deviner le motif, offrit sept cents livres, non qu'il les possédât, mais il entendait bien, la commune supprimée, les lever sur les bourgeois. Devant de pareilles offres, les conseillers du roi reconnurent volontiers que la commune était œuvre du démon, et le suzerain lui-même ne fît plus de difficultés pour anéantir la charte qu'il avait octroyée deux ans auparavant.
Il s'agissait de se mettre en règle de toutes façons; le prélat, en vertu de son autorité pontificale, délia Jes clercs, les chevaliers, le roi et lui-même des serments prêtés aux bourgeois, et immédiatement, de par le suzerain et l'éveque, on publia par la ville l'abolition de la commune et l'injonction à tous magistrats de la cité d'avoir à cesser leurs fonctions, de déposer le sceau et la bannière de la commune à l'évêché, de descendre sans délai les cloches du beffroi et de cesser toute réunion.
Les jurés, cependant, siégeaient dans leur maison communale, et la résistance fut décidée. Malgré le cri du roi et de l'évêque, des conciliabules eurent lieu la nuit suivante et pas un bourgeois ne dormit dans la ville.
Ancelle, portant avec calme l'immense responsabilité qui pesait sur lui, donna ses instructions, bien décidé à jouer le tout pour le tout et à mourir s'il le fallait sur les ruines de sa ville.
Le cri avait été accueilli dans toute la cité avec de telles clameurs, de telles huées, que le roi jugea prudent de ne point attendre la fin de cette aventure. Le vendredi-saint, de grand matin, il sortit avec toute sa suite par la porte Saint- Etienne, voisine de l'évêché où il avait pris son logis.
Ce jour-là, toutes les maisons de la ville restèrent closes, personne ne circulait dans les rues, les auberges n'ouvrirent
pas aux voyageurs qui frappaient vainement aux huis. Le Marché demeura désert. Cette attitude, inquiétante au suprême degré pour ceux qui savent comment se préparent les grandes émotions populaires, n'excita que la raillerie chez les nobles, les gens de Tévêque et les clercs du chapitre. Ils crurent que tout était fini. Cependant, Pévêque Godefroifit venir des domaines de TÉglise des paysans et serfs qu'on arma et qu'on établit dans les tours de la cathédrale et de révcché -, puis il fut entendu qu'à la première alerte,, les chevaliers se rendraient en armes au palais épiscopal.
Le soir, un autre cri fut fait dans la ville, par lequel chacun devait dresser un état de son avoir et le remettre dès le lendemain à Tévêché. A ce cri^ cette fois, ne furent opposées ni huées ni clameurs. Les rues continuaient à être désertes et les maisons fermées.
Pendant la nuit et la journée du lendemain, même silence. Autre cri dans la journée enjoignant aux bourgeois d'avoir à payer, à l'occasion de l'abolition de la commune, les mêmes sommes qu'ils avaient données à l'évêque, aux chevaliers et clercs pour son établissement. Évidemment les gens de l'évêché s'enhardissaient et ajoutaient l'insulte et la raillerie à ce qu'ils considéraient comme une victoire.
La fête de Pâques se passa sans tur.rjlte, bien que quelques cris : Commune ! commune! eussent été proférés au moment où l'évêque sortait de la cathédrale pour rentrer à l'évêché.
Mais, pendant la nuit qui suivit, cinq maisons de riches chevaliers qui tenaient pour l'évêque furent pillées dans la ville basse, ainsi que des magasins de salaisons et plusieurs moulins sur la rivière. C'était aux vivres spécialement que les pillards s'adressaient, comme s'ils eussent voulu se prémunir contre un siège.
ET d'une CATHliDRALE. 5"]
Ces excès firent que les chevaliers s'enfermèrent chez eux pour défendre leur avoir et ne se rendirent pas de grand matin au palais épiscopal, ainsi qu'il avait été convenu, pour mettre à exécution les mesures arrêtées les jours précédents.
L'évêque, informé des attentats commis pendant la nuit, délibérait avec son archidiacre sur les moyens de châtier ces bourgeois, quand un des chanoines, homme d'âge et vénérable, qui voyait dans Tabolition de la commune un sujet de graves désordres et n'approuvait pas la manière dont cette affaire était conduite, demanda à être introduit auprès du prélat.
« Seigneur évêquc, lui dit-il, dès qu'il fut en sa présence, je sais de source certaine que les bourgeois de Clusy ont tenu des conciliabules ces jours et nuits passés ; que beaucoup d'entre eux se sont conjurés dans l'intention abominable d'occire vous, vos clercs et les chevaliers de la cité à votre dévotion. Ces gens sont hardis et nombreux-, en admettant que l'on puisse leur résister, ce ne sera qu'en répandant beaucoup de sang -, permettez à un vieux serviteur de l'Église de faire appel à vos sentiments de pasteur de ce peuple... Il en est temps encore peut-être-, des paroles rassurantes, paternelles, détourneraient de leurs mauvais desseins les moins endurcis et isoleraient certainement les instigateurs de la révolte. Sans abandonner les droits seigneuriaux que vous venez de reprendre, que ne promettez-vous à votre peuple de ne les exercer qu'avec modération et justice, de telle sorte que les bourgeois ne soient point lésés dans leurs intérêts?... Au point où en sont les choses, tout est à redouter...
