Chaudey
Il était évident pour moi que je m'étais fourré dans un guêpier. Pour en finir, j'ai écrit à Chaudey quelques lignes conciliantes. Il m'a répondu :
Paris, le 31 décembre 1859.
Mon cher Darimon,
Votre lettre de ce matin me fait le plus grand plaisir. J'y sens un ton de cordialité qui achève d'écarter tout nuage entre nous. Au premier jour, j'irai vous serrer la main de bonne amitié.
Recevez, en attendant, tous mes souhaits de bonne année.
G, Cha^ddex.
308 LES CINQ SOUS l'empire
Je ne me fie en aucune façon à la sincérité des protestations de Chaudey. Depuis son retour en France, il a mis une certaine affectation à se tenir éloigné de moi. Pour expliquer sa conduite, il prétendait que j'avais des torts envers lui. Lesquels? Je n'ai jamais pu le savoir.
La vérité, c'est que Chaudey s'était servi de moi pour se faire recommander auprès de Proudhon. Il a réussi à obtenir sa confiance et à pénétrer dans son intimité. Alors je suis devenu moins nécessaire et je n'ai plus revu Chaudey qu'à de rares intervalles.
C'est là une histoire trop commune pour que je puisse m'en chagriner.
Al^i^ÉE 1860
2 janvier 1860.
OUivier vient d'être frappé par le tribunal correctionnel de la peine disciplinaire de la suspension pour trois mois.
Il plaidait pour Vacherot dont le livre : la Démocratie, était incriminé comme contenant une demi-douzaine de délits. Le ministère public, non content de faire son métier qui consiste à démontrer le bien-fondé des poursuites, s'était plu à déverser sur le parti démocratique des injures et des calomnies.
OUivier que ces attaques avaient impatienté, avait commence sa plaidoirie par ces paroles : « Le ministère public a fait appel aux passions les plus irritantes, et cela est mauvais ; je le regrette. »
Ces mots n'avaient rien d'excessif; mais ils ont été prononcés avec un ton de hauteur et de dédain qui a paru blessant. Le tribunal, jugeant qu'ils dépassaient la mesure de )a défense, a invité OUivier « à retirer les expressions dont il venait de se servir. » OUivier non seulement les a maintenues, mais dans les
explications qu'il a données, il a accentué lo sentiment qui lui avait dicté son langage.
Le tribunal lui a enlevé pour trois mois le droit de porter la parole et de paraître au Palais.
J'ai entendu des gens blâmer Ollivier : « Pourquoi, disent-ils, n'a-t-ilpas agi en cette circonstance comme il la fait lors du procès de M*"** Deguerry. A ce moment comme aujourd'hui, il avait cédé à un mouvement de vivacité; il avait suffi d'un geste du président pour qu'il retirât ses paroles, et pour que le tribunal se contentât de lui donner un simple avertissement officieux. Il est probable que les choses se seraient passées de la même façon. »
Je ne partage pas cette opinion. Ollivier n'était pas placé dans la même situation qu'au procès purement civil de M™® Deguerry. Il s'agissait ici d'une cause toute politique, et c'était l'homme politique bien plus que l'avocat que le ministère public avait mis en cause dans son réquisitoire. Ollivier se sentait blessé personnellement de ces attaques acerbes qui ont été remarquées par tout l'auditoire ; il n'a fait après tout que répondre à une provocation.
Le conseil de l'ordre s'est ému de la décision du tribunal. Il s'est réuni en séance extraordinaire, et jugeant que les droits de la défense étaient intéressés dans cette affaire, il a pris fait et cause pour Ollivier. Il a décidé, en conséquence, qu'un appel serait interjeté et qu'à l'audience de la Cour, Ollivier serait assisté non seulement par le bâtonnier en exercice , mais par tous les anciens bâtonniers et par tous les membres mseil de l'ordre.
^^I^ons
LES CINQ SOUS l'eMPIRË 311
OUivier n'est que médiocrement satisfait de cette intervention ; il aurait préféré conserver sa liberté plutôt que de se voir soumis à toutes les conditions que le conseil de Tordre va lui imposer.
4 janvier 1860.
J'ai décidément beaucoup de peine à faire comprendre à Proudhon le rôle que j'ai joué dans les débats relatifs à l'amnistie. Il ne cesse de confondre les démarches que j'ai faites pour tirer au clair sa situation avec les courses échevelées auxquelles s'est livré Langlois.
Il y a cependant entre la conduite de Langlois et la mienne une grande différence. Langlois s'était mis à cheval sur cette idée qu'en exceptant Proudhon de l'amnistie, le gouvernement impérial commettait une grande injustice. Pour soutenir cette thèse, il a noirci des rames de papier ; il a assommé Nefftzer, Paignon et bien d'autres ; il a couru à travers tous les bureaux de journaux; il a assiégé le Palais-Royal. — Moi, je me suis borné à interroger sur le sens et la portée de l'amnistie les hommes les mieux placés pour me renseigner ; j'ai fait appel au prince Napoléon, mais seulement pour qu'il obtînt de l'Empereur que l'amnistie embrassât tous les délits de presse sans exception; j'ai demandé que les mesures qui seraient prises en faveur de telle ou telle personnalité politique fussent étendues à Proudhon.
Voilà ce que j'explique à Proudhon depuis trois
312 LES CINQ SOLS l'ëMPIRE
mois. Froudhon veut bien admettre mes explications; mais à la façon dont il s'exprime, on dirait vraiment que j'ai cherché à le compromettre :
Je suis, me dit-il dans une lettre que j'ai reçue ce matin d'Ixellesi bien loin de vous accuser, ni vous ni personne, d'avoir, par vos démarches, compromis ma dignité ou mon attitude vis-à-vis du gouvernement .
A mes yeux, l'intention d'obliger couvre tout.
Mais il s'agit de plusieurs questions de théorie et de pratique, que je croyais pouvoir être posées au gouvernement et développées dans la presse, sans toucher au principe sur lequel je suis d'accord avec la magistrature, et sans qu'il s'occupât non plus de ma personne. Car si l'intérêt que je prends à l'amnistie est faible aujourd'hui, il n'en est pas de même de mon procès dont je ne renoncerai jamais à poursuivre les auteurs. C'est un imbroglio monstrueux auquel l'amnistie et ses exclusions sont venues mettre le comble ■ que je voudrais voir tirer aa clair ; là se borne pour le moment mon désir.
Ni tolérance ou faveur pour moi ; vous l'avez compris.
Ni violation des principes; en ceci nous différons.
Mais discussion de ces principes aujourd'hui mêlés, confondus, mai définis, et sur lesquels le silence du gouvernement est un moyen de despotisme de plus.
Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de me tenir tranquille et de laisser à Chaudey le sohi de suivre cette discussion que Proudhon réclame. Au résumé, c'est Chaudey que cela regarde, puisqu'il a été et qu'il est encore son avocat.
Le greffier de la 6° chambre a refusé d'insérer, sur son registre, la déclaration de l'appel, interjeté par Emile OUivier contre le jugement qui l'a frappé de la peine disciplinaire de la suspension.
11 janvier 1860.
Les journaux publient la lettre de l'Empereur à Pie IX. Cette lettre change du tout au tout le sens des incidents soulevés à propos de la publication de la brochure : le Pape et le Congrès. Il ne s'agit plus d'une transformation de la Papauté ; il s'agit tout simplement de la reconnaissance d'un fait accompli contre lequel ou se déclare dans l'impuissance de réagir. On ne s'allie pas à la Révolution, on cède à une nécessité. On ne déplace pas le champ de la politique, on cherche au contraire à s y maintenir. On ne se brouille pas avec le Pape, on lui demande humblement grâce de la liberté grande qu'on prend de le dépouiller. Enfin, on ne le metpas, comme dans la brochure, à la portion congrue; on veut, au contraire, lui assurer la possession de ce qui lui reste de ses Etats.
Vaines tentatives ! En politique, on ne choisit pas ses alliés, on les subit. L'Empereur, quoi qu'il fasse, reste l'auxiliaire des révolutionnaires cosmopolites. Les faits qui l'avaient épouvanté après Solférino et dont il repoussait la solidarité en signant précipitamment la paix avec l'Autriche, il est forcé de les accepter. Non seulement il déclare qu'il n'est pas en son pouvoir de les chajiger ; mais il conseille au Pape de l'imiter et d'en prendre son parti. En même temps qu'il proteste contre la Révolution, ne confesse-t-il pas avec les révoltés de Romagnes que le gouvernement papal est incompatible avec l'ordre et la paix?
La rupture avec le Clergé et le parti conservateviY
11 janvier 1860.
M. de Girardin blâme fortement la lettre que Napoléon III a écrite à Pie IX. Cette lettre a à ses yeux un double défaut : elle est rédigée en mauvais termes, et elle mérite les mêmes critiques que le Pape a formulées dans son allocution sur la brachure, le Pape et le Congrès.
« L'Empereur, m'a dit M. de Girardin, fait de vains efforts ; il ne se tirera pas du guêpier dans lequel il s'est fourré; il a touché à une des questions les plus épineuses du siècle, la transformation de la Papauté. Il eût mieux valu cent fois entreprendre la réforme économique. Il n'aurait blessé que des intérêts. Les intérêts crient, mais, ils finissent par se soumettre. D'ailleurs on en crée d'autres qui contrebalancent les mécontents.
» Le prince Napoléon est satisfait de tout ce qui se passe. C'est lui qui souffle le feu. C'est un grand agitateur. L'Opinion nationale accuse de plus en plus son bonapartisme. Cette feuille deviendra bientôt le journal officieux de l'Empire.
subsiste donc avant comme après la lettre. L'Empereur ne gagnera à cette nouvelle démarche que d'avoir une fois de plus révélé le secret de sa faiblesse.
Ou réaction ou abdication : nous avançons à pas précipités vers ce dilemme.
OUivier est assigné pour demain à comparaître à l'audience de la Cour impériale, Chambre des appels correctionnels.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 31S
» Le moment de la débâcle est proche ; aucun parti n'est prêt. C'est le Courrier du Dimanche qui mène le pays. Quant aux affaires, elles sont à bas. Personne ne gagne d'argent. Les grandes maisons liquident. »
Pour tout dire, M. de Girardin a en ce moment l'esprit poussé au noir. Ce qu'il dit de V Opinion nationale est juste : du moment que TEmpire, suivant le mot de M. Guéroult, penche à gauche, il ne doit plus rencontrer d'appui que parmi les bonapartistes libéraux et révolutionnaires.
13 janvier 1860.
L'affaire d'OUivier est venue hier devant la Cour impériale. Le bâtonnier des avocats a soulevé une question d'incompétence ; il a soutenu que seules les chambres assemblées pouvaient connaître de l'appel. La Cour s'est déclarée compétente, et par le jugement de fond a continué la cause à mercredi 18 du mois. OUivier a déposé un recours en Cassation contre cette décision.
Ce mode de procédure n'a pas l'approbation d'OUivier. Il aurait préféré qu'on plaidât devant la Cour et il avait préparé un discours écrasant. Mais il est obligé de suivre le Conseil de l'ordre qui s'est emparé de la question.
Quelqu'un faisait devant moi ces jours-ci, au sujet du Courrier du Dimanche^ une observation qui m'a paru assez juste, c'est que ce journal ressuscite la Minerve, cette petite feuille qui, au début de la Restauration, s'adressait à toutes les opinions hostWes. et ç.îa*^^'^^
les partis les plus opposés. Pour être admis à la Minerve, il suffisait de se déclarer Tennemi de Ja branche aînée et de vouloir lui nuire. C'est à peu près la seule profession de foi, mutatis mutandis, qu'exige de ses collaborateurs le directeur du Courrier du Dimanche !
15 janvier 1860.
Je n'ai pu m'empêcher de rapprocher la lettre de l'Empereur sur les réformes économiques, de la conversation que j'ai eue avec M. de Girardin, il y a deux jours. M. de Girardin était-il dans la confidence du coup de théâtre qui se préparait? La chose n'est pas impossible. Il affecte de se tenir très éloigné du monde officiel, mais il trouve le moyen de faire parvenir à l'Empereur, de temps en temps, des avis utiles. Il est grand partisan de la liberté commerciale. J'ai fait, il y a quatre ans, à la suite de l'Exposition de 1855 et sous ses auspices, une campagne très serrée et très suivie contre le maintien des prohibitions et des tarifs ultra-protectionnistes. Quoi qu'il en soit, les vœux de M. de Girardin se trouvent exaucés.
16 janvier 1860.
Comme économiste, je ne puis qu'approuver l'initiative qui vient d'être prise par l'Empereur ; mais il est impossible de se dissimuler que ce programme financier accuse un manque absolu de consistance dans les
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 317
iées. Si toutes ces réformes économiques étaient trauites en lois, elles apporteraient une énorme perturation non seulement dans nos budgets, mais encore ans les fortunes privées.
Le Conseil d'État en rabattra beaucoup. Au Conseil 'État, Napoléon III passe pour un utopiste. Toutes les ois qu'arrive au grand Rôle un projet portant Festamille du cabinet de l'Empereur, on le rogne, on le taille, n le châtre, on Tarrange de telle façon qu'il est voué
un avortement certain.
Que de projets restés ainsi à Tétat de lettre morte ! (u'ont produit les lois relatives au drainage et aux rets à Tagriculture^ pour ne citer que celles-là !
Il se peut d'ailleurs que l'Empereur n'ait pas sérieuement l'intention de mettre son programme à exécuon. Ce ne serait là qu'une machine destinée à agir ar l'esprit des Anglais. Il faut, coûte que coûte, les illier à la politique extérieure de l'Empire et obtenir lur appui dans la question italienne. On remarque en Set que l'Empereur se déclare libre-échangiste, ce ui produit toujours une grande impression au delà du étroit.
