G. DUCHÊNE
Si cette lettre m'eût été remise en temps utile, je aurais pas manqué de présenter à la chambre ces marques si justes. Mais les précautions que Duchêne "ait prises pour que la lettre m'arrivât, ont amené i retard qui m'a empêché d'en faire usage. Duchêne ait adressé la lettre à M, Darimon, député au rps législatif, place Bourgogne, Paris, en ayant soin j mettre sur l'enveloppe : Pressé ; à reinettre avant la 2nce, On l'a portée au Corps législatif; mais là, les irçons l'ont renvoyée rue Fontaine-Saint-Georges, 16, L elle ne m'a été remise qu'à mon retour de la séance. )mme c'est intelligent !
20 juin 1860.
Picard a une tendance dont il faut qu'il se défie : 3st de voir de la politique partout, même dans les ojets les plus inoffensifs. Il cherche, comme on dit, petite bête, et il lui arrive de patauger dans le faux, est ce qu'il a fait aujourd'hui à propos d'une loi deslée à procurer des facilités nouvelles à la fabrication s armes de guerre.
Une définition fort inoffensive de l'arme de guerre troduite dans le texte, lui a fourni l'occasion de ttacher la loi proposée à la loi de 1834 sur la déten-
38!2 LES ciiNQ SOUS l'empire
tion des armes de guerre et d'y voir une menace pour
la sécurité des citoyens. Ibil
C'est en vain qu'on lui a prouvé qu'on n'avait pas I (l€ un seul instant songé à établir une corrélation entre | et les deux lois. Aux déclarations du commissaire du goa- 1 ed vemement, il a opposé le mot de Montesquieu : « Dans | »les États despotiques, il n'y a point de loi ; le juge | p; » est lui-même la règle. » 1 d.<
Et il s'est rassis, convaincu qu'il avait éventé un 1 n: piège et sauvé ses concitoyens d'un grand péril. j
25 juin 1860. ] q
Le Moniteur annonce la mort du roi Jérôme.
Nous avons reçu l'avis qu'à cause de cette mort, la séance publique du Corps législatif n'aurait pas lieu. L'article nécrologique publié par VOpinion nationak i
nous fait connaître une circonstance ignorée, c'est que le prince Jérôme, «ami de la libre discussion, avait prêté un appui efficace à la fondation de ce journal. »
26 juin 1860.
J'avais préparé de longues notes sur le projet de loi tendant à affecter à de grands travaux d'utilité générale les fonds restant libres sur l'emprunt de 600 millions. J'étais déterminé à prendre la parole. Mais le matin ^ je me suis trouvé sous le coup d'une névralgie intense et dans l'impossibilité absolue de suivre une discussiouv
LES CINQ SOUS l'empibe 383
te
Je me suis traîné comme j*ai pu à la chambre. A la bibliothèque, j'ai rencontré OUivier à qui j'ai fait part de mon état de santé. Je lui ai communiqué mes notes et le plan de mon discours, et je Fai engagé à prendre ma place.
La question était intéressante : il s'agit de ce vote par spécialité qu'un sénatus-con suite a supprimé, et dont, depuis deux ans, la commission du budget demande le rétablissement.
Ollivier a pris mes notes. Je lui ai donné quelques explications, et quand ce projet est venu en discussion, il a parlé comme un homme qui possède parfaitement son sujet, tant est grande sa facilité d'assimilation. Il a placé habilement le Corps législatif dans cette alternative, ou d'abandonner ses votes antérieurs ou de reconquérir un droit qui lui appartient.
Son discours a porté coup, et il a amené le commissaire du gouvernement à faire les aveux les plus imprudents : « Le chapitre, a dit M. Vuitry, a une exis- » tence administrative et rien de plus. »
La thèse soutenue par Ollivier a fait vibrer dans la chambre une corde sensible. Dans la commission, la question avait donné lieu à un débat animé ; le rapporteur, M. Louvet a avoué que le vote par spécialité y avait rencontré de grandes sympathies. M. Segris, le rapporteur de la loi des crédits supplémentaires et extraordinaires, a cru devoir faire ses réserves pour le moment où ce projet viendrait en discussion.
Quand il s'est agi de procéder au vote, il s'est établi entre Ollivier et Picard d'une part, et d*autre part M» de Morny un débat sur la question de savoir si on
384 LES CINQ SOUS l'empire
voterait par chapitres ou par ministères. Un mot M. Vuitry Ta tranché dans le sens le plus restrictif, malgré le vœu évident de la chambre : « Le vote par » ministères, a dit le président de la section des finances, » est le seul vote constitutionnel qui puisse être admis.»
Bien que la conclusion ne nous ait pas été favorable, c'est là une discussion qui laissera des traces. En cette circonstance, comme en tant d'autres, nous avons eu l'honneur de défendre les prérogatives de la chambre. Il faudra bien que tôt ou tard on nous donne raison. Si j'en juge par les compliments qu'OUivier a reçus à la buvette, nous avons l'adhésion tacite de tous nos collègues.
M. de Morny a annoncé aujourd'hui qu'il s'occupait très sérieusement des modifications à apporter au règlement du Corps législatif. « Je compte, a-t-il dit, d'ici à » la session prochaine, donner suite à ce projet de revi- » sion. »
Cette revision comprendra-t-elle toutes les réformes dont il m'a entretenu il y a quelques mois?
28 juin 1860.
On a discuté, dans les bureaux, un projet de loi tendant à autoriser la sortie en franchise des drilles et des chifi'ons.
Ce projet, s'il était adopté, livrerait aux Anglais une matière première qui se fait de plus en plus rare, depuis que l'usage des étofi*es de coton a pris de l'extension. Le chiffon de fil et de chanvre est très recherché par
-f:- LES CINQ SOUS L EMPIRE 385
■- —I I ' ■ —I— -.— ^--. ■■■■■■II. .-1^.^ I--... ■■ M lll.^». .1 ■
'< les fabricants de papier ; s'il venait à faire défaut, nous -::■ livrerions aux Anglais une production où nous sommes sans rivaux, la papeterie de luxe.
Les bureaux ont jugé qu'il n'y avait aucune raison f ' de faire ce nouveau sacrifice à nos voisins. Les membres de la commission qui a été nommée ont tous reçu pour mandat de proposer le rejet du projet de loi.
â juillet 1860.
il y a sur les bancs de la droite, un brave homme qui s'est imposé une tâche singulière ; il s'empare d'un rapport ; il en extrait les passages les plus saillants et il les lit à la chambre en les accompagnant de réflexions qui ne manquent pas d'une certaine saveur.
M. le baron Ravinel, député vosgien, est la Providence des rapporteurs. Sans lui, une foule de faits, de remarques et d'arguments resteraient enfouis dans les paperasses législatives. Il les met en lumière, et les choix qu'il fait prouvent qu'il y apporte une certaine dose de malice.
M. Ségris avait fait un rapport sur les crédits sup- . plémentaires et extraordinaires rempli de considérations fort audacieuses. Car il est à remarquer que, dans les commissions, les députés ne se gênent pas poiur dire son fait au gouvernement, surtout quand il s'agit de finances. M. de Ravinel s'est emparé du rapport, et, page par page, il en a distillé le contenu qu'il a répandu comme une douche sur la tête des commissaires du gouvernement :
p A la page 3 du rapport, la commission dit : « que le droit de nc^Iai:
386 LES CINQ SOUS l'empire
» rimpôt implique nécessairement le droit d^apprécier les dépenses » auxquelles il a pour but de pourvoir. » A la dernière session, cette question a été soulevée ; elle n'a pas été résolue par un accord entre la commission et le Conseil d'État. Je n'ai pas Pintention de rengager de nouveau ; je me borne à la signaler,
A la page 4, la commission se demande, s'il a été fait une part suffisante au législateur dans Tappréciation des dépenses publiques, si l'alternative obligée d'admettre ou de rejeter les services d'un ministère tout entier , sans le droit pour le Corps législatif d'en éliminer un seul article de dépense, est de nature à laisser au vote toute sa liberté et son intelligence...
El ainsi de suite jusqu'à la fin du rapport qui renferme une foule d'observations tout aussi piquantes.
Personne n'a pris la parole après M. Ravinel. Le gouvernement craint de s'engager sur ces questions brûlantes qui divisent, à ce qu'on m'assure, les gens de l'entourage de l'Empereur.
Il s'est passé, aux funérailles du Prince Jérôme, un incident qui a été peu remarqué.
En dehors des invitations officielles, le Prince Napoléon avait prié d'assister aux obsèques un certain nombre de ses amis particuliers et de personnes habituées du Palais-Royal.
Quel rang cette catégorie d'invités devait-elle occuper dans le cortège?
Cette question été débattue entre le grand-maître des cérémonies et le premier aide de camp du Prince.
Le Prince aurait désiré que, comme cela a lieu dans tous les enterrements, les invités de la fanaille sui-
LES CINQ SOLS l'emPIRE 387
dissent immédiatement le corbillard. Mais mie pareille prétention a paru exorbitante. Les grands corps de ['État figuraient dans le cortège ; il était impossible de le pas leur donner la première place.
