‹ Histoire d'un livreChapitre 31 sur 53 · FONTE DES CAR ACTE H ES · texte numérisé non relu

FONTE DES CAR ACTE H ES

Les lettres d'imprimerie, vous ai-jedil déjà, sont en métal; on le s fabrique en les coulant dans des moules. Mais ceci ne vous suffit pas sans doute, et vous voulez savoir plus en détail comment on les fond. Sachez d'abord que le choix de la nia-

tière convenable pour fabriquer les lettres a été la plus grande difficulté de toute l'invention de l'imprimerie. Il fallait

qu'on pût fabriquer ces lettres en les coulant, afin qu'avec un seul moule on pût faire un très grand nombre de lettres semblables : il en faut tant! Or aucun métal ne possède à la lois toutes les qualités convenables. Le fer est trop dur; le plomb est trop mou,l'étain aussi; le cuivre eût été bon, mais il se fond difficilement, et se coule mal dans les moules.

Que faire? On a imaginé d'associer, de combiner, en les fondant ensemble, deux métaux différents, afin que l'un corrige les défauts de l'autre. Le plomb était trop mou; or il y a un autre métal, moins connu, que l'on nomme l'antimoine, métal gris, et qui, seul, n'est bon à rien, parce qu'il est à la fois dur et cassant. Gutenberg donc inventa de faire un alliage de plomb et d'antimoine. L'antimoine donne au piomb un peu de sa dureté; le plomb, mou et flexible, corrige la trop grande raideur et la fragilité de l'antimoine... l'alliage obtenu a juste le degré de dureté nécessaire, et, de plus, il se moule admirablement bien. — Pour obtenir cet alliage, appelé métal à caractères, on fond ensemble une certaine quantité d'antimoine avec quatre fois autant de plomb; le mélange se fait facilement, est très liquide, et fond à une chaleur assez faible.

Imaginez une petite rigole ou plutôt un petit canal creusé dans un morceau de cuivre, et ayant, en creux, la forme et la dimension du corps de la lettre : je ne puis mieux comparer ceci qu'au vide laissé entre deux règles d'égale épaisseur, posées sur la table l'une près de l'autre, sans se toucher pourtant, et que vous couvririez d'une autre règle plate ou d'un carton. Ce canal est ouvert aux deux bouts; mais nous allons le boucher, à l'une de ses extrémités, par une petite plaque de cuivre dans laquelle est gravée, en creux, la forme que doit avoir, en relief, l'œil de la lettre. Cette petite pièce est appelée la matrice : comme qui dirait la mère aux lettres..,

et vous devinez déjà pourquoi. — Nous venons de construire un moule : la matrice en est la pièce la plus importante. Supposons ce moule dressé; à l'aide d'une cuiller, versons dans l'extrémité ouverte qui se présente en haut, un peu de métal fondu — exactement comme on verse du plomb dans un moule à balles. Le métal va remplir le petit canal et pénétrer dans le creux de la matrice. En se refroidissant, il se solidifie, tout en gardant bien exactement la forme, l'empreinte du moule. Il ne s'agit plus que de retirer la lettre fabriquée. Cela pourrait être difficile si le moule était d'une seule pièce; c'est pourquoi le canal doit être formé de plusieurs pièces ajustées, qu'on sépare pour ouvrir largement le moule et extraire la lettre sans effort.

Dans un même moule, avec la môme matrice, on peut fondre autant de lettres semblables que l'on veut. Bien entendu que pour fondre un assortiment de lettres il faut autant de matrices qu'il y a de formes ditVérentes de lettres, ou, comme on dit, de types différents. Le difficile, c'est tl < un de graver la matrice, moule premier de chaque, sorte de signe. Il sérail surtout très incommode de la graver à la manière ordinaii e, c'est-à-dire en creusant le métal avec un burin, un outil aigu. On s'y prend autrement, d'une manière détournée. Le gravetir de caractères commence par fabriquer nu poinçon. « une petite barre d'acier, à l'extrémité de laquelle il grave,