L'alliance anglaise est sans doute un gros appoint; ais l'Empereur ne s'est-il pas aperçu que, pour avoir s bonnes grâces des Anglais, il risquait de s'aliéner tout jamais le parti conservateur? Ce parti compte, sirmi ses chefs, les gros industriels et les gros manu- Lcturiers que visent plus particulièrement les réformes u 14 janvier.
318 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
25 janvier 1860.
M. de Sacy a écrit aux Débats une lettre pour àéclarer qu'il se sépare de la politique adoptée par le journal dans la question du pouvoir temporel du P.ape.
Ainsi voilà le parti néo-libéral qui se scinde et qui se dissout à la première question qui se présente. Il était facile de prévoir qu'il était impossible à cette coalition de jésuites, d'orléanistes, de légitimistes, de républicains, et même de socialistes, d'arriver jamais à une entente durable.
3 février 1860.
« Démagogues pour démagogues, j'aime encore mieux ceux qui portent la blouse. Quels gens déplaisants que ces démagogues en habit noir ! »
C'est la réflexion que faisait, l'année dernière, G. Duchêne, au sortir d'une conférence que nous avions eue chez J. Brame, au sujet des conventions avec les chemins de fer.
Je n'ai jamais mieux reconnu la justesse de cette appréciation qu'en assistant ce soir au dîner de M. Feuilhade de Chauvin, un des administrateurs du Courrier du Dimanche.
Les invités avaient été en quelque sorte triés sur le volet. C'était la fine fleur du parti libéral. Outre les rédacteurs du journal, il y avait là MM. Victor Cousin,
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 319
de Maleville, duc de Gluksberg (1), Delprat, Pelletan, etc.
C'était une cacophonie d'idées à faire éclater les têtes les plus solides. On ne s'entendait sur rien; il n'y avait qu'un point sur lequel on fut d'accord, c'est que l'Empire est une honte pour la France et que, pour s'en débarrasser tous les moyens sont bons.
A côté de ces énergumènes, Ollivier, Picard et moi, nous paraissions pâles et effacés.
C'étaient le traité de commerce et l'Encyclique du Pape qui faisaient les frais de la conversation. Le Morning-Post^ en parlant du traité conclu avec l'Angleterre, avait dit que c'était un véritable coup d'État commercial. On a délayé ce thème sur tous les tons et sous toutes les formes.
« Est-ce qu'on peut admettre, a dit l'un des convives, que l'Empereur révolutionne toute l'industrie française sans que les représentants du pays soient consultés? Sans doute, aux termes de la Constitution, il a le droit de conclure des traités de commerce; mais il faut s'entendre, il ne pouvait toucher qu'aux tarifs établis. 'Or, il a été plus loin, il a touché aux prohibitions. Supprimer les prohibitions, ce n'est pas modifier les tarifs, puisque les prohibitions supposent une absence complète de tarifs; c'est substituer un régime économique à un autre régime économique; c'est faire acte de pure tyrannie. »
Sur la question de la Papauté, on était encore plus violent. Personne ne pouvait parler ni de la brochure
(1) Connu plus tard sous le nom de duc Decazes.
320 LES CINQ SOUS l'empire
ni de la lettre de l'Empereur sans écumer de colère. Il y a eu un moment où M. Cousin, se tournant de notre côté, s'est écrié aux applaudissements des convives que « tous les honnêtes gens devaient être avec le Pape. »
C'était une leçon. Mais aussi que diable allions-nous faire dans cette galère ? Est-ce que nous consentirions jamais à épouser les rancunes et les irritations séniles des vieux partis ?
Pour nous déterminer à nous tenir sur la réserve, il nous suffit de parcourir un numéro du Courrier du Dimanche, Voici la composition du numéro que je trouve en rentrant chez moi :
1*^ Dans le Bulletin, l'annexion de l'Italie centrale au Piémont est considérée comme devant être le signal de nouvelles perturbations;
2° Plus loin, la circulaire de M. de Cavour est déclarée lumineuse, édifiante y concluante;
3® Lord Palmerston est dépeint comme étant à la veille de subir un échec terrible dans le Parlement;
4* Les maîtres de forges sont défendus contre les attaques de V Opinion nationale;
5° Réponse à un article de V Opinion nationale; on lui reproche d'appuyer la politique impériale, tout en protestant de son côté qu'on veut la liberté avec la démocratie, l'amélioration physique et morale du peuple, l'indépendance des nationalités, etc., etc. ;
6* Citation de M. Cousin sur la souveraineté nationale ;
1^ Article intitulé le Fait accompli où Ton réclame l'annexion prompte et sans Congrès de l'Italie centrale et des Romagnes au Piémont ;
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 321
8° M. Villemain et sa brochure, répudiés et condamnés;
9® Applaudissements donnés à l'élection de Lacordaire à T Académie;
10® Sortie contre About ; éloge du Figaro.
On a là un tableau complet du désarroi qui règne dans ce monde dont le dîner de M. Feuilhade de Chauvin nous a permis d'entrevoir un petit coin.
6 février 1860.
Le conseil de gérance de la Caisse générale des chemins de fer a présenté son rapport à l'assemblée des actionnaires. Ce rapport a été inséré au Moniteur de ce matin. J'y remarque que le rapporteur voue à la vindicte publique les députés au Corps législatif qui ont eu l'audace de faire de l'opposition à la loi relative aux conventions entre les chemins de fer et l'État.
14 février 1860.
Il y a eu aujourd'hui soirée de gala au palais pompéien de l'avenue Montaigne.
La fête devait avoir lieu le 20 janvier. On avait choisi cette date comme étant celle de l'anniversaire du mariage du prince Napoléon avec S. A. R. la princesse Marie-Clotilde de Savoie. Par suite d'un incident, la fête a été décommandée brusquement. De nouvelles invitations ont été lancées le 10 février fixant la soirée au 14.
3S?2 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
Il s'agissait bien moins, je pense, de célébrer un anniversaire que de montrer à l'Empereur et à l'Impératrice l'hôtel que le Prince a fait édifier sur le modèle de la maison de Diomède, à Pompéï.
L'Empereur paraissait gêné. Le Prince avait invité ses amis particuliers, et parmi eux se trouvent beaucoup de personnes qui ne fréquentent pas les Tuileries. S'il avait pris la peine de les présenter à son cousin, I il est probable que celui-ci aurait saisi cette occasion unique de s'entretenir avec des hommes qui lui auraient probablement inspiré des idées nouvelles. Mais, isolé parmi des visages inconnus, l'Empereur s'est tenu au milieu du salon, causant avec deux ou trois personnes et n'a parlé à aucun des invités.
Il est résulté de là une froideur générale. Je n'ai jamais vu de fête ayant un caractère plus lugubre et plus monotone.
L'Impératrice seule s'est amusée. Pour se donner Une contenance, et aussi pour satisfaire sa curiosité, elle a demandé à visiter la maison. Elle l'a parcourue dans tous les sens, grimpant les escaliers, pénétrant dans les pièces les plus secrètes, et se faisant rendre compte de tout.
A onze heures, l'Empereur et l'Impératrice se sont retirés. Les invités n'ont pas tardé à les suivre.
C'est une fête absolument ratée !
La cour de cassation a rendu son arrêt dans l'affaire d'OUivier. Le procureur général Dupin a soutenu que le tribunal, en condamnant OUivier à la peine de la suspension, n'a jamais entendu juger disciplinairement ; en ce ca«5, il eût prononcé la peine à huis-
clos. Le tribunal a voulu user du droit que la loi lui confère de réprimer publiquement les délits commis publiquement à son audience et qu'il juge attentatoires à la dignité de la justice. Il â conclu au rejet du pourvoi.
La cour a adopté les conclusions.
15 février 1860.
Il faut qu'au Courrier du Dimanche on aime bien fort à avoir de ma prose. J'ai envoyé un article insignifiant, le compte rendu d'un livre publié par un ami, et j'ai reçu le billet suivant :
Paris, le 14 février 1860.
Mon cher ami, merci encore une fois, merci. Vous aurez les épreuves demain soir.
Présentez, je vous prie, mes devoirs à madame Darimon et recevez pour vous une bien affectueuse poignée de mains.
Grégory Ganesco.
Le même accueil enthousiaste avait été fait précédemment à un autre article tout aussi peu important:
Mon chec ami et maître , on immole notre ami Feuilhade. Il avait , lui , un article ; mais il consent bien volontiers à Tajourner. Lui , comme moi, nous sommes heureux de donner à nos lecteurs du Darimon !
Votre article passera demain. Venez, vers cinq heures, corriger les épreuves.
Mille remerciements, et une affectueuse et cordiale poignée de mains .
Grégort Ganesco;
324 LES CLNQ SOLS l'ëMPIRE
C'est véritablement un personnage typique que ce moldo-valaque. Il n'appartient certainement pas à la | civilisation occidentale. Je l'ai trouvé un jour chez lui à à sa toilette. Il se faisait friser au petit fer par un colosse qui avait l'air de lui servir de factotum. « C'est, me dit-il, un serf né sur les terres de ma famille. » Je ne sais pas si c'était la vérité, mais il agissait avec ce Figaro domestique comme si c'était un véritable | esclave. Il bourrait de coups ce géant qui se laissait faire. Ganesco a transporté sur les borJs de la Seine les mœurs des habitants des rives du Danube.
16 février 1860.
Décret qui supprime le journal la Bretagne, Ce décret a une grande importance en ce quil montre le travail qui se fait dans la majorité du Corps législatif. Il est motivé en effet sur ce que le journal | la, Bretagne a donné place dans ses colonnes à une lettre adressée à l'Empereur par trois députés sur la politique qu'il a adoptée en Italie.
Dans cette lettre, MM. de Cuverville (des Côteg-du- Nord), Keller (du Haut-Rhin) et Anatole Lemercier (de la Charente- Inférieure) adressent une sommation respectueuse à Napoléon III :
La France, disent-ils, a eu l'insigne privilège de fonder le domaine temporel des papes, et toutes les fois qu'elle a touché à son œuvre, c'est à elle-même qu'elle a porté les plus horribles atteintes. Ce n'est donc pas pour l'Église que nous sommes alarmés, car elle a pour elle des promesses qui ne failliront pas. C'est pour notre patrie bienaimée, cest pour vous, Sire, c'est pour votre dynastie que nous
LES CINQ SOUS l'empire 32S
déplorons l'incertitude qui règne en ce moment, et qui, en se prolongeant, séparerait de vous tous les catholiques sincères.
La Bretagne, après avoir cité cette lettre, ajoutait : i< La seule réponse que les signataires de cette lettre » aient reçue a été la suppression de V Univers; leur «incertitude a cessé. »
On s'accrorde généralement à dire que M. Keller est rinspirateur et l'auteur de la lettre des trois députés.
18 février 1860.
J'ai rencontré chez de Janze un de ses cousins, M. A. .. , qui occupe un poste important à la direction de la sûreté générale et qui est bien placé pour savoir ce qu'on pense dans les régions gouvernementales* M. A. . . prétend que le gouvernement ne se préoccupe pas beaucoup des manifestations cléricales et de Tagitation qu'on cherche à produire. Les populations ne se laissent pas entraîner. Le danger ne commencerait que le jour où le Pape interdirait le culte, et encore le danger n'existerait que dans les grands centres. Il ne croit pas que les évêques soient suivis par les curés qui ont besoin du gouvernement pour leurs églises* Il avoue cependant qu'en ce moment l'Empire est en Tair. Il n'a pas d'alliés solides. Il a rompu avec les conservateurs, et c'est à peine s'il lui reste les masses* Quant au Clergé, il ne pardonnera jamais à l'Empereur l'expédition d'Italie et l'appui qu'il a prêté et qu'il prête encore à la dynastie de Savoie.
326 LES CINQ SOUS l'eMPIRë
29 février 1860.
Le rapport de M. Billault sur la suppression du journal la Bretagne appelait des représailles. Elles sont venues ; les trois signataires de la lettre à l'Empereur adressent sous ce titre : Lettre à nos cominettants, une protestation contre le reproche qui leur était adressé d'avoir manqué à leur serment.
Est-ce que, disent-ils, le serment d'un député aurait pour effet de le forcer à approuver toutes les mesures bonnes ou mauvaises du gouvernement ? Dans ce cas, à quoi servirait le Corps législatif? Le député n'est pas un fonctionnaire. Son serment est chose sacrée. Mais c'est précisément là ce qui l'oblige à n'écouter que la voix de sa conscience dans Tappréciation des actes du gouvernement.
D'un autre côté, nous avons reçu, sous enveloppe, un extrait autographié d'un article de VOst-Deutsch- Post dans lequel on lit :
M. Billuult considère les membres du Ck)rps législatif comme des fonctionnaires impériaux. A peine aurait-on pu concevoir une épigramme plus mordante à l'adresse do l'institution qu^on nomme en France la représentation populaire.
Et à la. suite de cet article, on trouve cette simple réflexion : L'Etranger est une postérité contemporaine»
l«r mars 1860«
D'après ce que m*ont dit Hénon et Curé qui y assis-^ taient, la séance impériale n a été marquée pat* aucun incident qui mérite d'être signalé.
Le discours de l'Empereur est peut-être le plus net qu'il ait prononcé depuis longtemps. D s'est plaint vivement du caractère presque séditieux qu'on avait imprimé à l'agitation cléricale ; il a donné des explications sur son programme économique. Mais la partie du discours qui a été le plus remarquée, c'est celle où Napoléon III fait part aux chambres de la combinaison à laquelle il s'est arrêté pour l'arrangement des affaires d'ItaUe.
