‹ Histoire d'un livreChapitre 3 sur 53 · I. D'un seul et môme ton · texte numérisé non relu

I. D'un seul et môme ton

-'. Partie, bout de phrase.

pensée, prononcée avant d'être comprise. Que faut-il donc pour bien lire à haute voix? Que vos yeux voient toujours un peu en avant, lisent toujours quelques mots au delà de celui que vous êtes en train de prononcer. De la sorte vous êtes averti à temps du sens, et vous prenez naturellement l'accent convenable. — Et cela se peut? — Oui certes, pourvu qu'on sache bien lire : l'œil est si prompt ! Et même ce sera très facile pour vous, si vous lisez un peu lentement, comme je vous le recommande. Mais si vous vous hâtez, si vos lèvres c courent après vos yeux », — vous entendez ce que je veux dire, — si vous vous pressez de prononcer le mot à peine entrevu, sans prendre le temps devoir au delà, vous lirez sans comprendre, vous lirez mal. Et même vous ferez des fautes, de grosses fautes; s'il se rencontre un mot qui vous soit peu familier, et que vous ne puissiez pas deviner à moitié, mais que vos yeux devront épeler lettre à lettre, vous vous arrêterez tout court, vous hésiterez; ou bien vous lirez tout de travers, et l'on rira... Cela amusera peut-être les malins de l'auditoire, mais non pas vous...

Donc, rappelez-vous mes préceptes : à voix douce, sans effort, posément. Et maintenant commencez bravement. (Test un art, vous disais-je; eh bien, mon enfant, vous ferez votre apprentissage; c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Ce sera « votre art » et vous y prendrez goût; vous serez lier à juste titre de votre rôle de lecteur, et vous ne le céderei pas volontiers : je vous connais, allez! Vous sentirez que vous faites plaisir, ce qui est un plaisir aussi, et le meilleur; l'heure de la lecture en famille sera pour vous la. plus agréable récréation.

Lire seul, c'est un autre art. — Auxhcuresde la classe, ?ona lisez, vous étudiez assidûment. C'est un travail, un effort : il le faut; on ne devient pas un homme — j'entends un homme instruit — sans quelque peine. Mais on ne peut pas travailler toujours avec tant d'application; et vos parents, vos maîtres

l'ont bien compris, vous voyez, puisqu'ils vous accordent chaque jour des heures de repos, et de plus, chaque semaine, deux jours presque entiers, deux jours sur sept! Jouez donc, et courez, à ces heures, à ces jours-là; faites un exercice qui vous mette « le sang en mouvement et le cœur en joio. > — Mais quoi! on ne peut pas toujours jouer non plus. N'avezvous pas senti parfois le besoin d'une distraction moins bruyante, le désir d'être un peu seul et tranquille? Que j'aimerais vous voir alors vous promenant à pas lents dans quelque lieu paisible, au jardin, s'il se peut, ou mieux encore par les sentiers des champs, tenant en main un de vos livres, repassant la leçon de la veille, étudiant celle du lendemain! Une agréable manière d'apprendre ses leçons, je vous assure. On lit, on étudie, mais sans trop d'efforts d'attention. On ne craint pas de lever un instant les yeux; on marche, puis on s'arrête, on s'assied; on regarde autour de soi, on écoute un oiseau qui chante; on laisse aussi se promener un peu ses pensées. On s'est distrait un peu de sa lecture, mais on y revient ; on ferme le livre, puis on le rouvre. Et ce qui est appris est appris. C'est l'étude à travers champs : tenez, appelons cela, si vous vouiez, Yécole buissonnière. — Charmante, mon enfant, celle-là; c'est la bonne, c'est la vraie : non pas Vautre... — Mais vous n'êtes pas obligé de ne jamais prendre pour compagnon de promenade que votre livre de classe. Qui vous empêche d'emporter un autre jour avec vous quelque livre instructif à la fois et agréable, un livre d'histoire, par exemple, ou d'histoire naturelle; un livre de voyages — c'est une attrayante lecture; — ou même quelque simple récit, s'il est bien écrit, fait pour votre âge, capable de faire naître en votre esprit de bonnes pensées, en même temps qu'il plaira à votre imagination? Même si vous habitez une grande ville, l'occasion se présentera bien, une fois eu l'autre, de réaliser ces projets que nous faisons; si vous demeurez à la campagne ou dans une petite ville, ce sera presque chaque jour, du moins

dans la belle saison; cela deviendra bientôt la plus heureuse habitude de votre existence d'adolescent. — Et si je vous vante ainsi les jouissances de la lecture, si je tiens tant à vous enseigner cet art de mêler ensemble deux choses excellentes, l'exercice du corps et l'exercice de l'esprit, de charmer vos promenades d'écolier avec un plaisir d'homme, c'est que j'en ai fait l'expérience, moi qui vous parle.