' Après bien de débats, la question a été tranchée par e Prince ; il a pris une décision qui a dû faire dresser les cheveux sur la tête des rigides observateurs du cérémonial : au lieu de suivre le corbillard, les invités particuliers du Prince ont été placés en tète du cortège, ainsi que les aides do camp et la maison.
On a été fort intrigué, dans le public, de voir un groupe d'hommes n'appartenant pas au monde officiel figurer à une place aussi distinguée.
Le grand-maître des cérémonies n'est pas encore remis de la secousse qu'il a reçue.
Il y a eu une discussion fort intéressante sur la loi d'exonération de l'armée. Il est regrettable que nous nous abstenions de prendre part à l'examen de ces sortes de questions qui touchent aux intérêts vitaux du pays ; MM. d'Andelarre et Curé, en s'élevant contre une loi qui transforme l'armée en un ramassis de malheureux et de déshérités, font une besogne que les Cinq ne devraient pas leur abandonner. A tout le moins devraient-ils leur venir en aide.
Mais, outre que notre nombre est petit, peu d'entre nous se livrent à un travail suivi. Jules Favre est occupé au Palais et ne consacre aux débats de la
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chambre que ses moments perdus. Hénon se livre a la culture des iris et des jacinthes. Ollivier ne s'arrête qu'aux questions ayant un caractère essentiellement politique. Quant à Picard, il attend, pour prendre la parole, qu'un ami lui ait préparé son dossier.
Autant que possible, je cherche à mettre mes collègues au courant. Mais je ne puis pas suffire à tout. O en résulte que des questions capitales nous échappent et que nous en sommes réduits souvent à ergoter, comme Ollivier l'a fait aujourd'hui, sur Topportunilé de mettre ou de ne pas mettre tel ou tel projet de loi à l'ordre du jour.
On a distribué le rapport de la commission du budget. Mon amendement au chap. XIX du ministère de l'intérieur a été repoussé. Je transcris ici les motifs invoqués par le rapporteur :
Un examen attentif de la note préliminaire nous a démontré, el MM. les commissaires du gouvernement ont conGrmé cette appréciation, qu'il ne s'agit nullement de mesures politiques...
L'amnistie du 16 août 1859 nous parait une suffisante réponse à Tamendement.
Ainsi, la question que j'avais posée sur l'opportunité d'abroger les lois do sûreté générale n'est pas même abordée. Cela rendra la tâche beaucoup plus facile.
M. Busson a bien voulu, à ma sollicitation, rappeler dans son rapport la date de la lettre que j'avais écrite à la commission du budget. Voilà qui va défriser M. Havin ; il ne pourra plus attribuer au Siècle la priorité de l'amendement.
Le rapport dit :
A l'occasion du chap. XIX, notre honorable collègue, M. Darimon,
te
LES CINQ SOUS l'empire 389
présenté ud amendement aaquel jV(M.- Hénon , Curé et Ollivier ont elaré adhérer.
M. Busson me semble avoir voulu faire d'une galanrie une simple malice. Ce passage , quoique rappeat un fait vrai, peut indisposer mes collègues (Jui 'en veulent déjà d'avoir agi sous ma seule responbilité.
? juillet 1860.
J'ai été nommé membre de la commission chargée examiner le projet de loi relatif au projet d'émission j 287,618 obligations destinées à couvrir les dépenses :traordinaires ^ la ville de Paris.
Je dois ma nomination non point aux raisons que j'ai ►nnées pour ou contre le projet de loi, mais seule- Bnt à un usage que j'ai invoqué et qu'on n'a pas site à m*appliquer.
On a l'habitude, dans les bureaux, de désigner, pour ire partie des commissions chargées d'examiner les ojets de lois d'intérêt local, les députés des arronssements et des départements intéressés. C'est une gle qui souffre rarement des exceptions.
Jusqu'ici, toutes les fois qu'un projet de loi concer- .nt la ville de Paris était présenté aux bureaux, on ait mis une certaine affectation à nous écarter. Aussi ions-nous cessé de présenter des observations, assus que nous étions d'avance qu'elles seraient un motif plus d'exclusion.
Je m'y suis pris autrement que mes collègues. J'ai
390 LES CINQ sous l'empire
dr'^claré que je n'avais pas à me prononcer sur le mérite du projet de loi ; mais que je réclamais le bénéfice d'un usage qui me paraissait établi. Comme député de Paris, il était naturel que je fisse partie d'une commission chargée d'étudier les conditions d'un emprunt qui intéressait la ville de Paris, au même titre qu'an député de Marseille aurait en quelque sorte droit d'être désigné pour examiner un projet concernant la ville de Marseille.
Je n'ai pas ajouté un mot de plus. Les membres du bureau ont trouvé l'observation fondée ; j'ai été nommé sans opposition.
9 juillet 1860.
Le projet de loi portant modification dans la composition de plusieurs cours et tribunaux de l'Empire a soulevé dans la chambre une discussion des plus tumultueuses. Depuis deux jours, les intérêts de localités sont aux prises. Chaque député défend l'honneur de la circonscription qu'il représente. La réforme de la magistrature passe au second plan ; c'est de l'existence des magistrats qu'il s'agit avant tout.
Bien que le Conseil d'État ait consenti à modifier le projet dans le sens des vues de la commission, il n'a pas réussi à satisfaire la chambre, qui a l'air de désapprouver le travail de ses commissaires. L'article!*'' a réuni 51 opposants ; l'article 2 en a réuni 74. Il était évident que le gouvernement marchait à un échec.
Un député de la majorité, M. Roques-Salvaza, lui a tendu la perche, il a réclamé l'ajournement. Olliviera
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 391
appuyé la demande. C'est, suivant lui, le seul moyen de permettre à la commission d'amender le projet de loi et de le rendre acceptable.
A ce propos s'est rouverte une discussion qui avait eu lieu déjà dans l'affaire de Graissessac à Béziers, celle de savoir si, après le dépôt du rapport, le droit d'amendement pouvait s'exercer encore. La seule conclusion qu'on puisse tirer de ce long débat, c'est que l'application du règlement mène à des conséquences absurdes. Voici une loi que la commission, faisant usage de son droit d'initiative, a modifiée dans un sens contraire aux sentiments de la chambre. Il s'agit de revenir au projet primitif. Mais le dépôt du rapport ayant éteint le droit d'amendement, la chambre et le gouvernement sont condamnés à l'impuissance.
Les difficultés de la situation ont été nettement indiquées par le président, M. Réveil :
La discussion d'aujourd'hui n'est pas nouvelle, et si votre président n'a pas cru devoir proposer une solution, c'est qu'il a cru devoir consulter le Corps législatif en suivant une voie qu'il avait indiquée luimême. Dans la question de Graissaissac, la chambre a décidé que le renvoi à la commission ne devait pas être prononcé; la commission déclarai!, elle-même que son droit était éteint. C'est le lendemain seuleoient que la commission et le Conseil d'État se sont mis d'accord pour demander l'ajournement. Je propose de faire ce qui a été fait alors.
La chambre s'est précipitée vers cette porte qui lui était ouverte. Elle a prononcé le renvoi au lendemain.
10 juillet 1860.
M. de Morny n'a pas été satisfait de la solution pré-
392 LES CINQ SOUS l'eMPIRB
sentée à la chambre par M. Réveil pour l'aider à sortir des difficultés du règlement. Ce n'est pas un simple renvoi au lendemain qu'il aurait fait voter par la chambre, mais un ajournement pur et simple, quelque chose comme un retrait déguisé. Sans consulter la chambre sur ce changement d'ordre du jour, il a proposé d'ajourner la reprise de la délibération sur la loi judiciaire jusqu'après la discussion du budget. D'ici là, a-t-il ajouté, chacun avisera de son côté (1).
Les rapports entre le Château et la chambre sont très tendus. On trouve que celle-ci donne à ses discussions des développements énormes et que les sessions se prolongent indéfiniment. M. de Morny a dû se transporter auprès de TEmpereur pour fournir des explications. Ce n'est qu'à grand'peine qu'il a obtenu une nouvelle prorogation de huit jours, C'est la troisième depuis l'ouverture de la session.
Il a été décidé entre nous qu'à propos du budget, nous discuterions tous les faits de la politique intérieure et extérieure. M. de Morny nous a dit qu'il espérait obtenir le retour au droit d'interpellation. Nous lui viendrons en aide en soulevant des questions politiques à propos de tout.
, C'est OUivier qui a été chargé d'attacher le grelot. On a entamé aujourd'hui la discussion générale du budget et OUivier a carrément soulevé la question de la liberté de la presse. Dès les premiers mots, M. de Morny l'a arrêté et lui a fait remarquer que discuter le décret sur la presse à l'occasion du budget était tout
(1) La discussion du projet n'a jamais été reprise.
LES CINQ SOUS l'empire 393
à fait hors de propos. Il y a eu un débat qui a failli tourner à l'aigre. Le président a fini par reconnaître que le budget offrait une occasion naturelle de traiter les questions de politique intérieure et extérieure.