Voici cette combinaison résumée en quelques lignes :
Parme et Modène réunis au Piémont; — la Toscane, formant un Etat séparé ; — les Romagnes érigées en vicariat du Saint-Siège, dont la souveraineté temporelle sera de cette façon sauvegardée.
Si la combinaison n'est pas acceptée, la France se désintéressera des affaires italiennes et elle retirera ses troupes des Etats romains.
En échange des concessions que la France fait au Piémont, l'empereur revendique le comté de Nice et la Savoie.
A la salle des conférences, on se tenait sur la réserve. Les députés s'observent : ils craignent de s'engager, et ils se gardent bien de laisser voir ce qu'ils pensent, si toutefois ils pensent quelque chose.
La Cour d'appel s'est prononcée dans l'affaire de Vacherot et de son livre : la Démocratie. Elle a réduit la peine de l'emprisonnement à trois mois. Je ne sais rien de plus instructif que les considérants de cet arrêt.
328 LES CINQ SOUS l'empire
2 mars 1860.
A noter, les deux passages suivants du discours prononcé par M. de Morny :
^er Passage : H n'y o de vraie prospérité qu'arec une entière liberté civile, et si notre pays n'a jamais pu se servir avec modération de U liberté politique, c'est qu'il n'avait pas commencé par Tes bienfaits de la première.
^ Passage : Lorsque le peuple n'a devant lui que le pasteur humble et charitable qui lui traduit la morale sublime de l'Évangile, cette douce civilisation du cœur, prêchant l'amour du prochain, le pardon des injures, le détachement des liens terrestres, alors sa foi se fortifie. Mais lorsque le prêtre sort de son caractère, emprunte des armes mondaines et empiète sur les intérêts civils et politiques, soudain la susceptibilité gallicane se réveille et l'esprit religieux perd tout ce que gagne l'esprit d'indépendance civile et politique qui fait le fond de l'opinion du pays (Vive adhésion).
Le premier passage renferme tout un programme qui a été élaboré de concert avec l'Empereur. M. de Morny a déclaré qu'il en ferait son œuvre propre. Comme préparation aux libertés politiques dont le moment ne semble pas encore venu, on veut entrer dans la voie des libertés civiles. L'Empereur a expliqué ce qu'il entendait par là dans sa lettre au ministre d'État sur les réformes économiques. Il s'agit « d'af- » franchir notre industrie de toutes les entraves inté- » heures qui la placent dans des conditions d'inl'ério- » rite, » et de débarrasser « nos grandes exploitations » des règlements restrictifs qui les gênent. »
Quant au second passage de son discours, M. de Morny en a donné une explication en termes très brefs à un député que cette déclaration de gallicanisme
LES CINQ SOUS l'empire 329
effarouchait : « Il y a, a-t-il dit, trop de capucins dans )) la chambre. »
5 mars 1860.
Le Prince m'a avoué aujourd'hui que c'était lui qui avait inspiré la combinaison nouvelle exposée par l'Empereur dans son discours aux chambres. J'avais une migraine très forte et je n'ai pu retenir que les points principaux de sa conversation qui a été très intéressante.
Le Prince regrette qu'on ait fait à son plan des modifications qui le dénaturent et qu'on y ait introduit des éléments qui le rendent inapplicable. Il n'a jamais songé à cette institution maladroite d'un vicariat des Romagnes. Les remaniements qu'on a fait subir à la combinaison primitive constituent à ses yeux autant de périls. Ils soulèveront de grands mécontentements dans le Piémont et dans les duchés. On a mis en avant le vicariat sans s'être assuré si on avait le consentement du Pape. Le Piémont de son côté ne se montre pas disposé à accorder l'annexion de la Savoie à la France. « Il fallait, dit le Prince, vouloir l'unité ; mais en ce cas, » on devait dire à l'Angleterre : Voulez-vous faire » avec nous une alliance offensive et défensive? nous » pousserons à lunité avec vous. Mais comme il est » certain que l'Angleterre refuserait de contracter » avec la France des engagements qui la mèneraient » plus loin qu'elle ne veut aller, il n'y avait plus qu'un » parti à prendre : c'était de faire à la confédération
330 LES CINQ SOUS l'kmpire
» sa part et d'insister sur Torganisation de la Toscane » en royaume séparé. Mais le Piémont ou plutôt Ca- » vour et Ricasoli ont adopté la politique des annexions. » Que faire? L'Autriche s'irrite; la Piémont est mé- » content. Quelle triste situation serait la nôtre si » nous étions exposés à faire la guerre à FAutriche » sans avoir les sympathies de notre allié de 18S9! »
6 mars 1860.
Une conséquence de la loi sur les titres.
M. Chevandier, élu de la 3' circonscription de la Meurthe, a fait rectifier son acte de naissance postérieurement à l'élection. Un jugement du tribunal de Sarrebourg a consacré le droit qu'avait, depuis une époque très reculée, la famille Chevandier de porter le nom de de Valdrôme. Le 6® bureau a désiré que mention fût faite de cette rectification.
9 mars 1860.
Dans une conversation que j'ai eue ce matin avec le prince Napoléon, j'ai recueilli une observation qui m*a paru juste, mais seulement dans certaines limites.
Nous causions des réformes douanières. Le Prince s'est élevé contre cette idée généralement admise que le traité de commerce avec l'Angleterre avait fait disparaître les prohibitions. C'est, suivant lui, voir fort mal les choses. On a accordé à l'Angleterre le droit d'introduire certaines marchandises prohibées sous des
LES CINQ SOUS L'eMPIRE ^ 331
conditions déterminées. Mais, après comme avant le traité de commerce, les prohibitions continuent à être inscrites au tarif général ; elles -sont appliquées à toutes les autres nations qui trafiquent avec la France. Pour que les prohibitions fussent abolies, il faudrait, ou bien qu'une loi ait été votée par le Corps législatif, ou bien que des traités semblables à celui du 15 février fussent passés avec toutes les puissances commerçantes.
Le Prince a raison au point de vue du fait actuel ; mais les conséquences qu'il en tire n'ont aucune valeur. Une fois qu'on est entré dans le régime des traités de commerce, il faut aller jusqu'au bout. Toutes les puissances européennes réclameront, dans un temps peu éloigné, le même traitement que l'Angleterre. Le gouvernement se soumettra d'autant plus volontiers à leurs exigences que c'est pour lui le seul moyen d'avoir raison des entêtements ultra-protectionnistes du Corps législatif. Tous ceux de nos collègues qui sont partisans de la liberté commerciale, avouent, en effet, qu'on n'aurait pas été obligé d'avoir recours aux traités de commerce, si le Corps législatif avait voté, il y a quatre ans, le projet de loi abolissant les prohibitions qui lui avait été présenté.
16 mars 1860.
Le Corps législatif vient d'adopter la jurisprudence qu'au mois de décembre 1857 OUivier avait vainement cherché à faire prévaloir à propos de l'élection de M. de Ségur ; il a reconnu qu'une démission, donnée au cours
332 LES CINQ SOUS l'empire
de la vérification des pouvoirs, n'enlevait pas au Corps législatif le droit de se prononcer sur la validité de rélection.
M. de La Perrière, candidat de TOrne, avait usé d'un"^ manœuvre déloyale pour combattre son concurrent, M. deTorcy ; il Tavait emporté sur celui-ci grâce à Tappui que lui avait prêté le préfet. La fraude avait été découverte, et pour échapper à une invalidation certaine, M. de La Perrière avait envoyé sa démission au 7* bureau chargé d'examiner Télection.
Le 7® bureau a décidé que la démission n'enlevait pas à la chambre le droit de se prononcer sur la validité des opérations électorales. Elle a donc procédé à Texamen des faits qui avaient accompagné l'élection et elle a conclu à l'invalidation.
Après la lecture du rapport de M. Josseau nous ne pouvions qu'applaudir à ses conclusions. E. Picard s'est contenté de les souligner.
Je ne sais pas pourquoi OUivier n'a pas fait remar- 1 quer que la décision de la commission lui donnait gain de cause.
On a discuté dans les bureaux, avant la séance, un projet de loi relatif au défrichement des terres incultes et des marais insalubres.
Le projet a soulevé une forte opposition. On lui a reproché de poser des principes généraux sans application possible et d'édicter des dispositions fort dangereuses comme précédents législatifs.
J'ai vu le moment où l'on allait accuser l'Empereur de vouloir faire de la Prance une grande Icarie.
LES CINQ SOUS l'ëmpire 333
17 mars 1860.
J'avais la semaine dernière réclamé les bons offices de M. de Morny en faveur d'un jeune ténor qui désire débuter à TOpéra-Comique. M. de Morny qui tient à passer pour un protecteur éclairé des arts, a pris un intérêt dans la direction de ce théâtre. Le titulaire n'est en quelque sorte qu'un prête-nom. Aujourd'hui notre pré:>ident m'a fait appeler au fauteuil pour me faire connaître le résultat de ses démarches auprès de son associé. Au moment où j'allais descendre et retourner à ma place, il m'a retenu par le bras :
<( J'ai, m'a-t-il dit, un service à vous demander. » Priez vos amis de ne pas trop me tracasser sur les » questions de règlement d'ici à la fin de la session. Je » prépare de profondes modifications au régime de la » chambre, et je ne voudrais pas qu'on pût m'opposer » cette objection : nous ne pouvons pas céder à la pres- » sion de l'opposition. »
J'ai promis à M. de Morny de faire tous mes efforts auprès d'OUivier et de Picard pour les amener à ne lui susciter aucun embarras.
« Alors, m'a-t-il dit, on peut vous confier, en gentil- » homme, ce dont il s'agit, je veux arriver à la sténo- » graphie pour les comptes rendus, faire revivre le » droit d'amendement, et même, si je le puis, intro- » duire le droit d'interpellation. Je tiens aux préroga- » tives de la chambre ; je chercherai toutes les » occasions de les accroître. Que vos amis se tien-
334 LES CINQ SOUS l'empire
» nent sur la réserve ; les réclamations viendront d'un » autre côté. »
J'ai rapporté à Ollivier et à Picard ma conversation avec M. de Mornj. Picard qui est d'mi naturel défiant, y a vu un piège. Ollivier n'aperçoit, au contraire, que les intentions libérales du président. Il a* été convenu que jusqu'à nouvel ordre on ne le tourmenterait pas. Si pourtant nous nous apercevions qu'il s'est moqué de nous, nous serions plus ardents que jamais.
19 mars 1860.
C'est au 6® bureau qu'est échu le dossier de l'élection de M. de Dalmas dans l'IUe-et-Vilaine.
La discussion a été fort orageuse. M. do Morny sentait bien les périls que causait cette élection où la main du gouvernement se montre si visiblement. Aussi estil venu occuper le fauteuil.
De plus, M. Baroche, président du Conseil d'État, s'était rendu dans le bureau et avait tenu à répondre lui-même à toutes les objections. Elles ont été nombreuses. J'ai vu le moment où le bureau allait en masse se déclarer pour l'invalidation.
On a préféré laisser le dernier mot au Corps législatif.
La validité de l'élection a été prononcée par 17 voix contre 11
20 mars 1860.
J'ai adressé à Picard la lettre suivante :
Mon cher ami,
Hier, dans une excursion que j'ai faite à la chambre, j'ai rencontré, à la Bibliothèque, OUivier, qui m'a appris qu'un amendement à la loi du contingent militaire avait été déposé par lui, vous, et Hénon. II m'a donné connaissance de cet amendement et m'a prié de m'y rallier. Je me suis exécuté à l'instant même, en envoyant mon adhésion écrite au président du Corps législatif.
Je n'ai pas cru devoir, en présence d'un fait accompli, discuter le mérite de cet amendement. Je comprends les motifs qui Font dicté et j'y étais rallié d'avance. Mais, puisque l'occasion m'en est offerte, permettez-moi de vous adresser quelques observations sur une façon de procéder qui tend à s'introduire parmi nous, et cela, j'en suis sûr, à l'insu des uns et des autres.
Il avait été convenu, ce me semble, que dans toutes les questions d'intérêt majeur, nous ne marcherions jamais isolément et sans nous être entendus d'avance. Toute question devait être soumise à une discussion préalable, et chacun de nous être appelé à donner un avis motivé.
Cette ligne de conduite nous était dictée par toutes sortes de considérations. Nous sommes peu nombreux, et par conséquent, il est facile de nous réunir. Cette marche est conformée tous les précédents parlementaires ; jamais on n'a vu les membres d'un groupe agir isolément et sans avoir délibéré à l'avance avec leurs collègues ; sous l'ancien régime des assemblées délibérantes, un tel acte eût été considéré comme une rupture. La discussion préalable des questions importantes permet de faire usage de toutes les forces intellectuelles dont on dispose, en même temps qu'elle écarte ces froissements d'amour-propre qui deviennent souvent un dissolvant dangereux. Enfin, un groupe, si petit qu'il soit, pourvu qu'il soit compact, est un noyau autour duquel peuvent se rallier les personnalités isolées des autres groupes ou bien encore les individualités flottantes qui cherchent leurs alliances naturelles.
Un peu par laisser-aller, un peu sans doute par manque d'occasion, nous avons jusqu'ici laissé de côté ces façons d'agir. Nous avons marché à l'aventure, consultant le plus souvent nos inspirations personnelles, et sauf une ou deux circonstances, nous n'avons jamais soumis à une
délibération en règle les questions qui se présentaient. Ne vous semblet-il pas qu'il est temps de revenir aux règles ordinaires ? Outre les réunions qui ont pour objet de nous mettre en rapport avec nos amis et d'entretenir parmi nous ces sentiments de confraternité qui doivent exister entre collègues appartenant à la même nuance d^opinion, ne croyez-vous pas qu'il soit bon que nous en ayons d'autres consacrées à nous éclairer réciproquement sur la marche à suivre et sur les points qui peuvent donner matière à controverse ?