ou plutôt il Sculpte - absolument comme vous ;i\ez sculpté

avec votre canif, au bout de votre règle <!<• bois — une lettre en relief, exactement semblable à celle qu'il s'agil d'obtenir par la fonte. Mais la lettre à sculpter esl très petite, sa forme

doit être extrê ment déliée, la matière esl dure : le travail

esl extrêmement long et délicat. Le graveur examine m>u travail avec une loupe, ou rme grossissant (verre bombé quia la propriété de faire paraître plus gros les objets que l'on voit au travers). Lorsqu'on s'aidanl de burins très aigus, de limes, d'une foule de tins outils, il a modèle l'a il de sa lettn ,

l'ouvrier trempe son poinçon : il le fait chauffer au rouge, et le plonge rapidement dans l'eau iVoide. Cette opération, qui nécessite certaines précautions, donne à l'outil d'acier une dureté extrême. Le poinçon fait et trempé, voyons le graveur faire une matrice. Il prend un petit morceau de cuivre rouge, qui est un métal assez mou, comme vous le savez; il appuie sur la surface l'œil, la partie sculptée de son poinçon; puis, avec un marteau, il frappe ce poinçon sur la queue, comme on ferait pour enfoncer une pointe dans une planche. Le poinçon, très dur, s'enfonce en effet un peu dans le cuivre qui est plus mou; le relief sculpté de la lettre y marque son empreinte nette, vive, profonde. Ce creux dans le morceau de cuivre, c'est la matrice toute faite... il ne s'agit plus que de l'ajuster à l'extrémité du petit canal du moule. Avec le môme poinçon on peut faire autant de matrices semblables que l'on veut; avec chaque matrice, des lettres, identiques à celle du point çon, par milliers. Vous voyez donc que la forme d'un seul type, façonné à la main, est multipliée ainsi presque indéfiniment. Autrefois les lettres d'imprimerie étaient fondues, une à une, dans des moules séparés: le travail était encore lent, il y a cinquante ans, un célèbre imprimeur français, nommé Didol, très habile et très ingénieux, inventa un appareil qui permet d'en fondre plus d'une centaine à la fois. Cet appareil, qu'il nomma polyamatype, d'un mot grec qui exprime son emploi, je ne vous le décrirai pas en détail ; mais vous en comprendrez facilement le principe. Imaginez un bloc de cuivre qui contienne cent vingt rainures en forme de canaux, terminés par autant de matrices différentes : en un mot, cent vingt moules complets qui tiennent ensemble. Une petite rigole creusée dans le métal communique avec tous ces moules. Si nous versons du métal fondu dans cette rigole, qu'arriverat-il? Que le métal coulera dans toutes les rainures, remplira tous les moules. Le tout refroidi, voilà cent vingt lettres fondues à la fois. — Le bloc de cuivre est formé de plusieurs

pièces qui peuvent se séparer; lorsqu'on les sépare, toutes les rainures se trouvent ouvertes, et on peut extraire les cent vingt lettres, qui se tiennent toutes ensemble, car le plomb que contenait la rigole aboutissant à tous les moules s'est solidifié aussi. Il ne s'agit plus que de séparer les lettres, de dresser parfaitement toutes les faces du corps avec des outils convenables. — Enfin on a inventé, il y a quelques années, une macbine plus perfectionnée encore, qui fond les lettres une à une, mais avec une rapidité extrême; la macbine ellemême fait pénétrer le métal fondu dans le moule pourvu de sa matrice, et cliasse la lettre moulée et solidifiée.

On fond de la môme manière, dans des moules convenablement disposés, des pièces de métal qui portent gravés à leur surface des filets, des traits entrelacés, des fleurons et ornements divers. Enfin on fabrique encore avec la même matière d'autres pièces, ayant moins de hauteur que les caractères, et qui ne doivent pas marquer sur le papier : ce sont les interlignes, les blocs les lingots, les cadrats, les espaces, etc., toutes choses dont nous indiquerons plus loin la f( rme et l'usage.

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