« Mais, a-t-il dit, il y a une limite ; où se trouvet-elle? Dans le bon sens et dans Tappréciation de rassemblée. S'il en était autrement, la discussion du budget pourrait durer quinze jours, et ainsi le droit d'interpellation qui n'existe pas dans la Constitution serait repris par chaque membre, puisqu'à propos du budget, on pourrait interpeller le gouvernement sur tous les sujets possibles. »
Nous avons donc obtenu un grand résultat, c'était de montrer la nécessité de rendre à la chambre le droit d'interpellation. Ollivier s'est adroitement emparé des paroles du Président pour établir cette alternative : ou d'introduire de nouveau ce droit qui permet aux députés d'exposer leurs griefs, ou de faire delà discussion des budgets une série d'interpellations.
M. de Morny a fini par comprendre que la tactique que nous suivions servait ses projets de réforme ; il a cédé, et Ollivier a pu s'étendre sur les vices du décret du 17 février 1852.
Mais cette innovation a paru périlleuse à M. Baroche. Le président du conseil d'Etat ne sera pas favorable au droit d'interpellation, si jamais il est proposé dans les conseils du gouvernement. Il en a signalé tous les dangers : « Ce droit d'interpellation, a-t-il dit, qui est antipathique à notre Constitution, ce droit qui ne pourrait s'exercer comme autrefois que si les ministres assistaient encore aux séances de la
304 LES CINQ SOUS l'empire
chambre, comment pourrait-il exister pendant leur absence, je le demande à M. Ollivier lui-même, sans devenir un combat à armes inégales, sans manquer à la condition de toute lutte loyale, l'égalité ? »
Au fond, M. de Momy était très content de l'initiative que nous avions prise. Aussi, quand M. Granier de Cassagnac a voulu porter le débat sur le terrain des personnalités et a insinué que nous étions «les élus de la politique de 1848 », le président lui a fermé la bouche en lui rappelant le serment que nous avions prêté à TEmpereur et à la Constitution.
La sortie de M. Granier de Cassagnac était d'autant plus absurde, qu'au début de son discours, OlUvier avait fait une déclaration qui excluait toute idée d'opposition systématique. Après avoir signalé les trois grands actes : l'amnistie, le traité de commerce et la non intervention en Italie, il avait dit : « Sur toutes les lois qui ont été et sur toutes celles qui seront la conséquence de ces trois actes, nous lui avons donné (au gouvernement) et nous continuerons à lui donner, mes amis et moi, un concours loyal. »
Au sortir de la séance, quelques-uns de nos amis, qui avaient suivi la discussion du haut de la tribune publique, ont désapprouvé ces paroles d'OUivier. Suivant eux, nous devons nous borner, quand un acte du gouvernement est d'accord avec nos idées, à lui donner une approbation silencieuse. Proclamer hautement le concours qu'on lui apporte et lui promettre même son concours pour l'avenir, c'est une grande imprudence; car on donne par là au gouvernement une force qu'à la première occasion, il peut tourner contre nous.
Ces jeunes gens ont bien du mal à comprendre quelles sont les conditions d'une opposition constitutionnelle.
Quant aux indécrottables, ils font de nouveau répandre le bruit qu'Ollivier et moi nous serons, après la session, envoyés au conseil d'État.
11 juillet 1K60.
J. Favre a voulu venger les hommes de 1848 des insinuations que M. Granier de Cassagnac s'était permises à leur égard à la dernière séance. Il en est résulté un échange de mots piquants entre lui et M. de Morny.
Quand J. Favre est mauvais, il tombe au-dessous de tout. Son discours d'aujourd'hui a été détestable. Il a parlé des finances auxquelles il ne connaît rien du tout, et il a cité des chififres qui ont fait hausser les épaules aux plus ignorants. Il a effleuré la question étrangère, sans dire autre chose que des lieux communs. Sur la question intérieure, il s* est borné à reprendre, en les aflFaiblissant, les arguments exposés la veille par OUivier.
Le fait. saillant de la séance, c'est un discours de M. Larrabure sur l'ensemble de la situation financière. Cette situation n'est rien moins que brillante. M. Larrabure en a dévoilé tous les côtés faibles et en a signalé tous les dangers. Après avoir entendu cet impitoyable exposé, il est impossible de ne pas en conclure que, si de prompts remèdes ne sont pas apportés, les finances de l'État seront en grand péril.
M. Larrabure est l'ami particulier de M. Achille Fould. On dit que c'est le ministre d'Etat qui Ta encouragé à prononcer ce discoui's et qui lui en a fourni les éléments. Dans les conseils du gouvernement, il y a un parti qui veut qu'on en finisse avec cette politique ondoyante qui n'est ni la paix ni la guerre, qui réclame vivement le maintien de la paix, et qui condamne les expéditions lointaines, sources de dépenses et d'embarras extérieurs. M. Achille Fould peut être considéré comme le chef de ce parti. On prétend que les budgétaires trouvent en lui un appui constant. C'est lui qui les encourage à faire obstacle aux manies dépensières du gouvernement, et à réclamer une action plus directe du gouvernement en matière financière.
Le ministre d'Etat ne pouvait pas choisir pour développer ses idées un meilleur interprète que M. Larrabure. Ce député, qui affecte dans sa tenue une correction irréprochable, a la parole nette, précise, et dépasse rarement le but. Ses exposés sont clairs et il possède à un haut degré cette méthode indispensable, quand il s'agit de coordonner des chiffres et d'en tirer des conclusions. Il sait à l'occasion montrer de la hardiesse. Ainsi, au début de son discours^ il s'est exprimé sur le droit d'amendement en termes assez rudes : -
Les attributions constitutionnelles de la chambre lui paraissent très limiti'^es, môme en matière d'impôts. La chambre livre ses pouvoirs à une commission du budget qui, seule, propose des amendements. Le Conseil d'État a seul le pouvoir d'admettre ou de repousser ces amendements. Il est donc parfaitement vrai de dire que c'est surtout le Consoil d'État qui fait le budget de la France.
M. Calley Saint-Paul exprimait la même idée, il y a
LES CINQ SOUS l'empire 397
deux ans. Mais quelle différence ! C'était là une simple boutade. En préludant de cette façon au tableau réel et véridique de la situation financière, M. Larrabure a fait une véritable déclaration politique.
li juillet 1860.
Mon amendement sur l'abrogation des lois de sûreté générale est venu aujourd'hui en discussion. Je suis assez content de mon discours qui a été écouté avec beaucoup d'attention par la chambre; mais je suis blessé de la conduite de mes collègues de la gauche. Ils m'ont complètement lâché.
Il est d'usage, quand l'un de nous prend la parole, que nous nous groupions autour de lui, afin de le sou tenir dans le cas où la majorité se montrerait malveillante, ou le Président trop sévère. Quand je me suis levé pour parler, Ollivier et Picard ont mis une certaine affectation à quitter leur place et à sortir de la salle des séances ; ils n'y sont rentrés qu'au moment où je me rasseyais. Je suis resté entre Hénon et Curé qui ne m'ont pas adressé un seul mot d'encouragement.
Et cependant mon discours avait porté, car le président du Conseil d'État et le rapporteur de la commission du budget se sont crus obligés de le réfuter. Ils s'attendaient sans doute à une réplique de la part d'Ollivier ou de Picard. Ces messieurs sont restés muets comme des poissons. Je me suis borné à rectifier quelques paroles de MM. Baroche et Busson, et la discussion en est restée là.
On me dit que c'est Picard qui a entraîné OUivier. Picard voudrait me tenir enfermé dans les questions ayant un caractère purement financier et économique. En provoquant une discussion politique, je suis sorti de ma spécialité.
Les membres de la majorité suivent notre exemple. Ils interpellent le gouvernement sur toutes sortes de sujets à propos des budgets des ministères. Le budget du ministère des affaires étrangères a fourni au général Lebreton l'occasion de formuler une interpellation sur les massacres de Syrie. Il y a eu à propos du budget de la guerre, une longue discussion sur la réorganisation de l'armée. Le colonel Réguis a exposé un plan qui prouve une profonde connaissance du sujet, et que je trouve bien supérieur à celui qui a été développé par le général Allard, au nom du gouvernement.
Le colonel Réguis est un type de vieux grognard. Long et maigre, enveloppé dans une redingote qui affecte la forme de l'ancienne capote militaire, avec des moustaches en broussailles et le menton fraîchement rasé, on reconnaît en lui au premier coup d'œil un des restes vénérables de la Grande Armée. C*est, en effet, un de ces officiers de notre vaillante artillerie qui ont soutenu en Russie la retraite de l'armée en déroute. Il a eu. dit-on, les pieds gelés. Il prononce ses discours en mettant dans son débit un ton uniforme, et en même temps un air de conviction qui prouve qu'il a longtemps médité son sujet. Quand il a lâché sa dernière phrase, il s'incline profondément, et il se rassied. C'est un homme tout d'une pièce. Bien que, comme vieux soldat, il soit attaché à l'Empire, il me fait l'effet d'un homme
LES CINQ -SOUS l'empire 399
qui n'est pas disposé à lui faire le sacrifice de ses idées.
Il y a comme cela dans la chambre des hommes qui paraissent en savoir plus, sur la question de l'organisation de Tarmée, que les orateurs patentés du gouvernement.
13 juillet 1860.
Au temps où M. J. David faisait partie de la maison du Prince Napoléon en qualité d'aide de camp, le Prince l'interrogeait un jour en ma présence sur la façon dont il employait ses loisirs.
« Je me livre, répondit M. J. David, à des études sur la Révolution française. Je crois avoir découvert les causes vraies de cette Révolution.