Les circonstances sont graves; elles deviendront plus graves encore. L'occasion est propice pour nous de mettre à exécution ce qui, jusqu'à présent, est resté purement et amplement à l'état de projet.
Je ne doute pas que ces considérations que je jette au courant de la plume n'éveillent votre bienveillante attention. Je vous ai toujours trouvé disposé à accepter la discussion; jamais je ne vous ai vu accueillir avec impatience les objections qu'on soulevait devant vous. Mon idée, j'en suis sur, vous sourira, et vous emploierez tous vos efforts pour la faire prévaloir.
Croyez, mon cher ami, à mes meilleurs sentiments.
Alfred Darimon.
L'amendement relatif à la loi du contingent proposé par OUivier, Hénon et Picard était ainsi conçu :
Réduire le chiffre du contingent à 80,000 hommes.
C'était la première fois que nous déposions un pareil amendement. Les années précédentes, nous nous étions bornés à déposer un bulletin bleu contre la loi du contingent. Du moment qu'il s'agissait de motiver notre vote, il était indispensable qu'une entente s'établît entre nous.
Si je me suis adressé à Picard, c'est parce qu'OUivier m'a dit qu'il était le promoteur de l'amendement.
21 mars 1860.
L'élection de M. de Dalmas est, nu plus haut degr^ entachée de fraude ; le gouvernement lui-même a été
LES CINQ SOUS l'empire 337
forcé de blâmer sévèrement rintervention du sous-préfet de Fougères. Mais si elle a été attaquée aussi vivement, c'est que le concurrent de M. de Dalmas, M. Le Beschu de Champsavin était le candidat préféré des cléricaux, et qu'on avait compté sur son élection pour donner un avertissement à l'Empereur.
Voilà pou? |uoi les cléricaux de la chambre se sont jetés dans la mêlée avec tant d'ardeur et pourquoi ils ont mis tant d'acharnement à poursuivre l'annulation de l'élection. Il n'y a pas jusqu'à cette qualité de candidat personnel de V Empereur qui ne la rendît suspecte à leurs yeux.
Certes E. Picard a montré beaucoup d'esprit dans son discours. Mais il ne s'eçt pas élevé à la hauteur de M. Plichon, déclarant « que de telles élections constituent un péril social », ni de M. dePlavigny, s'écriant « que la discussion avait prouvé que si on pouvait valider cette élection, on ne peut plus la réhabiliter. »
Ce sont les cléricaux qui ont rédigé la demande d'enquête ; on le voit à l'insistance qu'on met à invoquer le témoignage de M. le comte de La Riboisière et de M*** l'archevêque de Rennes.
J'avais montré quelque répugnance à apposer ma signature à côté de celles de MM. A. Lemercier, Ancel, de Talhouët, de Flavigny, etc. Jules Favre avait aussi hésité un moment. Mais OUivier et Picard nous ont fait remarquer que la question de la Uberté électorale devait primer toute autre considération, et que, lorsqu'elle était posée, nous ne devions pas regarder à la qualité de nos nuxiliaires. Cette raison nous a paru bonne ; nous avons signe la demande d'enquête.
338 LES CINQ SOUS l'empire
Cette demande portait 17 signatures. Mais au moment de voter, MM. Ancel et de Mortemart se.sont déclarés suffisamment éclairés et ont retiré la leur. On leur avait dit que la protestation serait bien certainement désagréable à l'Empereur.
Après deux épreuves douteuses, on a dû procéder à un scrutin qui a donné les résultats suivants : Votants; 232 ; pour la validation, 123; contre 109.
M. de Dalmas trouve cette majorité de 14 voix insuffisante, et il va, dit-on, donner sa démission.
22 mars 1860.
Le protocole des invitations du Palais-Royal a subi \ine nouvelle modification. Voici l'invitation que j'ai reçue pour le dîner d'aujourd'hui :
Palais-Royal, le 19 mars 1860.
Par ordre de L.L. A.A. I.I. Monseigneur le prince et madame la princesse Napoléon, le chambellan a l'honneur d'inviter M. Darimon h dîner au Palais-Royal le jeudi 22 mars, à 7 heures.
Comte De Lastic.
Entrée par le grand escalier de Chartres.
C'est le calque de la formule adoptée aux Tuileries.
Le bruit avait couru ces jours-ci que le prince Napoléon avait écrit à M. de Cavour pour le supplier de ne pas insister sur l'annexion de la Toscane au Piémont. Je n'ai pu savoir si le fait était exact. Mais il n'a rien d'invraisemblable, puisque le Prince m'a avoué il y a quinze jours, qu'il avait insisté auprès de
LES CINQ SOUS l'empire 339
fnpereur pour que la Toscane fût constituée en
aume séparé.
^e Prince m'a paru fort irrité du rapport par lequel
isseloup a motivé la sni^ipvessionàeV Algérie nouvelle,
îonvient que Duvernois était trop batailleur et qu'il
issait quelquefois les choses un peu loin. Mais,
supprimant aussi brutalement un journal qui, après
t, défendait les véritables intérêts de l'Algérie, on
me raison à ceux qui préconisent le régime militaire
on décourage la population civile.
e crois le Prince fort désenchanté de l'Algérie :
Test, dit-il, im chancre rongeur aux flancs de la
mce. La colonisation est une chimère. Il n'y a de
sonnable que l'occupation des côtes et des villes du
oral. Et encore!.... »
28 mars 1860.
Lie programme économique exposé par l'Empereur is sa lettre du 5 janvier, rencontre une assez vive )osition sur certains bancs de la chambre. Les protionnistes se sont alliés aux budgétaires, sinon pour Faire échouer, du moins pour en amoindrir les effets. Le projet de loi sur la réduction des droits sur les ;res, les cafés et les cacaos fait partie du programme périal. M. Gouin a essayé d'en retarder la discussion, demandant que le projet ne fût examiné dans les reaux qu'après que la chambre aurait été saisie du idget de 1861 . Son argumentation ne manque pas d'une rtaine solidité : la loi projetée supprimant 51 millions î recettes, avant de l'adopter, il convient de s'assurer
340 LES CINQ SOUS l'empirb
si le gouvernement a pris ses mesures pour rétabli l'équilibre.
M. Ancel est venu au secours du gouvernement. D»! fait remarquer que la promulgation des nouvelles, mesures concernant les sucres avait été fixée au 1 avril. Si la chambre attendait pour se prononcer q la commissioQ du budget eût donné son avis, on sérail forcé de reculer cette date, ce qui produirait un trè grand dommage et des pertes considérables.
Il y a, en effet, une tactique qu'on commence à en trevoir : le gouvernement veut jouer le jeu de la car forcée. Il cherche àplacer la chambre dans une situatioi telle que, si elle repousse les mesures qui forment! contre-partie du traité de commerce, elle sera accusée de refuser à l'industrie et aux travailleurs les moyem de soutenir la concurrence étrangère.
M. Gouin a senti lui-même combien la position qui avait prise était fausse. Malgré l'appui que lui a prêt M. Pouyer-Quertier, il n'a pas cru devoir insister.
Il n'en est pas moins vrai qu'il se forme dans h chambre un parti puissant contre le traité de coiflmerce Il comprend : l^les protectionnistes ; 2® les cléricau pour qui tout moyen d'opposition est bon; 3® les pari mentaires qui reprochent au gouvernement impéri d'avoir signé un traité avec l'Angleterre sans que 1 chambre ait été consultée.
!«' avril 1860.
Eugène K m'a tant vanté les mérites dfl
M. Clément Duvernois, le rédacteur en chef de 1*
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 341
défunte Algérie nouvelle^ que j'ai voulu m'assurer de visu et auditu de la valeur réelle du jeune écrivain. J'ai pris pour prétexte l'intention où nous sommes de faire, à propos du budget de FAlgérie, une sortie à fond de train contre la perruque de M. Chasseloup-
Laubat. J'ai demandé à Eugène K s'il serait
agréable à M. Clément Duvernois d'entrer en rapport avec moi pour nous donner les renseignements dont nous pourrions avoir besoin.
Eugène K m'a écrit hier :
Duvernois sera très heureux de faire votre connaissance et de vous fournir les renseignements que vous désirez avoir sur le budget de l'Algérie et de vous aider ainsi à porter à Chasseloup une botte aussi opportune que nécessaire. Nous viendrons, en conséquence, vous voir demain soir, à 7 h. i/2. Si toutefois vous avez disposé déjà de votre soirée, nous vous prions de ne pas vous considérer comme engagé et de nous faire dire quand nous pourrons vous rencontrer.
M. Clément Duvernois s'est montré exact au rendezvous. Je dois, à ce qu'il paraît, voir là une grande marque de déférence ; car il suit volontiers sa fantaisie et ne se gêne pas pour faire croquer le marmot aux gens à qui il a donné parole.
Le premier abord prévient peu en faveur du personnage. La physionomie est étrange; la chevelure plantée sur la tête comme un panache tend à chaque instant à couvrir le front qui est large et développé ; pourtant les tempes sont étroites et serrées. Une barbe blonde assez touffue dissimule mal des lèvres grosses et sensuelles. L'œil est enfoncé sous les arcades sourcilières ; il e.-t vif et intelligent, mais il a quelque chose d'inquiet et d'inquiétant ; il ne sait pas où se fixer et on ne sait jamais où il se fixe. Le sourire e^t ^
342 LES CINQ SOUS L ËAiPlRE
double sens : il y a de l'ironie sons son amabilité. La ^'^ tenue est négligée, presque débraillée.
Je n'ai pas échangé vingt paroles avec M. Clément Duvernois que j'ai démêlé à quelle espèce d'homme j'ai affaire ; c'est une de ces individualités aventureu- j^ ses qui se lancent dans la vie avec Tidée fixe d'arriver au succès, n'importe dans quel sens et coûte que coûte.
Nous n'avons pas abordé un seul instant la question de l'Algérie , et la conversation a roulé toute entière sur la politique générale. Ce jeune homme qui débarque d'Alger et qui n'a que des données très superficielles sur ce qui se passe en France, a déjà soti thème tout fait ; il veut devenir le chef du parti des jeunes^ et par les jeunes il entend, ce sont ses propres expressions, ceux qui sont purs de tout antécédent politique. Sous ce rapport, les cinq députés de la gauche lui paraissent à peine mériter ce nom ; ils ont des attaches avec les anciens partis et ils se relient à des traditions bien définies.
L'entretien a duré trois heures et a roulé sur toutes sortes de sujets. J'ai été frappé de l'ignorance naïve qu'affiche le futur chef du parti des jeunes ; il ne sait rien, absolument rien. Les événements contemporains lui sont aussi étrangers que s'ils appartenaient à l'histoire des dynasties assyriennes et babyloniennes. Il ne s'attache qu'au fait du jour; il a une tendance à considérer comme une solution le premier expédient venu. .
Girardin s'est plaint souvent de n'avoir pas fait d'élèves ; il peut revendiquer celui-là. M. Clément
LES CINQ SOUS l'empire 343
►uvernois lui a emprunté son procédé ; il est, comme ai, rhomme des petites recettes empiriques appliquées ux problèmes sociaux et politiques. Il ne faut pas lui varier d'idéal, il ne sait pas ce que c'est ; il ne s'occupe [ue des réalités visibles et tangibles.
Du reste, son outrecuidance est sans pareille; il ranche les questions avec un aplomb superbe. Ce n'est ►as un journaliste, c'est un sabreur.
Il m'est impossible de m'associer à ce garçon-là : il .e m*inspire ni sympathie ni confiance. Je suis cepenant sûr qu'il ira loin. Il a, en effet, dans sa fortune une onflance absolue, et il n'est gêné par aucun scrupule. »ous le régime impérial, les condottieri politiques peuent tout espérer.
6 avril 1860.
Dois-je considérer comme un indice des projets de 1. de Momy la conversation que j'ai eue avec M. de "lavigny?!!!. de Flavigny est un des présidents de iireaux, et, à ce titre, il fait partie de la commission es présidents chargée d'arrêter les termes du compte endu officiel des débats du Corps législatif. Il m'a renontré dans un couloir et m'a entraîné à la bibliothèque.
« Je serais désireux, m'a-t-il dit, d'avoir l'opinion 'un homme de presse sur la question des comptes endus. Il est impossible aux journaux de Paris et ncore moins aux journaux de province de reproduire n extenso la séance. Devrait-on leur permettre de ublier de simples extraits ? Comment faire concorder
344 LES CINQ SOLS l'eMPIRE
la liberté d'analyser la séance avec le principe de l'article 42 de la Constitution qui interdit tout compte rendu non officiel ? »
J'ai répondu à M. de Flavigny que ce qui me paraissait le plus simple, c'était de revenir à Tusage des articles sur les séances et des comptes rendus libres. Mais puisqu'on ne voulait pas abandonner le principe d'un compte rendu uniforme, j'étais d'avis de réserver au Moniteur le compte rendu in extenso et de distribuer aux journaux, à la place du maigre procès-verbal rédigé à l'issue de chaque séance, un compte-renda analytique préparé par les secrétaires rédacteurs da Corps législatif et revu par le Président.
M. de Flavigny a trouvé ma solution très ingénieuse. « J'en ferai part, m'a-t-il dit, à mes collègues! » la commission des présidents. » Il m'a fait remarquer que, depuis le commencement de la session, on avait singulièrement amélioré le compte rendu. J'ai eu occasion d'en faire moi-même l'observation ; sauf qu'on fait parler l'orateur à la troisième personne, les discours sont reproduits à peu près textuellement.