0 mes promenades errantes, mes libres lectures à travers bois! 0 mes chers livres, mes amis et mes compagnons! Le bon plaisir, si vous saviez, les douces heures! Ce sont là mes meilleurs souvenirs de ce temps où j'avais votre âge. Et comme je me les rappelle! Il me semble que je vois encore l'étroit sentier le long des blés, les chemins creux remplis d'ombre fraîche; l'arbre au pied duquel j'étais quand je lus telle phrase qui me frappa, me fit comprendre tant de choses que je n'avais jamais comprises; la pierre moussue où j'étais assis quand je lisais cette page qui m'enchanta tellement que je la relus cinq fois de suite, et que je la sais encore tout entière par cœur aujourd'hui. — Oui, je sais bien qu'on dil que l'auteur ne doit pas parler de soi dans son livre... Mais qu'importe? Ceci n'est-il pas une simple causerie entre nous? Et pourquoi donc, puisque j'ai eu, moi, toutes ces heures charmantes, pourquoi ne vous le dirais-je pas, afin que vous ayez, vous aussi, les mômes joies? — Par les chemins tortueux de notre vallée, combien de fois j'allai marchant à l'aventure, repassant ligne par ligne ou répétant à demi-voix mes leçons d'écolier? Plus Agé, j'y errai encore de môme; seulement mon compagnon avait changé : c'était le livre de science, mon nouveau devoir. — Croiriez-vous donc, vous enfant, que le devoir finit avec l'école? — Le soleil devenait-il trop ardent, j'entrais sous le. couvert des grands arbres. Quel silence dans le bois, à l'heure de midi! La belle salle d'étude, vaste et fraîche! Les troncs d'arbres, droits et • lancés, sont les colonnes; la voûte est de feuillage touffu.

Quelques rayons de soleil qui ont trouvé moyen de se glisser entre les feuilles font sur l'herbe dt petites taches arrondies de clarté vive, flottante, qui au moindre souffle dansent et scintillent, paraissent et disparaissent comme si elles se jouaient... Voici une vieille souche renversée et moussue : il ne faut pas d'autre siège. Gomment ne pas bien étudier dans une si belle salle, si paisible et si gaiement éclairée? Toutes ces choses gracieuses autour de moi me récréaient et me faisaient trouver aimable mon gros livre tout bourré de chiffres et de figures... D'autres fois c'était, comme je vous le disais, un compagnon moins sérieux, quelque ouvrage d'histoire naturelle, par exemple. Quelle étude attrayante, celle-là, amusante, comme vous diriez, vous autres! — L'histoire naturelle, la science de lanature, quelle belle science ! Mais comme elle est vaste! Ou plutôt ce n'est pas une seule science, c'est tout un ensemble de sciences, si compliquées, si difficiles, que la vie d'un homme suffit à peine pour apprendre à fond une seule d'entre elles, une seule ! N'est-ce pas effrayant? — Oui; mais mon livre, lui, n'avait rien d'effrayant ni de difficile ; il laissait la haute science pour les savants; il m'enseignait seulement les éléments de la science, c'est-à-dire les notions les plus simples et en même temps les plus importantes, les plus utiles à connaître, les plus faciles à apprendre. Il m'expliquait d'une façon toute familière une foule de choses intéressantes et curieuses sur les animaux, les plantes, les minéraux. Un jour, c'était un livre de zoologie* : il me décrivait les espèces d'animaux les plus remarquables de nos pays et des pays lointains ; il me disait dans quel milieu ces êtres vivent, sur la terre, ou dans l'eau, ou dans l'air; en quels climats; comment ils se meuvent et se nourrissent; quelle est leur manière de vivre, leur instinct, l'utilité que nous pouvons en tirer. Et il me semblait voir, à mesure que je lisais

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