— Ah! fit le Prince, et quelles sont-elles suivant vous?
— Louis XVI aurait épargné à la France les bouleversements dont elle a si cruellement soufi'ert, s'il avait fait à temps les concessions qui lui étaient demandées. 3>
Les convives (car on était à table) se regardèrent avec étonnement et étotiff'èi'ent une forte envie de rire. Mais le Prince qui était impitoyable dit à âon aide de (îamp :
« C'est en eiïet une découverte tout à fait nouvelle. Vous devriez en faire part au public. >?
On ne put se contenir. On se moqua fort du pauvre il; J. David et de ses naïvetés historiques.
400 LES CINQ SOUS l'eUPIRI
Je serais tenté de considérer le discours que M. J. David a prononcé aujourd'hui sur la situation de TEurope et sur la politique du gouvernement conomae appartenant au même ordre d'idées que ses découvertes sur la Révolution française. Ce sont des lieux-communs qui traînent partout et des prédictions qui ne reposent sur aucune base sérieuse. Tout cela, à propos de la marine.
Bien autrement pratiques et bien plus probantes sont les observations de M. de Kervéguen sur la situation de notre flotte et de notre matériel naval. Il y a là des révélations qui prouvent de la part de l'Administratioii une grande incurie, et qui mettent en cause de puissantes responsabilités.
Ce discours a causé sur les bancs des commissaires du gouvernement une profonde émotion, si on en juge par rirritation que le général Allard a manifestée en ripostant aux allégations du député du Var. Il lui a reproché en termes amers d'avoir négligé de l'avertir de son intention de présenter une critique générale de l'administration de la marine.
Le pauvre M. de Kervéguen ne s'attendait pas à cette sortie. Il a paru tout décontenancé. Je l'ai rencontré dans les couloirs à l'issue de la séance ; il était pâle et tremblant : « Je sais l'effet que va produire mon discours, m'a-t-il dit. Je n'ai été guidé que par un sentiment de patriotisme ; mais je connais ces gens-là; on travestira mes paroles et mes intentions. Je puis me considérer comme ayant perdu l'appui du gouvernement. »
Le soir, j'ai rencontré M. de Kervéguen chez un collègue qui nous avait invités à dîner. Il n'était pas rends
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 401
de la secousse qu'il avait éprouvée. Il ne pouvait manger. « Je suis perdu ! » nous répétait-il à chaque instant.
Et dire que c'est là un des plus courageux !
14 juillet 1860.
Il y a eu une légère escarmouche sur les traités de commerce. M. Pouyer-Quertier a cherché à réveiller les passions qu'il avait soulevées lors de la discussion sur le tarif des matières premières. La fatigue de la chambre l'a forcé au silence.
Je ne sais pas pourquoi Ollivier est intervenu dans ce débat. Personne ne songeait à lui appliquer les critiques que M. Pouyer-Quertier a adressées aux économistes de profession. Ce n'était pas le cas, à propos d'une discussion épuisée, de renouveler les déclarations en faveur de la liberté commerciale.
15 juillet 1860.
Les journaux démocratiques n'ont pas fait mention de mon discours sur l'abrogation des lois de sûreté générale. Le Siècle n'en a pas soufflé un seul mot. Il avait cependant là une belle occasion de faire son propre éloge, puisqu'aux yeux d'un certain public, il passe pour m'avoir inspiré mon amendement.
En dehors de mes fréquentations habituelles, je n'ai trouvé qu'un homme qui ait approuvé mon initiative, c'est mon ancien collaborateur de la Presse^ Eugène
402 LES CINQ SOUS L'eMPIRE
Pelletan. II ne m*a pas marchandé les éloges; suivant lui, mon discours est le plus fort qui ait été prononcé sur les bancs de l'opposition : « Vous avez montré, m'a-t-il dit, que, malgré Tamnistie, les lois de sûreté générale étaient toujours suspendues comme une épée de Damoclès sur la tête des citoyens. C'est un grand service que vous nous avez rendu, car on se figurait dans le public que ces lois avaient été abrogées par l'amnistie. »
Voilà un point de vue qui a échappé à OUivier et à Picard.
On m'a fait connaître les motifs qui ont empêché Picard de donner son adhésion à mon amendement. Il aurait dit à ses collègues de l'opposition :
« Cet amendement a un grave inconvénient; il rappelle au pubhc l'amnistie du 16 août 1859; or, notre tactique doit être de faire le silence sur un acte qui peut donner à l'Empire une certaine popularité. »
Quelle triste tactique !
16juiUet 1860.
La discussion du budget est terminée. Elle a été close par un long discours de M. Granier de Cassagnac sur le budget des recettes. C'est, dit-on, le discours qu'il avait préparé en réponse au discours d'Ollivier.
On a abordé la question du contingent. E. Picard a prononcé un discours fort spirituel^ mais peut-être moins probant que celui d'un certam M. de Pierre qui s'est révélé comme un orateur fort original. Ses dis-
LES CINQ SOUS l'empirk 403
cours sont fort décousus, mais il y a, à travers tout ce fatras incohérent, des traits fort acérés et qui portent coup.
M. de Pierre fait le désespoir de M. de Morny , qui regarde ses discours heurtés et saccadés comme pouvant jeter de la déconsidération sur la chambre.
On a adopté la loi sur le rachat des canaux. C'est une loi des plus importantes : elle remet aux mains de ['État une portion considérable du domaine public, et 3lle rend le gouvernement arbitre souverain des tarifs.
J'avais déposé un amendement s'appliquant à tous les 3anaux dont l'État a la libre disposition.
Je demandais : 1** qu'on établît un tarif uniforme et 3xempt de toute complication inutile ; 2" qu'on abaissât e péage sur lès marchandises qui ont peu de valeur à eur point d'extraction, tels que plâtres, fumiers, narnes, chaux, sables, argiles, pierres, bois, houilles, ninerais, etc., à un tarif se rapprochant le plus poslible de la gratuité, et cela à titre purement temporaire.
Je demandais en outre que des études fussent entre- )rises par les soins de M. le ministre du commerce, de 'agriculture et des travaux publics pour aviser aux noyens de placer, dans te plus bref délai, les voies lavigables sous le même régime que les routes de erre et de les livrer gratuitement à l'usage du comnerce, de l'agriculture et de l'industrie.
Mes collègues de la gauche ont feint d'ignorer mon nitiative. J'ai eu peur d'être abandonné par eux 5omme je l'avais été déjà dans deux circonstances iiflférentes. J'ai renoncé à développer mon amende-
40i LES CINQ SOUS l'eMPIRE
ment. La q'iestion reviendra, du reste, quand il s'agira de fixer les conditions financières du rachat.
17 juiOet 1860.
La discussion sur le prêt de 40 millions à accorder à l'industrie prouve que l'obstination du Conseil d'État a fait perdre au gouvernement l'occasion de patronner une entreprise utile.
Dans les bureaux, on s'était opposé au prêt direct; le vœu de la commission était qu'on fît servir les 40 millions de base à une garantie qui permît de mettre à la disposition de l'industrie jusqu'à concurrence de | 400 millions. Le prêt direct doit nécessairement amener le favoritisme et le gaspillage.
Mais les hommes de Bourse et les faiseurs sont intervenus, et, grâce à la complicité du Conseil d'Etat, ils ont fait échouer la combinaison. Ils ont dit qu'une émission de 400 millions de valeurs pouvait écraser les cours et nuire aux affaires. j
Le gouvernement s'est mal défendu. Il était visible qu'il voulait conserver le prêt direct, parce qu'il y voit un moyen d'influence politique.
Le projet de loi n'a réuni que 175 voix pour; il y a eu 47 voix contre.
19 juillet 1860.
J'avais l'intention de prendre la parole sur l'emprunt de la Ville de Paris. Quoique j'eusse fait consi-
LES CINQ SOUS l'empire 405
gner au rapport les motifs qui m'avaient empêché de voter la loi, je tenais à faire part à la chambre des réflexions que m'avait suggéré l'étude des documents que j'avais eus sous les yeux. Mais OUivier et Picard m'ont fait observer que j'étais membre de la commission, et qu'à ce titre, j'étais mal placé pour faire à la loi une opposition de principe.
Par esprit de discipline, j'ai remis mon discours en portefeuille. C'est Picard et OUivier qui ont fait campagne contre le projet d'emprunt.
Pour la première fois, les Cinq ont réclamé pour la Ville de Paris un conseil municipal élu.
2) juiUet 1860.
La chambre a consacré deux séances aux brevets Sax. Elle n'en avait accordé qu'une seule à la question capitale des prêts à faire à l'industrie.
Picard s'est jeté à corps perdu dans le débat. Il semble que la prolongation des brevets Sax mette en péril le salut de l'État. Cela m'a l'air d'un procès qui a été perdu devant les tribunaux et qu'on a espéré gagner devant le Corps législatif.
La discussion a cependant amené une déclaration importante de M. de Morny. On avait mis de nouveau en cause le règlement. Le président a dit :
La chambre désire introduire dans son règlement une modification importante. Elle se plaint souvent d'abdiquer tout contrôle entre les mains d'une commission; elle regrette qu'il lui soit impossible, même d'accord avec le gouvernement, de repousser un article qu'elle désapprouve, d'améliorer une loi qui lui parait défectueuse. Kh bien!