11 avril J860.
Voilà le règlement et la Constitution à vau-l'eau. On devait discuter le projet de loi tendant à rédîiiw de 140^000 à 100,000 hommes le contingent à ap sur la classe de 1859, et la discussion n'a été qu'u» longue interpellation sur les affaires italiennes. Il esi j bien difficile au gouvernement de refuser des expli'
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 34
tions sur une expédition qui a amené d'aussi grands changements dans la Péninsule, et Ton est obligé de prendre des biais pour lui fournir Toccasion de développer sa politique. Nous entrons dans le régime parlementaire par des trous de souris.
L'opposition de gauche s'est trouvée distancée en cette circonstance par les cléricaux qui tendent à constituer une opposition séparée. Les Cinq sont en effet de cœur avec les Italiens. Les cléricaux, eux, avaient à demander compte au gouvernement de l'exécution des promesses qui leur avaient été faites. On avait déclaré solennellement que le pouvoir temporel et la sécurité du Saint-Siège seraient garantis et respectés. Cependant les Etats du Saint-Père ont été envahis et la Révolution italienne frappe aux portes de Rome.
M. Anatole Lemercier est venu, comme au début de la guerre, poser des questions précises au gouvernement : « Le gouvernement est-il prêt à répéter la » déclaration de Tannée dernière relativement au » domaine temporel du Saint-Siège? Est-il toujours » disposé à faire respecter le domaine temporel dans » son intégrité ? Est-il, dans ce cas, décidé à pro- » tester énergiquement contre l'annexion des Roma- » gnes au Piémont ? »
On s'attendait à voir le président du Conseil d'Etat se lever et répondre immédiatement. Mais le débat a Continué et un certain nombre de membres de la majorité se sont crus obligés d'exprimer leur opinion sur la politique impériale. Il est évident qu'avant de prendre parti, le gouvernement a voulu tâter la chambre
346 LES CINQ SOLS l'eMPIRE
et s'assurer jusqu'à quel point elle était disposée ï\ ^ suivre M. Anatole Lemercier et ses amis. 1
J'avoue qu'après avoir écouté avec soin la discussion, j , il m'est bien difficile de découvrir de quel côté penchel la majorité. MM. Monier de Sizeranne, Guyard-DelaJ lain, Latour-Dumoulin approuvent la politique del l'Empereur; mais tous aussi font des vœux pour que! ^ le pouvoir temporel du Pape soit sauvegardé. Or, 1^ quand on examine la façon dont ils traduisent la peu-' sée impériale, on s'aperçoit qu'ils ne sont point d'accord entre eux et que chacun d'eux en donne uiiej ^ interprétation différente. Comment dès lors le gouvernement pourra-t-il se faire une idée des sentiments de la chambre ?
M. Monier de la Sizeranne a laissé échapper une parole qui, en toute autre circonstance, eût été vivement relevée par le président : « Il regrette que le Corps » législatif ne puisse peser d'un poids plus grand dans » la balance des intérêts politiques du pays... Tout-. » gouvernement, quelles que soient sa force, sa forme 1 1 » et son origine, ne peut que gagner à faire partager » la solidarité de ses ad es. »
M. de Morny a laissé dire. Il entre dans son plan de montrer qu'il est nécessaire d'étendre les prérogatives du Corps législatif. Le langage de M. Monier de Sizeranne répond trop à ses secrètes pensées pour qu'il ait songé à rappeler l'auteur au respect de la Constitution.
On signale l'entrée à la Presse de Prévost-ParadoL Solar a bien fait de s'attacher le jeune et brillant écrivain qui a l'oreille du parti libéral ; mais je crois
LES ciiNQ SOUS l'ï;>ipire 347
qu'en acceptant d'écrire dans les colonnes de la Presse, Prévost-Paradol a fait un mauvais calcul. Sa place est au milieu des esprits fins et délicats qui rédigent le Journal des Débats ou qui donnent au Courrier du Dimanche les articles les plus remarqués. Le public de la Presse se compose d'hommes d'affaires et de gens pressés, qui cherchent la nouvelle du jour et que les petites malices dites en beau langage touchent fort peu. Prévost-Paradol s'apercevra bien vite qu'il s'adresse à un auditoire qui ne le comprend pas. Aussi ne fera-t-il pas long séjour dans les bureaux de la feuille de la rue Montmartre.
12 avril 1860.
Le discours de Jules Favrea.dû beaucoup embarrasser le gouvernement. L'orateur de la gauche n'adresse aucun reproche à l'Empereur pour avoir tenté l'affranchissement de l'Italie ni même pour avoir laissé entamer les États du Pape ; il croit « que le » cabinet des Tuileries a prononcé la condamnation » du pouvoir temporel de la Papauté. » Mais l'Empereur a laissé son œuvre inachevée ; par là il a compromis les intérêts de la France et mis en péril le pays qu'il voulait affranchir : voilà ce que Jules Favre condamne. Il a rappelé les promesses faites et inexécutées, et il a demandé « qu'on dissipât les nuages qui obscurcissent la situation. »
Notre ami a été véhément. M. de Morny a dû l'interrompre pour le rappeler « au respect du souverain. »
SI8 LL^ COQ socs LCMPI&E
Mais, aa fond, on Tovait bien que Forateur croyait l'exiât^ice d'une politique secrète que si4Tait Nap( lé«>n in, politique qui ne tendait rien nMHns qu*à coi stitaer une Italie unitair^^. et qui.â ce titre, avait tout son approbation.
J'ignore pourquoi, avant de repondre, M. Baroch a laissé parier M. Granier de Cassagnac. Si c'est parc qu'il a considéré que ce discours était une sorte d préface à ses explications, il s'est trompé ; car les diî sertations historiques de M. Granier de Cassagnac n on pas jeté beaucoup de lumière sur la question. D'ailleun un orateur de la majorité, quelle que soit sa valeur n'exprime jamais qu'ime opinion personnelle, et c'étai l'opinion du gouvernement qu on attendait.
M. de Momy ne me parait avoir que des vues trè obscures sur ce qu'il convient de faire pour donne satisfaction à ce besoin de discussion qui se manifest dans la chambre. C'est un dilettante. J'ai peur qu'il n nous soumette au régime des discoureurs.
La réponse de M. Baroche ne pouvait être qu'em barrassée : « Le gouvernement français considère 1 » pouvoir temporel comme uoe condition essentiel! » de l'indépendance du Saint-Siège ; mais... à côté d » la question du pouvoir temporel il s'en place un » autre, c'est celle de l'étendue plus ou moins grand » des États pontificaux. »
« Cest la poU tique de la brochure : le Pape et l ■» Congres! » s'est écrié M. Anatole Lemercier.
L'observation était fondée. M. Baroche s'en est tir par une pétarade : « Comment rétablir l'autorité di » Saint-Siège dans les Légations ? L'Empereur aurai
LES CINQ SOUS l'empire 349
» donc fait la guerre à une partie de cette Italie qu'il » était venu affranchir? C'eût été compromettre Thon- » neur de la France. »
« Ce qui résulte de la discussion, a dit M. Anatole » Lemercier, c'est que le gouvornement français n'en- » tend garantir que Rome. »
A droite comme à gauche, on est donc convaincu que l'Empereur suit une politique secrète, comme a dit J. Favre.
Le pauvre M. Baroche n'est pas de force pour soutenir une discussion environnée de tant de pièges. Il a maladroitement rappelé les mesures qui avaient été prises pour empêcher la circulation de la lettre portant la signature de trois députés et protestant contre la politique suivie par l'Empereur à Tendroit du Saint- Siège. Il en est résulté un court débat qui a prouvé que les cléricaux désignés dans la lettre sous le nom de « catholiques sincères » étaient disposés à se séparer de Napoléon III et de sa dynastie. C'est en vain que l'honnête M. deCuverville, un des signataires, a rappelé son sermentet constatéque la séparation ne devait porter que sur un point. La révélation n'en a pas moins paru piquante et Ton a acquis la preuve qu'une sorte de Vendée morale s'urganisait contre le gouvernement impérial.
La séance s'est terminée par un incident réglementaire. On a demandé la clôture de la discussion générale etE. Picard a réclamé la parole contrôla clôture. Le pré:>ident a fait observer « que le droit absolu de » parler contre la clôture qui existait, ce reste des » anciens règlements, n'a pas été maintenu par le » règlement du Coprs législatif. »
3o0 LES CINQ SOLS l'eMPIRE
Cette observation rentre dans la tactique suivie par M. de Morny de rendre plus saillantes les difâcultesdu règlement actuel.
13 avril 1860.
On s'est à la fin décidé à aborder la question du contingent. M. d'Andelarre a fait une critique très vive de la caisse d'exonération de Tarmée.Les chiffres qu'il a cités prouvent que l'esprit militaire diminue dans notre pays. Chaque somme versée dans la caisse d'exonération représente un soldat de moins et toutes les primes offertes ne permettent pas au gouvernement de combler les déficits annuels.
Le commissaire du gouvernement a présenté des chiffres qui auraient dû faire dresser l'oreille à la chambre, si elle était en état de les comprendre. Le général Allard a donné les motifs pour lesquels le gouvernement réclamait un contingent annuel de 100,000 hommes.
Il faut à la France une armée de 600,000 hommes ; l'Empereur l'a déclaro devant des événements flagrants; tous les militaires, toutes les commissions de défense l'ont demandé. Quand l'Autriche a un pied de guerre de 600,000 hommes, quand la Prusse faisant appel à ses landwehrs, peut réunir 600,000 hommes également, et cela à nos portes, il est impossible que la France ne se crée pas une situation au moins équivalente.
Ces raisons m'ont paru très fortes. J'ai bien regretté d'avoir signé un amendement demandant qu'on revint aux anciens contingents de 80,000 hommes* Avec un contingent aussi réduit, on avait éprouvé les plus
LES CINQ SOUS l'empire 'SM
grandes difficultés à organiser Tarmée en 1854, lors de l'expédition de Crimée. On ne doit marchander ni les hommes ni Targent quand il s'agit du maintien de notre grandeur et de notre situation politique en Europe. Et cependant, c'est sur l'armée que la chambre paraît portée à réclamer le plus de réductions et d'économies.
24 avril 1860.
« Enfin, nous en tenons un ! » Ces mots que j'ai entendus à côté de moi, au moment où je terminais mon discours sur le chemin de fer de Graissessac à Béziers, prouvent que le Corps législatif n'est pas disposé à favoriser les tripoteurs. Et cependant le concessionnaire de ce chemin houiller pour lequel on réclamait des subventions et des garanties d'intérêt ni plus ni moins que s'il s'agissait d'une grande ligne, est un sieur Orsi, ami particulier de l'Empereur, un des complices de Boulogne, un membre actif de la Société du Dix-Décembre. L'entreprise est une de ces concessions que l'Empereur a prodiguées au lendemain du coup d'État à ceux de ses auxiliaires dont il voulait faire la fortune, et qu'il ne pouvait pas récompenser sur les fonds de la liste civile ou sur le budget.
Le projet de loi avait été déposé l'année dernière ; mais il avait rencontré dans la commission de telles difficultés que la session s'était close sans qu'il pût venir en discussion. Pour le rendre acceptable, le gouvernement y avait introduit des modifications importantes, et, isous sa forme nouvelle, la commission
85a LES CINQ SOUS L EMPIRE
avait enfin consenti à l'accepter. On avait essayé d'enlever le vote en. mettant le projet à Tordre du jour le surlendemain du dépôt du rapport. J'ai déjoué cette tactique en dénonçant à la chambre tous les scandales de l'entreprise et en montrant qu'elle assumerait une grave responsabilité, si elle donnait son adhésion à la combinaison si onéreuse pour le Trésor qui était proposée.
Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à rencontrer tan,t d'écho dans la chambre. Tout le monde a voulu donner un coup de pied au malheureux projet. Il n'y a pas I jusqu'au rapporteur des conventions de 1859, M. de j Jouvenel, qui n'ait tenu à déclarer qu'il n'y avait rien de commun entre le Graissessac à Bézicrs et les grandes lignes pour lesquelles l'État s'est imposé de si lourds sacrifices.
Les commissaires du gouvernement avaient laissé dans l'ombre un point important : l'État aurait-il un I privilège pour le remboursement de ses avances? Pri- { merait-il les porteurs d'obligations ? M. Roques-Salvaza a montré que l'Etat pouvait à un moment donné se trouver aux prises avec les créanciers et qu'au bout du projet de loi, il y avait un procès en expectative.^
Les uns demandaient le renvoi à la commission, les autres le rejet du projet. La chambre a décidé que la discussion continuerait demain.
J'ai causé avec quelques membres de la majorité. Ils paraissent décidés à rejeter la loi. « Votre discours, | m'a dit l'un d'eux, a été une révélation pour nous. Nous ne connaissions pas les tripotages auxquels ce min avait donné lieu. »
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 353
— « L'Empereur, m'a dit un autre, est trop bon pour ses amis. Qu'Orsi eût tiré un ou deux millions da sa concession, il n y aurait rien à dire. Mais arriver, à force de rétrocessions successives, à faire absorber par un chemin qui n'a que 52 kilomètres et une seule voie la somme de 36 millions, c'est-à-dire 450,000 francs par kilomètre, c'est réellemerit trop abuser de l'indulgence de l'Empereur. Il faut l'arrêter sur cette pente; les deniers de l'État ne doivent pas servir à satisfaire l'avidité de ses amis, si dévoués qu'ils soient. »
On est convaincu dans la chambre que lo gouvernement n'a demandé le renvoi de la discussion que pour avoir le temps d'étudier un moyen honnête de retirer le projet de loi.
