‹ Histoire d'un pauvre musicienChapitre 1 sur 11 · L'IDYLLE · texte numérisé non relu

L'IDYLLE

Fiibourg-en-Brisgau.

Elle est près de nous, à quelques lieues de notre frontière, cette gentille cité germanique , Freundliche stadt (ville amicale), disent les Allemands. C'est vrai. Villes et villages, montagnes et vallées, océans et rivières, toutes les choses de ce monde ont leur physionomie, et Fribourg a la physionomie la plus amicale, la plus attrayante. Ah! les

jolis ruisseaux qui s'épanchent et babillent le long de ses rues! On dirait qu'ils courent au-devant du voyageur pour le saluer et lui offrir leur onde rafraîchissante. Ah! les jolies maisons aux persiennes vertes, aux blanches façades I II semble qu'elles sourient aux passants et l'invitent à franchir le seuil de leur porte. Au-dessus de ces maisons sans faste, mais si calmes et si proprettes, s'élèvent dans leur harmonieuse structure, les arceaux imposants, le magnifique portail, la merveilleuse flèche de la cathédrale, l'une des œuvres admirables du moyen âge, l'un des glorieux monuments de l'Allemagne.

Près de là, sont les sentiers qui serpentent à travers champs, et ceux par lesquels on monte entre les vignes fécondes au sommet du Schlossberg, et de tout côté, les images les plus variées, les sites les plus pittoresques : ici, les verts jardins au milieu desquels, le cimetière parsemé de fleurs, ombragé par des acacias, apparaît lui-même comme un jardin , comme l'image vivante d'une perpétuelle résurrection; là, le vallon de la Dreisam, avec ses actives fabriques et la route du Hœllenthal, et les profondeurs de la forêt Noire; en face du la ville, la vaste plaine arrosée par le Rhin^ les riches domaines de l'Alsace, les cimes ondulantes des Vosges.

C'est un des aïeux de la famille ducale de Bade

qui eut Tidée de fonder une ville dans cette charmante situation. D s'appelait Berthold 111, et régnait dans le pays de Brisgau en 1112. Pour cette heureuse conception, ne mérite-t-il pas d'élre plus honoré que les héros des batailles sanglantes et les. conquérants qui enlèvent dans le deuil des peuples vaincus, des couronnes trempées de larmes?

Son successeur Conrad posa la première pierre de la cathédrale, et, d'année en année, les habitants de la jeune cité travaillèrent avec ardeur à la construction du religieux édifice.

C'était à Tâge à jamais mémorable que Ton peut considérer comme la verte enfance des sociétés modernes, âge énergique où l'Europe se dégageait des ombres obscures des siècles précédents, comme l'aurore des voiles de la nuit; âge laborieux où les corporations d'ouvriers acquéraient leur première organisation et les communes leurs premières franchises ; âge poétique où les Minnesinger d'Allemagne , les scaldes du Nord et les trouvères de France répandaient dans les airs, commodes oiseaux mélodieux, leurs galantes ou pieuses chansons; âge chevaleresque où, pour croire à la parole de l'homme, il n'était pas besoin de l'inscrire dans un contrat, où Ton ne connaissait pas un plus* grand bien en ce niônde que l'honneur intact, pas une plus grande honte que la félonie; âge de naïves croyances où les légendes

miraculeuses^ les contes féeriques, les étonnants combats du romancero, les épopées du cycle carlovingien, de la Table ronde et du Saint-Grâal, les histoires de sorciers et d'enchanteurs, la mythologie dés elfes et des sylphes se transplantaient de contrée en contrée, comme ces germes d'arbustes que le vent enlève au sol où ils sont nés, transporte au loin sur ses ailes et sème en différents lieux; âge de ferveur religieuse et de curiosité candide où les nations s'enflammaient ap nom de Jérusalem et s'instruisaient par les croisades ; âge de foi sincère où un même sentiment unissait dans les mêmes tendances et ralliait à une même œuvre le prêtre et le laïque, le gentilhomme et le bourgeois, l'artiste et le manœuvre.

Au treizième siècle, la nef, la tour, la flèche aérienne de la cathédrale étaient achevées. Au siècle suivant, on construisit le chœur, et la population de Pribourg y travaillait encore, quand un de ses intelligents souverains, Albert VI, archiduc d'Autriche, la dota d'une université.

Ni docks turbulents, ni bourse aventureuse, ni théâtres pompeux. Une église et une université, l'élévation de l'âme, la joie de l'esprit, toutes les bienfaisantes institutions enfantées par l'Église et tout ce qui tient à l'école : bibliothèque, musée, collection scientifique. Avec ces nobles fondations, la petite ville de Fribourg a peu à peu grandi :

fidèle à de saines coutumes, éclairée par un sage enseignement, enrichie par un patient travail.

Malgré ses pacifiques penchants , elle n'a pu échapper aux rigoureuses conditions des destinées humaines. Elle a eu aussi ses jours d'orage et de combals. Elle a été forcément entraînée dans diff*érentes guerres. Elle a été envahie par les Bavarois et les Suédois, par Turenne et Condé, subjuguée par le maréchal de Créqui et le maréchal de Coigny et deux fois possédée par la France*.

Elle a été pendant deux siècles et demi soumise à la famille des Zaehringen, pendant quatre siècles au gouvernement de l'Autriche. N'en déplaise aux détracteurs de ce gouvernement, elle avait pour lui un profond sentiment d'affection et de gratitude. Le traité de Presbourg l'en a détachée, et l'a réunie au grand-duché de Bade.

Dans ses diverses vicissitudes, elle ne s'est point laissée détourner de son Église ni de son Université. Elle a gardé la foi catholique de ses pères, et n'a cessé d'aimer les sciences et les lettres.

Quand on la voit, dans sa paisible existence, au pied de ses belles montagnes, en face de ses riants horizons, on s'y sent retenu par un charme singulier, et l'on songe qu'en ce poétique pays, au sein de cette honnête population, il serait doux

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