403 LES CINQ SOUS l'empirb
Messieurs, je ne parle ici qu'en mon nom personnel ; mes paroles
n'engagent ni le gouvernement ni personne ; je suis aussi d'avis qu'il
y a quelque chose à faire.
C'est sur ces paroles que la session a été close. Le Corps législatif s'est séparé emportant l'espoir de voir s'accroître ses prérogatives.
Il est certain que la chambre n'est plus telle qu'elle était quand nous y sommes entrés en 1857. Ce n'est pas que son esprit soit transformé. Au vote, elle se retrouve toujours avec sa majorité écrasante. Mais les cléricaux et les protectionnistes ont jeté la division dans les rangs de la droite. Il y a beaucoup de députés qui manifestent des velléités d'indépendance.
A la buvette, nous avons souvent rencontré des députés qui nous ont dit : « Nous ne sommes rien ; on » ne nous consulte que pour la forme ; le Corps légis- » latif ne compte pas ; c'est une assemblée de muets. »
Il y a des membres de la majorité qui se hasardent à nous dire : «Nous avons été candidats officiels, c'est » vrai ; mais c'est parce que le gouvernement voyait » bien que seuls nous avions des chances de réussite ; » il a mieux aimé triompher avec nous que d'être battu » contre nous. »
Ce sont des symptôme dont le gouvernement doit tenir compte.
LES CINQ SOUS l'empire 407
2 août 1860.
Hier, les journaux ont publié une lettre de TEmpereur à M. de Persigny, dont on se parlait à l'oreille depuis quelques jours. Napoléon III se plaint des méfiances dont il est l'objet et des insinuations répandues sur ses intentions. Il proteste de sa volonté de conserver la paix. Voici en quels termes il résume sa pensée :
Je désire que Tltalie se pacifie, n'importe comment, mais sans intervention étrangère, sans que nos troupes puissent quitter Rome, sans compromettre la sécurité du Pape.
Je souhaiterais beaucoup ne pas être obligé de faire Tcxpéditlon de Syrie et, dans tous les cas, de ne pas la faire seul, d'abord parce que ce sera une grosse dépense, ensuite parce que je crains que cette intervention n'engage la question d'Orient; mais d'un autre côté, je ne vois pas comment résister à l'opinion publique de mon pays, qui ne comprendra jamais qu'on laisse impuni non seulement le meurtre des chrétiens, mais l'incendie de nos consulats, le pillage des monastères qui étaient sous notre protection, le déchirement de notre drapeau.
Le Prince avait réuni ce soir à dîner un certain nombre de ses amis pour fêter l'arrivée de son cousin, le marquis Pepoli. Il y avait là Nigra et le général de Beaufort d'Hautpoul. J'étais curieux de savoir quelle impression avait causée sur le Prince la lettre de l'Empereur et ce que pensait de l'Italie un homme qui avait pris une si grande part à sa transformation. J'ai été satisfait au delà de mes espérances.
J'ai entendu sans surprise le Prince condamner absolument l'expédition de Syrie. « C'est, a-t-il dit, une question de police intérieure qui regarde le Sultan
408 LES CINQ SOUS l'empirb
seul ; nous n* avons pas à nous en mêler ; nous n'avons rien à gagner à nous faire les gendarmes du Catholicisme. Est-ce qu*il s'agit là d*une nationalité à reconstituer? La question d'Orient est inextricable. On a beau dire, aller en Syrie, c'est y entrer en plein. Si nous intervenons, nous en avons pour un siècle de complications et de guerres. »
Parmi les personnes présentes, on s'accordait généralement pour blâmer la publication de la lettre de r Empereur à son cher Persigny. « Une telle publication, disait-on, n'est point digne d'un souverain qui se ro'![)ecto. »
M'is la partie la plus intéressante de la conversation, c'est l'opinion qu'a exprimée le marquis Pepoli sur Tavenir de Tltalie.
Quoique très dôvouê à l'unité italienne, Pepoli prévoit de graves embarras, lors de la prochaine réunion du Parlement de Turin. 11 s'agit de formuler la loi municipale et provinciale ; mais, besogne bien plus scabreuse, de fondre en un budget unitaire les cinq budgets des États annexés? Comment s'y prendra- t-on? N'y a-t-il pas à craindre que la majorité restée compacte jusqu'ici se divise, et que les tendances fédéralistes s'accentuent de plus en plus? L'Italie est loin d'être constituée ; il n'y a ni armée, ni finances, ni administration. Pour organiser tout cela, il faudrait une dictature. Malheureusement, la dictature ne peut être donnée qu'au roi, et si le roi la délègue à quelqu'un, ce ne sera pas a M. de Cavour qu'il ne peut souffrir. Or, il n'y a en Italie qu'un homme, c'est M. de Cavour. Une seule chose maintient les Italiens
LES CINQ SOUS l'empire 409
dans runion, c'est la présence des Autrichiens à Venise; devant cette menace incessante, on éprouve le besoin de se tenir serrés. Mais vienne le jour où Venise sera délivrée, et alors la grande débâcle commencera. L'Italie n'a point encore de capitale ; il n'y a que deux villes qui puissent aspirer à cet honneur ; Rome et Naples. A. Theure qu'il est, c'est Rome qui est Tobjectif. Comment arriver à Rome, tant que la France opposera son veto?
Tel est le langage de Pepoli, et je le reproduis ici en me servant de ses expressions textuelles.
Le Prince continue à se prononcer contre l'idée d'une Italie unitaire, Il ne comprend qu'une Italie divisée en trois États.
Tout le monde était persuadé de la chute prochaine du roi de Naples.
J'ai remarqué que, pendant que Pepoli parlait, Nigra, non seulement gardait le silence, mais ne donnait aucune marque d'approbation ni de désapprobation.
U août 1860.
ProuJhon a écrit à Chaudey pour lui demander s'il était vrai qu'Oilivier et moi nous achetions le Courrier de Paris. On continue donc à Bruxelles à gloser sur mes démarches les plus simples. Voici ce qui a donné lieu à ce commérage :
Dans les premiers jours du mois, j'ai reçu la visite de M. A. Dumont, ancien directeur de Y Estafette^ l'associé
410 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
et le beau-frère de M. Boulé, rimprimeur du Peupk, Il était accompagné de M. Pignière, qui a été notre correspondant à la Voix du Peuple et au Peuple de iSSO. Ces messieurs venaient m'oflfrir la rédaction en chef du Courrier de Paris.
Duvernois n'a pu faire longtemps bon ménage avec M. Dubuisson, le propriétaire du journal. Au bout de trois mois, ils avaient dû se séparer. Duvernois quittait le journal dans les plus mauvaises conditions ; il était dû de fortes sommes à Timprimeur et au marchand de papier ; les abonnés avaient disparu, e£Erayés par les avertissements dont avait été frappé le Courrier de Paris. On considérait ces avertissements comme le présage d'une suspension prochaine; on se souvenait de la mésaventure récente arrivée à ï Algérie nouvelle. En outre, Duvernois venait d'être incarcéré pour une condamnation à trois mois de prison prononcée contre lui pour diffamation et outrages envers divers magistrats de l'Algérie.
Il s'agissait de relever l'entreprise, et voici la combinaison que M. Dumont avait imaginée :
Les cinq députés de l'opposition prendraient le journal sous leur patronage. C'est à eux qu'appartiendrait la direction exclusive. Mais l'administration serait remise entre les mains de MM. Dumont et Pignière ; ces messieurs auraient, de plus, la haute main sur le Bulletin financier et sur les prix courants des marchés. Le rédacteur en chef actuel, M. Gavard, conserverait sa situation aux yeux du ministère de l'intérieur ; il aurait de plus la gérance du journal. Mais ce serait entre nos mains que serait placée la
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 411
on politique effective. Je serais le véritable
eur en chef.
nt à la ligne politique, elle serait, m'a dit
Dumont, celle d'un journal d'opposition. « Seule-
t, comme le Journal des Débats, le Courrier de
is rendrait justice au gouvernement toutes les
qu'il y aurait lieu de le faire. »
avisé mes collègues de la démarche de M. A,
it ; j'ai écrit à OUivier, et je lui ai proposé de
r le brouillon d'une lettre collective dans
e nous exposerions la marche que nous impri-
is au Courrier de Paris, si on nous en confiait la
on.
t^ier a donné son adhésion à mon projet :
Mon cher Darimon,
ite fort votre projet. Exécutez-le.
iz une lettre.
ez-la dès que vous l'aurez faite.
f réfléchirons.
Icard et moi, nous irons en causer avec vous. Amiliés dévoués,
Emile Ollivier.
•ût 1860.
rédigé la lettre, dont je regrette de n'avoir onservé la copie; elle a été approuvée par r et par Picard. Je l'ai envoyée à M. A. Dumont. programme, très net et dépouillé de tout soup- '■ complaisance, lui a sans doute déplu, car je n'ai itendu parler de rien, vier m'a écrit :
Mon cher ami, 'ous reçu la réponse à votre lettre? N*ayant rien entendu de
412 LES ciiiQ SOUS l'expiiii
vous, je crains que vous n*ayez rien rera, ce qui devrait vous étonoerj à bon droit et expliquer votre silence.