— Allons 1 interrompit l'évêque Godefroi, au point ou en sont les choses, je ne donnerai pas à ces vilains la satis-
faction de croire qu'ils me font peur. Ne craignez rien, de par Dieu, nous en avons vu bien d'autres! Trois ou quatre hommes d'armes suffiront à balayer cette canaille. Qu'ils complotent dans leurs maisons tant qu'il leur plaira ; mais s'ils se présentent en troupes dans les rues, soyez en paix... l'affaire ne sera pas longue, et nous ne verrons que leurs dos ! D'ailleurs, nous 3' avons pourvu et sommes en état de nous défendre... »
Puis, après un moment de réflexion, s'adressant à l'archidiacre :
« Les chevaliers se sont-ils rendus ici ce matin ?
— Pas encore, seigneur évêque.
— Eh bien, qu'on les fasse prévenir au plus tôt ! » Quelques heures avant cet entretien, au petit jour, il
s'était passé un fait qui devait hâter le soulèvement des bourgeois.
La veuve, mère d'Alette, la jeune fille enlevée, n'avait cessé d'accabler les bourgeois d'épithètes outrageantes, de ce qu'ils laissaient ainsi ravir une fille hbre et de ce qu'ils ne se ruaient pas en masse sur la maison du ravisseur. Ancelle avait essayé vainement de la calmer, car, bien qu'il ressentît la gravité de l'injure faite à la veuve, il ne voulait pas compromettre la réussite de ses projets par une action isolée qui pût détourner l'attention publique du fait principal : la commune. Il lui donnait l'assurance que la vengeance serait telle qu'elle la souhaitait, mais que les cris et les injures ne servaient de rien ; qu'il fallait patienter... Celle-ci répondait à ses discours par des explosions de colère mêlées de railleries amères.
Voyant pourtant qu'elle ne pouvait faire sortir le maire de son calme, la veuve alla trouver le fiancé de sa fille et n'eut pas de peine à le pousser à des actes de violence.
ET d'une CATHliDRALE. ^9
Celui-ci réunit une cinquantaine de jeunes gens, fils de bourgeois comme lui, et, de propos en propos, s'échauffant jusqu'à la fureur, ils jurèrent par serment de tuer tous les nobles et les chevaliers, de brûler leurs maisons, dussent-ils périr eux-mêmes jusqu'au dernier dans leur entreprise.
Ils devaient, pendant la nuit du dimanche de Pâques au lundi, escalader les murs d'enceinte du chapitre et commencer par tuer le chevalier ravisseur, brûler sa maison et continuer leur œuvre de destruction, tant qu'un noble resterait vivant.
Mais au moment où, réunis chez la veuve, ils se préparaient à mettre à exécution leur projet, Alette, les vêtements souillés, mourante, entra chez sa mère.
La jeune fille pouvait à peine se soutenir ; tout ce qu'on put apprendre d'elle, c'est qu'elle s'était sauvée de chez son ravisseur. En proie à la fièvre, ses dents claquaient, elle ne prononçait que des paroles incohérentes, La veuve, affolée, tantôt serrait la pauvre fille dans ses bras, à l'étoufïer, tantôt se répandait en imprécations sauvages, puis, en sanglotant, voulait soigner son enfant, lui donner à boire, la coucher. Mais celle-ci, comme insensible, repoussait tout et ne sortait de son état de torpeur que pour être en proie à des convulsions effrayantes.
Les jeunes gens qui assistaient à cette scène, pâles, accablés, demeuraient comme pétrifiés devant le désespoir de la mère et l'état déplorable d' Alette.
La soif de la vengeance était poussée chez eux au paroxysme, et cependant ils ne pouvaient se détacher de ce spectacle navrant.
Une crise plus violente emporta l'enfant... Quand la veuve vit sa fille morte, elle ne pleura plus, ne cria plus,
mais se dressant de toute sa hauteur et se tournant vers les jeunes gens :
« S'il en est un seul parmi vous, dit-elle d'une voix rauque, qui recule devant la vengeance, sMl en est un seul parmi vous qui épargne un chevalier, s'il en est un seul parmi vous qui préfère la vie au besoin d'assouvir notre haine commune pour ces nobles... celui-là est un lâche, un traître, un parjure -, qu'il soit maudit dans l'éternité... Car, au jour du Jugement, je me lèverai devant Dieu et je dirai: « Voilà un « parjure à ses serments qui a reculé lâchement quand il « fallait venger la mort d'une enfant traîtreusement enlevée « à sa mère ! C'est un complice du crime... Par la justice de « Dieu, il doit être maudit ! » (Fig. t3.)
Toutes ks mains se levèrent, tous jurèrent de nouveau, sur le corps de l'enfant, de ne pas laisser un noble vivant dans la cité.
