LE LECTEUR, LE LIVRE ET L'AUTEUR
Vous savez lire? — Sans doute! Quelle demande! — Eh bien, mon enfant, allez remercier votre instituteur. Eût-il été, à votre avis, un peu sévère... remerciez-le de tout votre cœur. Et félicitez-vous d'être né à une époque où tout le monde apprend à lire. Pendant des milliers et des milliers d'années les hommes ont tant souffert de l'ignorance! Vous ne pouvez pas encore savoir cela, vous autres; mais moi qui le sais, j'en suis navré quand j'y pense! Et aujourd'hui encore il est tant de gens qui souffrent par la même cause, la grande cause de presque tous les malheurs! Qui ne sait rien, n'a rien, ne peut rien, n'est rien... Or dès qu'on sait lire, voyez-vous, on est sauvé, ou du moins peu s'en faut, de cette terrible ignorance. — Combien l'instruction est nécessaire dans la vie, combien il sera heureux pour vous, plus tard, d'être instruit, vos parents, vos maîtres vous l'ont dit; ils vous le rediront encore : et ils ont bien raison, ah ! plus raison que vous ne pouvez l'imaginer. L'instruction est un trésor : savoir lire, c'est avoir la clef du trésor. Pour s'instruire, le grand
moyen, c'est la lecture; l'instrument, l'outil, c'est le livre.
Un outil précieux! A quel point le livre est nécessaire, quels avantages on retire de la lecture, après ce que je viens de vous dire, je suppose que vous l'avez compris; et plus tard vous le comprendrez mieux encore. Ce que je veux surtout vous persuader, c'est que la lecture est la source de mille plaisirs variés, toujours nouveaux, dont on ne se lasse jamais. Déjà certainement il vous est arrivé de prendre du plaisir à lire; mais il y a une manière de s'y prendre, un certain art de faire la lecture, pour y trouver plus de jouissances; et c'est justement cet art-là que je tiens à vous enseigner.
Un outil merveilleux aussi, le livre! — Bientôt je vous expliquerai sa construction; je vous dirai comment il a été inventé, comment on le fabrique... Pour le moment, il s'agit de la manière de s'en servir.
Or il y a deux manières de se servir de cet outil, deux façons de faire la lecture, qui toutes deux ont leur agrément, leurs plaisirs différents. On lit pour soi seul, tout bas; on lit pour les autres, à baute voix, en public parfois, le plus souvent devant quelques amis, ou, mieux encore, en famille.
Quelle chose charmante, la lecture en famille! A ce seul mot, tenez, il me semble voir dessiné devant mes yeux, comme on voit un souvenir, tout un gracieux tableau, une gentille scène. J'imagine les lieux, les personnages. Vous, mon cher enfant, vous êtes dans mon tableau. — C'est par une longue et noire soirée d'hiver; la famille est réunie autour de la table ou près du foyer. L'heure dos jeux bruyants est ]»;issée, et celle du sommeil n'est pas encore venue. Que faire? On va lire. Voici le compagnon de la veillée, le Livre commencé l'autre soir. — Va qui fera la lecture? Vous, évidemment. Le père est un peu Las peut-être, ou Bongeur, comme sont 1rs pères ; il vous cède la place. La mère, la grande sœur s'il y en a, ont en main quelque ouvrage de femmes; lire les dérangerait, mais elles écouteront volontiers. Allons, l'écolier, à
vous le rôle actif. Voici le moment de faire voir qu'on a appris quelque chose à l'école. Prouvez que vous savez lire, j'entends lire à haute voix, d'une manière claire, intelligible, agréable. Placez- vous donc près de la lampe, dans le cercle de lumière de l'abat-jour. Et maintenant, que petits frères et petites sœurs, s'il en est là, soient sages et fassent silence! On écoute.
Or, avant de commencer, vous aussi, mon cher enfant, écoutez mes conseils. Lire à haute voix, vous dirai-je, c'est tout un art... et pour tout art il est des préceptes. La première règle de cet art, en deux mots, la voici : c Rien de forcé. » Point d'efforts de voix : il suffit d'être entendu; et si vous lisez plutôt un peu bas, vos paroles en seront plus distinctes et mieux comprises. Surtout ne prenez pas un ton trop aigu, ce ton criard avec lequel vous récitez vos leçons à l'école : mauvaise habitude, détestable, ce ton forcé qui fatigue vos poumons et votre larynx, brise votre voix, agace les oreilles de vos auditeurs. Et quel ton faut-il prendre, pour lire comme pour réciter? Le ton naturel de votre voix, quand vous parlez tranquillement. C'est fort gentil, une petite voix d'enfant; c'est un son clair, agréable à l'oreille : à la condition qu'il sorte naturellement et sans effort. — On rapporte qu'un ancien orateur de l'antiquité, lorsqu'il parlait en public, avait toujours auprès de lui un joueur de flûte pour lui donner le ton avec son instrument... Quant à nous, mon cher lecteur, nous ne ferons pas tant de cérémonies; nous n'irons chercher ni une flûte, ni un diapason1. Pour vous donner le ton, je vais vous enseigner un petit moyen tout simple et dont personne ne s'apercevra : au moment de commencer la lecture, dites à ceux qui vous entourent quelques mots de conversation, de votre voix ordinaire; puis tout de suite commencez à lire, et partez sur le môme ton : c'est le bon.