Tout à VOUS) I
Emile Ollivier.
17 août 1860.
Je n*ai pu fournir à Ollivier aucune explication; mais au fond je ne suis pas fâché que l'affaire ait échoué. Elle se présentait avec un caractère plosi commercial que politique. Je n'ai pas grande confiance dans M. Pignière ; au point de vue politique, il a joué
un rôle très suspect. Il est lancé, depuis le coup d'Etat, dans des affaires industrielles qui n'ont pas to.ujoursea des suites très heureuses
Un journal dirigé parles cinq députés de la gaucb me paraît, du reste, une entreprise chimérique. Dn, a pas parmi nous les éléments d'une direction politi que sérieuse. Chacun voudra fourrer son nez et prose dans le journal; mon autorité de rédacteur chef nominal sera nulle. Nous aboutirons bien vi à une cacophonie qui fera rire le public à nos dépens! Mieux vaut réserver notre action pour les débal< parlementaires.
9 octobre 1860.
J'ai rencontré M. Feuilhade de Chauvin, rédacteur Courrier du Dimanche, « Eh bien ! m'a-t-il dit, que sez-vous de ce qui ce passe en Italie ? — Il y a biend^ choses à dire, lui ai-je répondu ; mais surtout ce c'est que la question italienne en entraîne après elle
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 413
autre bien grosse, et qui fera blanchir plus d'une tête, la question du Catholicisme. La philosophie indique bien que le monde marche vers une négation do la Religion. . . — Oui, sans doute, m'a dit M. Feuilhade en m'interrompant;mais où trouverles philosophes? Les populations ne sont pas prêtes et le Pape ne peut pas céder. Le Catholicisme en a encore pour des siècles. » C'est le mot de M. Cousin.
J'ai ^reçu d'autre part une lettre signée E. Aubry, au nom du groupe central de Rouen, Le signataire me demande où en est le mouvement des idées proudhoniennes à Paris, si les partisans de ces idées sont en grand nombre et quels sont les moyens de les relier tous en un seul faisceau. Les ouvriers dont M. E. Aubry est l'organe m'ont l'air de faire de la question sociale leur unique préoccupation, et ils me parlent avec un profond dédain de la presse contemporaine et du journalisme « qui semble n'être plus qu'un troupeau d'écrivains sans aveu aux gages du plus offrant et tout dévoués au capital. »
Ces braves travailleurs ne partagent pas sans doute les appréhensions et les scrupules des rédacteurs du Courrier du Dimanche,
22 novembre 1860.
lia été question ces jours-ci d'une mission qui aurait été confiée à M. de Morny. On devait l'envoyer à Rome. En prévision de cette mission, l'Empereur aurait adressé au Pape deux lettres autographes. Je n'ai
414 LES CINQ SOUS L'eMPIRE
plus entendu parler de cette démarche, ce qui ne yeut pas dire qu'on y ait renoncé.
On dément le bruit qu'à Naples, dans un banquet, on ait porté un toast accompagné de vivats au Prince Nofoléon, roi de Hongrie. Klapka et Tîirr seraient les auteurs de cette manifestation. Elle n'est pas du tout invraisemblable, malgré le démenti.
27 novembre 1860.
Je suis un de ceux que le décret du 24 novembre a le moins surpris. Je savais depuis longtemps ce qui se préparait. M. de Morny m'avait fait part, au mois de mars dernier, des modifications qu'il voulait introduire dans le régime de la chambre. De son côté, M. de Flavigny m'avait laissé entrevoir, au cours de la session, que la commission des présidents recherchait les moyens d'arriver au compte rendu in-extenso et de fournir aux journaux un compte rendu analytique. Pendant la session, on s'était élevé en diverses circonstances contre l'étroitesse du règlement 'et contre la gêne qu'il opposait aux débats des chambres.
En accordant le droit d'interpellation, sous certaines conditions, le gouvernement n'a fait que ratifier un fait accompli : il y avait longtemps qu'à propos de tout, on adressait au gouvernement de véritables interpellations ; la plus marquante a été celle de M. Anatole Lemercier au début de la guerre d'Italie. La session dernière n'a été qu'une longue série d'interpellations.
Mais une concesnon tout à fait inattendue, c'est le
LES filNQ SOUS l'empire 41S
Fote d'une adresse. Il est vrai que, là encore, le gouvernement n'a fait que céder à ua vœu formulé par le Corps législatif. On se plaignait que la chambre n'eût aucun moyen de faire parvenir à l'Empereur son opinion sur la politique intérieure et extérieure, et que toute son action se bornât à voter sur des faits accomplis. A la session dernière le mécontentement avait été porté au comble par le traité de commerce qui accomplissait la réforme économique, sans que le Corps législatif eût été consulté.
J'ignore ce qu'on veut demander au Corps législatif à la prochaine session ; mais si c'est une chose dure à avaler, le gouvernement a sagement agi en accordant aux députés le moyen de faire connaître à l'avance leur opinion sur les projets impériaux; le sentiment du Corps législatif ne tiendra pas contre la délicatesse du procédé. Ily aura des voix discordantes; la discussion sera peutêtre un peu bruyante ; la chambre pourra même applaudir au talent des orateurs de l'opposition. Mais tout se bornera à des démonstrations de couloirs. Au vote, la chambre se retrouvera avec son écrasante majorité.
28 novembi-e 1860.
Le gouvernement paraît tout embarrassé de son succès : on a donné aux réformes, comprises dans le décret lu 24 novembre, une portée plus haute que celle qu'elles mt dans la réalité. De simples remaniements au règlement des chambres ne constituent pas un retour au égime parlementaire. Delà, l'article du Constitutionnel
416 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
qui a la portée d'un vérit^,ble commentaire du décret. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'on ne veut pas croire à l'interprétation du Constitutionnel. Ainsi au lendemain d'un décret qui fait aux chambres une part plus étendue dans le gouvernement du pays, il y a déjà deux partis: des doctrinaires et des ultras.
2 décembre 1860.
Le Prince Napoléon aurait résumé en ces termes son opinion sur les décrets du 24 novembre :
« Ce sont des mesures bêtes à l'intérieur, destinées \ à mieux déguiser une reculade à l'extérieur. » (
Il entend par là que c'est un moyen de remettre la direction de la politique aux parlementaires du Corps législatif et du Sénat, tous gens imbus d'idées rétrogrades.
Ce serait de la part de l'Empereur un aveu d'impuissance.
A propos du Prince Napoléon, on m'a raconté un | faif qui le ferait bien rire, si je le lui racontais. Les décrets du 24 novembre ont supprimé le ministère de l'Algérie. Quand le télégraphe a apporté la nouvelle en Algérie, les préfets qui, la veille, étaient enchantés du régime en vigueur, le lendemain, se déclaraient non moins ravis. Pour montrer son zèle, il y en eut un qui s'empressa d'adresser aux journaux de la localité l'avertissement d'avoir à modifier complètement leur rédaction. La personne qui m'a rapporté le fait, m'a dit avoir en main la preuve de ce qu'oUe avançait.
LES CINQ SOUS l'ëMPIRE 417
3 décembre 1860.
On raconte que M. Thiers a pris une part indirecte aux réformes du 24 novembre. Voici ce qui se serait passé :
A la fin- de la session, M. de Morny avait arrêté, de concert avec la commission des présidents, un projetde modifications à introduire dans le règlement du Corps législatif; il avait remis ce projet à l'Empereur avec un mémoire à Tappui.
Une indiscrétion avait fait arriver une copie de ce mémoire aux mains de M. Walewski qui, depuis quelque temps, recherchait les moyens de revenir au pouvoir. M. Walewski avait été voir M. Thiers et lui avait fait connaître le plan de réformes de M. de Morny.
M. Walewski, qui est entré dans la vie politique sous les auspices de M. Thiers, a toujours conservé pour cet homme d'État la plus grande déférence. M. Thiers avait vu du premier coup d'œil le parti qu'on pouvait tirer de la confidence qui lui était faite. Il avait trouvé naturellement mesquin et incomplet le projet de M. de Morny. Il connaissait la répugnance de l'Empereur pour le régime parlementaire. Il voyait cependant qu'il était bien difficile d'y échapper. C'est alors qu'il avait ouvert l'avis de donner comme but aux réformes le rétablissement de l'adresse.
Le malin vieillard savait bien ce qu'il faisait: l'adresse est le chemin le plus court pour arriver à la responsabilité ministérielle.
M. Walewski avait soumis le plan de M. Thiers à l'Em-
418 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
pereur qui s'y était rallié tout de suite, dans l'espoir neutraliser l'opposition des partisans du régime par mentaire. Il a réussi en partie. Le Courrier du 1 inanche et le Journal des Débats ont ralenti leurs feux.
5 décembre 1860.
J'ai reçu ce matin par la poste l'étrange note q voici :
Le fameux Delescluze {Charles) est un motichard depuis 4835, On a la preuve.
Il correspond avec la police soit directement soit indirectement , l'intermédiaire de sa sceur et de MététaU
S et F. .
LE COMITÉ D'ENQVÊTl
Cette note est écrite en caractères petit romain, s vant l'habitude des gens qui veulent déguiser le écriture.
