‹ Histoire d'un livreChapitre 52 sur 53 · OUVRIKIIE COUSANT UN VOLUME · texte numérisé non relu

OUVRIKIIE COUSANT UN VOLUME

bouts serviront à attacher la couverture. Puis on passe à un autre volume.

Le livre cousu est remis dans Pétau, l<^ dos dépassant un peu; on serre fortement. Puis, avec un marteau de fer, le relieur frappe à petits coups sur les plis des cahiers. Il en résulte d'abord que le dos du livre se dresse <kt s'aplatit; puis les

derniers cahiers, refoulés par le choc, débordent un peu audessus de Tétau; ils se rabattent, en formant un petit pli qu'on appelle le mors. Entr'ouvrez votre livre, et vous observerez au dos, des deux côtés, ce petit pli rabattu, dans lequel vient se loger l'épaisseur du carton qui forme la couverture. — Le mors étant fait, il s'agit de former la tranche, en roquant un peu de la marge des feuillets. Les tranches se font ordinairement au moyen de la machine à rogner. C'est un énorme couteau d'acier, extrêmement tranchant, qui peut s'abaisser ou se relever, au moyen d'un mécanisme (inutile de le décrire), au-dessus d'une table bien dressée. Le livre étant posé sur la table, ajusté à la place convenable, on fait agir la machine ; le couteau descend lentement et coupe net une petite bande sur la marge du livre, faisant ainsi une tranche parfaitement dressée. On rogne de même successivement les trois tranches. — La tranche du devant du livre, ainsi rognée, est droite, naturellement; le dos aussi du livre a été fait plat tout d'abord. Par un mouvement adroit, en repoussant les cahiers du milieu du volume, le relieur donne au dos la forme arrondie qu'il doit avoir; et du même coup la tranche du devant se trouve prendre la forme creuse qui l'a fait nommer la goutl 1ère.

11 s'agit maintenant de poser les deux plaques de carton de la couverture, et de les fixer solidement au dos du livre. C'est pourquoi le relieur commence par percer, près du bord du carton qui doit joindre au dos, en face de chaque ficelle, deux petits trous. Il fait passer la ficelle par l'un des trous, la fait repasser par l'autre... Le bout se trouve alors rentré en dedans; le relieur l'effile et l'aplatit, puis le colle, avec de la colle forte de menuisier ou gélatine, qu'il applique chaude avec un pinceau. Il agit ainsi pour chacun des bouts des ficelles qui relient les cahiers; la plaque de carton se trouve attachée au dos comme par autant de charnières flexibles.

Ensuite l'ouvrier pose sur le dos arrondi , d'abord une feuille de papier épais, puis une bande de toile forte gaufrée, ou mieux encore une bande de maroquin, c'est-à-dire de peau de mouton teinte, fine et lisse; il ramène les bords de cette bande sur les plats des cartons, et les y colle, après les avoir un peu amincis : la bande contribuera encore à maintenir la couverture. Il a soin de retourner proprement, au haut et au bas du carton, un bout de la bande de toile ou de la peau qui dépasse, de le rabattre et de le coller en dedans. Enfin, avec un petit morceau de la même toile ou de la même peau, ou bien encore avec un morceau de parchemin, il forme, aux angles du livre, qui courent toujours le risque d'être froissés, écornés, des coins qu'il replie en dedans, et colle solidement. — Il reste maintenant à coller, avec de la colle de pâte étendue au pinceau, sur les plats, c'est-à-dire sur la surface extérieure du carton, une feuille de simple papier de couleur, ou une couverture imprimée semblable à celle d'un livre broché, ou mieux encore une toile gaufrée à petits grains. On rabat encore en dedans les bords de ce papier ou de cette toile, les faisant passer par-dessus les bords du carton; enfin on cache ces bords repliés par une feuille de papier, blanche ou colorée, unie ou gaufrée, que l'on appelle la garde, et que l'on colle sur l'envers du carton. — Voilà une reliure simple et solide. Si on veut des ornements, des lettres, des titres Imprimés sur la toile ou le maroquin, on pourra les ajouter ensuite.

Les ornements dont on couvre les plats ou le dos sont ordinairement ou gaufrés simplement, imprimés en creux et en relief, ou bien dorés comme ceux qui Qgurenl sur la couverture de ce volume. Supposons d'abord qu'il s'agisse d'imprimer un ornement seulement gaufré, sans dorure. Ou a une plaque très épaisse de métal, ordinairement de cuivre, une soric de moule <>ù sont gravés les ornements que l'on veut imprimer : quoique cette plaque soit le plus souvent en

cuivre, on l'appelle cependant, un fer... un fer à gauffrer. Ce fer est muni d'un manche. Pour produire l'empreinte il doit être chauffé modérément sur un feu de charbon. On pose le fer chaud sur la toile ou la peau, à l'endroit convenable, et, soit à la main, soit à l'aide d'une presse, on exerce une pression suffisante. Sous l'action combinée de la pression et de la chaleur, la toile ou la peau, et même le carton placé audessous, prennent la marque des gaufrures du fer, et l'ornement est imprimé, profond, ineffaçable. Cette opération est souvent appelée étampage, parce que le fer à gaufrer, surtout s'il est de grande dimension, porte aussi le nom d'étampe.