1. Petit instrument dont on se sert en musique pour donner le ton aux chanteurs.
Et surtout n'allez pas trop vite! — A lire, c'est comme à marcher : si vous allez vite, vous n'irez pas longtemps. Lire vite fatigue extrêmement; on n'a pas le temps de respirer, on s'essouffle; et ceux qui écoutent se fatiguent aussi, ils ont peine à suivre et ne comprennent pas bien. — Or vous serez toujours entraîné à lire trop vite, sans vous en apercevoir... Défiez-vous donc, et prenez plutôt un peu lentement; il y a encore pour cela une autre raison que je vous dirai tout à l'heure. Inutile d'ajouter qu'il faut s'arrêter aux points et aux virgules ; aux virgules, un temps très court, juste le temps d'aspirer un peu d'air ; aux points, un peu plus longtemps; et aux alinéas, plus longtemps encore : cela, vous le savez; et vous savez aussi que si vous ne teniez pas compte de cette règle, personne ne comprendrait mot de ce que vous liriez.
Une observation encore. Une personne qui parle ne prononce pas tous les mots d'un ton parfaitement égal : la voix
— avez-vous fait cette remarque? — la voix appuie avec un léger effort, w^nte sur certains mots, sur certaines syllabes; elle baisse sur d'autres. Ces différences de ton sont ce qu'on appelle Y accent. Or cette façon de faire sentir plus ou moins les mots, d'accentuer la parole, aide singulièrement à comprendre. — Ainsi, pour prendre un exemple, le ton d'une phrase interrogativeest tout autre que celui d'une phrase affirmative; souvent même le sens de la phrase n'est marqué que par le seul accent. Suivant la manière dont vous les prononcerez dans une conversation, ces mêmes mots : t II est venu ? •
— t II est venu. » — « Il est venu ! » seront une question ou une réponse, une affirmation paisible, ou bien une exclamation d'étonnement. Plus on est ému, ou plus la conversation est animée, plus on accentue ses paroles; et vous autres enfants, qui vous animez fort dans vos jeux, vous accentuez beaucoup en parlant... Or ce ton qui fait comprendre la pensée, la cherche-t-on? en fait-on une étude? Non, cela vient tout seul.
Justement parce qu'on pense une chose, qu'on la comprend, on trouve tout naturellement l'accent qui la fait comprendre; justement parce qu'on est ému, on trouve le ton qui fait sentir aux autres ce que l'on sent soi-même. — Eh bien, pour la lecture il en est de môme. Si vous lisiez d'une voix toujours parfaitement égale et monotone1 , savez-vous l'effet que cela produirait? Au bout de quelque temps tous vos auditeurs s'endormiraient à demi — ou même tout à fait, — comme des enfants que Ton berce avec une chanson...
Pour bien lire, il faut donc varier un peu le ton, accentuer, enfin; accentuer un peu, non pas trop. Et pour cela aussi la même règle, toute simple, toute naturelle : lire comme on parle quand on parle tranquillement. Et l'accent convenable pour chaque phrase, pour chaque mot, « le ton qui fait comprendre, » vous viendra tout naturellement aussi, en lisant comme en parlant, si vous pensez ce que vous dites, si vous comprenez ce que vous lisez.
Mais pour comprendre ce qu'on lit une condition est nécessaire. Observez tout d'abord ceci : vous ne savez bien le sens d'une phrase qu'on vous adresse, d'une phrase qu'on vous dicte à l'école, que quand cette phrase est finie, ou du moins assez avancée pour que v.ous deviniez le reste. De même pour la lecture. Quand votre œil lit un mot, il ne voit pas encore les mots qui suivent; vous ne savez pas ce qui va venir, et vous ne connaissez le sens que lorsque vous arrivez vers la fin de la phrase ou du membre1 de phrase. Supposons que vous prononciez chaque mot juste au moment même où votre œil le lit, sans avoir aucune idée de ce qui va suivre : vous avez prononcé des mots sans savoir ce qu'ils signifient. Vous arrivez à la fin de la phrase, le sens est achevé, vous comprenez; mais il n'est plus temps, la phrase est lue. Elle est lue, et mal lue, parce qu'elle a été parlée avant d'être