Dans quel but me l'a-t-on envoyée, à moi qui, dep 1848, n'ai jamais eu de relations avec Delescluze.
Voici ce qui m'a probablement valu cet envoi :
J'ai pour marchand de vins un Franc-comtois, le ctioi Crevât, ancien commissaire de la République de 18 et grand ami de Delescluze. Chaque fois qu'il me ve une pièce de vin^ il me demande un napoléon pour vei en aide à la sœur de Delescluze qui est, dit-il, dans misère; 11 est bien rare que je le lui refuse*
Une personne au courant de mes largesses aurai elle voulu y mettre un terme en me dénonçant M"®D< lescluze comme ayant des rapports avec la police?
LES CINQ SOUS l'ëMPIRE 419
Le Journal des Débats ne paraît plus aussi enthousiaste. On a fort remarqué l'article de ce matin dans lequel on trouve ces mots piquants :
« Ëtant instituée la discussion de l'adresse, il n'y a point dorénavant de milieu pour les Chambres entre donner, quand il faudra, de sages conseils que le gouvernement ne refusera pas d'écouter, alors même qu'ils pourraient lui déplaire un peu, ou nous montrer pour la première fois un spectacle étrange et mesquin, qui ne s'é^ point vu, quoiqu'on prétende, sous b régime parlementaire ; nous voulons dire : le régime désintéressé de bavardage. »
Le Journal des Débats pourrait bien avoir trouvé le vrai nom du régime qu'on veut inaugurer.
7 décembre 1860.
La circulaire de Persigny invitant les préfets à faire appel aux qc hommes honorables » des anciens partis, a un peu déconcerté le monde officiel ; mais elle a reçu un favorable accueil de la part des journaux d'opposition. M. Havin n'est pas loin d'y voir une avance personnelle; aussi triomphe-t-il modestement. MaisNefftzer, dans la Presse, ne met point de bornes à son enthousiasme : il va jusqu'à reprocher aux journaux officieux le ne point faire assez d'éloges de la circulaire.
Il est vrai qu'en ce moment, Nefftzer sollicite 1* autorisation de faire paraître un journal politique quotidien*
12 décembre 1860.
Mi G. revient de Bruxelles où il a été passer quatre jours ; il me rapporte des nouvelles de Proudhon;
420 LES CINQ SOUS l'empirb
Proudhon n'attache pas une grande importance aux décrets du 24 novembre, et il n'en attend rien de bon. Bien plus, il y voit un piège, et il conseille à ses amis de ) se méfier.
Il est, suivant lui, impossible au gouvernement impérial de vivre, même avec une semi-publicité et un semblant de liberté de discussion. Il est probable que, lorsque le gouvernement verra où le mènent ces prétendues réformes, il montera un coup qui lui permettra de faire une razzia de républicains et de libéraux, et de revenir à l'ancien système d'autocratie pure, le seul qui puisse lui convenir.
Proudhon ne fait sans doute qu'exprimer les sentiments des réfugiés restés à Bruxelles après l'amnistie. Mais il pourrait bien avoir raison. LesFould, lesBaroche, les Billault ont vu, à ce qu'il paraît, de fort mauvais œil l'inauguration du régime ûouveau. M. Fould s'en serait expliqué très catégoriquement avec l'Empereur avant de quitter le ministère. « Ce système, aurait-il dit, est en contradiction avec les principes sur lesquels l'Empire repose. Veut-on revenir au régime parle- 1 mentaire? Jene demande pas mieux; j'ai vécu sous ce régime, il a toutes mes sympathies ; mais je ne puis pas admettre un régime bâtard qui a tous les inconvénients du système parlementaire sans présenter un seul de ses avantages. »
M. Carnot, que j'ai rencontré ces jours passés, m'a dit : « Le décret du 24 novembre est l'arrêt de mort de l'Empire. Un gouvernement qui abandonne son principe se suicide. Ces concessions rendront plus ardentes les exigences du pays. Le gouvernement a paru leur
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 421
donner satisfaction; il reculera, et ce sera le signal de sa chute. >
Au contraire, les partisans du régime parlementaire comptent que le décret sera appliqué de là façon la plus large; ils considèrent le droit d'adresse comme ime réforme capitale. Ils espèrent que la chambre sera dissoute après la session prochaine, que les chefs des partis hostiles pourront se glisser dans la chambre nouvelle et qu'à la faveur des prérogatives et des immunités parlementaires, il leur sera loisible de saper par la base le gouvernement impérial. Le décret du 24 novembre leur apparaît surtout comme un instrument de démolition.
On attribue ce langage à M. de Montalivet : « L'Empire comme Empire n'existe plus. La chose informe qui porte encore ce nom tombera bientôt. Ce n'est plus qu'une question de temps. Il y en a tout au plus pour six ans. »
Beaucoup de bons esprits très partisans des réformes partagent les craintes de M. Achille Fould. « En introduisant dans la Constitution autoritaire de 1852 un des rouages les plus délicats des Chartes de 1815 et de 1830, ne risque-t-on pas, disent-ils, de compromettre le jeu régulier delà machine? » Unmauvais plaisant du Château exprimait son sentiment sous cette forme pittoresque: « Le projet de l'Empereur d'adapter l'adresse à la Constitution impériale, ressemble àl' idée saugrenue qu'aurait un horloger de remplacer le ressort d'une montre Bréguet par le ressort d'un tourne-broche. »
4±2 LES CINQ SOUS l' EMPIRE
13 décembre 1860.
Grand dîner chez le Prince Napoléon.
Pendant le dîner, on a causé de la Chine. Le Prince croit que les alliés s'en tireront; qu'ils passeront tranquillement rhiver, retranchés dans le palais impérial et qu'il n'y a rien à craindre des Chinois. M. de Montignj qui connaît bien le pays est moins rassuré ; il n'augure rien de' bon de la prise de Pékin; la contrée est désolée ; elle manque de vivres ; Thiver est rude ; le Peï-ho est couvert de glace. Si l'armée veut opérer sa retraite, il lui faudra franchir 500 lieues de pays. Mieux eût valu signer un bon traité de paix avec l'Empereur de la Chine.
Au fumoir, MM. Crémieux, Gervais de Caen et Ducoux ont tenu le dé de la conversation. Ds ont raconté leurs souvenirs de jeunesse, leurs conspirations contre le gouvernement de la branche aînéô et contre Louis-Philippe. J'ai remarqué que ces messieurs mettaient une certaine affectation à rappeler que les conspirations du carbonarisme n'avaient eu qu'un but: venger la France de Thivasion. On dirait qu'ils voudraient faire croire que leur répubhcanisme peut fort bien s'accorder avec la dynastie napoléonienne*
Il a été aussi question des bruits de dissolution du Corps législatif. Le Prince et Crémieux sont tous les deux d'avis qu'U serait absurde de faire la dissolution tout de suite. Mieux vaut, suivant eux, expérimenter, pendant une session, l'application des décrets du 24 novembre*
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Crémieux pense que M. Thiers se présentera aux élections, et le Prince soupçonne qu'il pourrait bien accepter un portefeuille.
15 décembre 1860.
E. Picard m'ayant envoyé l'ouvrage de M. Vingtain: De la liberté de la Presse, j'ai lui ai adressé la lettre suivante :
Mon cher ami, je voulais écrire à M. Vingtain pour le remercier et je m'aperçois que je n'ai pas son adresse. Ayez donc l'obligeance de vous charger de ce soin. Laissez-moi en même temps vous dire ce que je pense de cet ouvrage, et bien que vous vous en soyez fait le propagateur bénévole, ne vous offensez pas de ma franchise.
L'idée' de réunir tous les avertissements donnés aux journaux est excellente. Rien n'est plus propre à mettre en relief le régime imposé à la presse. Mais je trouve cette idée incomplète. Que signifie un avertissement séparé de rarticle qui y a donné lieu ? Rien du tout. Ce n'est Il plupart du temps qu'une énigme que le lecteur est impuissant à déchiffrer. Toute la valeur de l'avertissement est dans l'article du journal averti. A défaut de l'article, une analyse eût été nécessaire pour faire ressortir le contraste entre les faits et la peine.
Je ne puis m'associer aux idées développées dans l'introduction de M. Vingtain. L'auteur accorde son adhésion aux doctrines les plus rétrogrades. C'est profaner ce nom de liberté de la presse que de l'accoler à un éloge pompeux des lois de septembre et à une critique amère du régime de 1848. Sans doute la majorité conservatrice qui régnait alors ne nous avait pas fait un lit de roses; mais elle avait du moins la pudeur de ne pas ressusciter les cautionnements de 100,000 francs et le principe de la complicité morale ; elle avait copié timidement les lois de septembre; elle ne les avait pas restaurées.
C'est la mode aujourd'hui de faire le procès à la République et à la Révolution, de leur trouver tous les vices et de doter la monarchie de 1830 de toutes les vertus. Beaucoup de républicains, par faiblesse, par calcul ou par ambition, se laissent entraîner dans cette voie. Quant à moi, ce n'est pas là mon humeur. La meilleure tactique à mon sens,
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et nos amis sont de cet avis, c'est de marcher an but sans alliances d'aucune sorte. Depuis douze ans, eUe nous a réussi ; car c'est nous qui, de l'aveu de nos adversaires, sommes à la tête des idées de l'avenir.