25 avril 1860.
Grande discussion sur le règlement, qui aurait fort réjoui M. de Morny, s'il ne s'était pas agi de ce malheureux Graissessac à Béziers sur lequel la chambre s'acharne comme sur une victime expiatoire.
Le président a expliqué en termes entortillés que le gouvernement et le commissaire s'étaient mis d'accord pour demander l'ajournement de la discussion. Il s'est engagé là-dessus un dialogue entre MM. de Morny et OUivier sur la question de savoir si l'ajournement était de droit ou si la chambre ne devait pas être consultée.
La discussion qui a suivi a été on ne peut plus confuse ; elle se serait prolongée indéfiniment si M. de Morny n'avait pas compris que le seul moyen d'en finir était de déférer au vœu exprimé par M. OUivier.
28 avril 1860.
Tout le monde est d'accord pour voir dans le rapport de M. Pouyer-Quertier sur le tarif des laines, cotons et autres matières premières, le manifeste d'un parti. Ce parti s'est affirmé dans la discussion de la façon la plus éclatante.
On conteste au gouvernement le droit que lui a
L'ajournement a été prononcé. M. Baroche et le président de la commission ont essayé de sauver Thonneur du drapeau en déclarant que dans quelques jours la discussion serait reprise. Mais il a paru évident à tout le monde que l'ajournement n'était qu'un retrait déguisé. '
Une autre question a été soulevée : jusqu'au dépôt du rapport supplémentaire, aura-t-on le droit de déposer des amendements?
M. de Morny croit que le droit d'amendement est épuisé. On a insisté. Mais il a tranché la difficulté: ) « Nul ne sait en ce moment si le rapport de la com- 1 mission ne reviendra pas tel qu'il est, si le projet de I loi ne sera pas retiré, si un autre projet de loi ne sera pas présenté. Toutes discussions théoriques seraient donc en ce moment prématurées, et le débat ne doit pas être poussé plus loin. »
Quoique le Président ait dit que « le règlement d'une chambre n'empêchera jamais d'introduire le bon sens dans les affaires » , il est constant que les lacunes du règlement actuel apparaissent de plus en plus.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 3SS
accordé le sénatus-consulte du 25 décembre 1852 de modifier les tarifs de douanes par voie de traités internationaux. C'est la remise en question des prérogatives qui avaient été conférées au chef de l'État, le lendemain du rétablissement de l'Empire.
Le thème, développé parles orateurs protectionnistes, est l'amplification de cette phrase du rapport, qui est une véritable déclaration de guerre :
Le gouvernement ne peut pas avoir pris la détermination de n'agir à l'avenir que par la voie dangereuse des traités de commerce à l'égard de toutes les nations du monde, et de transformer ainsi tous les articles de nos tarifs de douanes sans soumettre les modifications à la sanction législative. Que deviendraient alors les pouvoirs qui vous ont été confiés par la Constitution en matière de finances, et ceux que vous tenez de la loi du 17 décembre 1814 qui est toujours en vigueur ? — L'une des prérogatives les plus considérables du Corps législatif est sans contredit le vote de l'impôt et par suite celui des tarifs de douanes ; des circonstances exceptionnelles seules peuvent autoriser de soustraire à voire examen les questions qui touchent de si près au régime économique du pays tout entier, à sa richesse et à sa puissance.
Afin qu'on ne pût pas se tromper sur les intentions du nouveau parti, M. de Flavigny a motivé ainsi son vote :
Au point de vue financier, je repousse le projet, parce que le système dans lequel on entre tend à déposséder en partie la chambre de ses droits qui sont la garantie du. pays. Je ne puis donner mon assentiment à des dispositions qui deshéritent la chambre des droits inscrits au frontispice de la Constitation.
On a été un peu étonné de voir que M. Jérôme David, un député bien vu au Château, le représentant d'un département essentiellement libre-échangiste, ait fait chorus avec le parti prohibitionnisto; Lui aussi regrette « que le pouvoir législatif appelé depuis un
356 LES CINQ SOUS l'empire
demi-siècle à régler les moindres détails du régime des douanes soit privé d'intervenir dans ces décisions qui frappent pour dix ans le sort de l'industrie française.»
Ce dont on a le moins parlé dans cette longue discussion, c'est du nouveau tarif. Le débat a porté tout entier sur le traité de commerce.
Il est de plus en plus urgent de fournir à la chambre | le droit d'interpeller le gouvernement sur les grands intérêts du pays. Sinon, tout deviendra prétexte à interpellation.
Quoi qu'il en soit, les écluses sont ouvertes, il sera | bien difficile de les refermer !
le' mai 1860.
E. Ollivier s'est chargé d'expliquer la situation que prendraient les Cinq dans cette question capitale des j traités de commerce. Cette situation est fort délicate, j Les traités de commerce constituent unprogrès impor- ' tant; c'est un acheminement vers la liberté commerciale, un moyen d'améliorer le sort des masses. A ce titre, les Cinq ne peuvent refuser leur adhésion aux réformes économiques.
Mais, d'un autre côté, il est un principe qu'ils ne doivent pas abandonner, c'est le droit pour le pays d'être consulté sur tout ce qui touche à ses intérêts. Sur ce point, nous sommes d'accord avec les prohibi- 1 tionnistes, qui reprochent au gouvernement d'avoir . fait des traités avec l'Angleterre une sorte de coup I d'Etat commercial.
LES CINQ SOUS l'empire 3S7
C'est à ce point de vue qu OUivier s'est placé pour exprimer nos sentiments :
Il aurait préféré que le traité vint de l'initiative nationale et non de l'initiative du pouvoir... Mais s'il y avait là pour lui, pour nos amis, une décision délicate à prendre, en hommes consciencieux qui n'obéissent pas aux excitations de l'esprit de rancune, qui croient qu'au-dessus de toutes choses planent la justice et la vérité, ils se sont demandé si le traité de commerce ne serait pas pour les classes ouvrières un bienfait tel qu'ils devaient l'accepter, malgré leurs réserves sur la manière dont il a été conclu. ... Au lieu de se lamenter, qu'ils (les protectionnistes) acceptent courageusement la lutte de concert avec cette grande famille ouvrière qui les entoure; qu'ils aident le traité à produire ses résultats; qu'ils commencent à aimer la liberté, non pas telle ou telle liberté, non pas la liberté économique, non pas même la liberté civile ; mais la liberté sans épithète, la liberté qui est une source de biens et de maux, mais qui porte en elle-même le remède aux maux qu'elle peut produire.
Placée au milieu de ces grar)ds débats, cette déclaration fait une assez triste figure. Mais nous devions proclamer nos principes, pour dégager notre responsabilité et pour montrer que nous ne partagions à aucun degré les doctrines rétrogrades dont on fait étalage dans la chambre depuis trois jours.
2 mai 1860.
La discussion sur le traité de commerce est enfin terminée. Elle a duré quatre jours. On croyait que les prohibitionnistes voudraient se compter sur le tarif des matières premières. Il n'y a eu que 4 opposants sur 253 votants.
Ce diable de J. Brame a essayé de nous jouer un tour de sa façon : il nous a reproché d'avoir déserté
3o8 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
la cause des classes laborieuses. Ollivier a voulu relever le propos. Mais M. de Morny Ta arrêté court au d(^but de sa réplique.
Dans le parti prohibitionniste, on avait compté sur l'appui des Cinq. La boutade de J. Brame est un j indice de la mauvaise humeur de ses amis.
6 mai 1860.
Le bruit a couru ces jours-ci que le Prince impérial, j qui compte comme caporal aux enfants de troupe du . \er régiment des grenadiers de la Garde, s'étant montré fort impertinent envers sa mère, l'Empereur, poiu» le punir, l'aurait fait dégrader devant un peloton de soldats.
Le Constitutionnel prend la peine de démentir le fait; mais s'il est vrai qu'on n'ait pas retiré les galons au Prince impérial, il n'en reste pas moins acquis qu'il s'est montré grossier vis-à-vis de sa mère. On parle d'un coup de pied qu'il aurait donné à l'Impératrice dans un mouvement de colère.
C'est un peu moins inofFensif que cette sortie assez drôle qu'il aurait lancée un jour qu'on le grondait trop fort : « Si l'on m'ennuie, quand nous irons au bois de Boulogne, au li-eu de saluer, je tirerai la langue au peuple. »
Les journaux se plaignent de n'avoir pas une latitude suffisante pour la publicité des débats législatifs. Le compte rendu de la séance ne peut être reproduit par eux que d'après le Moniteur, Il en résuUe que le
LES CINQ SOLS l'eMPIRE 359
public n'a connaissance de ce qui se passe à la chambre que le lendemain de la séance, ce qui ôte tout intérêt aux débats.
Je me suis entretenu de cette situation avec le chef du bureau des procès-verbaux. Il m'a dit qu'en présence des prescriptions formelles de la Constitution, elle était irrémédiable; pour que le compte rendu fût livré aux journaux en même temps qu'au Moniteur, il faudrait une organisation toute nouvelle. La commission des présidents de bureaux qui a la revision du compte rendu dans ses attributions, ne souffrira jamais qu'on le publie sans qu'il y ait apposé son visa. De plus, ildeviendrait indispensable d'augmenter le nombre des secrétaires-rédacteurs, d'établir une imprimerie dans le voisinage de la chambre, etc., etc.
On pourrait à la rigueur donner aux journaux le compte rendu succinct qui constitue le procès-verbal; mais tant que le procès-verbal n'est pas adopté, il n'a aucun caractère d'authenticité.
La seule solution possible, c'est décidément celle que j'ai proposée il y a un mois à M. de Flavigny; elle consiste à distribuer aux journaux un compte rendu analytique préparé par les secrétaires-rédacteurs du Corps législatif et portant le visa du président.
Si quelque inexactitude se glissait dans le compte rendu, les députés auraient la ressource des réclamations au procès-verbal. Cela seul suffirait pour rendre plus attentifs les employés qui seraient chargés de rédiger ce compte rendu.
7 mai 1860.
Le projet qui substitue le Crédit foncier au Comptoir d'escompte pour toutes les opérations avec le Sous- Comptoir des Entrepreneurs, n'est pas une loi proprement dite, c'est une affaire.
Il s'agit de fournir au Crédit foncier le moyen de prendre sa part des grandes entreprises de construction qui se font dans tous les quartiers de Paris. Pour arriver àce résultat, on ne craint pas de détruire le lien de droit qui unit depuis de longues années deux importants établissements de crédit. Le pouvoir législatif est appelé à rompre un contrat et à usurper ainsi le rôle qui appartient au pouvoir judiciaire.
Picard et moi, nous avons combattu ce projet de loi et cherché à montrer à la chambre où la conduisait cet abandon.de tous les principes. Picard s'est montré plein de verve et de bons sens ; il a fait le procès au Crédit foncier, cet établissement créé pour venir en aide à la propriété agricole, qui réserve ses faveurs aux agioteurs sur les terrains et sur les propriétés bâties à Paris et dans les grandes villes.
La majorité était fort hésitante. Dans la commission, le projet n'avait été adopté que par 4 voix sur 7. J'avais été abordé à la bibliothèque par un collègue, M. de Grouchy, qui m'avait dit : « Nous n'avons pas été envoyés au Corps législatif pour faire les affaires des tripoteurs; nous allons repousser ce projet de loi. » Néanmoins, au vote, il ne s'est trouvé que 34 opposants sur 190 votants.
Si Ton réunit à ces 34 voix les abstentions, on arrive à un chiffre assez respectable. Pour les Cinq c'est presque un triomphe.
9 mai 1860.
Je me suis rencontré chez le Prince Napoléon avec Cipriani qui arrive d'Italie, où il a vu le roi Victor- Emmanuel et Cavour. La conversation a roulé tout entière sur l'expédition de Garibaldi.
Cipriani assure que le grand agitateur est désavoué par le roi et par son ministre. Il est néanmoins convaincu que si Garibaldi parvient à débarquer en Sicile, c'en est fait de la domination napolitaine et bientôt après du royaume de Naples.
Le Prince, lui, n'est pas parfaitement convaincu de la réussite de l'entreprise. Il ne croit même pas que Garibaldi puisse débarquer sur un point quelconque des côtes. Dans tous les cas, il déplore cette escapade; il la considère comme fâcheuse pour l'avenir de l'Italie. U refuse son approbation à la politique piémontaise. Il comprend très bien qu'on soit partisan d'une Italie unifiée ; mais, au point de vue français, il ne désire pas une pareille solution de la question italienne. Une nation; de vingt-cinq millions d'hommes placée à nos portes et groupée autour d'une puissante dynastie l'effraie ; l'influence que la France exerce de temps immémorial sur les races latines en souffrirait cruellement. En ce qui le concerne, il aurait voulu une Italie divisée en trois royaumes : un au nord, un au centre, et le troisième au midi.
Revenant à l'expédition de Garibaldi et accentuant davantage sa désapprobation, le Prince nous a dit: « C'est la source d'une foule de complications. Que feront les Italiens, si T Autriche appelée par Naples intervient en Sicile ? De quoi auront-ils à se plaindre ? Que pourra pour eux la France ? L'expédition de Sicile, soufferte et encouragée par dessous main par un gouvernement régulier, constitue une véritable violation du droit des gens. Le Piémont, après avoir été l'objet de toutes les sympathies, va être placé au ban de l'Europe. La politique de M. Cavour est déplorable : il fallait arrêter l'expédition ou s'y jeter à corps perdu. La laisser faire et la désavouer, c'est un moyen terme qui ne trompe personne. Ce n'est pas là de la politique d'homme d'État, ce sont des façons d'agir d'intrigant, M. Cavour aura beau faire ; il ne pourra Tse maintenir bien longtemps. Que Garibaldi réussisse ou bien qu'il échoue, sa chute est certaine, et ce sera bien fait. »
11 mai 1860.
