‹ Histoire d'un livreChapitre 53 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dès qu'il y eut des livres et des lecteurs pour les acheter, il y eut sans doute aussi des libraires pour les vendre. Vous vous souvenez de ces libraires de Rome que nous avons vus étaler leurs livres sous les arcades, près des temples, des bibliothèques, des écoles ou des bains publics, dans tous les lieux fréquentés par les hommes instruits? Et nous avons dit un mot aussi de ces libraires du moyen âge, qui fournissaient aux gens d'Église des livres d'heures, des livres de science aux écoliers. Le libraire s'occupait alors de tout ce qui concerne la fabrication des livres; il achetait le parchemin aux parcheminiers, le papier aux papetiers, donnait aux copistes les modèles à reproduire, aux relieurs les pages copiées à rattacher, puis il vendait le livre au public. — Aujourd'hui le travail est autrement organisé.

Imaginez un auteur qui a écrit un ouvrage, et qui veut le publier, le faire paraître. Son manuscrit est prêt : que vat-il faire? — Il va, direz-vous, le porter chez L'imprimeur. — Oui, il peut agir ainsi, très bien; et cependant d'ordinaire il s'y prend autrement. Pourquoi? Ah! c'est qu'un livre coûte fort cher à imprimer! Il faut acheter le papier, payer l'impression, la reliure de milliers de volumes... et l'auteur n'est pas toujours riche! — Il les vendra, direzvous, ces livres; et en les vendant plus cher qu'ils ne lui ont coûté, il fera un bénéfice. — 11 les vendra... peut-être; mais il faudra sans doute pour cela plusieurs années. Et jusque-là son livre, qui lui a coûté tant de peine et d'argent, ne lui aura rien rapporté. Et d'ailleurs l'auteur va-t-il s'occuper du papier, de l'impression, de la reliure, que sais-je-'

de tous les détails de la fabrication du livre? Vous savez si c'est chose compliquée ! Ce n'est pas son affaire ; il ne se connaît pas à tous ces travaux. Va-t-il se mettre à vendre luimême son livre aux libraires ou au public? Il n'a pas de boutique, il n'est pas marchand. En deux mots, l'auteur ne peut pas se charger de fabriquer ses livres; c'est bien assez pour lui de les écrire.

Gomment donc s'y prend-on lorsqu'on veut publier un livre? Le voici. L'auteur va trouver un éditeur. Celui-ci est un négociant; il estexpertdans ces sortes d'affaires, il entend parfaitement tout ce qui concerne la fabrication et la vente des livres. Il n'écrit pas, lui; mais il doit savoir lire... j'entends qu'il doit savoir juger un livre. Il doit être capable d'apprécier si le livre est bon, bien fait, utile; s'il plaira au public, s'il y a chance d'en vendre un nombre suffisant d'exemplaires. Un éditeur intelligent sait de quels ouvrage le public a besoin, et souvent lui-même il prend l'initiative de les faire exécuter. Il choisit les auteurs, il s'entend avec eux; parfois il leur propose des sujets à traiter et leur donne d'utiles avis. L'auteur présente donc à l'éditeur son manuscrit; celui-ci le lit, l'examine, fait ses réflexions, ses calculs; et alors il l'accepte, ce manuscrit, — ou bien il ne l'accepte pas. S'il l'accepte, il fait avec l'auteur une convention, un marché, une sorte de contrat ou traité. Par ce traité, l'éditeur se charge de faire imprimer et vendre les volumes; il fera toute la dépense nécessaire et prendra tous les soins convenables. Les livres, bien entendu, seront vendus plus cher qu'ils n'ont coûté à fabriquer ; la différence sera le bénéfice de l'affaire et la rémunération du travail. De ce bénéfice, l'éditeur donne à l'auteur une certaine part convenue, que Ton appelle droits d'auteur.

Aujourd'hui, ce que nous appelons un libraire n'est plus comme autrefois un fabricant de livres ni même un éditeur; il est simplement un marchand de livres. Il les achète chez l'éditeur, les étale à sa vitrine sous les yeux du public; il prend