Quant à la monarchie de Juillet, je connais les causes qui ont amené sa chute. En voyant la façon dont ses partisans s'y prennent pour la restaurer, je puis prédire à coup sûr que leurs efforts aboutiront à rimpuissance. Ils parviendront à enfiévrer quelques fils de famille; mais le peuple qu'ils répudient se mettra toujours en travers de leur route. Il n'y avait de salut pour eux que dans la Révolution et ils ne veulent point de la Révolution.
Pardonnez- moi ce bavardage à propos d'un bouquin et croyez-moi
Votre affectionné collègue,
Alfred Darimon.
18 décembre 1860.
Le Monitmr publie des décrets qui modifient la composition de deux cours impériales et de plusieurs tribunaux de première instance.
C'est là un soufflet donné au Corps législatif.
A la dernière session, un projet en ce sens avait été présenté. La commission avait eu beaucoup de peine à se reconnaître au milieu des amendements dont elle avait été accablée ; mais, enfin, un rapport avait été déposé. Quand le projet était venu à la discussion publique, de longs débats s'étaient engagés. Il était facile de voir que le gouvernement courait à un échec. Pour l'éviter, il demanda Tajournement de la discussion. Elle ne fut pas reprise et le projet est toujours pendant.
Aujourd'hui, on règle par do simples décrets ce quon avait considéré comme étant du domaine de la loi.
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C'est une atteinte directe portée à la dignité de la Chambre.
Singulière façon d'inaugurer les réformes du 24 novembre !
Je reçois une lettre d'Hénon. A ce que je vois, notre collègue de Lyon s'occupe beaucoup plus des oignons de ses jacinthes que des incidents de la poUtique courante.
Je vis ici, m'écrit-il, comme mie huître sur son rocher, voyant peu de monde, ignorant de ce qui se passe, très absorbé par mon petit jardin, très incrédule à propos des conséquences magnifiques qui doivent découler du décret du 24 novembre et des circulaires de M. de Persigny. C'est par un article de journal que j'ai appris que M. Ollivier était en instance pour obtenir l'autorisation de créer un journal. Qu'est-ce qu'il y a de vrai en cela? Où en étes-vous ? Ou encore, toujours d'après les journaux, étes-vous entré dans la nouvelle composition du journal la Presse^ acheté selon les uns par MM. de Girardin et Panis, selon les autres par votre ami, M. Rouy ?.. .
La masse parait prise d'indifférence poUtique. La seule question du jour est celle qui tend à brouiller le gouvernement et le Clergé ; à quelques exceptions près, le haut est pour le Clergé, et le bas (malgré les illuminations) contre lui.
Voilà tout ce que j'ai pu extraire de la lettre d'Hénon. Ce n'est pas grand'chose.
On fait courir le bruit que la brochure: François- Joseph et VEurope, qui fait un certain tapage dans le monde des affaires, aurait été écrite par l'un des Péreire et que les épreuves auraient été revues par l'Empereur. Je crois qu'il n y a là qu'un simple canard.
24 décembre 1860.
M. Thiers a-t-il réellement laissé soupçonner qu'il songeait à rentrer dans la vie publique? Il y a une
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chose certaine, c'est que le nom de M. Thiers est mis en circulation depuis quelques jours dans les cercles politiques. On a pu remarquer, en outre, ce matin, dans les colonnes du Moniteur, un article de M. Sainte-Beuve fort élogieux pour l'ancien ministre de Louis-Philippe. On y lit :
C'est ainsi qu'on parle de ce qu'on aime et j'ajouterai de ce qu'il n'est plus permis de regretter qu'à demi, et de ce qu'il ne tient guère à lui de ne plus regretter du tout.
Et plus loin :
Cet ensemble de procédés, celte rigueur européenne d'où la Finance est sortie, réduite à ses plus justes limites et à son strict nécessaire, mais digne et à son honneur, sinon à son profit, arrachent à M. Thiers des réflexions empreintes d^unc magnifique tristesse, qui pourtant dojt être aujourd'hui, ce nous semble, soulagée en partie et consolée.
CVst là évidemment un article de commande.
25 décembre 1860.
Une décision impériale fait remise à Proudhon de sa condamnation et de toutes les pénalités accessoires. Cette décision lui a été notifiée personnellement à son domicile, 8, rue du Cçnseil, à Ixelles-lès-Bruxelles, par les soins de la Légation française, et à son dernier domicile, rue d'Enfer, à Paris, par les soins du parquet.
Le décret remonte au 42 décembre. Il a été rendu à la suite de l'amnistie qui a étp prononcée en faveur des journaux frappés d'avertissements et de suspension.
Il m'est impossible de ne pas voir dans cette mesure
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prise à l'égard de Proudhon la conséquence des démarches que Langlois et moi nous avons faites, tant auprès du Prince Napoléon qu'au ministère de Tintérieur pour qu'il fût compris dans l'amnistie du 16 août 48S9.
J'aime mieux Proudhon en France qu'en Belgique : ses derniers écrits sentent trop le réfugié.
Première représentation des Massacres de Syrie au Cirque du boulevard du Temple.
C'est la mise en scène de toutes les réclames faites en faveur de cette misérable expédition de Syrie qui peut nous amener les plus cruels embarras. C'est absurde, c'est nauséabond.
L'Empereur, assis sur un trône placé au milieu du balcon, a littéralement figuré dans la pièce. Il y a deux ou trois tirades où l'on fait l'éloge de la générosité et du dévouement de Napoléon III pour toutes les causes malheureuses. La tourbe officielle a mêlé aux bravos de rigueur le cri de Vive F Empereur! L'Empereur, comme un acteur qui joue bien son personnage, s'est levé et s'est incliné à diverses reprises.
Comment ne comprend-il pas que son prestige diminue, au lieu de s'accroître, à se laisser aller ainsi à des exhibitions qui frisent de si près le cabotinage ?
Il y avait une cohue épouvantable. La représentation a fini à une heure du matin. J'ai aperçu dans un coin, sur un escalier, M. Emile Péreire, qui embrassait M. Mocquart, un des auteurs de la pièce, et qui lui
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disait : « C'est le dernier coup porté à Temprant ottoman. » Mires était dans la salle. Quelqu*ua a pu lui rapporter ce propos, prononcé assez haut pour que tout le monde l'entendît.
30 décembre 1860.
Dernièrement, G. Duchêne avisant sur mon bureau un certain nombre de numéros de la Bévue maçonnique que m'envoie notre ancien collaborateur à la Voix du Peuple, François Favre, les emporta dans l'intention, me dit-il, de les envoyer à Proudhon.
Ce matin, il m'a communiqué une lettre que Proudhon lui a écrite et où se trouve ce passage que je lui ai demandé la permission de transcrire :
Je vous remercie de l'envoi des deux numéros du journal des francsmaçons qui devrait plutôt s'appeler le journal des francs-gâcheurs. Concevez-vous rien à ces tartines religieuses, à ces psalmodies dusienr W... , À toutes ces platitudes déistes ou sentimentales ? Je plains Tami Favre qui me parait avoir un peu plus de philosophie, de donner sa signature à ce fouillis. Et l'incroyable Fauvety, Fauvety le crétin, qui fournit sa prose panthéistico-théologico-philantropo-paiingénésiqoe dans le journal des francs-maçons après en avoir empoisonné on autre journal. Suis-je donc condamné à voir sans cesse revenir ce nomd'im bécilel Oh! que le règne de Napoléon III est bien celui de la médiocrité envieuse, bavarde et limaçonne! Les Jourdan, les Fauvety, les (iuéroult, etc., font cent fois plus de tort à l'esprit public que ne ferait une supp:*essio:i absDlue de la presse.
Ct, Duchêne donne son approbation la plus complète
à ce jugement porté par Proudhon, surtout en ce qui concerne Faiivety à qui il n'a jamais pardonné sa prudence en 4848.
Seulement, ce que Proudhon semble ignorer, c'est que tout le mouvement maçonnique a pour principal promoteur notre ami Massol, qui voit dans la francmaçonnerie un moyen d'avoir raison de l'Empire et de l'Église.
31 décembre 1860.
Quoi que l'on puisse penser du décret du 24 novembre, et pour mon compte, il ne m'inspire ni confiance ni enthousiasme , il n'en est pas moins vrai que cet acte marque une phase nouvelle de la politique impériale. L'Empereur n'abandonne aucune de ses prérogatives ; mais il accorde au Corps législatif et au Sénat une action directe sur la direction générale du gouvernement. Il serait absurde, en effet, que TEmpereur demandât l'avis des grands corps de l'Etat avec l'arrière-pensée de ne jamais le suivre.
Les Cinq peuvent revendiquer une large part dans la réforme : en toutes circonstances, ils ont montré combien le règlement du Corps législatif gênait l'initiative de ses membres. Éclairé par leurs interpellations ncessantes et directes, le gouvernement a compris ^u'il ne gagnait rien à restreindre les débats législatifs îans les limites les plus étroites. C'est bien certaine-
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ïn(ii\t à Tactivité et à l'attitude des Cinq qu'est dû le rlôcret du 24 novembre.
Te décret est le point de départ d'une ère nouvelle : TKrnpire autoritaire est fini, c'est TEmpire libéral qui commence.