Rapport sur l'élection de M. de Torcy. A propos des protestations qui ont été envoyées à la commission, le | rapporteur, M. de Montjoyeux, a posé des conclusions qui méritent d'être notées:
Voire bureau n^hésite pas à élever la voix, dans cette enceinte, pour blâmer ces indignes manœuvres, et pour rappeler aux électeurs que plus la liberté dont ils jouissent dans Texercice de leurs droits est grande, plus ils doivent y apporter de modération ; car chacune de ces libertés politiques qui sont le but légitime de toutes les pensées, soDt aussi, lorsqu'elles peuvent y rogner sans danger, le plus grand leur du pays.
LES CINQ SOUS l'empire 363
On nous dit que ces paroles ont été inspirées par M. de Morny dont M. de Montjoyeux est Tami et le commensal.
Le président a donné communication à la chambre d'une modification introduite par le Conseil d'Etat dans le projet relatif au Graissessac à Béziers. Il a essayé d'obtenir le renvoi à la commission. Mais Ollivier d'abord, et, à sa suite, plusieurs membres de la majorité, ont fait observer qu'il s'agissait d'un projet de loi nouveau, que par là la commission se trouvait dessaisie, et que le renvoi aux bureaux était de droit.
M. de Momy n'a lutté un instant en quelque sorte que pour la forme. En déclarant que le droit d'amendement était ouvert, il avait affaibli d'avance la portée de ses arguments. Le renvoi aux bureaux a été prononcé.
C'est une nouvelle brèche faite au règlement.
13 mai 1860.
Le chapitre xix du budget du ministère de l'intérieur portait 500,000 fr. pour l'année 1861 à l'article frawsport des détenus^ au lieu de 400,000 fr. qui figuraient à l'exercice 1860. Parmi les motifs invoqués à l'appui de cette augmentation du crédit, la note explicative préliminaire disait que la dépense nouvelle était nécessitée par la transportation à la Guyane et en Algérie d'individus expulsés ou internés en exécution des mesures de sûreté générale.
C'était la première fois, depuis le coup d'État, que, dans la loi de finances, l'exécution des mesures de sûreté
304 LES CINQ SOUS l'empire
générale était mise en avant pour justifier une augmentation de dépense. J'ai pensé qu'en présence de Tamnistie du 16 août 1869, le fait était assez grave en luimême pour mériter quelques éclaircissements, et dans le but de les provoquer, j'ai demandé, par un amendement, que l'ancien chiflfre fût maintenu.
La commission m'a invité à motiver ma proposition. C'est ce que j'ai fait dans une lettre que j'ai adressée aujourd'hui à son président, et dont voici le résumé;
Dans les données de la législation sur la transportation par yoie administrative, il n'y a pas deux façons de comprendre la phrase de la note préliminaire ; elle signifie que le gouvernement a l'intention de continaer à faire usage des mesures exceptionnelles qui ont marqué le début du rôgime actuel. H me parait utile d^interroger l'administration sur l'étendue qu'elle prétend donner dans l'avenir à l'emploi de ces mesures ; je prie donc la commission de vouloir bien' intervenir en ce sens.
Mais mon amendement a une portée plus haute. Il m'a semblé qu entre riimnistie si large et si généreuse du 16 août lS59et le maintien d'une législation créée pour des circonstances exceptionnelles, il y a une contradiction choquante. Je demande donc que les honorables membres delà commission du budget consentent à se joindre à moi pour appeler l'attention du gouvernement sur <X point et pour l'inviter à se mettre d'accord avec lui-même, en demandant au Corps législatif le rappel des lois qui, dans des temps éloignés de nous, Tont armé d'un pouvoir presque discrétionnaire.
Ce serait là un acte de bonne politique, et de plus un moyen d'offrir aux représentants du pays l'occasion de marquer par leurs votes leur unanime adhésion à l'amnistie du 16 août et de s'associer ainsi à un grand acte. En différentes circonstances, on a demandé au Corps législatif de participer aux mesures de rigueur; pourquoi en revanche nele ferait-on pas participer aux mesures de clémence?
J'ai lu cette lettre à mes collègues de l'opposition. Ils se sont montrés très froids. Est-ce parce queramendement envoyé à la commission émane de ma seule initiative? Ollivier et Hénon ont cependant consenti à y
i,ES CINQ SOUS l'empire 363
adhérer. J'ai aussi obtenu la signature de Curé. Jules Favre est absent. Quant à Picard, il s'est dérobé.
J'ai demandé et obtenu l'autorisation de publier et de distribuer à mes frais le discours que j'ai prononcé dans la discussion concernant le Crédit foncier et le Sous- Comptoir des Entrepreneurs. J'ai été vivement interpellé à ce sujet par Ollivier. « C'est une faute, m'a-t-il dit, que vous commettez là. Il faut qu'on nous refuse impitoyablement les autorisations qu'on accorde aux autres. Le jour où Ton nous traitera comme tout le monde, on ne nous distinguera plus de la majorité. »
Cette façon de raisonner me paraît bien subtile. L'autorisation de publier un discours n'est pas une faveur. Si on devient plus trai table vis-à-vis de nous, c'est la preuve que nos sentiments sont de plus en plus d'accord avec ceux de nos collègues. C'est fort bien de parler par les fenêtres ; mais gagner l'oreille de la chambre est encore mieux.
Ollivier a beau dire qu'on n'a autorisé l'impression de mon discours qu'afln de me compromettre, je ne puis croire à tant de machiavélisme.
16 mai 1860.
J'ai rencontré, il y a deux jours, Garnier-Pagès, et je lui ai donné communication de la lettre que je venais
d'adresser à la commission du budget pour demander le rappel des lois de sûreté générale.
Gamier-Pagès a fort approuvé ma lettre et m'a fait mille compliments, sur le biais que j'avais trouvé pour saisir, à propos du budget, le Corps législatif d'une question ayant un caractère essentiellement politique.
Ce matin, j'ai ouvert le Siècle, et j'ai été fort surpris d'y lire un article dans lequel on expose tout au long le thème que j'ai développé dans ma lettre à la commission du budget. Cela me flatterait fort, si Ton faisait mention de mon amendement ou si mon nom était prononcé. Mais le Siècle a tout confisqué à son profit, de sorte que lorsque l'amendement viendraen discussion, j'aurai l'air de marcher à la suite de M. Havin.
Qui a donné connaissance au Siècle et de ma lettre et de mon amendement? Je soupçonne véhémentement Garnier-Pagès de s'être rendu coupable de cette indiscrétion. Je ne suis pas en grande odeur de sainteté auprès des républicains de 1848 que j'ai bien souvent malmenés. Ils me considèrent comme un intrus et ils ne m'ont jamais pardonné leur déconvenue de 1857. Ce doit être à leurs yeux un acte méritoire de me dépouiller.
Mes collègues de la gauche ne paraissent pas disposés à réclamer contre ce plagiat. L'amendement est mon œuvre propre. Ils s'en désintéressent complètement.
19 mai 1860.
La discussion sur le tarif des sucres, cafés et cacaos a mis aux prises le gouvernement avec les budgétaires^
LES CINQ SOUS l'empire 367
devenus subitement les auxiliaires desprohibitionnistes. Les rapporteurs habituels du budget, les Gouin, les Lequien, les Devinck se sont prononcés hautement contre la réduction de droits qu'ils considèrent comme devant porter le trouble le plus profond dans les recettes et amener un déficit qu'ils évaluent à plus de 34 millions.
On leur a répondu qu'il s'agissait d'un grand intérêt social. Le Trésor peut bien s'imposer quelques sacrifices, quand il s'agit de répandre la vie à bon marche. D'ailleurs le développement de la consommation comblera rapidement les vides momentanés qui pourraient se produire dans les recettes. Ily a contradiction à prédire à la suite du traité de commerce une baisse des salaires 3t à refuser un abaissement de droits qui permettra de rétablir l'équilibre dans le budget de l'ouvrier.
La lutte a duré quatre jours. Elle a été des plus icharnées, et elle a montré combien l'esprit de résistance ivait fait de progrès dans la chambre. Ce n'est plus ce Cîorps législatif docile que nous avons vu, en 1858, 5'incliner humblement devant la volonté impériale. Les îlus graves intérêts sont enjeu. Or, pour se défendre, 368 intérêts ne reculent devant aucun moyen. Je doute ju'aux beaux jours du régime parlementaire on ait Hé plus loin.
Ce n'est pas la première fois que les rétrogrades ippellent à leurs secours les idées libérales. Cela s'est ^u souvent dans notre histoire des quarante dernières innées.
M. de Momy serait-il effrayé de voir l'opposition de Iroite gagner autant de terrain ? M. Plichon a demandé [u'on rétablisse le droit d'amendement dans une cer-
368 LES CINQ SOLS L*EMPlIi£
taine mesure. Le président ne lui a pas permis de développer sa pensée: « Je ne saurais admettre, a-t-ildit, qu'à propos de toute espèce de loi, on engage ainsi par incidence des discussions sur des questions fondamentales de la Constitution et du règlement de la chambre. j>
Voilà un langage qui ne ressemble point à celui qu'il me tenait au début de la session.
La loi a été votée par 233 voix contre 10. Sauf J. Favre qui était absent, les Cinq ont voté avec la majorité.
On me rapporte un mot qui aurait été -dit dans une commission par M. Plichon, député qui réunit la double qualité d'être un clérical convaincu et un protectionniste intraitable : « La présence de cinq députés républicains sur les bancs du Corps législatif rend fou le gouvernement : cela lui donne une émulation de populacerie qui le perdra. »
24 mai 1860.
On a discuté dans les bureaux le projet de loi déjà deux fois modijSé concernant le chemin de fer de Graissessac à Béziers.
J'ai cherché à démontrer dans le septième bureau, dont je fais partie, que la combinaison nouvelle n'est
LES CINQ SOUS l'empire 369
pas plus acceptable que la précédente. Cette fois on s'est efforcé de sauvegarder les intérêts du Trésor; mais c'est au détriment de la compagnie, que les sacrifices consentis par l'État ne parviendront pas à relever. Ce n'est plus pour le gouvernement qu'une affaire d'amour-propre ; il a subt deux échecs devant le Corps législatif et il s'arrange pour n'en pas subir un troisième.
J'ai été nommé commissaire. Les commissaires désignés par les autres bureaux sont tous opposés au projet de loi.
La commission est ainsi composée :
MM. le marquis de Mortemart, président; le comte Hallez - Claparède , secrétaire; le vicomte Clary, Kœnigswarter, le baron de Jouvenel, Vernier^ Darimon.
25 mai 1860.
On est en train de réorganiser le Courrier de Paris, On l'a placé sous la direction de Clément Duvernois.
Je ne retrouve pas dans le manifeste du journal le talent et la verve de l'ex-rédacteur de V Algérie nouvelle.
Il n'y a là ni esprit ni vues politiques.
Clément Duvernois veut s'attacher les jeunes gens qui fréquentent la rue Saint-Guillaume. Il a déjà obtenu la collaboration de Jules Ferry et de Marcel Roulleaux.
Ce sont là des choix très heureux. Jules Ferry et Marcel RouUeaux sont des travailleurs, des piocheurs,
comme on dit. Ils rendront de grands services au Courrier de Paris^ si on sait les utiliser.
5 juin 1860.
Il avait été convenu dans la commission que le rapport sur le Graissessac à Béziers serait déposé dans le plus bref délai possible. Hallez-Claparède me fait savoir qu'un incident met tout en suspens :
Mon cher collègue,
J'ai reçu votre discours et je vous en remercie. M. de Mortemart m'écrit qu'il ne sera.de retour que jeudi. Pour gagner du temps, mon rapport étant terminé, je vous proposerai de nous réunir officieusement lundi à deux heures. Je vous en soumettrai la lecture.
Agréez, je vous prie, mon cher collègue, l'assurance de mes sentiments afFectueux et dévoués.
Comte Hallez-Clapar&de.
J'ai reçu de nouveaux documents. Je les ai envoyés à notre rapporteur.
6 juin 1860.
Picard cherche à m'apitoyer sur le sort des petits actionnaires du Graissessac. Il m'envoie un dé ses électeurs porteur de la lettre suivante :
Mon cher ami,
Je vous adresse M. H... qui est un de mes clients et un de mes bons électeurs ; il a le malheur de posséder quatorze actions de Bé^
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Jers, et, dans la maison qu'il habite, il y a plus de cent actions ppartenant à des ouvriers ou employés.
Il voudrait vous entretenir de la situation des actionnaires qui ont ujourd'hui même une réunion et prendre conseil sur ce qu'il doit aire lui-même.
Nous en reparlerons dès que je vous verrai.
La situation des petits actionnaires est tout à fait digne d'intérêt, et i nous pouvons leur venir en aide, tout en suivant les principes, je rois que nous ferons bien.
Bien à vous, ^ 6 juin 1860. E. Picard.
Il ae m'a pas fallu plus de cinq minutes pour flairer !n M. H... un simple agent dépêché auprès de moi par a compagnie du Graissessac ; je Tai éconduit poliment; mis comment Picard peut-il se laisser duper à ce oint?
8 juin 1860.
M. Hallez - Claparède a déposé le rapport sur la Dnvention passée entre TÉtat et la compagnie de raissessac à Béziers.
La commission, à l'unanimité, propose le rejet du rejet de loi.