soin de. faire venir de loin, s'il est nécessaire, l'ouvrage que vous lui demandez. 11 vous vendra ce livre au prix marqué sur la couverture ou sur le catalogue (liste des livres et de leur prix chez l'éditeur); mais lui, il le paye à l'éditeur un prix moindre. La différence, qu'on appelle la remise, constitue son bénéfice, le salaire de sa peine et la compensation des dépenses qu'il est obligé de faire. A Paris et dans les grandes villes, beaucoup de libraires sont en même temps éditeurs. Quelques-uns ont de magnifiques magasins, un brillant étalage à leurs vastes vitrines. Là sont mis en montre des livres de toute sorte, brochés ou reliés, et ces livres plats et minces, formés d'un petit nombre de pages, que l'on nomme particulièrement des brochures; là sont étalés les volumes, richement reliés, illustrés, ornés de planches en couleur. Mais ce que le libraire expose surtout au premier rang de sa vitrine, ce sont les ouvrages nouveaux, les livres qui viennent d'être publics, et dont il faut faire connaître l'existence au public. Ceux-là sont souvent entourés d'une bande de papier avec ces mots en très gros caractères : vient de paraître! — Les auteurs, les savants et les artistes, les érudits, les jeunes gens studieux, enfin tous les hommes instruits, amis des livres, curieux des choses de l'intelligence, aiment à jeter un regard, en passant, sur la vitrine du libraire. Et quand un livre nouveau, livre de science ou d'instruction, livre d'art ou livre de poésie, vient à paraître, tout ce monde intelligent en est averti. La publication d'un ouvrage nouveau, — et qui dit des choses nouvelles, — est un véritable événement : il s'agit, bien entendu, d'un livre de grande valeur, écrit par un auteur de talent. Tous veulent connaître les pensées de cet homme; on achète le livre, on le lit, chacun le juge à sa façon. Tout le inonde en parle ; on le discuta avec ardeur : les uns approuvent fort certaines pensi les autres les critiquent. — Et c'est une chose importante, en effet, qu'un livre; des idées!

Ailleurs, dans un coin, le long d'une muraille ou sous les volets d'une humble échoppe, vous apercevez un étalage moins brillant: c'est la boutique du bouquiniste, du marchand de vieux livres, de bouquins. Les vieux livres autrefois étaient appelés bouquins, parce qu'ils étaient souvent reliés en parchemin, en peau de bouc... Là, pour quelques sous, vous pourrez acheter des volumes, salis parfois, tachés, dont la reliure a subi de graves avaries... mais non moins utiles pour cela que s'ils étaient neufs : excellente ressource pour qui n'a pas la bourse bien garnie. 0 bienheureuse échoppe du bouquiniste! vieux livres au dos brisé, chers bouquins, que de services vous avez rendus ! Quelle reconnaissance vous doit quelqu'un que je sais bien, qui n'était pas riche, et qui pourtant voulait s'instruire!

Car tout homme qui sait lire aime à lire. Qui a lu lira! Chacun voudrait avoir, dans sa maison, au moins quelques livres choisis; des livres qu'on aime à retrouver, des amis! Et vous aussi, n'est-ce pas, vous serrerez avec soin, sur un rayon, dans une armoire, les livres qu'on vous donne; vous les conserverez... Vous savez maintenant combien de travail ils représentent; quel labeur coûte à d'autres le plaisir que vous prenez à les lire ! Un homme instruit ne peut se passer d'avoir sa bibliothèque privée : modeste s'il est dans la médiocrité, considérable s'il est riche; à chaque instant il a besoin de ses livres. Or on ne peut pas toujours acheter tous les ouvrages dont on a besoin, que l'on voudrait lire, ou seulement consulter à une certaine page, en un certain moment. Car enfin, si, par la merveilleuse invention de l'imprimerie, par les progrès de la fabrication, par l'emploi des machines, on a tant fait qu'tm livre est bon marché, beaucoup de livres finissent par coûter très-cher! C'est pourquoi, aujourd'hui comme autrefois, il faut des bibliothèques publiques, qui puissent servir à tous, ou au moins aux hommes studieux, aux écrivains, aux savants à ceux qui ont le plus

grand besoin de livres, de livres nombreux, rares, coûteux. A Paris, dans toutes les grandes villes du inonde civilisé, il y a des bibliothèques publiques. Les grandes bibliothèques sont de véritables monuments ; les livres qu'ils contiennent en nombre immense, représentent une valeur énorme en argent, mais surtout une valeur intellectuelle, une valeur d'utilité, bien plus grande encore. Si un de ces établissements vient à être détruit, c'est une perte inouïe, un véritable désastre, unmalheur*public! — Là sont des livres rares, coûteux, qu'il serait impossible de trouver ailleurs. Dans Paris, il y a plusieurs grandes bibliothèques publiques; chacune renferme particulièrement certaines sortes d'ouvrages : dans l'une sont recueillis les ouvrages d'histoire, les livres anciens, les manuscrits de l'antiquité ou du moyen âge, conservés avec un soin extrême, et ces bouquins précieux dont je vous ai parlé. Dans une autre on trouve les livres de science, en langue française ou en langues étrangères, avec des dessins, des planches gravées, des tableaux coloriés, des cartes géographiques. Une troisième renferme surtout des livres d'art, des estampes, des gravures anciennes et précieuses; ailleurs sont les ouvrages étrangers, des livres de toutes les Langues, avec leurs caractères bizarres. Les bibliothécaires qui gardent ces trésors de la science sont des hommes très instruits, parfois de grands savants.