Veut-on, au contraire, imprimer, sur le maroquin ou sur la toile, des lettres, des ornements dorés, on passe tout d'abord, avec une éponge, sur la partie qui doit recevoir l'ornement, une sorte de vernis formé de blanc d'œuf — substance naturellement collante — délayé avec de l'eau; puis, le vernis devenu sec, on passe dessus, à l'aide d'un tampon, une légère couche d'huile d'olive. Ensuite l'ouvrier étale adroitement sur toute la surface encollée, une feuille d'or battu, excessivement mince — si mince qu'elle flotte au moindre souffle. Tout est préparé : il ne s'agit plus que d'étamper l'ornement comme précédemment, par la pression d'un fer modérément chauffé, appliqué soit à la main, soit au moyen d'une presse. Dans les creux formés par le fer, la feuille d'or se trouve collée et adhère fortement; aux endroits qui n'ont pas été comprimés, elle n'adhère pas. En passant un pinceau sur la partie étampée, le doreur enlève, comme une fine poussière, l'excédent de la feuille d'or : le brillant métal reste seulement dans les creux où il a été fixé par la pression et la chaleur; les lettres ou les traits apparaissent nets et resplendissants sur la couleur foncée de la reliure, ainsi que vous pouvez l'observer au dos de ce volume.

Vous êtes peut-être curieux de connaître aussi comment on produit ces tranches dorées qui donnent au livre un as-

pect si agréable et si riche. Lorsque la tranche a été rognée, on fixe le livre dans une sorte d'étau de bois mobile; on le serre fortement, puis on achève de dresser et de polir la tranche en la raclant doucement avec un racloir bien affilé. Puis on passe d'abord sur la tranche polie, à l'aide d'un pinceau, une couche légère de colle de peau (c'est-à-dire de gélatine semblable à celle du menuisier, mais plus fine et plus blanche). Cette couche séchée, on applique, avec une fine éponge, un mélange de blanc a" œuf et d'une matière rougeûtre nommée sanguine : ce qui fait sur la tranche une sorte de peinture rouge-brun. On laisse sécher. Enfin, au moment d'appliquer l'or, le doreur étend de nouveau , avec un pinceau, une couche de blanc d'p2uf délayé dans de l'eau; puis sur cette couche fraîche il applique de légères feuilles d'or, qu'il fait adhérer en les tamponnant doucement. On fait sécher encore. La surface dorée semble alors un peu terne; mais l'ouvrier va lui donner un éclat vif et miroitant en la brunissant, c'est-à-dire en la frottant avec un outil nommé brunissoir. C'est un morceau d'agate, pierre excessivement dure et demi-transparente, arrondie, parfaitement polie, et emmanchée dans une poignée de bois. — Parfois, au lieu de dorer la tranche, on y applique une couche de couleur, que l'on polit ensuite au brunissoir d'agate.

Telles sont les principales opérations à la reliure. Mais, comme vous le pensez bien, le travail varie, dans ses détails, suivant la richesse ou la simplicité de la reliure. Un livre à dos de toile, dont les plats sont couverts d'une couverture de papier imprimée, un livre simplement cartonné, connue disent les relieurs, et tel que se font les livres de classe de l'écolier, ne coûte pas les mômes peines qu'un volume à riche reliure, à tranche dorée, avec dos et plats de maroquin, de chagrin (peau à grains), couverts d'ornements en relief, dorés, peints parfois de différentes couleurs. Selon les circonstances, l'ordre des travaux est parfois changé. Souvent

les dos de toile sont étampés et dorés avant d'être collés sur le livre; les tranches sont dorées avant qu'on fixe les cartons. D'autres fois le dos et les plats sont recouverts d'une même pièce de toile et tiennent ensemble ; la couverture entière est fabriquée à part, étampée, dorée, avant d'être appliquée sur le livre. Cette manière de procéder, qu'on nomme emboîtage — le livre étant pour ainsi dire introduit dans la couverture toute faite comme dans une boîte, — est rapide et économique; elle donne des reliures élégantes, mais d'une résistance moindre. Dans ce cas, au lieu d'appliquer un à un et à la main, les fers chauffés qui impriment les gauffrages en relief et fixent la dorure des ornements, on les imprime au moyen d'une presse mécanique. Le fer (ou étampe) est fixé au plateau supérieur de la presse; il est chauffé modérément au moyen de la vapeur amenée par un tuyau. La couverture étant posée et mise bien en place sur le plateau inférieur, la presse, en s'abaissant, la comprime fortement, y estampe les ornements. — Enfin, dans les grands ateliers, où l'on relie à la fois un très grand nombre de livres semblables, les cartons sont coupés de grandeur convenable, et les trous y sont percés, les coups de scie sont donnés au dos du volume pour le grecquage, les dos arrondis, le tout au moyen de machines ingénieuses qui abrègent le travail.

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