Le rapport est conçu en termes très sévères :
Sommes-nous le refuge des entreprises en défaillance? Après le liais de l'industrie, le télégraphe de la Méditerranée, faut-il, malgré s charges du budget, ajouter à ses libéralités, et devons-nous ijourd'hui encore sacrifier le contribuable que nous représentons, à actionnaire de Graissessac?
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Le rapporteur n'est pas tendre pour le Conseil d'État :
Si nous comprenons que le Conseil d'État, au point de vue où il s'est placé, croit devoir défendre encore cette loi que cependant il a I déjà deux fois modifiée, il voudra bien admettre à son tour que le Corps législatif, gardien direct des intérêts des contribuables, persiste à la refuser au nom des principes que nous avons invoqués dans le rapport.
Une longue agitation a suivi la lecture de ce document.
9 juin 1860.
On remarque dans le compte rendu officiel de la séance d'hier une singulière lacune.
Bien que la lecture du rapport sur le Graissessac à Béziers ait eu lieu en séance publique, sur la demande for;nelle de la Chambre, le compte rendu officiel se borne à dire :
M. le comte Hallez-Claparède donne lecture de son rapport dont les conclusions tendent au rejet du projet de loi.
C'est la première fois qu'une semblable omission a lieu. Toujours les rapports, lus en séance publique, ont été jusqu'ici reproduits sinon en totalité du moins en substance.
Il se raconte bien des histoires à la salle des conférences'au sujet de ce rapport. M. Hallez-Claparède était autrefois bien en cour. Depuis, la faveur dont il jouissait et qui était due, dit-on, à des influences féminines, a diminué et a fini par s'évanouir. On n'est pas loin de le regarder comme un adversaire. Aussi son rapport
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passe-t-il pour un acte d'hostilité et presque de représailles. On lui en veut surtout d'avoir oublié que le chemin de fer de Graissessac à Béziers était un don gracieux fait par l'Empereur à un de ses amis et d'avoir rappelé, dans son rapport, certaines concessions, faites dans des conditions identiques, qui ont donné lieu, soit à des procès, soit à des scandales.
11 juin 1860.
Nous avons pour collègue un descendant du grand Corneille. Je l'aurais toujours ignoré, sans une circonstance singulière qui m'a rapproché de lui.
La septième circonscription de la Seine que je représente au Corps législatif renferme les plus importantes tanneries de la France. Le gouvernement impérial, poussant jusqu'à l'abnégation l'application des principes de la liberté commerciale, a réclamé, pour complaire aux Anglais, la suppression de l'article du tarif général des douanes qui frappe les écorces à tan de prohibition à la sortie. En livrant à l'étranger une matière première qui est indispensable à la fabrication des cuirs, on porte atteinte à une industrie dont l'exportation moyenne s'élève à plus de dix millions. Nous vendrons moins de cuirs à l'extérieur et nous paierons nos souliers plus cher.
A la sollicitation d'un certain nombre de mes commettants, j'ai demandé par un amendement qu'on établisse, du moins pour les écorces, un droit minime à la sortie, afin de permettre à la tannerie française
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de continuer à rivaliser avec la tannerie anglaise, qui se prépare à lui faire une rude concurrence.
J'ai vu tout à coup apparaître un petit vieillard sec, nerveux, à la parole brève et saccadée, aux traitas fortement accentués, qui m'a dit s'appeler Corneille, être un des descendants de l'auteur du Cidy et qui s'est montré tout disposé à appuyer fortement mon amendement en faveur de la tannerie française.
La réponse à faire à cette offre m'est venue tout naturellement aux lèvres : « Je vois bien, ai-je dit à mon collègue, que vous vous êtes souvenu que votre illustre ancêtre, devenu vieux et pauvre, en était réduit à faire mettre un béquet à son soulier par le savetier du coin. Car, en vous rangeant du côté des marchands de cuirs, vous êtes certain de ne jamais manquer de chaussures. »
Il a ri, et il m'a expliqué comment il a été amené à s'intéresser à cette question. Il représente, comme moi, dans la Seine-Inférieure, des localités où l'industrie du cuir est largement développée et où le projet de loi a répandu Talarme. Je crois même qu'il m'a dit qu'un membre de sa famille possédait une tannerie.
Un Corneille tanneur! ô ironie du sort!
Ghimène, qui l'eût dit? — Rodrigue, qui Peut cru?
Quoi qu'il en soit, ce brave homme qui a été autrefois attaché à l'Université, s'est mis en rapport avec les marchands de cuirs et les mégissiers de Paris, et il est venu m'offrir un gros dossier tout plein de renseignements et de chiffres à l'appui de ma proposition.
J'ai échangé avec M. Corneille quelques lettres, et
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une chose m'a chiffonné : ce n'est pas qu'il s'appelât de ses prénoms Pierre- Alexis, ce qui, pour le fumoir, est, à ce qu'il paraît, une source intarissable de plaisanteries; mais il signe P. -A. de Corneille. Pourquoi ce de qui amoindrit un grand nom? Est-ce que mon honorable collègue, qui a l'air de posséder ses classiques, a oublié ce passage de l'éloge de Corneille par Racine, où le talent du poète est placé fièrement sur la même ligne que la noblesse de naissance ?
Il est vrai que dans le hvret contenant la liste alphabétique de MM. les députés au Corps législatif , je trouve inscrit tout simplement Corneille (Pierre-Alexis). Le ie n'est donc qu'un accessoire purement intime.
C'est cependant un Corneille bien authentique ; car 1 jouit d'une entrée perpétuelle à la Comédie-Française.
Avec un zèle dont ses commettants devront lui tenir compte, M. Corneille (je lui restitue son nom officiel) a fait tous ses efforts sur les bancs de la chambre pour intéresser à mon amendement le plus de députés possible. Il est parvenu a obtenir les signatures de MM. d'Omano, Mame, Darblaj, d'Arjuzon, de Blosseville, Bourcierde Villiers, Voruz, de Pire, de Chaumont- Quitry, de Dalmas, Pouyer-Quertier, et Gouin.
A force de se remuer^ il a même amené MM. Darblay et Gouin à se rendre, avec nous, devant la commission pour appuyer le bien-fondé de nos réclamations et pour montrer combien le projet du gouvernement était préjudiciable à une de nos plus importantes industries.
Mon amendement est venu en discussion aujourd'hui. Je l'ai développé en l'entourant des arguments les plus
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authentiques. J'ai été vigoureusement combattu par M. Chevandier de Valdrôme, qui a pris avantage sur pot de ce que je m'étais associé jusqu'ici à toutes les mesures en faveur de la liberté commerciale et notamment à la suppression des droits sur les sucres et sur les cafés.
J'ai été, à cette occasion, accusé de faire de protectionnisme. Le reproche 'm'a paru étrange de la part de gens qui ont soin, en toute circonstance, de déclarer qu'ils ne veulent pas faire du libre-échange. En fin de compte, une industrie où nous excellons et dont les produits atteignent la somme fort respectable de 250 millions est sacrifiée aux gros propriétaires forestiers. L'ouvrier paiera moins cher son sucre et 5on café ; mais il verra renchérir le prix de ses souliers. Quant au paysan, il retournera à seâ sabots. Voilà toute l'économie du projet de loi!
La seule chose que j'aie pu obtenir, c'est la promesse 1 qu'on accordera aux adjudicataires des bois 1^ faculté d'écorcer dans les forêts de l'Etat, des départements, des communes et des établissements publics. Cela permettra aux tanneries françaises de disputer à l'étranger les écorces dont elles ont besoin.
Mon amendement a été rejeté. Belmontet a fait im-l médiatement circuler sur les bancs de la Chambre ce méchant quatrain :
Darimon qu'aime l'ouvrier, Flattant le peuple qu'il pelote, Ne veut pas qu'il soit sans soulier; Mais il veut qu'il soit sans-culotte.
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La défaite d'un Corneille ne pouvait être célébrée w qu'en vers I
J'ai été fort étonné de voir Ernest ^ Picard se ranger du côté de mes adversaires et combattre mon Amendement. Je ne crois pas que mon collègue et ami soit tant que cela un fanatique de libre-échange. Je soupçonne qu'il n'a pris la parole que pour avoir l'occasion de détacher un coup de pied au gouvernement. * Au beau milieu d'une période, il a tourné court brus- ^: quement et sans crier gare : « Je m'étonne, a-t-il dit, ' et je m'afflige de voir la presse frappée d'un avertissement dans la personne d'un écrivain honorable pour avoir discuté la question des coalitions. »
Il s'agissait d'un avertissement donné la veille au Courrier de Paris ^ pour un article de notre ami Marcel RouUeaux, intitulé : De la liberté des coalitions.
C'est un des côtés du talent de Picard de savoir introduire ainsi par voie d'incidence, des questions étrangères au sujet en discussion. Il est résulté de son excursion sur le terrain des coalitions une scène assez drôle : >
Le Président et un grand nombre de membres. — \. la question !
U E. Picard. — Je n'insisterai pas. Si j'avais le droit ^ d'interpellation ! . . .
jj^ M. DE MoRNY, souriant. — Mais vous ne l'avez pas. E. Picard. — Puisque je ne l'ai pas, je n'ajoute l rien, et je me rasseois.
Et il s'est rassis avec une résignation comique. Une hilarité générale a accueilli ce court diologue, et le projet du gouvernement a été voté sans opposition.
Le pauvre M. Corneille était vraiment désolé.
— C'est rintervention intempestive de M. Picard qui a tout gâté, me disait-ii en sortant de la chambre. Les députés ont pris parti contre vous, quand ils ont vu que vous étiez abandonné par vos collègues de la | gauche.
— Romains contre Romains! lui ai-je répondu en riant. Notre cause était perdue d'avance. Je gage que parmi nos 250 collègues, il n'y en a pas un seul qui se soit rappelé que notre grand Corneille s'est vu, ses souliers l'abandonnant, sur le point d'en être réduit à chausser des sabots.
12 juin 1860.
J'ai oublié de noter qu'hier, au début de la séance, M. de Morny nous avait lu un décret impérial qui retire le projet de loi tendant à garantir au Graissessac à Béziers un minimum d'intérêt.
En prenant cette décision, le gouvernement a voulu éviter un scandale. On était résolu à demander pourquoi le compte rendu officiel s'était borné à faire mention du rapport de la commission et n'en avait pas présenté au moins une analyse succincte. On voulait, en outre, mettre à l'ordre du jour le projet de loi à bref délai, afin d'en finir au plus vite. On savait, enfin, que nous avions les mains pleines de documents et de chiff*ros prouvant que, depuis six ans, on avait en quelque sorte fait litière de la fortune publique aux complices et aux adhérents du coup d'État. Le retrait
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du projet coupe court à toute réclamation et à tout débat.
On avait beaucoup ri de Picard regrettant le droit d'interpellation. Picard s'est vengé de Thilarité qui avait accueilli ses paroles, en présentant le retrait du projet de loi relatif au Graissessac comme une preuve de « la faillibilité du gouveiHiement dans ses études. »
M. de Morny lui a répondu d'un ton pincé a qu'on ne devait y voir rien autre chose qu'une preuve de déférence du gouvernement envers le Corps législatif. »
— Alors, a répliqué Picard, il y a une double preuve de cette déférence, car le projet de loi a été retiré deux fois.
Cette fois, on s'est abstenu de rire.
13 juin 1860.
On a présenté avec une certaine solennité un projet de loi concernant l'annexion à l'Empire de la Savoie et du comté de Nice.
Le ministre d'État a été chargé d'annoncer que le Corps législatif était ainsi invité « à concourir à un acte solennel dont se réjouirait la nation. »
La chambre a décidé que le rapport lui serait présenté séance tenante. Elle s'est retirée dans ses bureaux; elle a nommé sa commission, et, une heure après, M. de Morny est venu lire le rapport en séance publique.
On allait passer à la discussion, quand OlUvier a
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demandé que le règlement fût respecté. Aux tennwl^^ de Tarticle 56, le rapport doit être imprimé et distribsll ' vingt-quatre heures au moins avant la discussion.! te « C'est là, a-t-ildit, une protection pour les minorités, tf'^
M. de Morny a appuyé l'observation d'autant plus! volontiers que le caractère de la manifestation lui a semblé « complet et entier. »
La discussion a été renvoyée à une séance .ultérieure.
15 juin 1860. |
On a adopté le projet de loi relatif à la division en cours impériales et en départements de la Savoie et de l'arrondissement de Nice.
En rentrant chez moi , j'ai trouvé une lettre de w 6. Duchêne contenant, sur les noms attribués aux non- ! veaux départements, des observations très judicieuses. 1
Jeudi soir, 14 juin.
Mon cher ami ,
Je m'insurge, au nom de la langue géographique, contre la dénomination de «départements de la Savoie et de la Haute-Savoie» proposée pour l'un des territoires annexés. H y a une règle invariable pour les questions de nomenclature, c'est de se conformer au langage scientiGque créé après réflexion, de manière à ne pas comprendre d'exceptions. Les physiologistes, les chimistes, les naturalistes savent cela comme l'a, h, c : Hoc est primum et maximum mandatum.
Nous n'avons pas de départements de la Haute et B(tssô-Normandie, de Guyenne et de Haute-Guyenne ; mais bien des départements de la Seine et de la Seine-Inférieure, des Hautes et Basses-Alpes. L'appellation Alpes-Maritimes est conforme. H n'y a point de raisons d'État capables de justifier l'infraction aux lois des nomenclatures. Que
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jt-on? Ménager les susceptibilités des habitants en conservant à r pays une dénomination antérieure. Qu'on se rassure. Le Savoyard nme l'Auvergnat a son cachet sut generis; longtemps, trop longops peut-être, les citoyens de cette contrée ne seront pour nous que s Savoyards.
Tibi,