Vous entrez dans une immense salle éclairée par de larges fenêtres, où des milliers de livres sont rangés sur des rayons dans un ordre parfait. De vastes tables sont disposées pour la lecture. Assis autour des tables sont les lecteurs? des hommes studieux, attentifs, penchés sur leur livre. Des plumes, quelques feuilles de papier pour prendre des notes, des volumes sont posés sur les tables. Un silence saisis.-ant, presque effrayant : on se dirait une assemblée de muets ou, si vousvoulez, de fantômes... Tous ici sont des travailleurs, des penseurs, des hommes d'étude. — Certaines salles, à des

heures déterminées, sont ouvertes au public. Entrez sans crainte ; lecteur, vous êtes ici chez vous. Vous demandez à voix basse, à l'un des employés qui sont là pour surveiller et serrer les livres, tel ouvrage, de tel auteur. Vous vous asseyez à la table; au bout de quelques instants on vous apporte le volume demandé, — s'il existe à la bibliothèque

r, H A M) K SALLE LE LECTURE DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE PARIS.

D'autres salles sont réservées aux hommes d'étude et écrivains qui demandent une permission spéciale. La plus grande des bibliothèques de Paris, une des plus belles, des plus riches du monde entier, est la Bibliothèque nationale. La grande salle de travail est une pièce magnifique, haut voûtée, vaste comme une église, silencieuse comme un sanctuaire, ornée comme un palais. — Et c'est un palais en effet : le palais de l'étude!

Dans toutes les villes un peu importantes de nos départements et de toutes les nations civilisées, il y a aussi des bibliothèques publiques, moins belles, moins riches, mais toujours très utiles. Enfin, dans beaucoup de villes on a fondé en divers quartiers des bibliothèques populaires, destinées à l'usage de tous. Ces bibliothèques ne contiennent point de livres rares et précieux, mais des livres utiles de toute sorte. — Le soir, après le travail, l'ouvrier studieux, le jeune homme sage et instruit, trouvent une salle paisible, des ouvrages de science, d'histoire naturelle, des traités pour apprendre les procédés des différents arts et des métiers; des livres de littérature et de poésie : ceux-là aussi sont utiles ! Et de plus, ces livres, on peut les emporter, sous certaines conditions, les lire à la maison, en famille. On les emprunte, on les échange; en retour de celui qu'on rapporte, on en reçoit un autre, souvent tout à fait gratuitement, quelquefois avec une très faible rétribution, quelques sous par an, qui servent à faire réparer les volumes. Des sociétés d'hommes instruits se sont formées pour fonder partout de ces établissements qui rendent de si grands services. D'autres bibliothèques portent le nom de bibliothèques scolaires, parte qu'elles sont établies dans l'école même, et surtout pour l'usage des instituteurs, des élèves de l'école et des parents des élèves; mais on ne les refuse jamais à une personne désireuse de s'instruire, à un enfant studieux et soigneux, capable de ménager un livre. On commence par une \itrine modeste et quelques simples rayons; on se procure tout d'abord des livres d'instruction, des livres de récréation instructive, des livres utiles et aussi des livres agréables; ces livres sont peu nombreux d'abord , mais le nombre croîtra peu à peu : c'est le petit trésor qui grossira de jour en jour.

C'est là, mon cher enfant, qu'en vous quittant je vous donne rendez-vous : à la bibliothèque populaire ou scolaire de votre quartier ou de votre village. Allez-y seulement;

tenez, allez-y pour me faire plaisir, à moi votre ami : vous y retournerez pour votre propre plaisir à vous-même. Cela, je le sais. Qui a lu lira. Et puis, voici venir le temps où tout le monde sauralirejil n'est pas éloigné, ce temps où 1111 homme illettré sera considéré comme un objet eurieux, comme une chose du passé, ou, si vous voulez, comme un revenant du temps de Pépin le Bref, qui serait sorti de sa tombe pour se promener parmi les vivants... Celui qui, sachant lire, négligerait d'étudier, qu'on ne verrait jamais un livre à la main, serait regardé à juste titre comme un homme de peu de sens, incapable d'apprécier l'utilité de l'instruction; et en même temps comme un être grossier, trop borné pour comprendre les plaisirs des gens intelligents, le vrai et bon plaisir, toujours nouveau, d'apprendre, de savoir, de se mêler à une conversation intéressante. Mais vous ne serez pas de ceux-là, vous; vous tiendrez à honneur de faire partie de la grande société des gens instruits, dans laquelleentre qui veut... en passant par la bibliothèque. Vcus aimerez, comme le meilleur délassement du travail de chaque jour, la conversation attrayante des hommes instruits, et cette autre conversation silencieuse et à distance qu'on appelle la lecture.

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