« Et maintenant, reprit la veuve, il vous faut faire passer dans le cœur de ces timides bourgeois la soif de la vengeance... Portez le corps d'Alette dans la cité. Allez! que le Dieu juste soit avec vous; pour moi, je pleurerai sur ma fille quand l'outrage sera lavé dans le sang. »
Une acclamation accueillit ces derniers mots. Le corps de la jeune fille fut placé sur un châlit, aussitôt enlevé par quatre jeunes gens.
Le jour commençait à poindre et la troupe, en poussant des cris et des imprécations, se dirigea vers la place du Marché.
Déjà des groupes silencieux, réunis par Ancelle, débouchaient des rues. L'arrivée du cortège funèbre, la vue de cette belle jeune fille qui semblait dormir, — car la mort laisse sur les traits de ceux qu'elle frappe ainsi un calme qui contraste avec les dernières convulsions de l'agonie, —
HT D UNE CATHl'jDRA LE,
Ol
causèrent parmi les arrivants u:ie sorte d^ stupeur respectueuse.
Chacun sut bi.intôt révénement de la nuit, d'autant que toute la ville é a't émue de renlèvjment d'Alette.
Fi-. i3.
Mais quand le corps eut été déposé au milieu de la place, et quand les jeunes gens eurent répété leur S2rm3nt de vengeance devant la foule, une immense clameur s'éleva ; des cris : « Mort aux chevaliers! mort aux nobles! commune! commune! » partirent de toutes les poitrines.
« Allons, dit Ancelle aux jurés qui s'étaient réunis autour de lui, les choses vont plus vite qu'il n'eût fallu ^ il
n'y a pas un moment à perdre.... Qu'on mette en branle les cloches du beffroi tout à Theure, et, sans tarder, marchons droit à Tenceinte du chapitre! »
Et, ayant réclamé le silence, le maire, s'adressant à la foule, dit ces quelques mots :
« Nous observions fidèlement la commune, dites?,
— Oui! répondit la foule.
— Ceux qui Pont parjurée nous menacent dans nos biens, dans nos franchises obtenues à prix d'argent.... Vous le savez?
— Oui ! reprit encore la foule.
— D'eux, nous ne pouvons obtenir ni justice m pitié.... puisque ce sont des parjures devant Dieu.
— Non ! hurlèrent les mêmes voix.
— Eb bien!... c'est à nous à faire justice,
— Oui! oui!
— Que pas un de vous ne recule; voyez ce que font de vos filles ces nobles qui prétendent nous traiter comme un bétail ! Ne vaut-il pas mieux périr en défendant nos franchises que de vivre dans l'opprobre, que de voir nos enfants souillés et mourir de honte, nos biens pillés ?
— Commune ! commune ! répétèrent les groupes,
— En avant donc ! »
Et on vit cette masse de bourgeois s'engouffrer dans les rues qui montaient à l'évêché. Les uns étaient armés de haches et de coignées, d'autres portaient les longues plommées terribles*. Quelques-uns brandissaient des vouges^
1. La plommée était un long bâton bardé de bandes de fer et terminé par une masse de plomb.
2. Le vouge se composait d'une lame de fer lecourbée, aiguë et tranchante^ avec un crochet à la base, emmanchée au bout d'un bâton.
ET d'une cathédrale. 63
ou tenaient à li main de lourdes arbalètes. On en voyait qui s'étaient munis, en guise d'armes, d'instruments de métiers, bisaiguës, boyaux, pioches, longues tarières, barres de fer, faux, fourches, ou même d'ustensiles, landiers, broches, pelles de fer, leviers, longs couteaux, etc.
La maison du ravisseur de la jeune fille était voisine d'une des portes de l'enceinte du chapitre*.
La troupe des jeunes gens qui portaient la morte au milieu d'eux, et qui, sur son passage, recrutait nombre de citoyens retardataires ou plus timides, mais que la vue du cortège exaspérait, arriva devant cette porte, laissée ouverte dans l'attente des chevaliers mandés par l'évêque, — car celui-ci, bien qu'il fut prévenu de l'émotion des bourgeois, ne supposait pas qu'ils pussent rien entreprendre de sérieux.
S'emparer de cette porte fut l'affaire d'un instant; laissant une vingtaine d'entre eux pour la garder, le reste se rua sur la maison du chevalier, enfonça l'huis, se saisit du ravisseur, qui n'avait pas eu le temps de s'armer, et l'amenant devant le cadavre de la jeune fille, le cribla de coups de hache et de couteau.
Les autres troupes de bourgeois n'eurent guère plus de peine à s'emparer des autres portes; devant le flot montant de ces hommes armés, les quelques défenseurs de ces issues ne tentèrent même pas une résistance inutile.
Cependant, les trois cloches du beffroi de la ville son-, naient à toute volée, et les chevaliers, répandus dans les divers quartiers de la cité, s'empressaient de s'armer pour se réunir à l'évêché, pensant bien que le palais allait être attaqué. Ils arrivaient ainsi successivement aux portes lais-